ENTERREMENT DE VICTOR NOIR, I/ÀFFAIRE RACONTÉE
PAR ROCIIEFORT
Nous étions trois cent mille étouffant nos sanglots, Prêti à mourir debout devant les diaisepots*
[Chanson de Victor Nom, i S70.)
L’an 70 souvre tragique sur l'assassinat de Victor Noir par Pierre Bonaparte à sa maison d'Autëuil où il s’était rendu avec Ulrich de l onvielle comme témoin de Paschal Grousset.
Ce crime froidement accompli mit le comble à l'horreur qu’inspiraient les Bonaparte.
Comme le taureau du cirque remue sa peau percée de dards, la foule frissonnait.
Les funérailles de Victor Noir semblaient indiquées pour amener la solution. Le meurtre était un de ces événements fatidiques qui abattent la tyrannie la plus fortement assise.
Presque tous ceux qui se rendirent aux funérailles. pensaient rentrer chez eux ou en république ou n'y pas rentrer du tout.
On s’était armé de tout ce qui pouvait servir pour
Une lutte à mort, depuis le revolver jusqu’au compas.
Il semblait qu’on alUU enfin se jeter à la gorge du flionstre impérial.
J avais pour ma part un poignard volé chez mon on- C e > Il y avait quelque temps déjà, en rêvant d lïarmorï'us, et j’étais en homme pour ne pas gêner ni être
gênée.
Les blanquistes, bon nombre de révolutionnaires, tous ceux de Montmartre étaient armés; la mort pasdans Pair, on voyait la délivrance prochaine.
!) 1 côté de l’Empire, toutes les forces avaient éLé appelées; semblable déplacement n’avait point été vu ^ e puis décembre.
Le cortège s’allongeait immense, répandant autour lui une sorte de terreur ; à certains endroits d’étranges impressions passaient : on avait froid et les yeux liaient comme s’ils eussent été de flamme : il semêtre une force à laquelle rien ne résisterait; déjà 011 voyait la république triomphante.
^tois pendant le trajet, le vieux Delcscluzc qui pourtont sût m qurir héroïquement quelques mois après, s °uvint de décembre, et craignant le sacrifice inutile tant de milliers d’hommes, il dissuada Rochefort promener le corps dans Paris, se rattachant à Po- Pinîon de ceux qui voulaient ie conduire au cimetière. Oui peut dire si le sacrifice eût été inutile ? Tous
Voyaient que l’Empire attaquait et se tenaient prêts.
La moitié des délégués des chambres syndicales
‘‘tait d’opinion de porter le corps dans Paris jusqu'à la
* *°}'sciltaise. l'autre moitié de suivre la route du cimetière.
Louis Noir qu’on croyait pencher pour la vengeance ‘tomédiale, trancha la question en déclarant qu’il ne voulait pas pour son frère de funérailles sanglantes.
Ceux qui voulaient porter te corps dans Paris se reusèrent d’abord à obéir.
SO
; Les volontés étaient si partagées qu’il y eut un moment où la foule moutonna, les vagues humaines montaient l’une sur l'autre formant entre elles de larges vides.
La tète basse, on rentra, toujours sous l’Empire ; quelques-uns songeaient à se tuer, puis ils réfléchirent que la multiplicité des crimes impériaux multiplierait aussi les occasions de délivrance.
Celle-là était bien belle, mais l’opinion la plus générale fut que l'égorgement eût résulté de cette tentative désespérée, toutes les forces impériales étant . prêtes.
Varlin, brave autant que Relescluze, écrivit de sa prison que si la lutte eût été engagée ce jour-là. les plus ardents soldats de la révolution eussent péri et
le 1 ici ta Hoche fort et Delescluze de s’être rangés à cet
avis.
Pierre Bonaparte fut mis en jugement à Tours en juin 70, jugement de comédie, où fut rendu l’arrêt dérisoire de 2o,00b francs d'indemnité à la famille de Victor Noir, ce qui ajoute encore à l’horreur du crime.
Plus que qui que ce soit, lloche fort fut mêlé à l'affaire Victor Noir; c’est pourquoi son récit sera plus intéressant.
N* La brouille de Pierre Bonaparte avec la famille de Napoléon III n'était pas un secret, liadinguë avait insulté son parent besoigncux, qui le suppliait d'acheter sa propriété de Corse et lui avait reproché l'illégitimité de ses enfants.
Pierre Bonaparte s'était vengé en insultant à l’alliance de son cousin avec mademoiselle de Montijo.
