Louis Pergaud, conteur rustique
A Paris, je le voyais souvent, mais je n'ai bien compris Famé de ce charmant compagnon que là-bas, dans cette Franche-Comté qu'il affectionnait. Lui-même avait voulu que je connusse, sous son véritable aspect, l'auteur des Histoires de Bêtes, de La Guerre des Boutons et de Miraut, chien de chasse. Il m'emmena, un automne, en plein cœur sauvage de sa petite patrie.
Le pays de Pergaud, au delà de Valdahon et de Vercel, n'a plus la prenante beauté de la vallée du Cusancin, ni des environs de Baume-les-Dames ; c'est un pays âpre de lignes, mais fertile, avec des bois très étendus, mais de médiocre hauteur, des bois au sol encombré de rocs. C'est un vaste pla-
teau où le Parisien ne s'aventure guère, et la nature et les terriens y conservent un grand air sauvage. Et souvent j'y reviens en souvenir :
Accompagnés de Mirant et de Finette — ses deux bons chiens — Pergaud, son beau-pèie, ce joyeux et alerte documentateur des Rustiques, et moi, nous avons exploré les bois hantés des furtives silhouettes de maître Goupil et de compère Roussard — lisez le renard et le lièvre — dans cette atmosphère mystérieuse et tragique qui flotte sur les terrains de chasse.
Ce furent de belles heures chargées de méditation, durant lesquelles je pus comprendre la passion guetteuse du fervent animalier qu'est Louis Pergaud. Comme alors, il m'apparaît, svelte en son gros vêtement de velours, lourdement botté, marchant lentement, le buste incliné, le doigt sur la gâchette d'un bon fusil, l'œil et l'oreille au guet, électrisé par l'attente d'une forme rapide, d'une forme familière qu'il tuera par Une inéluctable fatalité, mais qu'il manquera aussi bien sans en éprouver de regret.Car il aime avant tout ces bêtes vouées à la balle du chasseur, et s'il n'était certain qu'à deux cents mètres de là guette un autre compère qui accomplira, si ce n'est lui, la même besogne meurtrière, son fusil ne serait dès lors qu'un ornement de panoplie.
Dans les brumes voyageuses, parmi les prés en
lisière noyés de rosée, j'ai suivi près de lui le grelot rôdeur des chiens et, lorsque l'aboiement avertisseur de Mirant nous parvenait des futaies, je l'ai vu, farouche, s'immobiliser en l'attente que débusque un Goupil ou un Roussard aux longues oreilles.
Et c'était le cinglement vibrant d'un son, la ouate légère d'une fumée, le coup de casse-rein du chien, quelques tressauts d'agonie et la mort de la victime ; tout le drame joué en Une minute, entre Tintelligence et la ruse.
Comme le casse-croûte matinal semble bon après une telle réussite.'., et comme, malgré la fatigue, on se sent aise de respirer dans le matin qui balance toutes sortes de bonnes odeurs. On est assis, les fusils sont posés. Uii beau pic volette autour de nous comme pour narguer les chasseurs désarmés. Un renard fuit, furtif, Uiï corbeau passe en croassant et, tout là-haut, traçant des paraboles hardies, un épervier fasCinateur plane merveilleusement, en quête de menus volatiles. Et le beau-père, intarissable conteur, lâche cfuelque bonne histoire salée dont je laisse à Pergaud, plus maître en la matière* le soin de la mise en valeur.
Quand le soleil est haut et la chaleur tapante, on rentre à la vieille maison comtoise pour s'y reposer et déguster le café qui nous attend.
Et ce sont des exclamations de joie.
Mme Perqaiid exulte :
« Oh ! le beau Goupil ! la belle queue ! Tu sais, Louis, ce sera la mode, cet hiver, de porter le renard ! Et celui-là est un beau charbonnier ! »
Mais Pergaud de répondre, avec un peu de regret dans la voix :
«Oui, mais, tu sais, en cette saison, le renard se « dépoiie ».
La bonne Marie s'approche du sire qui se dégonfle malhonnêtement, de façon nauséeuse,"5 et, se pinçant le nez :
« Poui ! comme il pue ! »
« En tous les cas, il m'en a donné du fil à retordre, le salaud !
