‹ Louis Pergaud, conteur rustiqueChapitre 5 sur 8 · LE RETOUR DU CHIEN · texte numérisé non relu

LE RETOUR DU CHIEN

Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le pays n'avaient pas été sans être remarqués. La Guélotte, en train de sarcler le jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de la fin dessous, fut avisée de l'événement par la Phémie qui accourut à elle, les bras levés, comme pour annoncer un grand malheur. Cette grande bringue pourtant, comme disait Lisée, n'avait plus rien à craindre pour ses poules, puisque, depuis fort longtemps, le chien avait renoncé à ce gibier stupide ; mais ils n'étaient toujours point camarades et elle avait conservé pour Miraut une haine farouche. La Phémie, donc, vint aviser la Guélotte de ce retour et de la joie non dissimulée de Lisée.

Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité du marché et redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra à la maison afin de Tappeler à son mari que le chien n'était plus à lui et lui remettre en mémoire les promesses qu'il avait faites à son acquéreur.

Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans la chambre du poêle, en train de se caresser et de se tenir des discours réciproques qui devaient être d'ailleurs parfaitement inutiles.

Miraut était heureux : il ignorait ce que c'est

qu'un marché ; du moment que Lisée le recevait bien, il pouvait croire que l'ère de la séparation était révolue et que c'en était fini du cauchemar du Val : l'arrivée de la patronne jeta une ombre sur sa joie et lui fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie. Par politesse toutefois, par bonté de cœur, pour montrer qu'il ne gardait à personne rancune du méchant tour qu'on lui avait joué, il vint à elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa brutalement en disant :

— Qu'est-ce qu'elle revient faire ici, cette sale charogne ?.Et s'adressant à son mari :

— Tu sais, ce n'est pas honnête ce que tu fais là. Tu avais promis à M. Pitancet de ne pas le rattirer s'il revenait et je me demande ce qu'il dirait s'il, venait vous trouver ici tous les deux, comme des idiots, à vous faire des mamours. Tu as fait un marché avec cet homme, il t'a payé largement ; si tu agis de telle sorte que le chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le volais.

— Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je ne peux pourtant pas... et puis, enfin, je ne suis pas allé le chercher, il est là ce chien et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est pas à moi. Il ne peut pas s'en aller tout seul ; les premières fois on est toujours obligé de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce monsieur ne veut pas qu'il se sauve, il n'a qu'à le soigner et à mieux le garder.

— Tu vas lui écrire tout de suite qu'il revienne le reprendre le plus tôt possible, exigea la patronne.

— Ça ne presse pas, atermoya Lisée. M. Pitancet pensera bien qu'il s'en est venu ici, et il viendra le chercher sans qu'on ait à le prévenir.

— Eh bien ! si tu n'écris pas, c'est moi qui vais écrire. S'il allait rechasser ici, ce serait peut-être nous encore qui écoperions.

— Ecris si tu veux, concéda Lisée : c'est trois sous de foutus tout simplement.

Le soir même, une lettre à l'adresse de M. Pitancet le prévenait de l'équipée de son chien, et le lendemain après-midi il remontait la côte avec son cheval et sa voiture.

Miraut avait écouté d'une oreille attentive la discussion : le nom de l'homme du Val, prononcé ^plusieurs reprises, l'avait très inquiété ; pourtant, comme la patronne n'avait pas trop crié, qu'elle n'avait pas fait d'éclats, qu'elle ne l'avait ni chassé, ni battu, il put croire qu'elle consentait à sa réintégration au foyer, et ne condamnait pas trop son retour.

Il eut, le soir, le plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son retour, vinrent lui faire une petite visite d'amitié et s'enquérir, chacun à sa façon, des péripéties de son voyage et de son arrivée.

Les deux hommes ne purent s'entretenir seul à seul : leur conversation se ressentait de cette gêne, car la Guélotte, soupçonnant entre eux — qui sait ? — peut-être un vague projet d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta point d'une semelle et accom-

pagna même son homme lorsqu'il reconduisit jusqu'au seuil le chasseur qui allait se coucher.

