CHAPITRE PREMIER
La France en janvier 1848 ; l'échéance des années précédentes et le roi Louis-Philippe. — Les conséquences de 1789, de 1793, de la Restauration et des journées de Juillet. — Permanence, côte à côte ou mêlées, de l'idée révolutionnaire et de l'idée napoléonienne. — La campagne des banquets rélormistes. — Guizot. — Situation des sociétés secrètes. — Les ministères d'un jour. — Le 22 février. — Le coup de l'eu décisil'. — Let(niibereau lunèhre. — L'idée napoléonienne apparaissant d'elle-même dans la révolution nouvelle. — Le drame orléaniste. — Girardin et Créniieux. — Au pied de l'obélisque. — Le peuple aux Tuileries. — La colonne de Dunoyer. — Vive la Républif[ue et vive Napoléon ! — Baudelaire. — Le National et la Réforme. — Odilon BarroL Ledru-RoUin et la Régence. — Lamartine. — Le peuple au Parlement. — Comment fut décrétée la République. — A l'Hôtel de Ville. — Le gouvernement provisoire. — Le peuple en lace des directeurs. — Louis Blanc, Albert et la Franc-Maçonnerie. — Les chefs. — Lamartine en face de la révolution. — La place de Grève. — L'envahissement des cadavres. — Le drapeau rouge. — Caussidière, Lagrange, Solirier. — Barbes et Blancpii. — Leconte de Lisle. — Le Directoire déjà miné. — Sentiments de la majorité française. — Dilférence entre 1789 et 1848. — Le peui)le déjà contre l'.Vssembléc. — Réalité du Gouvernement provisoire. — Quinet, George Sand. — Avortement de la révolution. — Le parti de la concentration prochaine se trouve être nécessairement le parti napoléonien.
La science politique est peut-être la plus déroulante, tant il semble difiicile d'y prévoir ou d'y fixer quelque loi. Elle a trop de dépendances pour permettre une méthode régulière et la plupart des bases
qu'on lui donne sont, en réalité, factices. Tout en apparaissant quelquefois semblable à travers ses variations, l'histoire est toujours différente et ne se répète pas, — du moins, de la même manière ; les décors, les gestes, les hommes, les circonstances, la rendent neuve ; elle crée un perpétuel mirage ; et les observations sur le passé ne servent guère au présent ; elles aident à conduire l'actualité avec plus ou moins d'ordre, elles ne la créent point ; celte création s'effectue avec nous, par nous, — et au-dessus de nous. Grâce à réternellc jeunesse du hasard, la science politique échappe au plus perspicace, ruse avec lui et, par cela même, apparaît le plus fort des jeux humains, l'art suprême, le plus ditFicilc et le plus tentant. Quoi qu'on déduise ou suppute, sur la scène /OÙ elle se réalise, la chance marque son homme à un moment donné. Aux mailles des réseaux tendus, un mystérieux ciseau intervient ; par-dessus les calculs établis et prouvés, un chiffre secret décide ; à côté de la raison la moins vagabonde, la mieux attentive, durement sceptique, une invisible main, dans l'ombre, coupe les cartes. Cette humble constatation, qui ramène aux écrivains antiques, froisse notre orgueil, mais elle demeure. Que ce soit un dieu ou le destin, par delà ce que les résultats présentent de naturel, de fatal, un agent ignoré domine. Dépassant Bossuet qui systématisa la constatation de Tacite au profit de l'Eglise conçue selon la société de son temps, nous pouvons revenir au chroniqueur latin : « Pour moi, plus je repasse dans mon esprit des faits anciens et modernes, plus un pouvoir inconnu me semble se jouer des mortels (i). » Il serait inestimable — ou navrant — de définir ce pouvoir-là. Il existe sans
i. Annal., liv. III, chap. xviii.