« Imagine-toi qu'il était sur le flanc, j'avais ma botte dessus, et je cornais le père, qui s'était enfoncé dans le bois. Comme il ne répondait pas, je laisse là mon animal, je fais quelques pas, je recorne... Rien... Alors je reviens pour charger le Goupil... mais vois un peu, ce fumier-là filait à toute vitesse, sur trois pattes... je lui en avais cassé une, ça c'est vrai... Ah! Miraut ne lui a pas laissé le temps d'aller loin... regarde son cou... en deux temps il l'a étranglé... Non, mais crois-tu que c'est malin ! Enfin il ne mangera plus de poules, celui-là.»
C'est par une paisible veillée. Tout le monde se
tait, car Pergaud termine la correction du livre posthume de Léon Deubel, ce livre au titre orgueilleux : Régner.
Le beau-père lit près de lui les contes qu'il inspira en partie. Les femmes me regardent dessiner l'auteur de la Guerre des Boulons.
■ Maintenant, il m'est doux, à quelques années de distance, de greffer sur ces notes les réflexions qui me sont venues alors.
Il faut louer en Pergaud, après l'écrivain nerveux, sensible et probe, après l'artiste épris de nature jusqu'à la désirer toujours proche, l'ami sûr aux convictions ardentes, et qui sacrifia volontiers ses intérêts aux lois de l'amitié.
Nous avons eu sotis les yeux l'exemple de là pielise affection qu'il voua au poète Léon Deubel, mort, comme on sait, tragiquement à l'aube de
Son admiration pour ce poète, vraiment admirable tant il fut poète, pour ce paria de lettres, si noblement tragique dans l'expression de son œuvre, allait jusqu'à l'abnégation. Pergaud savait clamer le génie de Deubel, surtout devant les détracteurs de celui-ci, mais jamais n'apparut dails son attitude, non plus que sur ses lèvres, l'amer aveu ni ïm regret de l'avoir soutenu matériellement. Pergaud le fit pourtant, noblement, discrètement, en dépit même de l'ingratitude de ce grand enfant chéri des muses. Et cela au moment où la pauvreté le serrait le plus près.
Dans l'éloquente préface de Régner Pergaud nous montre encore les ressources de sa délicate et sûre amitié. 11 y éclaire toute la Vie de ce grand et naïf orgueilleux, si sûr de son génie qu'il lui eût semblé déchoir en quémandant n'importe quelle faveur, n'importe quelle récompense. Il l'excuse même dans ses erreurs, même dans son égoïsme, et n'exalte de lui que ses dons suprêmes de poète.
Et cela seul nous importe.
Mais c'est d'un bel ami, et rien ne pouvait mieux répondre aux malveillances dont Pergaud fut l'objet à ce sujet.
Même en vacances, Pergaud travaillait. Au fil de la promenade, il construisait un conte ou glanait des détails pour un autre déjà sur pied. Son active imagination ne se donnait jamais de répit, et je l'entends encore, le soir de mon départ, voyant se faufiler dans les sillons — sur le sentier de la guerre, comme il disait — un superbe chat sauvage, un incorrigible braconnier des prairies et des bois, s'écrier en le désignant du doigt :
« Tiens, le vois-tu, mon héros de la Grande Equipée de Mittis, il y a de quoi faire avec ce magnifique brigand. »
Et ce dernier soir, comme la brume couvrait la campagne et que la lune se levait, nous sommes revenus eii chantant de vieilles chansons de France que Rabelais eût contresignées.
Louis Pergaud est né à Belmont, dans le Doubs, le 22 janvier 1882. Son père était un digne instituteur de village, épris de vie saine et plein de cette sagesse obscure qui fait vivre certains de ces fonctionnaires ruraux dans leur petit bourg, jusqu'à la dernière heure.
Celui-là, certes, fut le premier maître du jeune
écrivain. Il lui transmit le goût joyeux de la vie rustique, lui fit aimer tous les recoins de la terre natale et lui légua cette sûreté de jugement dont il était pourvu jusqu'à l'extrême perspicacité.
Lui-même fut instituteur, d'abord à Durnes, où il resta deux ans, puis à Landresse, d'où il partit pour venir à Paris tenter sa chance.
Ce fut d'abord la malechance qu'il rencontra.
Employé à la Compagnie des eaux, après avoir quitté l'enseignement, il dut demander plus tard sa réintégration, étant surmené jusqu'à l'épuisement par le double effort de sa vie : l'un, voué à des besognes sans répit et sans gloire ; l'autre, nocturne, consacré à l'élaboration de l'œuvre naissante.