Lisée, néanmoins, avait dit son émotion et sa joie à voir que le chien ne l'avait point oublié et avait su, sans s'égarer, franchir les vingt ou trente kilomètres qui séparent la commune du Val du territoire de Longeverne,

Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes randonnées précédentes, des longues parties de jadis : on évoqua la mémoire de Bellone et de Fanfare ; on parla de la jambe de Pépé qui allait de mieux en mieux et, sans qu'on en eût soufflé mot, à la seule idée de la nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on se sépara tout tristes.

Cependant Miraut dormait derrière le poêle^ Moute d'un côté, Mique de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tenté par le soleil et s'ennuyant au village, avait déserté la maison et vadrouillait, disait Usée, à travers champs où il faisait une chasse terrible aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouvé leur camarade. Ils s'étaient parlé brièvement. La vieille Mique avait eu Pair d'interroger : Bron ? Miraut avait répondu : Bon ! et toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de sens et profondément nuancées. On s'était fait des frôlements et des gros dos, on s'était donné des coups de pattes et des coups de langue et Ton se trouvait heureux tout simplement.

Miraut se tranquillisait ; il passa une excellente

nuit, une matinée meilleure encore, espérant l'heure où Lisée l'emmènerait faire un tour par le village ou dans les champs.

Mais comme il s'étirait, du devant d'abord, du derrière ensuite, pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et qu'il ne connaissait que trop déjà, le pas de M. Pitancet retentit sur le pavé de la cour et le fit tressaillir d'étonnement et d'angoisse.

De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour chercher un refuge, il se précipita vers Lisée. A ce moment,la porte s'ouvrait et la voix du maître, souhaitant le bonjour à la Guélotte, retentit.

— Mon pauvre Mimi ! s'apitoya le chasseur en posant sa main sur le crâne de son ami.

L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un instinctif mouvement de recul. Pourtant, comme il était impossible d'éviter la rencontre et que ce nouveau maître n'avait jamais été méchant pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant à son appel et, étendu à ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui semblaient dire :

— Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec nous : je ne saurais m'accoutumer à habiter au Val.

M. Pitancet le caressa, lui reprocha doucement avec des petits mots d'amitié sa fugue hypocrite, et sans rancune, lui offrit un petit bout de sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais, reconnaissant tout de même ce geste de générosité, il lécha les doigts du bourreau et se coucha docilement comme résigné à son sort.

Miraut avait son idée.

Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita d'une minute d'inattention pour gagner la cuisine ; malheureusement pour lui, l'ouverture du dehors était close, et il ne put, agissant vite, avant qu'on ne le remarquât, que gagner la remise et l'écurie où il se disposa à se cacher habilement.

Lisée offrit un verre à M, Pitancet qui voulut à toute force régler la dépense de Miraut ; par politesse celui-ci accepta de trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une chaîne d'acier pour attacher le chien.

Le croyant à la cuisine, il l'appela ; mais Miraut ne vint point. Lisée estimant qu'il viendrait mieux à sa voix l'appela à son tour, mais il ne parut pas davantage.

— Il n'est pas sorti pourtant, affirmait la Guélotte : la porte n'a pas été ouverte ; il est sans doute allé dormir à la remise.

On s'en fut à la remise et l'on alla jeter un coup d'œil à l'écurie, mais pas plus à un endroit qu'à un autre on n'aperçut de Miraut ; on l'appela, on cria son nom, il ne répondit ni n'accourut.

— . Sapristi, s'étonnait M. Pitancet, mais il est pourtant quelque part et si rien n'a été ouvert il ne peut être que dans la maison.

Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne faisait toujours pas retrouver le chien.

— Il est probablement monté à la grange, hasarda la Guélotte*

La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous les recoins accessibles : Mirant n'y était pas.

— Il ne peut être qu'à la remise ou à l'écurie, conclut la Guélotte qui, prise d'un soupçon, regardait d'un œil sévère son mari.

— Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant à la cave, tout à l'heure ? demanda-t-elle.

— En fait de porte je n'ai ouvert que celle de l'armoire pour prendre la bouteille de goutte, répliqua Lisée ; je n'ai pas quitté un seul instant M. Pitancet qui n'a pas voulu que je descende.

