LE CL'LTE DES MORTS
que je ne comprenais guère, ni elle non plus, probablement, mais sa conclusion était toujours qu'il faut être charitable pour les autres comme on l'a été pour nous. Jai été quelquefois bien près de prendre la route gauche; mais quand je crains de céder à de mauvais conseils, je pense à cette bonne créature : que me dirait-elle si elle était là? Et je n'ai pas de peine à deviner sa réponse. Il me semble que je l'entends. . Où est-elle maintenant, cette pauvre soeur Marthe? Je ne sais pas s'il existe, ce paradis dont elle parlait toujours, mais si quelqu'un a mérité d'y entrer, c'est bien elle. On dit qu'elle aurait dû se marier, avoir une famille; elle a mieux aimé .soigner les enfants trouvés. S'il n'y en avait pas quelquesunes comme cela de temps en temps, que serions-nous devenus, moi et les autres ? Adieu, bonne sœur Marthe, voici une petite fleur pour toi. »
Les philosophes et les lettrés se perdent en conjectures pour deviner comment les religions commencent, et quand ils pourraient assister à cette genèse, ils ne veulent pas ouvrir les yeux. Voyez dans Tacite l'opinion des Romains de ce temps-là sur le christianisme naissant : c'est un mélange d'horreur et de dédain. N'est-ce pas exactement ce qu'éprouvent aujourd'hui les classes dirigeantes quand, à de funèbres anniversaires, il y a des couronnes d'immortelles rouges déposées au Père-Lachaise, le long du mur des Fédérés?
J'avais prédit ces pèlerinages il y a vingt ans. Voici ce que j'écrivais : « Il y aura un jour des pèlerinages sur la fosse commune où sont entassées les victimes et vers la plaine sinistre où s'élevait le poteau sanglant. Quoiqu'on ait gratté sur les murs la trace des balles, il y a partout,
dans les carrefours et sur les places, des autels invisibles, là où leur sang a rougi la terre qu'ils défendaient : « Là, là, dit Eschyle, là, ici encore! vous ne les voyez « pas, mais moi je les vois ! » Quand j'écrivais ces lignes dans la Critique -philo sofhiq^ue en 1873, étais-je prophète? C'est que je savais que Paris n'oublie pas ses morts : Gloria Viciis. La religion de la Cité, c'est le souvenir de ceux qui sont morts pour elle. Plebeiœ Deciotum anima/ Culte proscrit, confiné dans les cimetières, comme celui des chrétiens dans les Catacombes. Quand le corps de Caïus Gracchus eut été jeté dans le Tibre, on défendit à sa veuve de porter le deuil. Ce n'est que d'hier qu'Etienne Marcel, Coligny et Danton ont leur statue. L'apôtre de la clémence, Camille Desmoulins, attend la sienne.
La justice peut choisir son heure, puisqu'elle est éternelle. Mais je vous le dis, si vous voulez savoir comment une religion commence, ce n'est pas les philosophes qu'il faut interroger. Regardez dans la profondeur des couches sociales, vous y lirez les deux mots qui sont gra^•és sur la grosse cloche de Notre-Dame : Defiinctos fleuro.
Une famille est réunie pour l'anniversaire d'un grand deuil; la place du père est vide à la table commune. « Il est toujours au milieu de nou^, dit la mère; il veille sur ceux qu'il protégeait et qui sont réunis en son nom. Qu'il maintienne entre nous tous la paix et la concorde. Prionsle de nous aider à supporter les épreuves de la vie et d'écarter celles qui seraient au-dessus de nos forces. Qu'il nous éclaire et nous conduise toujours dans le droit chemin, qui* mène vers lui. » Si parmi les fils il y en a qui ne soient pas portés à croire à l'existence personnelle des
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morts, vont-ils combattre cette croyance qui est pour leur mère veuve un espoir de réunion ? Non, car il n'y a pas plus de raison scientifique pour nier que pour affirmer. Ils traduiront la prière dans une autre langue : « Ce que nous pleurons, ce n'est pas un corps rendu à la terre, c'est une affection qui nous enveloppait, une conscience qui nous dirigeait. Ce qui était lui, c'était ses conseils, ses bienfaits, ses exemples : tout cela est vivant dans notre souvenir. Que sa pensée nous soit toujours présente dans le» luttes de la vie. Il y a des heures où l'ombre est bien épaisse. Que ferait-il à notre place? Que nous dirait-il de faire? C'est là qu'est le devoir? Par cela seul que nous pensons à lui, sa force bienfaisante s'étend sur nous comme pendant sa vie : c'est ainsi que les morts tendent la main aux vivants. »
Une religion, même quand elle semble nouvelle, a toujours .ses racines dans le plus lointain passé. Les aînés de notre race, les Aryas, offraient des libations aux ancêtres sur les plateaux de la Haute-Asie, et le Rig Véda nous a conservé l'écho des hymnes qui se chantaient aux funérailles. Mais le silence des livres juifs est aussi triste qu'une négation; c'est une boule noire dans l'urne : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière ». N'avezvous rien de plus à nous dire? Pas un mot, pas une pro- . messe, pas une vague espérance. Alors, nous pèserons les suffrages au lieu de les compter, et la voix des peuples initiateurs couvrira celle des races infécondes. Dans la longue nuit de l'histoire, la Grèce rayonne comme un phare : c'est elle qu'il faut interroger. Eh bien, on peut le dire à l'étemel honneur de l'Hellénisme, il n'y a pas de religion qui ait proclamé si haut ni si clairement la
perpétuité humaine. Les plus anciennes prières des Grecs contiennent un témoignage formel de l'immortalité individuelle et de la punition des crimes dans une autre vie. y Le culte des Héros est la religion des cités, le culte des aïeux est la religion des familles. Peut-être les Dieux supérieurs sont-ils trop loin pour nous entendre : occupés de l'ensemble des choses, ils ne peuvent écouter chaque prière; mais les médiateurs sont là, qui comprennent nos misères parce qu'ils ont souffert comme nous. Dans ce grand concert de plaintes, ils distingueront des voix connues et sauront adoucir, sans les violer, les grandes lois éternelles. Nous invoquons avec confiance ceux qui nous ont protégés pendant leur vie. Qu'ils nous détournent du \ mal et nous inspirent de hautes pensées. Les prières mon- \ tent, les secours descendent, et sur tous les degrés du \ rude chemin de l'ascension, il y a des vertus vivantes qui J nous tendent la main. i
Nos pères et nos amis. Lares protecteurs de familles, Héros protecteurs des cités, Dieux Mânes, esprits des ancêtres, âmes des saints, ô morts ! oti êtes-vous ? En nous laissant l'héritage de vos bienfaits et de vos exemples, qu'avez-vous conservé? Cette immortalité à laquelle les plus sceptiques d'entre nous voudraient croire, dont les plus croyants voudraient avoir la preuve, est-elle autre part que dans le souvenir de ceux qui vous aimaient? Je n'en sais rien, jamais je ne le saurai. Mais je sais ce qui devrait être, ce qu'il serait bon de croire, ce que je voudrais être cru par les autres. Quand on sort du cimetière le jour des Morts, on en rapporte une sérénité grave : tous ces gens-là ont des regrets; pour quelques-uns peut-être, ces regrets sont déjà une espérance.