Dans l'enseignement, il escomptait les loisirs des journées et l'éclaircie des vacances pour travailler et se retremper aux sources de l'inspiration rustique.
Et le voici ballotté de suppléance en suppléance à travers le département de la Seine, puis enfin nommé instituteur adjoint, d'abord à Arcueil- Caclian, ensuite à Maisons-Alfort.
C'est en 1910 qu'il concourt pour entrer à la Préfecture de la Seine et aussi pour le prix Concourt, avec son original recueil de contes De GGupil à Margot, que vient d'éditer le Mercure de France. L'Académie Goncourt distingue ce livre et le con-
sacre en lui décernant son prix annuel, et il entre à la Préfecture comme expéditionnaire dans les bureaux de l'enseignement.
Et voici notre Pergaud en lumière. Il ne s'arrêtera pas de travailler, de progresser, d'émouvoir et d'étonner jusqu'à la mobilisation.
Evoquer Louis Pergaud, en mal de gloire, traqué par les vils fléaux de la vie, en tête : la disette de pécune ; tenant tête à la muflerie quotidienne des dispensateurs de besognes mal rémunérées, aux jalousies égratignantes de la confrérie, grande et petite ; Louis Pergaud farouche, rude et tendre, si généreux et si gai compagnon, en dépit de la gueuse au croupion verdâtre (j'ai nommé la dèche) ravive en moi la grande tendresse fraternelle que j'ai vouée à ce beau lutteur dont l'âme m'est si présente. J'entends encore, de la coulisse du petit Théâtre Renée Maubel, où j'étais venu causer sur notre ami disparu, Alfred Machard raconter, à la salle toute sympathique, sa première rencontre avec Pergaud. Ce fut, paraît-il, chez Mme Rachilde qu'eut lieu cette confrontation mémorable. Ces deux jeunes gens « très braves ne l'étant guère» affrontaient pour la première fois un grand salon littéraire. Pergaud jadis m'a raconté cela vague-
ment, mais Machard, ce jour-là, a précisé. Avec ses grands yeux fiévreux, sa mèche en bataille et son long nez dépassant, Pergaud, inquiet et timide, s'abritait d'un rideau, et de là, « se rinçait la vue » des célébrités féminines et s'émerveillait d'uuïr les propos des grands poilus de la littérature. Derrière un autre rideau, face à celui-ci — la fenêtre était ouverte — un second profil, très jeune, émergeait. Un œil espiègle, un nez venu de la Sierra, avec une jolie moustache de jeune premier, houche en cerise et menton prononcé, ce nouveau personnage, tel un bernard-l'ermite, attendait aussi son heure. Et c'était Alfred Machard, auteur de « Trique », encore dans les limbes, à cette époque.
Les deux nez ayant convergé, les regards s'étant rencontrés, un sourire amusé vint aux deux jeunes auteurs à considérer leur posture bizarre et gênée. Ne se connaissant pas, ils s'interrogèrent, se présentèrent et, abandonnant leur rideau, se mirent à bavarder.
— Tiens, qu'est-ce que vous faites-là ?
— Et vous ?
— Vous voyez, j'essaie de me faire oublier. Per/T sonne ne me connaît ici, j'y viens pour la première fois.
— Moi pareillement ! Mais qui êtes-vous ?
— Prix Goncourt ?
— Oui, et vous ?
— Alfred Machard.
— Auteur des Cent gosses ?
— i Lui-même !
— Fameuse rencontre, hein ! On se connaît tout de même ! Et vous savez je les gobe vos mômes. Serrons-nous la main.
— Volontiers ! Mais vous êtes un bougre d'animalier, vous ! Vous avez, une sacrée plume ! Goupil, Mustelle ! hein ! Pietors et Maledeïït ! Et Fuseline ! Ah ! la mort de Fuseline, ça, c'est torché ! Quelle heureuse rencontre, mon cher confrère ! Il faut se revoir, hein ! c'est dit.
— Etes-vous garçon ? Oui, ça se voit, vous venez de naître. Eh ! bien, mon cher Machard, venez dîner avec moi, sans façon ; ma femme est une bonne petite bourgeoise, elle fait bien la soupe aux choux, comme chez nous, on la mangera en compagnie d'un mien ami, qui vient ce soir, le poète dessinateur Edmond Rocher, et vous ferez sa connaissance...