« Le monde politique, dit Rochefortj était parfaitement au courant de cette haine de famille et il (Pierre Bonaparte) en était presque devenu intéressant. Aussi fus -je très surpris de recevoir à mon journal La Mar séiWaise une lettre ainsi conçue :
LA COMMUN K
« Monsieur,
,J Après avoir outragé l'un après l'autre ehacun des miens et n'avoir épargné ni les femmes ni les enfants, \°us m'insultez par la plume d’un de vos manœuvres, c es t tout naturel et mon tour devait arriver.
55 Seulement, j’ai peut-être un avantage sur la plu* pari de ceux qui portent mon nom, c'est d’être un simple particulier tout en étant un Bonaparte.
y> 'te viens donc vous demander si votre encrier est
garanti par votre poitrine et je vous avoue que je n’ai
‘P 1 une médiocre confiance dans l'issue de ma déni arche.
» Rapprends, en effet, par les journaux, que vos électeurs vous ont donné le mandat impératif de refu- Ser toute réparation d’honneur eL de conserver votre précieuse existence.
” Néanmoins, j'ose tenter l'aventure, dans l'espoir fi* 1 nn faible reste de sentiments français vous fera 1 épar L ir en ma faveur des mesures de précautions dans lesquelles vous vous êtes réfugié.
” Si donc, par hasard, vous consentez à tirer les 'ûrrous protècteurs qui rendent votre honorable personne deux fois inviolable, vous ne me -trouverez ni , an s un palais ni dans un château.
* 'l'habite tout bonnement 59, rue d’Auteuil, et je Vo,ls promets que si vous vous présentez, on ne vous dira pas que je suis sorti.
)J En attendant votre réponse, monsieur, j’ai encore l honneur de vous saluer.
» Pierre-Napoléon Bonaparte. »
« Cette lettre, en même temps que très injurieuse, e tait tout à fait incorrecte au point de vue de ce qu’on ost convenu d’appeler une provocation. L'article qui avait motivée n’était pas de moi, mais d’un de mes Collaborateurs, Ernest Lavigne ; il répondait en termes
presque modérés à un passage d'un document signé Pierre Bonaparte et où on lisait cette phrase ignoble au sujet des républicains :
» Que de vaillants soldats, d’adroits chasseurs, de hardis marins, de laborieux agriculteurs la Corse ne compte-t-elle pas qui abominent les sacrilèges et qui
leur eussent déjà mis les tripes aux champs si on ne les eût retenus !
» En second lieu, quand on désire une satisfaction par les armes, on écrit à son insulteur : !
« Je me considère comme offensé par tel ou tel ali- ?
néa de votre article et je vous envoie deux de mes amis que je vous prie de vouloir bien mettre en rapport avec les vôtres.
» Pierre Bonaparte, qui avait été à Rome condamné pour un meurtre commis en Italie, s était battu assez ;
souvent pou:' savoir que les affaires d’honneur se rè- ,
glcnl par 1 entremise de témoins et non entre les adversaires eux-mêmes. j
» Cette étrange façon de m’attirer chez lui, où je j n avais rien à faire, en ayant soin de m'indiquer [que je ne le trouverais ni dans un palais, ni dans un château, ressemblait à un guet-apens dans lequel, à force
d - utrages, il avait évidemment espéré me faire tomber.
« En effet, ses impertinences n’avaient aucune raison d’être, attendu que je n'avais jamais refusé de me : battre et que c’était précisément parce que je m’étais trop battu, que dans une réunion électorale à laquelle je n'assistais même pas, les électeurs avaient voté un ■ ire du jour m'enjoignant de ne pas recommencer.
» Comme il était particulier que le Bonaparte qui me demandait raison au nom de sa famille, fût celui qui avait lui-même reproché injurieusement à Napoléon III sa mésalliance, c'est-à-dire son mariage avec mademoiselle de Montiio.
» D’où venait donc ce revirement subit ? Il est facile le deviner, ue prince Pierre ne s était que momentanément drapé dans sa dignité de proscrit; il avait eu assez de brouet noir et* avec un grand bon sens, av ait pensé que le procédé le plus sûr pour se raccommoder avec son cousin était de le débarrasser de moi.
11 Mais j’étais jeune et leste, je tirais sinon bien, au moins assez dangereusement l’épée. Il était iui-méme fort épaissi, souffrant de la goutte, et si je l’avais ■' mouché j), comme on dit, c’eût été, comme on dit e ncore, un sale coup pour la fanfare bonapartiste.