— Enfin, ce chien n'est pas rentré sous terre tout de même. Il n'aurait pas eu l'idée de se cacher, émit ce dernier.

Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que Miraut était au contraire bien capable de cela et de toute autre chose encore, par exemple d'avoir réussi à prendre tout seul, et par des moyens de lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau cassé de jadis et Ton refit sur sa demande une minutieuse inspection des ouvertures qui n'amena rien de nouveau.

A la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et dans tous les coins et recoins l'écurie et la remise.

On commença par l'écurie : on visita les crèches dessus et dessous, on retourna l'amas de paille entassée dans un coin ; on regarda entre le mur et la cage à lapins, sur la brouette, derrière les portes : nulle part on ne trouva trace de son passage.

Dans la remise l'inspection se continua minutieu-

sèment ; on bouscula toutes les caisses, on chercha dans tous les recoins ; tout avait été chambardé ; il ne restait plus qu'un endroit qui n'avait pas été exploré, mais il semblait impossible que le chien y fût. C'était un amas hétéroclite de vieilles planches et de vieux paniers, d'outils au rebut, de manches cassés, de vieilles hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au petit bonheur contre une vieille crèche elle-même pleine de débris très antiques et sans aucune valeur.

— C'est idiot de penser qu'il est là derrière ou là-dessous, disait M. Pitancet. Qu'est-ce qu'il y foutrait et- comment aurait-il pu s'y fourrer ? Un chat aurait déjà du mal à s'y frayer un passage.. Comme il n'y avait plus que cet endroit-là qui n'avait pas été mis à nu, on continua tout de même de le déblayer. Ce ne fut qu'à la dernière planche soulevée et quand on désespérait, qu'on découvrit bel et bien Miraut qui s'était réfugié là-dessous. Comment ? au prix de quels travaux ? Il avait dû se faufiler, s'allonger, s'aplatir, se raser. Et il était là devant tous couché vaguement, plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il n'essaya d'ailleurs point de feindre davantage et de simuler le sommeil : il n'était pas si stupide ; mais il se contenta de battre lentement son fouet et de contempler de son regard profond et si triste le trio qui le déterrait de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d'œil impressionnant comme un reproche muet, un coup d'œil qui semblait lui demander raison de cet aban-

don, un coup cl' œil tel que l'autre n'y put tenir et, laissant la Guélotte et M. Pitancet se débrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le cœur chaviré d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les rues du village comme une âme en peine et s'en vint échouer chez Philomen.

Le dernier livre composé par Louis Pergaud >st un recueil de nouvelles villageoises.

Ce n'est donc pas, à proprement parler, un livre posthume que Les Rustiques : il devait paraître à l'automne de 1914, et déjà Louis Pergaud l'oubliait pour se lancer sur la piste de Lebrac, bûcheron. On sait le reste. La guerre est passée ; le livre a pris sept ans de bouteille, et le voici tout jeune pourtant, pétillant de sa mousse d'esprit rural, vivant, bon enfant, plein du rire narquois du bon Pergaud. Ce sont des contes ciselés sur des racontars de veillées villageoises, des récits salés qui se transmettent de village à village, grossis des fantaisies gaillardes que chaque conteur y ajoute. Et Pergaud, qui s'en est diverti follement, les a dégagés de leur gangue grossière pour n'en présenter que la belle eau de leur pierre précieuse. Les personnages vivants de ces contes sont les cousins des héros rustiques de la Guerre des Boulons et de Mirant, chien de chasse, et la verve du conteur se retrouve

là, aussi puissante, aussi finement goguenarde que dans ces deux romans. C'est toute la santé franc-comtoise qui rit dans ces belles pages robustes, les avant-dernières de Louis Pergaud. Et que votre curiosité vous amène à couper les pages, vous irez, sans arrêt, du premier conte, Le Retour, à Joséphine est enceinte, le dernier. Le Sermon difficile, Retrouvailles, La Vengeance du Père Jourgeot, et l'Assassinat de la Vouivre, sont des pages qu'on ne peut oublier. Ils sont vingt, construits comme des maisons de campagne, en solide matière, avec des fleurs autour et des effluves de terroir, ces contes de l'héroïque Pergaud, et Lucien Descaves, qui les aima comme il aimait leur auteur, les a préfacés, les oubliant presque, pour ne parler que de sa grande affection et de la fin tragique, encore un peu mystérieuse, du sous-lieutenant d'infanterie Pergaud-le-Rustique : ainsi le nomme-t-il, et il commence :

