‹ Louis Ménard et son œuvreChapitre 7 sur 54 · II. — Adrastée · texte numérisé non relu

II. — Adrastée

(Écrit après l'insurrection de Juin 1848)

Si l'aveugle hasard me donnait la puissance

Pour un jour, je voudrais tenir Le glaive justicier de la sainte vengeance

Et le droit sacré de punir.

J'irais sur le cadavre épeler les tortures :

Au jour de l'expiation Œil pour œil, dent pour dent, blessure pour blessure.

L'antique loi du talion.

Et je voudrais aussi, secouant la poussière Des siècles dans l'oubli plongés

Evoquer leur douleur muette et satisfaire

Tous les morts qu'on n'a pas vengés.

Car l'expiation est chose grande et sainte Et comme un reproche étemel.

Les douleurs sans vengeance élèvent une plainte Qui monte de la terre au ciel.

Et de peur qu'il fût dit que cette loi suprême

Pût être oubliée une fois, Pour absoudre le ciel, l'homme a cru que Dieu même

Dût s'immoler sur une croix.

La revanche viendra : le jour inévitable

Des justes expiations Luira pour balayer une race coupable

Au vent des révolutions;

Alors on nous dira : « La vengeance est impie, Il faut pardonner, non punir ».

Et quand le sang versé veut du sang qui l'expie On parlera de repentir.

Pas de grâce. Pensons à la mort de nos frères,

A tant de maux inexpiés.

Et que leur souvenir en profondes colères

Transforme les lâches pitiés;

Pensons aux jours de sang, de pillage et de ruines, Oii dans nos faubourgs bombardés

Le canon répondait aux cris de la famine, A nos murs de sang inondés.

Le viol impur souillait les vierges sur les places, Les morts s'entassaient par milliers.

Et quand les massacreurs, dont les mains étaient lasses, Eurent tué trois jours entiers,

ADRASTÉE 89

Vous couronniez leurs fronts et vos femmes si fières Battaient des mains, et croyant voir

Ces cosaques maudits, chers jadis à leurs mères, Agitaient vers eux le mouchoir.

Et puis le lendemain de la victoire impie

L'insulte et la délation; Après l'assassinat, la lâche calomnie,

L'implacable proscription.

Comme ils ont bien d'avance absous nos représailles !

Quand nos bras seront déchaînés, Pensons aux morts : il faut de grandes funérailles

A nos frères assassinés.

Ce sera votre tour, pas de pardon, nos maîtres,

Nos représentants, nos élus, Vil troupeau d'assassins, de lâches et de traîtres

A genoux, malheur aux vaincus !

Le jour de la justice est venu : pas de grâce!

Xi prières, ni repentirs Xe vous empêcheront de baiser chaque place

Où coula le sang des martyrs.

Toi, l'aveugle instrument de leur froide colère,

Vis, d'exécration chargé; Pourvu qu'à ton chevet le spectre de ton frère Se lève, le peuple est vengé.

Vous, serfs de tout pouvoir, automates stupides, Bourreaux au meurtre condamnés.

Qui tournez sans remords vos armes parricides Contre vos frères enchaînés.

Et vous, vils trafiquants, race basse et rampante. Qui, dans ces jours maudits, alliez

Soûlant d'or et de vin la horde rugissante Des égorgeurs stipendiés.

Loin d'ici ! vous souillez l'air pur de la patrie.

Déjà terrible et menaçant, Le peuple est là qui veille : oh ! fuyez, qu'il oublie

Que le sang seul lave le sang.

CREMUTIL'S CORDUS 01

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