I. — Gloria Victis î
(Juin 1848)
Puisque vos ennemis couronnent d'immortelles Le cercueil triomphal où reposent leurs morts, Pendant que, sans honneurs, entassés pêle-mêle. Dans la fosse commune on va jeter vos corps;
Recevez le tribut de nos larmes muettes, Frères, nous suivrons seuls vos restes vénérés. Et nous visiterons, pendant les nuits discrètes, Le coin du cimetière où vous reposerez.
Mais non, derrière vous nous marcherons sans larmes, Car vous êtes tombés pendant les saints combats, L'espérance dans l'âme et la main sur vos armes; Nous qui vous survivons, nous ne vous pleurons pas.
O frères, lorsqu'il faut que la liberté meure. Heureux ceux qui la vont retrouver dans la mort ! La part qui vous est faite, hélas ! est la meilleure. Et c'est à vous sans doute à pleurer notre sort.
GLORIA VICTIS «ô
Martyrs, dormez en paix : votre cause était sainte, Et vos noms blasphémés, quon veut en vain ternir. Après ces jours de haine affronteront sans crainte Le calme jugement d'un plus juste avenir.
Vous avez supporté depuis votre victoire Bien des nuits d'agonie et bien des mornes jours, Confiants, résignés et ne voulant pas croire Que vos élus aussi vous trahiraient toujours.
Chacun de vous trouvait en rentrant dans son bouge, Pour hôtes obstinés la misère et la faim. Jusqu'au jour où l'on vit flotter le drapeau rouge Où vous aviez écrit : « Du travail et du pain. »
Mais vos maîtres, devant les saintes barricades, Au testament sinistre inscrit sur vos drapeaux. Répondaient, à travers les longues fusillades : « L'ordre de Varsovie et la paix des tombeaux. »
Et vous tombiez, les uns sur le pavé des rues. Sous le fer et le plomb, moins cruels que la faim. Les autres, désarmés, le long des avenues. Sur le sable sanglant de l'abattoir humain.
Ah ! du moins, vous n'avez pas vu sous la mitraille Vos femmes et vos sœurs s'élancer pour mourir; Aux yeux fermés pendant la dernière bataille, La bienfaisante mort dérobe l'avenir.
O plus heureux que nous ! vous ne pouvez entendre Hurler la calomnie autour de vos tombeaux, Sans qu'il se lève un seul ami pour vous défendre Et rejeter Tinjure au front de vos bourreaux.
Vous quittez avant nous une terre maudite Oii Dieu même est toujours du parti du plus fort, Où le pauvre est esclave, où sa race est proscrite, Où la faim n'eut jamais qu'un remède : la mort.
Vous ignoriez le sort qu ils gardaient à vos frères, I-'ivresse des vainqueurs, leurs rires insultants Et la sanglante orgie et les froides colères; • Frères, dormez en paix : vous êtes morts à temps.
ADRASTÉt: 87