La modestie m'interdit d'achever ce dialogue où il fut parlé de moi de si chaleureuse façon par Pergaud, mais ce soir-là je fis la connaissance de Machard, et je vous assure que ce fut une soirée joyeuse entre toutes, car ni l'esprit, ni la bonne chère n'en furent bannis.
, Cette conversation donc, enthousiaste et confi-
dentielle, avait isolé peu à peu les deux jeunes] gens de leurs rideaux, et maintenant elle se contfl nuait sans contrainte, mais M™ Rachilde qu: n'aime pas les « a parte » les fit entrer dans le cerch brûlant de la conversation, et les deux nouveau* amis furent présentés.
Louis Pergaud riait comme un fou à ce souve nir, quand Machard le lui évoquait. Et M™ Ra childe,qui chérissait ces deux benjamins de soi groupe, doit y sourire avec émotion.
A l'Hôtel de Ville de Paris, cette grande terra: tière de la bureaucratie, Pergaud passait ses joui à recopier, dans un réduit obscur et poussiéreu? de nombreuses et inutiles expéditions, trava fastidieux, s'il en fut, en supputant ses chance d'entrain pour le passionnant travail du soir. Ces là que je le vis souvent avec Marcel Martinet, jeun apôtre souriant dans sa barbe de nihiliste, qi l'aimait d'une affection fraternelle. Mais l'atmc sphère intime de Louis Pergaud, c'est rue Marguc rin qu'il fallait la chercher, là où il était vraimer lui-même, où vibraient à l'unisson tous les joyeu accents de la Franche-Comté, sa patrie. Vous e souvenez-vous ? dites ! Michel Puy ? dites ! Eugèr
Chatôt ? dites ! Charles Callet ? dites ! ô doux Chicon, son cher mort ? dites ! Marcel Martinet ? Lucien Lefranc ? dites, vous surtout, charmante Delphine, vous, sa femme ? Son amour et ses amitiés, sa belle foi en lui, c'était toute sa vie.C'estau cinquième étage du n°3 de la rue Marguerin,là où reste son souvenir et son culte, qu'il fallait l'aller trouver pour savoir ce qu'était cette âme exaltée, tour à tour joviale, sérieuse ou pensive !
Pour qui a vu Pergaud s'enfoncer dans les dédales des bois de Landresse, l'âme du chasseur, du boit-sec, du conteur égrillard se retrouvait à Paris. Pour qui savait sa fervente admiration pour Deubel, Pergaud continuait en son logis les rêveries ébauchées à deux, dans les prairies de la Petite Patrie, et cela se traduisait en poèmes. Car il était toujours là-bas, en compagnie de Miraut, en compagnie de ses bêtes sauvages, de ses rustiques compagnons, et plein du souvenir de son enfance turbulente.
Il ne fût jamais devenu un écrivain mondain, croyez-le, mais il aimait Paris comme un papillon aime la lumière.
Rien de brillant ne le désignait à l'abord, mais quelle verve malicieuse dans l'abandon, quand toute méfiance était bannie !
Ses jugements entiers et honnêtes étaient terribles. Il avait des partis pris dans la haine comme
dans l'amitié, et alors il savait embrasser ou mordre.
Il chérissait Léon Deubel qui l'avait absolument subjugué, car, parmi les contemporains, c'était le seul poète auquel il reconnût du génie, en dehors de Verlaine.
De là nous vint, un jour, une discussion des plus nourries où, pour ma part, j'opposai Samain à Deubel et lui Deubel à Samain.
Il n'en démordit pas... moi non plus du reste ; et, comme Roland et Olivier, nous déposâmes les armes pour aller boire le bock de l'amitié :
— A la tienne, mon vieux ! Garde ton Sanlain, moi je garde mon Deubel !
Et nous restions frères quand même.
Je voudrais, en quelques traits caractéristiques, esquisser cette curieuse et sympathique figure, tant physique que psychique.
Grand et maigre, tout en ossature, Louis Pergaud laisse au souvenir une impression inoubliable.
Dans une longue figure imberbe et pâle — à peine un soupçon de moustache dont il tiraillait les pointes aux instants de préoccupation, — ses yeux noirSjinobiles et malicieux!,un peu rapprochés près d'un grand nez flaireur, luisaient gaîment.
pour peu que l'atmosphère lui semblât sympathique. Un reste de finesse paysanne, marquée dans la sinuosité moqueuse de la bouche, décelait son goût pour l'anecdote joviale et le plus souvent corsée. De profondes verticales, courant de la joue au menton carré, enserraient la bouche et semblaient la faire avancer. Et, dominant l'ensemble du masque, le front, large et beau, donnait l'impression d'une saine intelligence ; c'était comme un meuble superbe où tout pouvait loger : la finesse native comme la culture la plus étendue, car, sous son air fruste, Pergaud déguisait un grand savoir.
