MATIN DE CHASSE
Des rameurs entr 'ouvraient la robe du silence Et la pudeur du jour rougissait l'orient Lorsque ie feu des chiens mena nos pas t pesants Vers la forêt dressant ses fûts comme des lances.
Chasseresse puisant à son carquois qui luit, D'où le jour s'échappait en longs rayons d'or pur, L'Aube lançait parmi les clairières d'azur Les flèches de l'Aurore aux fauves de la nuit.
Sur les glaives brillants des herbes du taillis Les braques reniflaient bruyamment la rosée Ou, tour à tour, levant leurs gros museaux rosés, Donnaient au lièvre roux dans les brandes tapi.
Des insectes surpris se coulaient sous les mousses, Les bourgeons distillaient leur gomme protectrice ; Un premier rayon chaud filtra du jour propice Et fiança mon rêve au dernier jet des pousses.
Le clair matin païen reprenait tout mon cœur Si loin par son désir de mon siècle barbare; Quand le lancer soudain claironna sa fanfare J'étais un dieu sylvestre aussi, libre et moqueur.
La voix des chiens multipliée par les échos Eperdument jetait des rafales d'abois
Et le faune éveillé aux clairières du bois Énervait l'air vivant du choc de ses sabots.
D'ans la tranchée tendant son geste rectiligne, Le lièvre déboulé, grave sur son cul blanc, D'une oreille attentive interrogeait le vent Et ses yeux latéraux flambaient de peurs insignes.
La meute se pressait derrière lui, plus vite, Sous la ronce flexible étirée comme un lien Où les sylvains furieux au passage des chiens Tendaient sournoisement des rets de clématites.
Un concert effrayant déchaînait ses accords Sous la voûte effondrée des rousses frondaisons ; La passion en moi darda ses aiguillons Et vint cingler mon cœur d'un beau désir de mort.
Sur les halliers pesait une angoisse plus lourde : Alors pris de l'émoi qui traversa les temps Je te fis, Artémis, ainsi qu'aux jours d'antan, Une libation du vin pur de ma gourde.
Léon Bocquet, qui publia depuis lors, dans le Beffroi, quelques nouveaux poèmes, que l'auteur semblait considérer comme une récréation d'écrivain, nous assure que Pergaud y montre de réels dons de poète, et qu'en ces derniers il s'est affranchi du lyrisme factice de ses premiers essais. Léon Bocquet, qui l'admire comme nous, songe à réunir
ces poèmes en une plaquette de luxe. Quoi qu'il en soit, nous n'essaierons pas de tailler une gloire de poète à ce glorieux prosateur.
Mais nous voici ramené à ce livre pittoresque qui fit de Pergaud un lauréat.
Les exercices d'assouplissement auxquels se contraignit le poète en ses deux premiers recueils portent ici leurs fruits. L'écriture est déliée, colorée, descriptive, prenante et pleine de poésie, dans ces contes charmants qui composent De Goupil à Margot. On y sent toute l'odeur de la forêt mouillée à travers quoi des rayons glissent ou des brumes voyagent en s'effiïochant,où des bêteis jappent, jacassent, sifflent et crient ; on y discerne les essences sylvestres et, autour des rocs bleus, des jonchées de feuilles pourries. Et tous les petits drames qui se jouent là, l'auteur les aperçoit et les reconstitue. Il en suit les épisodes de manière serrée, les exprimant avec des mots justes et vivants qui font de chaque conte une puissante évocation.
Encouragé par ce premier et ferme succès, Louis Pergaud livra presque aussitôt au public La Revanche du Corbeau, suite naturelle de ses premières histoires de bêtes.
Comme il arrive pour ces publications analo-
giques, il y eut des préférences pour l'un ou l'autre des deux livres, mais, il faut le dire, ils sortaient bien tous deux de la même pâte, avec les mêmes qualités de style, la même sûreté de composition, et la même verve abondante d'expression. Eaquoi ils peuvent se différencier, c'est peut-être par une plus grande liberté d'écriture dans le second, liberté venue, croyons-nous, des caresses du succès. Dans le premier, Pergaud s'était appliqué, avait soigné, comme un timide qui suppute les chances du succès par l'ajouté de l'écriture artiste à l'intérêt du sujet. Dans le second, il avait débridé sa verve, emporté fougueusement par la joie généreuse de s'exprimer sans contrainte sur des sujets familiers qu'il possédait à fond. Cela fit dire à certains qu'il avait lâché sa facture, à d'autres qu'il avait conquis la maîtrise de sa plume. Et, de fait, il y a là une étape indiquée, dans ce sens, vers les livres suivants où le conteur se meut en toute liberté, en pleine expansion de son talent, avec cette joie d' œuvrer qui était une des qualités de Louis Pergaud.
Certainement, vous avez lu De Goupil à Margot, le premier livre en prose de Pergaud, et vous savez comme cet ingénieux écrivain s'entend à baptiser les jolis hôtes des bois et des champs ? Vous vous êtes émus assurément au récit du Viol souterrain
de Nyctaleite, la taupe, à celui de l'horrible fin de la gentille Fuseline, la fouine ; ou encore aux détails émouvants du Fatal étonnement de Guerriot, l'écureuil ? En lisant le second volume de ses « Histoires de bêtes », qui n'eut pas moins de succès que le premier, vous fûtes émerveillés par la bravoure de Tiécelin, le corbeau ; par la guigne de Chantegrave, le vieux coq ; par les mésaventures de Clopinard, le caneton, et de Maupattu le paria, le poulet à cinq doigts ; par V Exécution du traître, dont Grimpemal, le putois, Dame-Manteauroux, la belette, Jaunissard, le furet, et Mustelle, la martre, sont les acteurs féroces et charmants, et enfin par la haine réciproque de Piétors, le lézard, et de Maledent, la vipère ; sinon c'est avec une joie sans égale que je transcris pour vous, lecteurs, la deuxième histoire de bêtes qu'ait écrite Pergaud :