» De fait est. — et c'est lù pour sa mémoire le point grave de l'aventure — qu’après m’avoir adressé directement la plus violente des provocations, il n’avait pas même constitué ses témoins. Donc, ce qu’il attendait ^ son domicile, où il m'appelait, ce n'étaient pas les miens, c était moi-même.
» C’est seulement plus tard, en relisant sa lettre a P r ès l'assassinat de Noir, que je compris tout ce rpCelle dissimulait de perfidie; mais, au premier moment, je n’y vis qu’une bordée d'injures et je demanmds à Millière et Arthur Arnould, mes deux collabo-.' r Meurs, d'aller s’aboucher avec lui pour une rencontre immédiate.
» 'l’aurais compris que M. Ei nest La vigne, auteur et Signataire de la lettre que je ne connaissais même pas, Prétendît se substituer ù moi, ce que je lui aurais d ailleurs refusé; mais je me suis souvent demandé à quelle obsession a obéi notre collaborateur Paschal Drousset, en adressant ù. son tonr ses témoins au Prince Pierre Bonaparte qui ne l’avait pas nommé et n av ait aucune raison de s’occuper de lui.
)J C’était, parait-il, comme correspondant du journal c °rse la Revanche mis en cause par le cousin de l'Em- Pereur que Paschal Grousset avait pris sur lui de ris-
quer cette démarche qui ne pouvait aboutir, attendu que c’était bien évidemment à ma personnalité et à nulle autre qu’en voulait le prince qui s’improvisait le vengeur de toute sa famille. ' I
« Victor ftoir qui fut assassiné n’était donc pas, comme on l’a généralement cru et souvent répété, mon témoin, mais celui de notre collaborateur lirousset qui ;
même m’en prévenir.
» Ce fut seulement dans la journée que j’appris cette démarche qui retardait et contrecarrait la mienne.
Cependant, comme j’étais sûr que Ci erre Bonaparte ne tiendrait aucun compte de celle nouvelle demande de réparation, j’attendais au corps législatif le retour de mes témoins Millière et Arnould qui devaient tout décider avec ceux du prince pour le duel du lendemain.
>» Je montrai à plusieurs membres de la gauche la lettre de provocation qu’il m’avait adressée et Emma' nuel Àrago y soupçonna tout de suite un traquenard.
» Prenez bien vos précautions sur le terrain, me ditil, et surtout n’allez pas vous-même chez lui: il a déjà.
eu de fâcheuses affaires.
» L’affaire eât été fâcheuse en effet, car les témoins de Paschal Grousset le trouvèrent dans son salon attendant en robe de chambre, un revolver tout armé dans j la poche, non pas eux mais moi, en m’invitant dans les termes qu’on a lus à me présenter chez lui ; il avait certainement compté que ses insultes exaspéreraient la violence qu’il me supposait et dont je venais de donner la preuve en souffletant l’imprimeur Rochelle.
)> 11 était donc là toujours sans témoins quand il aurait dû régulièrement en choisir avant même de m’avoir écril sa lettre provocatrice, et que. en tout cas, il etU été tenu de les désigner aussitôt après. .Quelle eût été, en effet, sa posture si je lui avais envoyé mes amis pour lui dire, comme c’était d’ailleurs
m °n intention et mon habitude, n'ayant jamais fait Aliter ces choses-là :
>J Partons tout de suite.
n 11 eût donc été contraint de répondre : Attendez, ^ faut d'abord que je cherche deux personnes déci- ^ es à m’assister.
" Ce qui, après ses bravades, eût été pour lui à la °* s honteux et ridicule.
n Ma conviction, dès que l’événement se fut pro'duit, s ° forma sans hésitation aucune; il n’avait jamais j 1 * 11 s e battre avec moi et avait tout carrément décidé o me tuer pour rentrer dans les bonnes grâces de Empereur et surtout de l'Impératrice.
n a près le 4 septembre, un ancien serviteur du chà- , au ( i e s Tuileries me conlia même, que non pas N'apoeoïl III mais sa femme était au courant des projets de Sütl c ousin par alliance.
" Ce familier me nomma un autre membre de la qui avait servi d'intermédiaire entre l’Espagne le prince corse. Toutefois, cette information, à la ri gueur vraisemblable, n’ayant été corroborée par au cun autre témoignage ni preuve écrite, je n'y ai attaché qu’une importance minime.
I u ^ ers cinq heures du soir jé me <1 isposais à quitter palais Bourbon pour aller me dégourdir un peu la dans une salie d’armes, quand je refais de Paschal “ousset ce télégramme :
' ictor Noir a reçu du prince Pierre Bonaparte un li! i' de revolver, il est mort.
