LES GRANDS JOURS DE LONGEVERNE
La semaine passa ; la forteresse s'approvisionna de pommes de terre chipées, de vieilles casseroles bien nettoyées et récurées pour la circonstance, et on se tint sur la défensive, on attendit, car, malgré la proposition de Grangibus, nul ne voulut se charger d'une périlleuse reconnaissance au sein de la forêt ennemie.
Mais le dimanche après-midi, les deux armées au grand complet échangèrent force injures et force cailloux. Il y avait de part et d'autre le redoublement d'énergie et l'intransigeante arrogance que donnent seuls une forte organisation et une absolue confiance en soi. La journée du lundi serait chaude.
— Apprenons bien nos leçons, avait recommandé Lebrac ; s'agit pas de se faire mettre en retenue demain, y aura du grabuge.
Et jamais en effet leçons n,e furent récitées comme
ce lundi, au grand ébahissement de l'instituteur,
dont ces alternatives de paresse et de travail,
d'attention et de rêvasserie, bouleversaient tous t
les préjugés pédagogiques. Allez donc bâtir des théories sur la prétendue expérience des faits quand les véritables causes, les mobiles profonds, vous sont aussi cachés que la face d'Isis sous son voile de pierre.
Mais cela allait barder.
Camus, en accrochant sa première branche pour
se rétablir,commença par dégringoler de son chêne, de pas très haut heureusement, et sur ses pattes encore. C'était la revanche de Touegueule : il s'y devait attendre, mais il pensait que l'autre s'attaquerait lui aussi à une branche de son « assetotte ». N'empêche que sitôt remonté il vérifia soigneusement la solidité de chacune d'elles avant de s'installer ; d'ailleurs il allait redescendre pour prendre part à l'assaut et au corps à corps, et, s'il pinçait Touegueule, il ne manquerait pas de lui faire payer cette petite tournée-là.
A part ceci, ce fut une bataille franche.
Quand chacun des ca,mps en présence eut épuisé sa réserve de cailloux, les guerriers s'avancèrent résolument de part et d'autre, les armes à la main, pour se cogner en toute conscience.
Les Velrans avançaient en coin, les Longevernes en trois petits groupes : au centre Lebrac, à droite Camus, à gauche Grangibus.
Pas un ne disait mot. Ils avançaient au pas, lentement, comme des chats qui se guettent, les sourcils froncés, les yeux terribles, les fronts plissés, les gueules tordues, les dents serrées, les poings raidis sur les gourdins, les sabres ou les lances.
Et la distance diminuait et, au fur et à mesure, les pas se rapetissaient encore ; les trois groupes de Longeverne se concentraient sur la masse triangulaire des Velrans.
Et quand les deux chefs furent presque nez à nez, à deux pas l'un de l'autre, ils s'arrêtèrent. Les
deux troupes étaient immobiles, mais de l'immobilité d'une eau qui va bouillir, hérissées, terribles ; des colères grondaient sourdement en tous, les yeux décochaient des éclairs, les poings tremblaient de rage, les lèvres frémissaient.
Qui le premier, de l'Aztec ou de Lebrac, allait s'élancer ? On sentait qu'un geste, un cri, allait déchaîner ces colères, débrider ces rages, affoler ces énergies, et le geste ne se faisait pas, et le cri ne sortait point, et il planait sur les deux armées un grand silence tragique et sombre que rien ne rompait.
Couâ, couâ, croâ î Une bande de corbeaux rentrant en forêt passèrent sur le champ de bataille en jetant étonnés une rafale de cris.
Cela déclancha tout.
Un hurlement sans nom jaillit de la gorge de Lebrac, un cri terrible sauta des lèvres de l'Aztec, et ce fut des deux côtés une ruée impitoyable et fantastique.
Impossible de rien distinguer. Les deux armées s'étaient enfoncées l'une dans l'autre, le coin des Vebrans dans le groupe de Lebrac, les ailes de Camus et de Grangibus dans les flancs de la troupe ennemie. Les triques ne servaient à rien. On s'étrei- "gnait, on s'étranglait, on se déchirait, on se griffait, on s'assommait, on se mordait, on arrachait des cheveux ; des manches de blouses et de chemises volaient au bout des doigts crispés, et les coures des poitrines, heurtés de coups de poing, sonnaient
comme des tambours, les nez saignaient, les yeux pleuraient.
Citait sourd et haletant, on n'entendait que des grognements, des hurlements, des cris rauques, inarticulés : han ! ahi ! ran ! pan ! rah ! crac ! ahan ! charogne ! mêlés de plaintes étouffées : euh ! oille î ah ! et cela se mêlait effroyablement.
C'était un immense torchis hurlant de croupes et de têtes, hérissé de bras et de jambes qui se nouaient et se dénouaient. Et tout ce bloc se roulait et se déroulait, se massait et s'étalait pour recommencer encore.
La victoire serait aux plus forts et aux plus brutaux. Elle devait sourire encore à Lebrac et à son armée.
