‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 98 sur 149 · I. Daniel Slern, t. II, p. 327, etc · texte numérisé non relu

I. Daniel Slern, t. II, p. 327, etc

ce n'est plus un prétendant, c'est un élu du peuple. Le suffrage populaire a mis son quadruple sceau sur son front. Dès lors, celte consécration souveraine change sa situation ; si elle lui impose de solennels devoirs, elle lui crée aussi des droits qui, je pense, trouveront ici autant de défenseurs que de représentants... Vousdemandez contre lui une mesure exceptionnelle ; au nom de quel fait ? Le citoyen Louis Bonaparte s'est-il montré mêlé à ces agitations? Avez-vous lu sa correspondance ? Avcz-vous surpris sa main semant l'or dans les groupes organisés qui menacent la tranquillité publique ? Oh ! alors, l'Assemblée tout entière se joindra à vous... pour faire triompher la vérité contre l'étendard dérisoire d'un empire impossible. {Très bien.) La position du citoyen Louis Bonaparte est celle d'un simple citoyen qui a été élu par le peuple ; s'il a commis un crime, qu'on le poursuive ; mais, si on ne met pas la main dans le complot, on n'a pas le droit de porter atteinte à son inviolabilité. » Il disait ensuite que, même si la présence de Louis Bonaparte paraissait dangereuse, elle devait être acceptée, en tant que résultat delà souveraineté nationale; il se refusait à juger que la République fut déjà chancelante au point que la présence d'un seul homme risquât de la mettre en danger. « Quant à moi, j'ai la conviction profonde que, dans un zèle excessif et mal entendu, la Commission Executive a mal à propos grandi la personnalité du citoyen Louis Bonaparte et qu'elle a laissé croire que l'Etat populaire français pouvait être renversé par le souffle d'un pygmée... Le lieu de son combat, ce sera la tribune, et ce qu'il y avait de plus politique et de plus sage, c'était de l'y convier. »

Ce passage réfutait aussi le gouvernement : « Le nouvel élu n'a justifié ici ni son âge, ni sa nationalité.

cela est vrai; mais s'arrêter à de telles chicanes serait indigne d'une grande assemblée. Le gouvernement, il'ailleurs, n'a pas jugé sans doute que Louis-Napoléon Bonaparte ne fût pas éligible, puisqu'il n'a averti personne avant l'élection, ni Télecteur, ni le citoyen Bonaparte. Loin de là, il a ici, par la bouche de son ministre de la justice, déclaré que la loi de i83i2 est virtuellement aboliepar la révolution de février. » Dans ime assemblée parlementaire, une partie est rarement tout à fait perdue. « C'est vrai ! » s'écrient plusievu's députés. Et Favre reprend : « Est-ce que vous ne comprenez pas que si le citoyen Louis Bonaparte était assez fou, assez insensé pour rêver à l'heure qu'il est une sorte de parodie de ce qu'il a fait en 1840, il serait couvert par le mépris de ses concitoyens et celui delà postérité? » L'avocat se dit « ému jusqu'aux larmes par les paroles prononcées par l'un des membres de la famille du prince. » Il concluait : « Le citoyen Louis Bonaparte en France n'y sera rien qu'un citoyen ; le citoyen Bonaparte, repoussé, au contraire, par votre vote sera rejeté dans sa qualité de prétendant, et il repassera la mer avec quel- (pies centaines de mille de suffrages des électeurs <iui, jusqu'à un certain point, lui donneront une sorte de légitimité. Voilà le danger que je veux éviter, voilà la politique à laquelle je ne veux pas m'associer... En consé({uence, j'ai l'honneur de vous proposer l'admission du citoyen Louis Bonaparte. »

Tous les discours ne faisaient que démontrer davantage la crainte qu'il inspirait ; ils variaient à peine <lans le procédé de défense. « C'est un prétendant, affirme un peu naïvement Bûchez. Vous dites que vous pouvez le recevoir ici. Oui, mais il sera accompagné de l'élection populaire (]ui le grandira tous les jours. » Et le député Marchai appuie : « Celui qui frappe