)J J’ignorais que ses témoins eussent devancé les 1 • *
l(M| s à la maison d’Auteuil de sorte qu’au premier j J ord cette dépêche me parut inexplicable. C’est seu aient aux bureaux de la Marseillaise où j’arrivai préc, pitanament que je connus eu détail toutes les phases
de l'affaire.
Victor Noir était un grand et fort jeune homme
GG
d'à, peu près vingt-et-un ans, à l’esprit très gai, très primesaulier et très expansif, qui nous donnait assez souvent des filets et des nouvelles à la main pour notre journal. • J
» Toujours prêt d'ailleurs à se mêler à nous dans les circonstances périlleuses. Enfin un véritable ami de la maison.
» Sa fin tragique à laquelle il semblait si peu destine nous bouleversa au point de nous étrangler tous d'une rage folle, Miilière et Arnould qui étaient arrivés à la maison du crime dix minutes après Noir et Fonvielîe, furent empêchés par la foule qui se pressait déjà devant le 59 de la rue d’Auteuil.
» __ N’entrez pas ici, leur cria-t-on, on y assassine !
» lis virent le pauvre Victor Noir étendu sur le trottoir, la poitrine trouée, et ramassèrent son chapeau qui s’était échappé de sa main.
» Très déçu par l'arrivée d'étrangers qu'il n'attendaitjpas au lieu de celui qu'il espérait, Pierre Bonaparte, après un court dialogue avec eux, avait tiré de sa robe de chambre, un revolver à dix coups, pensant probablement que si le premier ratait, il se rattraperait sur les neuf autres; puis il avait fait feu à bout portant sur Victor Noir, avec cette arme multiple qui au point de vue de l’armurerie française était ce qu'on pouvait appeler le dernier cri, le cri de mort.
» Après avoir également tiré sur Ulrich de Fonvielîe deux balles qui heureusement se perdirent dans le vêtement, il inventa pour expliquer son agression sur Victor Noir, la fable qu'il avait indubitablement préparée pour moi. Il prétendit que sa victime lui avait donné un soufflet, comme si je m’étais rendu citez lui à la suite de son invite, il aurait soutenu que je l’avais frappé .
» J'avais été condamne à quatre mois de prison pour
agression sur r imprimeur Rochette, il eût donc été ac iie de persuader aux jurés spécialement triés, lesduels ne demandaient qu’û se laisser convaincre de innocence de leur accusé, que je m’étais laissé aller à ^°n emportement ordinaire à Regard du prince qui s était trouvé dans le cas de légitime défense.
9 Cette imposture n'eût pas expliqué pourquoi le P'ince au revolver àdix coups le portait dans la poche e sa r °ke de chambre pour se promener dans son ha °n s et pourquoi surtout, en vue d'une rencontre inévitable et qu’il avait lui-même cherchée, il s’était absenu constituer des témoins : mais j’étais l’ennemi, e les conseillers généraux dont on composa la haute c,JUl> chargée de juger le meurtrier n’auraient pas manqué de mettre l'acquittement de celui-ci aux pieds de ^Empereur.
. “ ^ Impératrice eut même, à la nouvelle de lassasun mot qui peignait son état d’âme et celui de ° ut s on entourage :
,J Ah le bon parent! s’écria-t-elle en parlant de as sassin sans plus se préoccuper de l’assassiné.
* ^ es journaux officieux, avec la candeur de la pia-
1 ude » oe firent même aucune difficulté de rapporter
j co faisant honneur cette exclamation accusatrice.
fa commotion produite dans Paris par ce coup de arnac fut incommensurable, .l’ignore s'il raccommoda
. Ierre Bonaparte avec les Tuileries, mais ii brouilla à Jamais les Tuileries avec la France.
" *1 avais été avisé du crime â cinq heures du soir. ' six heures je rédigeais cet article qui était plutôt un
}, a card, étant donné le caractère dans lequel
nous
J> J’ai eu la faiblesse de croire qu'un Bonaparte pou- 'ait être autre chose qu’un assassin!
» J'ai osé m’imaginer qu'un duei lovai était possible dans celte famille où le meurtre et le guet-apens sont de tradition et d’usage.
» Notre collaborateur Paschal Grousset a partagé mon erreur et aujourd’hui nous pleurons notre pauvre et cher ami Victor Noir, assassiné par le bandit Pierre- Napoléon Bonaparte .