Les plus atteints partirent individuellement. Boulot, le nez écrasé par un anonyme coup de sabot, regagna le Gros Buisson en f épongeant comme il pouvait ; mais du côté des V irans, c'était la débandade : Tatti, Pisseîroid, Lataupe, Bousbot et sept ou huit autres filaient à cloche-pied ou le bras en écharpe ou la gueule en compote et d'autres encore les suivirent et encore quelques-uns, de sorte que les valides, se voyant petit à petit abandonnés et presque sûrs de leur perte, cherchèrent eux aussi leur salut dans la fuite, mais pas assez vite cependant pour que Touegueule,Migue la Lune et quatre autres ne fussent bel et bien enveloppés, chipés, empoignés et emmenés tout vifs au camp du Gros Buisson, à grand renfort de coups de pied au cul.
Ce fut vraiment une belle journée.
La Marie, prévenue, était à la cabane. Gambette y conduisit Boulot pour le faire panser. Lui-même prit une casserole et fila dare dare à la source la plus proche puiser de l'eau fraîche pour laver le pif endommagé de son vaillant compaing, tandis que, durant ce temps, les vainqueurs désustentaient leurs prisonniers des objets divers encombrant leurs poches et tranchaient impitoyablement tous les boutons.
Ils y passèrent chacun à son tour. Ce fut Touegueule qui eut les honneurs de la soirée ; Camus le soigna particulièrement , n'omit point de lui confisquer sa fronde et l'obligea à rester à cul nu devant tout le monde, jusqu'à la fin de l'exécution.
Les quatre autres, qui n'avaient pas encore été pinces, furent échenillés à leur tour simplement, froidement, sans barbarie inutile.
On avait réservé Migue la Lune pour le dernier, pour la bonne bouche, comme on disait. N'avait-il pas dernièrement porté une griffe sacrilège sur le général après l'avoir fait trébucher traitreusement ! Oui, c'était ce pleurnicheur, ce « jean-grognard », cette « mort aux rats » qui avait osé frapper d'une baguette les fesses d'un guerrier désarmé qu'il était bien incapable de prendre. La réciproque s'imposait. Il serait fessé d'importance. Mais une odeur caractéristique émanait de sa personne, une odeur insupportable, infecte, qui, malgré leur endurance,
fit se boucher le nez aux exécuteurs des hautes œuvres de Longeverne.
Ce salaud-là pétait comme un ronsin (1). Ah ! il se permettait de péter !
Migue la Lune balbutiait des syllabes inintelligibles, larmoyant et pleurnichant, la gorge secouée de sanglots. Mais quand, tous les boutons étant tranchés, le pantalon tomba et qu'on découvrit la source d'infection, on s'aperçut, en effet, que l'odeur pouvait perdurer avec tant de véhémence. Le malheureux avait fait dans sa culotte et ses maigres fesses conchiées répandaient tout alentour un parfum pénétrant et épouvantable, tant que, généreux quand même, le général Lebrac renonça aux coups de verge vengeurs et renvoya son prisonnier comme les autres, sans plus de dépens, heureux, au fond, et jubilant de cette punition naturelle infligée, par sa couardise, au plus sale guerrier que les Velrans comptaient dans leurs rangs de peigne-culs et de foireux.
Cette œuvre reste la plus robuste, la plus savoureuse, la plus sincère des quatre volumes de notre ami, car Pergaud s'y est livré complètement.
Quel entrain ! Quelle fougue débraillée dans le pittoresque de cette odyssée enfantine !
Le dernier ouvrage publié du vivant de Louis (1) Étalon.
Pergaud est une œuvre cynégétique d'un grand caractère, une œuvre poignante où est exprimé, dans une forme libre, l'amour d'un chien pour son maître.
Le maître Lisée et Mirant, le chien, sont liés par un goût passionné de la chasse. Ce sont deux braconniers ennemis des lois et qui vivent dans toute la plénitude de leurs instincts. Ils se comprennent, s'appartiennent, et il semble qu'ils aient brisé la cloison interpsychique qui sépare l'homme de ranimai.
De ce thème Pergaud a su tirer un roman de quatre cent vingt-quatre pages, un roman plein de santé, mené vigoureusement, tout d'une haleine, et bien qu'il ait toujours pour cadre cette Franche- Comté tant aimée de lui, on y sent un don de renouvellement peu commun à cette heure où nombre d'auteurs ressassent sans fin leur premier livre.
Certains pourraient reprocher ici à Pergaud de ne pas s'être appliqué, mais vraiment cela était incompatible avec son tempérament. Il écrivait comme il vivait, comme il rêvait, comme il parlait, à la manière des grands peintres fougueux qui trouvent leur touche du premier coup.
Le Retour du Chien vendu est une page vraiment émouvante, une des plus belles qu'ait écrites Louis Pergaud. Il y a là des accents pathétiques qui vous prennent aux moelles, et ceux qui aiment nos
frères inférieurs auront des larmes en la lisant.