« Quand Louis Pergaud arrivait chez moi, le « dimanche, j'avais l'impression que l'on ouvrait « la fenêtre... L'air entrait avec lui... »

Cela dit toute l'atmosphère cordiale que Pergaud emportait avec lui. Mais Lucien Descaves s'assombrit aussitôt en évoquant le grand drame des Eparges, où notre ami trouva la mort. Il cite des lettres terriblement émouvantes où, se sentant sacrifié inutilement, Pergaud accuse un certain

B. de M... d'envoyer sa compagnie au massacre pour la seule ambition de décrocher sa troisième étoile. Et ce jugement n'est pas seulement le sien, mais celui de tout un régiment. Ce récit d'un combat furieux, sous la plume de Pergaud, prend l'allure d'un grand document historique.

C'est une courte, mais bien belle préface, que ces lignes éloquentes et vraiment émues, et elles se terminent en leit-motiv :

« On peut toujours pousser la porte... ; mais la «fenêtre fermée, il ne l'ouvrira plus, en entrant. »

Voici un dernier livre de Louis Pergaud, façonné de fragments épars, d' œuvres en gestation, d'articles publiés à la veille de la guerre, et d'un début de roman dont l'auteur ne nous avait pas encore révélé la trajectoire quand il fut mobilisé.

En écrivant de primesaut La Vie des Bêtes par petits articles ramassés et concis, Louis Pergaud avait un dessein bien défini, projeté assez loin même dans l'avenir, et qu'il aurait suivi, avec sa belle ténacité coutumière, si le sol n'avait bronché sous lui, un jour de désastre.

Ce qu'il annonçait « à paraître » au seuil de ses livres était toujours une œuvre en germe. Il en parlait dans la vie, suivait des veines en pleine

exploitation ou bifurquait vers des projets qu'il amorçait par des remarques verbales.

En plein travail, il se donnait des récréations, et c'était encore une façon de butiner au profit d'autres œuvres.

De sa table de travail, la plume haute, il interpellait Jacquot, son geai borgne, et lui parlait comme à une personne. L'œil brillant d'une malice bon enfant, il soliloquait le dialogue, prêtant des idées à l'oiseau, selon des observations longuement suivies : et cela nous le retrouvons dans Jacquot, mon geai.

D'autres fois, c'était l'énigmatique Toto chat, assis en sphinx sur ses paperasses, ronronnant et les yeux fermés, qui excitait sa verve, et « Intersieste » nous dénonce toutes les pensées de ce chat d'auteur.

Et quand, aux champs natals, il avait démoli un Goupil, rien n'était drôle comme de l'entendre lui adresser une oraison funèbre, en un verbiage pittoresque, tout comme si l'animal eût pu s'en pénétrer.

Soyez sûrs que, là comme chez lui, il s'exerçait.

Cet animalier, fin chasseur, n'avait aucun goût pour la pêche à la ligne. Et c'est un souvenir

unique qui m'amène à le représenter sur cette autre piste.

C'était à Landresse, en 1913, après une matinée de chasse fructueuse ; je m'étais donné à tâche de mener Pergaud au bord d'un étang où tanches et carpes prenaient leurs ébats. Et muni de deux lignes, j'avais, en moins d'une heure, fait de Pergaud un bon élève pêcheur.

Aux premiers poissons pris, il me tendait sa ligne pour les décrocher, n'ayant jamais, disait-il, touché à ces bêtes sans poils : « Autant donner la main à un serpent », s'exclamait-il, en un rire mat !

Ce fut pourtant une glorieuse hécatombe !