» Voilà dix-huit ans que la France est entre les mains ensanglantées de ces coupe-jarrets qui. non contents de mitrailler les républicains dans les rues, les attirent dans des pièges immondes pour les égorger à domicile.
» Peuple français, est-ce que décidément tu ne trouves pas qu'en voilà assez?
» IIeNBI itOGIIEFOUT. »
« Cette sonnerie du tocsin fut incontinent déférée aux tribunaux comme constituant un appel aux armes, bien qu’elle pût être aussi bien un appel au suffrage universel.
» En même temps qu'on me punissait ainsi de mon mauvais vouloir à me laisser revolvériser, on arrêtait le meurtrier pour donner une ombre de satisfaction à l'opinion publique soulevée; Pierre Bonaparte fut installé à la Conciergerie, dans les appartements du directeur h la table duquel il mangeait.
» Tout de suite, le coup de revolver tiré, le Prince avait envoyé chercher un médecin qui, naturellement, s’était empressé de constater sur la joue du meurtrier la trace d’un souüïet, les médecins constatant tout ce qu'on veut et délivrant tous les jours à de petites actrices des certificats de maladies qui les ont empêchées de jouer le soir, mais non d’aller souder dans le plus cher des restaurants.
» En second lieu, on ne doutera pas que si Victor Noir, choisi comme témoin par l'aschal Grousset, avec
• ,l .mission que comporte ce titre, s’était oublié au [ ' : 1 ’ te souffleter l'adversaire de son client, j'eusse | personnellement renseigné sur cet acte de violence
motifs qui l’avaient amené,
^ blrich de Fonvielle, sur qui Pierre Bonaparte avait , ^ deux balles qui se perdirent, aurait pu avoir un \ n nerét ù. nier devant la justice le prétendu soufflet;
| a moi, son collaborateur et son rédacteur en chef,
il n 1
I n ava it rien à cacher. Or il m’a toujours affirmé, J en donne ici ma parole d'honneur, que non seulej iïle nt notre ami n’a jamais donné le moindre soufflet,
j îla ‘ s que tenant son chapeau de sa main gantée, il a
I 0ll jours gardé l'attitude la plus ca'me et n’a, à aucun I m °tnent, esquissé le moindre geste pouvant laisser u Pposer une intention agressive. Au surplus, personne : ,la se trompa à cette imposture, ni les conseillers gé-
| llüI “aux qui acquittèrent par ordre, ni le procureur- ; général (ïrandperret qui mentit à bouche que veux-tu,
1 infâme Emile Ollivier qui, dans cette affaire comme depuis dans la question de la guerre franco-allemande, montra le plus bas complice des vengeances napoléoniennes.
| t he misérable ministre n’eut pas un mot de blâme i a 1 adresse de l’assassin, pas un mot de regret pour
If *
d J e une et loyale victime. 11 poussa jusqu’aux plus i ex trémes limites de l’abjection le servilisme envers
nouveau maître.
“ au lieu d’écouler sa vanité de dindon, il avait, ^ la suite de ce crime, jeté résolument son portefeuille pieds de l’empereur, l'imbécile se serait créé une Quation superbe, même chez les modérés qu’il rêvait s'attacher, et se fut en même temps épargné les e sponsabilités des désastres ultérieurs. Sa démission e soir mémo de la mort de Victor Noir lui eût évité, à fldehjues mois de là, une révocation honteuse et i'horr eur <j e toute une nation.
» Mais le triste sire avait fait trop longtemps antichambre pour se décider è sortir du salon où on lui avait enfin permis d’entrer et de s’asseoir.
» A la foudroyante nouvelle de l’attentat, de nombreuses réunions publiques de protestation s’organisèrent dans la soirée. Amouroux, qui fut depuis membre de la Commune, condamné aux travaux forcés par les conseils de guerre versaillais, et mourut membre du conseil municipal de Paris, étendit un large voile noir sur la tribune, des cris de fureur éclatèrent dans les rues. Des groupes se formaient pour aller enlever le corps, déposé à Neuilly dans une maison particu-
lière, et le ramener dans ! ’aris même au bureau de mon journal, La Marseillaise, d’où le convoi funèbre serait parti. C'était un véritable délire de vengeance.
» En réalité, l’arrestation du meurtrier n’avait eu d’autre but que de l'arracher à la foule qui l’aurait certainement lynché. On parlait d’aller attaquer la Conciergerie et d’y égorger le pseudo-prisonnier.
