Révélations, etc
taient approcher, mais, à cause de sa rapidité, tous furent devancés par elle.
Les conjurés de Boulogne se montrèrent les plus agréablement surpris ; elle leur ouvrit les portes de la prison, se rendant ainsi, dès le début, pourrait-on dire, napoléonienne. Revenus à la vie nationale, les bonapartistes épièrent et suivirent le mouvement. Cette tactique, la plus constamment adoptée par le xix" siècle, est celle de toutes les époques dispersées en face des révolutions, la seule possible au début de la crise ; renouvelée des républiques italiennes, de l'antiquité romaine comme de l'antiquité grecque (i), elle fut conseillée à la Cour par Mirabeau (2) qui l'avait devinée car, à son époque, en France, elle apparaissait neuve, mais le roi, la reine et les gentilshommes n'avaient pas su écouter le tribun ; il y avait encore, malgré la dissimulation, trop de franchise dans les cœurs. Louis-Napoléon lit comme son avantgarde, sachant par l'exemple de son oncle, que, pour agir d'une manière efficace, il vaut mieux déjà posséder une partie du gouvernement, sinon son total ; le gouvernement, de plus, ne se reconnaissait-il pas provisoire ? On peut ajouter que le prince avait un côté de sincérité presque certain en se ralliant aux hommes de THôtel de Ville. D'abord ils allaient, dans sa pensée, lui permettre de revoir la France et de l'habiter ; ensuite, il était forcé de s'adresser à eux puisqu'ils représentaient, bon gré, malgré, la patrie ; enfin, il se devait de reconnaître, comme tous les esprits réfléchis, même sans scepticisme, que chaque système
1. Voir, i>SLr exeraple, l'Histoire d'Alcibiade de M. Henri Hoiissaye .
2. Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La JMarck, publiée par A. de Bacourt. Paris, Le Normant, lo, rue de Seine, i85i, 3 vol. — Cet ouvrage remarquable est le meilleur à consulter pour reconnaître la tactique politique des révolutions. C'était le livre de chevet de Gambetta.
ET LA RÉVOLUTION DE 18^8 l53
nouveau possède une raison d'exister ; il y constatait un effort, une étape, une expérience, un essai ; celui-ci terminé, le pays s'emploierait une l'ois encore à sortir du malentendu qui ne cesse de s'accentuer entre la masse et ce qui représente, plus ou moins, la loi. On ne saurait trop le répéter, sans le moindre espoir de les prévenir, les révolutions sont la recherche désespérée d'une forme nouvelle d'autorité. — Louis-Napoléon songeait que la république, vite diiïicile en 1^98, escamotée en i83o par Louis-Philippe et la complicité sentimentale de La Fayette, devenait peut-être possible désormais ; il ne voulait pas, d'emblée, se refuser à croire que les esprits ne fussent point plus virils, plus justes, plus raisonnables, mieux pénétrés de certaines lois morales. La république figurait un idéal généreux, magnifique, une grandeur, une nouvelle phase de l'humanité. Le meilleur moyen de voir si le peuple, en consentant à se perfectionner, rendrait son avènement inévitable, était de la laisser faire (i). Dans des périodes de troubles, de ce fait passagères et expérimentales, ce n'est pas avec des principes seuls, ou du moins, leur application immédiate, que l'on agit; nécessairement, il faut interpréter ; des éléments divers et contradictoires servent ou soutiennent ; la recherche, l'attente, l'assaut et le recul se succèdent ou se mêlent ; il n'est pas possible d'établir une ligne de conduite et de la suivre à la lettre, malgré les schémas les plus ingénieux et quelques plans particuliers. D'ailleurs, le peut-on jamais ? Le
I. II pouvait d'autant mieux attendre <[u' « à la {ji-ande majorité du peuple la forme de gouv(!rnenient répuhliciiin était odieuse ». Klle ne l'était i)as à cause de ses prineipes mêmes, <|ue la plupart acceptaient, mais à cause de la suite de meurtres dont l'ut alourdie la révolution de 1789. .Si l'on en crojait Orsi, le peuple se demandait même si ce serait la république ou l'empire. IlecoUcc lions 0/ tlie lasl lialf Centurj, déjà cité, p. 224, 225.
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prince avait admis cet atermoiement ; sa foi en luimême et en sa cause le lui rendait supportable, même aisé : « Si je serai l'homme de la Fatalité ou l'homme de la Providence, je l'ignore, avait-il écrit, de Ham, à une amie, mais peu importe ! Je vivrai et je mourrai pour ma mission, (i) » Il se tenait devant l'événement ; il devait l'accepter, puisque c'était un fait, l'étudier, le comprendre et, ayant saisi sa signification, mais alors seulement, agir ; sinon, il risquait de tout perdre et d'aller contre le pays, ce qu'il prit toujours garde, avec un scrupule continu, de ne jamais faire. A Ham, encore, ses explications aux républicains de diverses nuances donnent la clef de son attitude : « La république serait mon idéal, mais j'ignore si la France est républicaine (2). Je vois dans l'histoire les deux éléments monarchiques et républicains exister, se développer simultanément. Si le pays m'appelle un jour, je lui obéirai ; je réunirai autour de moi tous ceux qui veulent la liberté et la gloire ; j'ai? derai le peuple à entrer dans ses droits, à trouver la formule gouvernementale des principes de la révolution. (3) » Cette dernière phrase montre de quelle manière il comprit le problème, ce qu'il y eut de loyal dans ce grand politique, un des plus attachants du siècle (4). Je ne vois pas ici le mensonge que divers historiens se sont plu à découvrir. Je crois bien que Louis-Napoléon fut sincère (5), — beaucoup plus
1. Daniel Stern, Histoire de la Révolution de 1848, t. II, p. 107.
2. Précédemment il avait dit : « La France n'est pas républicaine. — Strasbourg et Boulogne,