doute hors de notre raison, soit qu'il demeure trop grand pour elle, soit que les éléments divers qui pourraient mener à sa connaissance ne se trouvent pas encore à même d'être rassemblés dans une seule pensée. Peut-être tout obéit-il à une inexorable loi de conséquences : peut-être tout s'ordonne-t-il d'après un équilibre ; je le crois, car le hasard lui-même offre je ne sais quoi de mathématique. Cet X excepté, il reste la lutte humaine, palpitante, et dont l'ensemble dépend bien, surtout, des hommes. Essayer de la connaître, de la voir et de la revivre, telle est la tâche de l'historien. A cet essai, l'explosion de 1848 offre un thème complexe et curieux ; elle illumine la logique que j'ai rencontrée, à travers ses manifestations irrégulières, dans les faits ; et l'instinct religieux qui semblait la contredire d'abord n'était souvent que cette logique même, anticipée ; elle ligure une sorte d'orage à grondements successifs dont l'aigle napoléonienne, en y grandissant, saisira peu à peu toute la foudre.
Malgré plusieurs avertissements, la crise fut imprévue, pour ceux qui l'entamèrent comme pour ceux qui la subirent. Personne, presque (i), ne sut la deviner, ni dans le gouvernement, ni dans les classes riches, ni dans le peuple qui l'effectua et où elle était plus ou moins désirée. Elle surprit les uns et les autres, à commencer par Louis-Bonaparte qui la renvoyait, comme le peuple même, à une date plus lointaine (2).
I. Ail Parlement, il ne parait y avoir eu guère que Tocfnieville pour s'inquiéter. Seul, il i)arla, le a;; janvier iS'jS, et son diseours était une vraie propliélie. La };aucli<î applaudit, parce que cela était dans son rôle; tout le reste de la (Chambre le railla. Lui-nunie ne croyait pas entièrement à ses paroles. « Non, je ne m'attendais pas à une révolution telle que nous l'allions voir, et (jui eût pu s'y attendre?» Souvenirs d'Alexis de Tocfiueville. Cal.-Lévy, i8y'3.
u. BrilFault, Le Prisonnier de Jlain, Paris, Pion, i84y.
Néanmoins, cette poussée révolutionnaire, soumise à l'examen, se justifie ; elle était inévitable (i) ; elle
I. « On a prétendu que la révolution de Février n'avait pas vuie valeur historique réelle ; on l'a qualifiée de surprise, d'événement sans raison d'être : ceux qui parlent ainsi sont véritablement légers. Ils devraient savoir qu'une révolution proAient toujours de causes majeures dont elles sont un grand elïet et qu'il n'y a pas delTet sans cause. » F. Rittiez, Histoire du Gouvernement proinsoirc de i8^S,2 vol., Paris, etc., Lacroix, 1867, t. L — «Depuis quelque temps, on pouvait remarquer les sjmptômes d'une révolution nouvelle,.. Rien ne justifiait l'elTroyable dépense de forces, d'argent et de sang qu'entraîne ce que nous appelons une révolution. La société n'en présentait pas moins tous les signes précurseurs d'une affreuse tempête. C'était l'annonce d'une de ces crises par laquelle se manifeste la maladie chronique à laquelle notre pays est en proie. » Cii. IMerruau, Souvenirs de l'Hôtel de Ville^ Paris. Pion. 187.5. — « On jugera mal cette catastrophe si l'on n'allait au fond des choses et si l'on n'étudiait les germes de faiblesse que ce grand corps (l'Etat), en apparence si robuste, recelait en lui. » P. de la Gorce, Histoire de la Seconde République Française, Pion, 1898, t. L — M°" d'Agoult, Lamartine, Delvau, Ch. Robin, etc., tous, à quelque opinion qu'ils appartiennent, parlent de même. « L'araignée ne lile pas sa toile avec plus d'art que la Providence n'en mit à tisser les mille réseaux dont elle enveloppait graduellement cette monarchie si