» L'insuccès du complot avait, m’a-t-on raconté après le 4 septembre, affolé le monde des Tuileries, lequel tenait à ma mort et pas du tout à celle du jeune Victor Noir, qui allait la faire payer si cher au gouverne-
ment.
» Le lendemain, quand j'entrai tout pale et tout défait dans la salle des séances du Corps législatif, j’y fus accueilli par un silence plus inquiétant pour l’Empire que pour moi.
» Je savais déjà que j’étais déféré par Ollivier à ses domestiques correctionnels, et je l’entendis dans les couloirs répondre à un déqutc qui lui faisait remarquer tout le danger de cette poursuite :
» — Il faut en finir, il est impossible de gouverner avec M. Rochefort. »
» Je demandai immédiatement la parole et je reproduis d’après Y Officiel l’incident qui s’ensuivit.
M. Henri Rochefort. — Je désire adresser une question à M. le ministre de la Justice.
)J M. le président Schneider. — Lui en avez- vous donné avis?
^ JI. Rochefort. — Non, monsieur le président.
* M- le président Schneider. — Vous avez la pa- IoIc ) monsieur le ministre appréciera s'il veut répond re immédiatement.
M. Emile Ollivier, ministre de la Justice. — Oui,
immédiatement.
” M. IIekbi Rochefort. — Un assassinat a été com-
mis hier sur un jeune homme couvert par un mandat sacr é» celui de témoin, c'est-à-dire de parlementaire. i J assassin est un membre de la famille impériale.
J> Je demande à M. le ministre de la Justice s’il a
intention d'opposer au jugement, à la condamnation Probable, des lins de non-recevoir comme celles qu’on oppose aux citoyens qui ont été frustrés ou même o&tonnés par de hauts dignitaires de l’Empire, i.a Situation est gravé, l’agitation est énorme. (Inter- 1 options). L’assassiné est un enfant du peuple...
(Bruit ).
M. le président Scfixeider. — Hier, il a bien été venu que les questions introduites devaient être Posées sommairement, sans développements. Votre <1 Gestion a été posée, elle est claire et nette; c’est au mniistre maintenant à dire s'il veut y répondre dès au jourd’hui. (C’est cela!)
w M. Henri Rochefort. — Je dis que l’assassiné eg t un enfant du peuple, lie peuple demande à juger mi-même l’assassin... il demande que le jury ordinf dre... (Interruption et bruit).
M . le président Schneider. — Nous sommes tous 1Cl les enfants du peuple; tout le monde est égal devant la loi. 11 ne vous appartient pas d'établir des distinctions. (Très bien!)
» M. Henri Rochefort. — Alors, pourquoi donner des juges dévoués à la famille ?
» M. le président Schneider. — Vous mette?
en suspicion des juges que vous ne connaissez pas. Je vous invite, quant à présent, à vous renfermer dans votre question. Je ne puis pas permettre autre chose.
« M. Henri Rochefort. — Eh bien! je me demande, devant un fait comme celui d’hier, devant les faits qui se passent depuis longtemps, si nous sommes en pré' sence des Bonaparte ou des Borgia. (Exclamations; cris : À l’ordre! à l’ordre!) J’invite tous les citoyens à s’armer et à se faire justice eux-mémes.
» Le pleutre Ollh ier se hâta de faire signe au pré* sident Schneider de clôturer le débat, qui commençait à mettre le feu aux tribunes, et, après avoir demandé la parole, il appela le crime de la veille « l’événement douloureux. » — Dites : « l'assassinat! » lui cria Ras* pail. Et le ministre de la. justice expliquait que la loi, spécialement faite pour les membres de la famille Bonaparte, et datant de 1852, ne permettait pas de traduire le prince JPierre devant le ;ury, qui l’eût condamné sans rémission; que tout ce qu’on pouvait faire était de le déférer h une haute cour dont naturellement on choisirait un à un les jurés, avec promesse pour eux de toutes sortes de faveurs et de décorations en échange d’un verdict d'absolution.
» Et rOHivier, après avoir vanté son respect pour l’égalité, terminait par ces menaces à noire adresse :
» — Nous sommes la modération, nous sommes la liberté et. si vous nous y contraignez, nous serons
la force.
» Celte levée de baïonnettes avait été reçue par les plus vifs applaudissements de. la part do celte majorité qui quelques mois plus tard allait s'effondrer dans la boue, le silence et le remords, au point que les mem-
se prosternaient alors devant moi en me répétant : Comme vous étiez dans le vrai 1 n ïïaspail indigné demanda la parole pour répondre <uix bravos de la tourbe ministérielle.
n — - Il s'est commis, dit-il. un assassinat tel que les Crimes de Troppman (qu’on jugeait alors) n ont pas produit une pareille impression, et cependant, la jus- Cee à laquelle vous le déférez n’est pas la justice; ce î 11 d nous faut, c'est un jury qui ne soit pas choisi P&rmi les ennemis de la cause populaire.