En causant, il secouait sa grande mèche de cheveux noirs, où déjà il neigeait, et, d'abondance, il contait, se racontait, devenait gaillard à l'occasion.
Son grand rire bon enfant devenait alors farceur, avec une échappée sobre de sons laryngiteux, et c'était plaisir de le voir vivre, ce terrien cultivé, et s'acclimater peu à peu aux salons littéraires de la capitale.
Mais nous avons tous connu, — nous, ses amis, — un autre Pergaud, avec sa physionomie d'auteur en représentation, timide et farouche, réservé et méfiant devant l'inconnu, et, devant une injustice, se murant de silence, le regard durci d'une flamme et la mâchoire serrée, comme prête à mordre.
Il ne pouvait supporter qu'on attaquât ses
amitiés ou ses admirations, et, tout d'une pièce, il fonçait pour les défendre. Il se serait fait écorcher I vif pour défendre une cause qu'il croyait juste, et, pour une lâcheté commise devant lui, sa révolte se J traduisait en mots typiques. Fixant le malotru, on pouvait l'entendre murmurer entre ses dents :
« Toi, mon salaud, si je ne me retenais pas, je t'étriperais ! »
Pergaud aimait à se retrouver dans Vallès, et vraiment, il y avait du Vallès en lui : cette rudesse dç sensible, cette sincérité généreuse et ces détails corrosifs qui échappent aux meilleures âmes quand elles sont révoltées.
La rudesse apparente de Pergaud était l'aveu de sa timidité, aussi de sa fierté.
Maintenant Pergaud est mort. Il est tombé à Marchéville, dans la boue sanglante, près des Éparges, le 8 avril 1915.
Pour nous qui l'avons connu si vivant, portant sa belle humeur et sa foi robuste en l'avenir comme un défi à la mort, il semblait invulnérable.
N'écrivait-il pas lui-même, le 3 avril, cinq jours avant de passer la porte du grand mystère :
« Je commence à croire que les destins ont des vues sur moi et que je m'en tirerai.Ce qu'une veine
insolente vous rend prétentieux tout de même ! » Ce sourire confiant de Pergaud, après tout un hiver de combats et de dures souffrances, nous révélait le ressort merveilleux de son âme si noblement trempée.
Mais là s'arrête la chance du sous-lieutenant Pergaud.
Il avait trente-trois ans à cette époque. Sa vie, trop courte, a pourtant laissé place à une œuvre déjà marquée de riches qualités et qui faisait présumer d'un rare bonheur littéraire. Dans cette œuvre, on le retrouve tout entier, car il s'y est donné généreusement, et ce que je vais dire de sa vie s'accorde pleinement à son œuvre.
Ce beau conteur rustique, savoureux, débordant de pittoresque, ce simple instituteur devenu tout à coup presque un grand homme, est apparu au ciel littéraire en 1910, lorsque lui fut décerné le prix Goncourtpour son recueil d'histoires de bêtes : De Goupil à Margot. Il avait bien auparavant publié Y Aube et l'Herbe d'Avril, deux minces volumes de poèmes édités par le Beffroi, mais rien ne pouvait encore faire pressentir, — si ce n'est deux ou trois pièces, — la verve imagée, colorée de ce naturaliste passionné.
Quelques critiques se sont plu à prononcer le nom de Rudyard Kipling, après avoir lu Pergaud. Ils l'avaient mal lu, certes, car son œuvre, toute spontanée et libre d'écriture, est bien à lui ; et s'il fallait l'apparenter, ce serait en la rattachant, par un fil lointain, à la belle tradition française des conteurs du moyen âge, auxquels il emprunta parfois le nom de ses bêtes.
Mais s'il aima le Roman de Renart, il est évident qu'il ne le démarqua jamais.
Et il faut insister sur ceci : que Louis Pergaud était un conteur rustique et qu'il était résolu à n'être que cela, mais en maître.