Mais quand vint l'heure où les touches sç raréfièrent, Pergaud prit un air grave :

— Bon sang de bonsoir ! ces muries-là ne veulent plus de mon asticot I

— Ni du mien, du reste î

— Faudrait voir un peu ! il y a méfiance... Voistu, mon vieux, si ça ne marche plus, c'est que les poissons commencent à raisonner.

— Le raisonnement des poissons... tu sais, tu vas un peu fort !

— En somme, nous n'avons pris que des pièces médiocres, des poissons inexpérimentés, à coup sûr, et pourtant, n. de D ! j'en ai vu sauter d'énormes. Pour moi les tanchettes et les carpillons ont désobéi à leur « daronne » comme dans la fable, c'est

pourquoi nous avons pu les prendre; mais les mères carpes doivent se dire maintenant : « Ces deux grands couillons de Haut-Pattus s'imaginent qu'après notre géniture, nous allons y passer aussi, dans leur filet 1 Quels Jean-Foutres, tout de même ! Eh bien ! qu'ils viennent donc nous chercher dans nos trous ! »

Voilà ce qu'elles doivent se dire. Qu'en pensestu, vieux frère ?

— Comme je ne suis ni carpe, ni tanche, je me borne à constater que ça ne mord plus ; mais tu peux avoir raison tout de même... Essayons encore. Peut-être avons-nous fait trop de « boucan » avec nos bottes !

Et nous voilà repêchant.

Tout à coup Pergaud sourit : ça mord !

D'un coup de poignet bref, il ferre... et il tire, hors de l'eau, une grosse salamandre orange et noire, aux luisants riches et visqueux de champignons nocifs. La sale bête rampe, râle, et se démène en de vaines tentatives, pour échapper à l'hameçon. Pergaud, avec une moue de répulsion, l'écrase de sa botte :

— Ah! ça, non! tu ne m'y reprendras plus! Passe encore pour les carpillons ! Mais pêcher des salamandres, non ! non ! j'aimerais cent fois mieux pêcher des grenouilles avec un chiffon rouge, comme quand j'étais loupiot. Dès demain, je re-

tourne à mes poils et à mes plumes. En attendant nous allons tout de même boulotter la friture, et, d'abord, prendre l'apéro chez Théodule... Qu'en dis-tu, fils ?

Pergaud s'était amusé, avec une malice frondeuse, à décortiquer les fables de La Fontaine,sans qu'en fût amoindrie pour cela une admiration vouée, dès la première heure, au grand et ingénieux poète de tant d'apologues illustres. Il s'était aperçu que ce grand charmeur de la jeunesse se « blousait » foncièrement quant à la psychologie animale et, de là, lui était venu le souci de noter ses observations sur les mœurs de la faune traitée par le « Bonhomme ».

Il avait entrepris ce travail dès l'aube de 1914, et, périodiquement, l'avait égrené en petits articles dans un grand quotidien maintenant disparu. Cet ensemble réalise le développement logique de son étude sur La Fontaine et la psychologie animale, et tout naturellement, nous est venue l'idée de les associer, l'une venant, de ce fait, préfacer l'autre.

Toute la verve naturelle de Louis Pergaud y éclate en prose familière, mais fine et incisive ; l'anecdote y fleurit en incidentes délectables, avec des touches rabelaisiennes où les hommes sont plus visés que les bêtesi

Ici nous sommes loin, certes, du ton sérieux et doctrinaire des naturalistes qui, à part Fabre, de Gourmont et Maeterlinck, ces trois poètes de l'entomologie, n'ont jamais su fixer l'attention des lecteurs par l'agrément prenant d'une forme narrative. Chez Pergaud, au contraire, les lecteurs de tous poils se divertiront à ces savoureuses études, tout autant qu'à la lecture de ses nouvelles rustiques.

Les divers éléments,réunis ici par les soins pieux de Mme Louis Pergaud, se greffent sur les deux branches puissantes d'un talent original ; la branche animalière et la branche rustique les reconnaissent comme étant des leurs.