sûre de ses calculs et de sa force. » Hipp. Castille, Histoire de la Seconde République Française, 4 vol. Paris,. Leçon. i8.">4-i856 ; t. I, p. 80. — « Cette révolution de Février a été considérée par tous les écrivains comme un fait imprévu, ainsi qu'on l'a écrit, ou comme une surprise; je soutiens, au contraire, que rien n'a été plus conséquent, plus logique, mieux amené par les faits antérieurs. » Capefigue. La Société et les Gouvernements de l'Europe depuis la chute de Louis-Philippe jusqu'à la Présidence de Louis-Xapoléon. Paris, Amyot, 1849, t. IV, p. 294. — Salvandy rééditait, comme étant d'actualité en 1849, un A'olume de lui, épuisé, paru en i83i, et pouvait dire avec justice : « 11 nous a fallu bien souvent, pour éditer des méprises, rappeler en note que le texte était exactement celui de i83i ou de 1882. Cela tient à ce que la révolution de 1848 et celle de i83o ne sont que les deux actes successifs d'un même drame. » Y. A. de Salvandy. Vinq-t mois ou la Révolution et le Parti révolutionnaire. Paris, Victor Masson, 1849. — Voir aussi : A.-S. de Marnay, Mémoires secrets et Témoigna g-es authentiques. Paris, lib. des Bibliophiles, 1870. — En janvier 184S M. Mauguin dit justement au gouvernement dans la discussion de l'adresse à la Chambre des députés : « Pourquoi prononcer de si grands mots contre les révolutionnaires ?... Vous êtes un gouvernement révolutionnaire.» — Lire le procès de M"" La Farge (Marie Capelle)et les Mémoires du Diable de Fr. Soulié qu'on trouva d'ailleurs sur sa table, au Glandier. La littérature d'alors montre sans cesse, avec une sorte de férocité sombre et souvent satisfaite, l'hypocrisie sans résultat de la « bonne société ».
avait couvé tout le long du règne ; elle fut sa suite, son résultat ; elle datait de sa naissance même. En dehors des politiciens de métier, des journalistes et des intrigants que la mêlée faisait éclore, la plupart de ceux qui tenaient une plume, quelques littérateurs purs exceptés, s'occupaient de politique. Le nombre de ces inquiets, penchés vers l'avenir, chercheurs pressés de la nouvelle formule, était considérable. Une cathédrale de lulopie réaliste s'édiiiait, préparant l'avènement de son règne, et dont les docteurs, naturellement contradictoires, étaient Saint-Simon, Fourier, Cabet, Leroux, Considérant, Raspail, etc. ; des arrivistes, comme Ledru-Rollin, Armand Marrast, Crémieux, Caussidière rôdaient le long de ses murs, s'imposaient en qualité de soldats, disciplinaient les néophytes ; des voltigeurs tels que Barbes et Blaoqui se lançaient à l'attaque du système social ; un chrétien romanesque, Lamartine, recueilli dans l'ombre de la nef, cherchait à renouveler sa lyre : au portail, ou sur l'autel, tour à tour, l'un brutal, l'autre habile (i), Quinet et Michelct, sonnaient la résurrection. Michclel, principalement, semblait y voir clair. Il écrivait en 1 84» : « La situation de la France est si grave qu'il n'y avait pas moyen d hésiter. » Il lançait alors son fameux livre, beau sur tant de points, le Peuple. D'après lui, il y avait une décadence française, et il ne voyait de salut que dans la fusion des classes par le peuple qui montrait le plus une possibilité d'avenir réel. D'autres seraient encore à citer. Une bibliothèque émancipatriee se formait ainsi, contenant, décrétait-on, les lois du bonheur, et pas assez feuilletée au jugement de ses adeptes; des feuilles journalières en commentaient la merveille, ne cessant
I. Voir : Daniel Halévy, Michclet et Quinet dans Cahiers de la Quinzaine, juillet 1903(21' cali., 4* série) Paris, Cornély.