Et comme on lui rappelait l’indépendance de la Magistrature il s'écriait :
” — Je les connais vos hautes cours, j'y ai passé. l! : : s l’une on a trouvé jusqu’à un homme condamné galères.
» Kaspail fut interrompu par ie président annonçant Qu il recevait à l’instant du procureur général Grand- ! ! ret une demande en autorisation de poursuites conmoi pour offenses envers l’Empereur, excitation * révolte et provocation à la guerre civile.
ÏJ Cinq minutes auparavant, Krailè Ollivier déclarait Ta il dédaignait mes attaques. Ce n'était pas précisément là du dédain.
” J’ai tenu à conserver pour le public la physionomie cette partie de la séance, où Raspail et moi filmes seuls en scène.
l > On a pu remarquer que pas un membre de la gauche n’y intervint, pas plus Gambetta que Jules l'avre ou Ernest Picard: cet abandon donnait aux insolences du cynique Ollivier une autorité considérable
sur le troupeau des majoritards. Le ministre avait
u msi le droit, dont il usait et abusait, de faire obser- Ve r que tous mes collègues de l’opposition sauf un seul 'inique, refusaient de se solidariser avec moi.
» Les obsèques avaient été fixées au lendemain et M journée s’annonça comme devant être affreusement
mouvementée. Dès le matin la maison de la rue du Marché à Neuilly où la bière repose sur deux chaises a été envahie par une foule qui grossit au point de rendre toute circulation à peu près impraticable. Comment parviendra-t-on à faire avancer le corbillard
jusqu à la porte? C'est là un problème qui paraît insoluble. ;
>» J arrive exténue, n’ayant ni mangé depuis trois jours ni dormi depuis trois nuits, tant les émotions de toute nature m’avaient étreint et ballotté. On me fait passer à bout de bras jusqu'à Centrée de la maison où je monte et où je trouve Oelescluze et Louis Noir le romancier bien connu, frère de la victime.
» Bientôt Flourens arrive et une première bataille s’engage entre les partisans de l’enterrement dans il Paris même au Père Laehaise où on amènerait le corps, s et l’ensevelissement à Neuilly.
» Cent mille hommes tant d’infanterie que de cavalerie avaient été mobilisés de toutes les garnisons environnantes pour noyer dans le sang toute tentative d’insurrection. D’ailleurs la foule était sans armes; surprise par le coup de foudre parti de la maison d’Auteuil, elle n’avail eu le temps ni de s’organiser ni de s'entendre. l
» Mue par un même sentiment de colère, elle était venue spontanément manifester contre deux assassins. : celui des Tuileries et l’autre. |
» Nous avions Delesciuze et moi harangué nos amis et l'immense majorité des assistants était décidée à ! nous écouter et à nous suivre, quand, au milieu de la route qui conduit au cimetière d’Àuteuil, Flourens, et plusieurs des hommes qui l’entouraient et dont malheureusement avec sa crédulité généreuse il ne contrôlait pas toujours suffisamment les accointances, se jetèrent à la tête des chevaux qu'ils essayèrent de ^ faire retourner du côté de Paris. Puis le cocher des
P 0i npes funèbres se refusant à ce changement de route s se mirent en devoir de couper ies traits afin de s atteler eux-mêmes à la sinistre voiture.
Je conduisais le deuil ou plutôt le deuil me conduisait, et serré de près par une mer humaine qui ^ écrasait en m'escortant, j'avais été à plusieurs reprises projeté sur les roues qui au moindre recul aurai cnt fini par me passer sur le corps.
On me hissa donc sur le corbillard même où je
10 assis les jambes pendantes à côté du cercueil. Du haut de ce lugubre observatoire je voyais, des remous produire, des gens tomber, se relever, d'autres Passer presque sous les pieds des chevaux ou sous la Voiture, en danger continuel de se faire broyer.