C'est que Pergaud-le-Rustique — ainsi baptisé par Lucien Descaves — préparait une suite à De Goupil à Margot et à la Revanche du Corbeau, comme d'autre part il rêvait de reprendre, pour les mener dans la maturité de leur vie, les héros de la Guerre des Boutons, ainsi que nous le prouve l'ébauche de Lebrac, bûcheron,

LeMiracle de saint Hubert estune nouvelle à part, d'allure romantique, où la vie amplifiée se mêle au merveilleux, et dont Pergaud projetait l'édition illustrée en une plaquette aux textes aérés. La Vengeance du Bouc et Une Pêche aux grenouilles, nouvelles mitoyennes des deux genres, se rattachent plutôt, par leur tenue et leur tour facétieux,

à la Guerre des Boulons et aux Rustiques, alors que Le Lièvre Fantôme appartient nettement à Miraut, chien de chasse, dont il semble un épisode oublié. Les autres nouvelles trouvent naturellement leur place dans les deux premiers livres de Louis Pergaud, et les y interpoler, dans une réédition, serait faire acte de restitution logique, en ramenant à leur famille ces enfants égarés

Il faut considérer le manuscrit de Lebrac, bûcheron comme un premier jet de plume, ces quatrevingt-cinq pages, écrites à la diable, sur un cahier d'écolier, avec, au second recto de la couverture, tout un griffonnage de notes techniques — notes sur la coupe et le métrage du bois, les conventions communales pour sa répartition — ne sont réellement qu'une ébauche de roman, mais où toutes les qualités verveuses et pittoresques de Pergaud se retrouvent. Il sied donc de les lire sans esprit de critique intransigeante, mais comme une dernière manifestation de la vitalité littéraire de l'auteur.

Comme nous l'avons dit ailleurs, Les Rustiques ne s,ont pas à vrai dire un livre posthume. Le Mercure de France en avait déjà publié presque toutes les nouvelles, et Pergaud, avant d'endosser l'uniforme de sergent pour partir aux armées, avait eu la suprême joie d'en lire les placards. Ce livre devait paraître en fin d'année 1914, et la guerre seule en a retardé la publication. Mais ce dernier volume,

rendez-vous d'éléments dispersés, livre réellement posthume celui-là, nous apporte une nouvelle expression du talent de Pergaud ; et pour cela, il valait d'être publié, puisque c'est cette face même de sa verve qui donne le titre de l'ensemble : La Vie des Bêtes.

Il reste aux amis de ce regretté et brave compagnon un dernier devoir à remplir pour que toute sa mémoire vive dans les quelques volumes de son œuvre écourtée par une mort tragique et prématurée : celui de réunir en un suprême recueil sa correspondance, si vivante et si prenante, que chacun de nous, sa femme et ses amis, se plaisait à conserver et d'y joindre les notes de son carnet de route qui restera, avec tant d'autres, un des nombreux documents corollaires de l'histoire de la grande Guerre.

Ainsi, nous croyons que tout aura été dit de la vie et de l'œuvre tronquées de Louis Pergaud, de ce qu'il fut comme homme et comme écrivain, et ce sera le dresser tout vivant à nos yeux, comme une statue de mémoire, que de le révéler tout entier au public, sous les derniers aspects de sa personnalité qui fut belle, saine, vivante et forte.

J'ai dit que Pergaud nous promettait encore

d'autres œuvres dont lui-même avait indiqué la liste : Lebrac, bûcheron, roman ; La Grande équipée de Mittis, roman d'un matou; Le Journal des douze lunes de la forêt, et La Chronique des champs et des bois, ce qui prouve éloquemment que le jeune auteur n'était pas à court d'haleine.

Qu'y a-t-il de réalisé dans ces promesses ?

Seule, l'aimable compagne de sa vie, Mme Louis Pergaud pourra nous le dire, car Pergaud disparu fut attendu au foyer, courageusement, tant que dura cette guerre. Comme nous, cette touchante épouse ne pouvait se résigner à l'idée d'une disparition sans retour...

Sur un carnet de notes qu'elle a bien voulu me communiquer, j'ai relevé des titres, des projets, et ils sont nombreux. D'aucuns sont déjà esquissés, entre autres une série d'études sur « les Bistros », dont l'entrée en matière est largement écrite.

Mais voici la liste copiée dans l'ordre du carnet :

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