Il tenait son filon, — ainsi s'exprimait-il, — un filon qu'il aurait suivi pendant toute une vie, si le cataclysme qui nous a enlevé de si généreuses intelligences n'était survenu pour le dynamiter. Sa petite patrie franc-comtoise, qu'il aimait avant tout, lui a fourni' ses décors et ses héros ; soit pour ses histoires de bêtes sauvages, soit pour les polissonneries de ses truculents galopins, — comme il apparaît dans la Guerre des Boutons, — soit encore pour l'émouvante aventure de Miraut, où, fervent chasseur, il a su pénétrer l'âme humble et fidèle d'un chien.
J'ouvre ici une parenthèse en faveur de la probité littéraire de Pergaud :
Il mettait la dernière main à cet ouvrage lorsque
Mirbeau commença la publication de Dingo, dans le Journal
Ce fut chez lui une stupeur qui dura quelques jours. Le pauvre n'en dormit plus, s'enfiévrant à l'idée qu'on pût l'accuser d'avoir suivi le Maître. Et pourtant les deux auteurs ignoraient, l'un et l'autre, la similitude de leurs sujets, traités en même temps.
Après la lecture de quelques feuilletons parus dans le grand quotidien, Pergaud respira. C'était tellement autre chose, que le retentissement de Dingo ne pouvait en rien diminuer le succès de Mirant, qui, en bon chien campagnard, suivit son petit bonhomme de chemin.
Pergaud nous promettait encore d'autres œuvres, mais nous y reviendrons. Voici ce qu'à trentetrois ans cet inlassable écrivain avait publié ou projeté dans l'avenir, mais il est certain que ses cartons recèlent encore de bonnes choses écrites ou à l'état d'esquisses... et lui aussi nous eût donné un livre admirable sur la guerre : ses lettres nous le laissent à penser.
Ce qu'il faut admirer en Louis Pergaud, c'est la sève généreuse de son oôuvre, sa puissance d'évocation et le tour pittoresque de ses contes.
Ses amis pourront vous le dire : il enfantait dans la joie. Ce n'était pas un « essoufflé » ; sa production était le résultat d'un entrain constant, d'un travail serré et hardi.
Il faut l'avoir entendu lire certains passages de la Guerre des Boutons, dont il voulait nous donner un avant-goût, avec un débit trop rapide, où les syllabes s'entre-heurtaient, secouant la tête et marquant d'un grand rire silencieux un contentement intérieur, à tel passage qui lui semblait réussi. Il se récréait dans son œuvre avec un enthousiasme permanent.
Le poète Léon Deubel — un Franc-Comtois aussi — eut une forte influence sur les débuts de Pergaud, c'est-à-dire sur son œuvre de poète.
Issu de l'école symboliste, Deubel tournait alors sa pensée vers les deux grands poètes qui dominaient de très haut ce mouvement poétique : Verlaine et Mallarmé, et, plus loin dans le passé, vers Baudelaire.
Ainsi que nous le dit Marcel Martinet au cours d'une étude parue dans le Divan, — une des plus belles pages biographiques qui aient été écrites sur Louis Pergaud — Deubel vint, à deux reprises, rejoindre son ami à la maison d'école où il, enseignait.
L'oa peut s'imaginer ce que furent les conversations de ces deux jeunes gens : l'un n'ayant que vingt ans, avide de connaissances, embrasant son
imagination aux paroles ardentes de son aîné qui lui portait les rumeurs de la grande vie littéraire de Paris, où, du fatras des esthétiques, se dégagent les puissantes personnalités ; l'autre, âgé de vingtquatre ans, déjà reconnu dans les cénacles comme un pur et haut poète, touché d'orgueil et mûr pour une belle œuvre qu'il ne devait pas achever. Deubel, excédé de misère et d'ennui, s'est suicidé à trente-quatre ans, après avoir détruit ses manuscrits.
Et Pergaud reconstitua patiemment, pieusement l'œuvre de ce nouveau poète maudit, aidé en cela par tous ceux qui l'avaient admiré et aimé. Dans l'Herbe d'Avril, malgré la volonté d'être soi, malgré le souci de la forme, on sent l'influence exercée par Deubel sur son jeune confrère, à travers l'emploi de certains mots périmés, qui furent de mode à l'époque du symbolisme, et dont les mieux doués se débarrassèrent rapidement.
Mais si Pergaud resta poète dans son œuvre, il devait très tôt abandonner la prosodie. Il n'en reste pas moins à citer, de ses deux florilèges, de beaux poèmes d'allure anthologique, dont Matin de Chasse semble un des mieux réussis :