à votre porte est un prétendant. » Vieillard remet les choses au point et ne fait en même temps que prouver la force de son ancien élève en démontrant que son élection a été « le résultat tout simple, tout naturel, du nom qu'il porte. » Après avoir lu à l'Assemblée la lettre quil en a reçue précédemment, il déclare encore : « Le citoyen Louis Bonaparte ne prétend à rien qu'à être citoyen français, membre de l'Assemblée Nationale, et à venir ici jouir de toutes les immunités que le suiîrag-e universel lui a conférées. » La lettre et ces déclarations réussissent. Le député Fresneau dit carrément : « Le pays vous a envoyé un descendant de l'Empereur parce qu'il aime l'Empereur {agitation) ; il vous l'a envoyé en toute confiance parce qu'il a foi dans sa souveraineté. » Il démontre que l'émotion manifestée par le peuple est légitime ; le peuple, dit-il, proteste bien plus encore contre fabsence de gouvernement que contre le gouvernement ; pour lui, réclamer Louis Bonaparte, c'est réclamer un pouvoir. Le général Clément Thomas vient déclarer que, véritablement, le prince ne saurait être rendu responsable du coup de feu tiré. Toutefois, le député Repellin s'inquiète : « Si les mouvements tumultueux qui s'accomplissent dans la rue au cri de « Vive l'Empereur ! » prennent de la consistance et un jour viennent à acclamer Louis Bonaparte dictateur ou empereur... {Allons donc ! ) y a-t-il un de vous qui puisse dire cju'il ne se rencontrera pas ici et partout, enfin, bien des gens pour excuser le dix-huit brumaire et pour le colorer d'un prétexte de bien public ? Cela s'est fait toujours et peut se faire encore. » Louis Blanc défend les droits du prince au moyen d'une argumentation déjà présentée : « Ne grandissez pas les prétendants par léloignement ; il nous convient de les voir de près parce que, alors, nous les mesu-

ET LA RÉVOLUTION DE iS^H 12 1 5

rons mieux. » Tout le moude approuve. On flatte larenient en vain. Le socialiste veut ([ue Louis Bonaparte s'approclie du « soleil républicain » pour qu'il <( disi)araisse dans ses rayons ». Il certifie <|ue l'Emj)irene peut être reconstitué, que le temps des empereurs et des rois est à jamais clos ; il n'y a plus moyen d'entrer en concurrence avec l'égalité. « Ne laites pas dire ([ue la république a peur d'un homme... Si la candidature du citoyen Louis Bonaparte à la présidence pouvait être posée, elle le serait précisément par nos débats et par nos terreurs. » Approuvé sur tous ces sujets, il termine, radical : u Youlez-vous empêcher Louis Bonaparte d'arriver à jamais comme président de la république ? Ecrivez dans la Constitution l'article que voici : Dans la république fondée le i-f février i8'i8, il n'y a pas de président (i). » Il est douteux que cette attitude ne soit pas sincère. Malgré la sympathie qu'il conserve peut-être encore pour l'auteur du Paupérisme, il ne vient pas défendre la cause napoléonienne ; tout au plus espère-t-il, en cas de besoin, si le journaliste de Ham vient à la Chambre, rencontrer en lui, quelquefois, un auxiliaire pour certains cas de réforme sociale. Il croit réellement que, de près, le prince sera plus facile à surveiller. Il ne pense pas — en ce mouient — qu'il vise à l'Empire, mais il sait, lui qui voit les ouvriers au Luxeud)()urg, la puissance de ce nom magi([ue, la popularité du prétendant; et, si celui-ci reste écarté, il craint \\\\ eouj) d(; force. Phis tard, il écrira : « Ce qui a conduit la France à l'Empire, c'est un ensemble et un enchaînement de causes généiales. de causes profondes, dont il est puéril de supposer ([ue le maintien d'une loi de proscription, déiaisonnable et impo[)ulaire. auiail arrêté l'action. Si Louis Bona[)arle n'élail i)as rentré

Page 1