d'entasser promesses sur promesses et visions magnifiques en face du présent, si restreint ; mille voix généreuses, enthousiastes, souvent pures, en proclamaient l'excellence (i). Une jeunesse fervente se répétait la strophe sublime qui battait des ailes au seuil des deux premiers volumes où le grand poète révolutionnaire commençait le chant de 89 : «... Surprenantes choses, mais le cœur qui les fit fut bien plus grand !... Les actes ne sont rien auprès. Cette richesse de cœur fut telle alors que l'avenir, sans crainte de trouver le fond, peut y puiser à jamais. Tout homme qui en approchera s'en ira plus homme. Toute âme abattue, brisée, tout cœur d'homme ou de
I. Malgré tout, malgré les ambitions personnelles, il y a eu de la sincérité chez les hommes qui, depuis i8i5, ont voulu préparer im ordre de choses plus logique. On est d'ailleurs toujours sincère ou, du moins, on linit par le devenir quand on lutte d'une façon sérieuse et continue. Il n'y a pas à le nier, tous les gens de réflexion ont souffert, au xix' siècle, et d'une façon plus suivie, plus forte même que leurs devanciers, de la situation dans laquelle il leur fallait se débattre, de leur pays, d'eux-mêmes et des autres ; tous, à un moment donné, se sont pris la tête dans les mains et, malgré eux, en dépit de leur courage, ont protesté contre l'existence. D'où vient cela ? La place nous manque ici pour y répondre ; mais ce fait prouve le malaise général et légitime de si multiples tentatives. Il fallait que ce malaise fût bien grand pour que de tels hommes aient eu d'aussi nombreux adhérents, d'une part, tant de foi dans leurs travaux, d'une autre. Une force s'emmagasinait de la sorte, force invisible, mais certaine, tellement consciente d'elle-même qu'elle établissait les plans d'un gouvernement provisoire que 1848 réalisa, au moins dans ses grandes lignes. Ces plans furent débattus et dressés à Londres en novembre 1839. Voir le rapport de Girod de l'Ain sur l'attentai du i5 octobre 1840. — Thureau-Dangin, Histoire de In monarchie de Juillet; — Le Parti libéral sous In Restauraton. — H. Castille, Les hommes et les manirs en France sous le règne de Louis-Philippe. — Le résumé du mouvement républicain présenté dans : Tchernoff, Le parti républicain sous la monarchie de Juillet, Paris, Fedone, 1905. — Eugène Sue, Les Mj-stèi^es de Paris, et, au sujet de leur apparition ainsi que du mouvement qui les suivit, de l'importance qu'ils acquirent aussitôt : J. Hercé, Un Anglais à Paris, Notes et Souvenirs, Pion 1898, 2 vol. t. L — Al. Nettement, Etudes critiques sur le feuilletonroman, Paris, Lagny, 1847, 2 vol. — Louis Reybaud, Etudes sur les réformq,teurs et les socialistes modernes.
nation, n*a, pour se relever, qu'à regarder là ; c'est un miroir où chaque fois que l'humanité se voit, elle se retrouve héroïque, magnanime, désintéressée ; une pureté singulière, qui craint l'or connue la boue, est alors la gloire de tous. » Et le sorcier de l'histoire ajoutait : « Je donne aujourd'hui l'époque unanime, l'époque sainte où la nation tout entière sans distinction de parti (i), sans connaître encore (ou bien peu) les oppositions de classes, marcha sous un drapeau fraternel. Personne ne verra cette unité merveilleuse, un même cœur de vingt millions d'hommes, sans en rendre grâces à Dieu. Ce sont les jours sacrés du monde (2), » Cette jeunesse réelle interrogeait l'esprit de la Révolution en qui « se garde toujours le profond mystère de vie, l'inextinguible étincelle » (3) ; comme son professeur au visage noblement satanique sous les cheveux blancs, elle gagnait le Champ-de-Mars pour y respirer « le grand souffle qui court sur la plaine aride» (4), ce souffle presque mystique dans lequel passe une âme et dont le chant était celui de « la grande Eglise » (5). Les beaux jours, les fortes fièvres, malgré leur accompagnement d'erreurs, que cette jeunesse favorisée eut la joie de connaître ! «J'eusse été fanatique, si j'avais su de quoi le devenir » (6), a écrit un de nos contemporains. Cet aveu, peut-être involontaire, montre la différence qui sépare avant-hier d'aujourd'hui. — Le musicien du Lac exaltait la Gironde dans des phrases cadencées(7). La Montagne trouvait, en 1847, un avocat moindre, mais farouche, qui faisait briller une sorte d'auréole
1 . C'est là ce qui lit la grandeur et la force de la première révolution.
2, 3, 4 et 5. Michelel. Histoire de la Réi^olution Française. Préface à l'édition de i84".