” J’avais beau leur crier désespérément de se garer, m *s appels dans le brouhaha de la marche ne leur 'Arrivaient même pas. Pour comble d'énervement, le ë r <‘ind air auquel j'étais exposé avait creusé mon estolïlac ù peu près vide depuis trois jours et y développait Subitement une fringale qui m'enleva mes dernières forces. Tout à coup, sans motif apparent, la tète me tourna et je tombai inanimé en bas du corbillard.
n Quand je rouvris les yeux j’étais dans un fiacre Avec -Iules Vallès et deux rédacteurs de la Marseillaise, Mon premier mot fut : — Qu’on aille vite me chercher quelque chose à manger, je meurs de faim.
» Vallès lui-même descendit et courut à un boulanger °ù il prit un pain de deux livres dont je me mis à dévorer la moitié et une bouteille de vin dont je bus o gorgée. Nous étions alors dans Paris au bout de 1 Avenue des Champs-Elysées près de la barrière de
l’Etoile.
ï} Je me rappelai vaguement avoir été mené chez un opicier qui m'avait frotté les tempes avec du vinaigre avait fait appeler le fiacre dans lequel je m'étais
éveillé.
» Telle est l'histoire de cet évanouissement que la réaction bonapartiste me reprocha beaucoup et qui en réalité fut dû à l'étrange délabrement où m’avaient mis soixante-quinze heures «le surmenage passées sans nourriture et sans sommeil. Les forces humaines bat
des limites: ces limites chez moi avaient été dépassées
et ü m avait été impossible de me tenir plus longtemps debout ou même assis.
)> Cette explication, la seule vraie et aussi la seule plausible, puisque je ne pouvais courir aucun risque ! au milieu de deux cent mille accompagnateurs parmi lesquels on n'en aurait pas trouvé un qui ne me fût dévoué, n’empêcha pas les officieux de m’accuser de faiblesse. II n’y avait pour moi, je le répète, absolument rien à craindre; après quelques instants de bitteen effet, le bon sens avait pris Je, dessus et l'inhumation, selon le désir de Delescluze et le mien, avait eu , lieu au cimetière de Neuilly.
)> Ce fut au contraire dans Paris que le péril se corsa. Après la cérémonie nombre d’entre nous étaient rentrés à pied par l’Arc-de-Triomphe. A la hauteur du rond point des Champs- lîylsées se tenaient sabre au j clair plusieurs escadrons de cavalerie chargés de disperser la foule, quoique, en réalité, ils n’eussent devant eux que des hommes qui revenant d'un enterrement étaient bien obligés de rentrer par Ja seule route qui les menât chez eux.
» Mais l’imbécile Ollivier voulait prouver qu’il était la force, comme il l’avait annoncé, et je vois tout ù coup s’avancer au devant de mon fiacre un commissaire de police à l’abdomen tricolore, qui nous annonce qu'il va faire charger après trois sommations.
» Premier roulement.
» Réconforté par mon repas aussi frugal qu’improvisé, je saute de ma voiture et je m'avance vers le commissaire de police à qui je crie ces mots que je
retrouve dans un numéro de la Marseillaise relatant c elle journée :
n — ■ Monsieur, les citoyens qui m'entourent prennent pour revenir de renterrenientle chemin qu’ils avaient pris pour y aller, pré tendez- vous leur barrer le passage *’
h Second roulement.
u — . Tout ce que vous direz et rien sera inutile, oie répond l’abdomen, retirez-vous, on va faire usage de la force, vous allez être sabrés.
n - — .le suis député, répliquai-je eu montrant ma médaille, veuillez me laisser passer.
» — Non, dit-il, vous serez sabré tout le premier.
)( A ce moment je me retourne, l'avenue était presque vide, la plupart des manifestants s’étant retirés sur tes bas côtés.
n — Ecartez-vous, dis-je aux autres, il est inutile de v °us faire massacrer inutilement. D’ailleurs quoi qu’il fisse maintenant, l’empire a reçu le coup de grâce.
» Tout le monde m’obéit et ce fut sur les arbres des Champs-Elysées que la cavalerie qui n’en démordant Pas, exécuta sa charge. Un dés cavaliers roula même ou bas de son cheval et resta étendu sans mouvement, ce qui fît beaucoup rire le public qui se tenait hors de te portée des sabres ; car le cadavre d’un ennemi sent toujours bon.
» Mais si le procès du locataire de la Conciergerie marchait à pas lents, le mien allait un train d’enfer; h» discussion des poursuites demandées contre moi eut *teu le lendemain, même du dépôt de la proposition, f Olivier qui la soutenait déclara qu’il ne voulait pas de
journées,
>» — Et la journée du 2 décembre, vous en voulez bien de celle-là, lui criai-je de ma place. »
flfenri Rochefort. Les Aventures de ma vie.)