‹ Louis-Philippe d'après des documents inéditsChapitre 1 sur 49 · Louis-Philippe d'après des documents inédits · texte numérisé non relu

Louis-Philippe d'après des documents inédits

Pendant une visite à Belmont-House, peu de temps avant la guerre\ Mgr le Duc de Vendôme avait bien voulu me permettre de prendre connaissance de quelques-uns de ses précieux papiers de famille, et de garder quelques citations et quelques notes qui font le principal intérêt de la présente étude: Jeprie Son Altesse Royale d'agréer mes remerciements. Je les adresse aussi à mon vieil et cher ami le Marquis de Lasteyrie, qui m'o, ouvert les archives de son château de Lagrange; et à M. le Baron Hottinguer, ayant pu consulter grâce à son obligeance, une précieuse correspondance de son ancêtre le Baillif Hottinguer de Zurich qui accueillit et protégea en 1793, pendant son exil en Suisse, le futur Boi des Français.

LOUIS-PHILIPPE, Duc d'Orléans, premier prince du sang de France, général des armées de la République, exilé depuis la seconde année de la Convention, est, en 1808, à Malte. Les drapeaux de France flottent maintenant sur les villes d'Allemagne et d'Italie.

Ses frères bien-aimés, le Duc de !\Iontpensier, le Comte de Beaujolais, à la fleur de leur âge, ont passé deux ans dans les prisons de Marseille, n'apercevant, du fond d'une petite cour, qu'un lambeau polygonal du ciel bleu de la Provence. Ce long supplice a détruit leur santé; la liberté, trop lard recouvrée, les a tretrrés languissants; Montpensier, le premier, est mort, en 1807, à Salthill, près de Windsor, âgé de trente ans. Ses portraits montrent une figure charmante. Les récils de guerre contenus dans ses lettres sont d'un style vif et brillant. Il avait été le compagnon de campagnes de Louis-Philippe, — aide de camp, âgé de seize ans, d'un lieutenant général de dixneuf ans, — et plus tard son compagnon de voyages. Un cruel regret avait attristé la fin de celte vie si courte.

A Twickenham, Montpensier s'était pris, pour une voisine

de leur demeure, d'une vive passion. Lady Charlotte Randon

était issue d'une maison noi)le. et ancienne, mais non royale.

El le frère aîné, fils de Philippe-Égalité, s'était opposé à cette

Louis-piiiLirrE. 1

l louis-philippf:.

alliance inégale. Dans Tcspril de ces jeunes princes, l'éducation de Mme de Genlis, les leçons tirées de Rousseau n'avaient pas laissé de profondes traces. Monipensier était inconsolable; on s'adressa au chef de la Maison de France, le Roi, depuis la mort du fils de Louis XVI; car ent^-e Louis XVIII et ses cousins une réconciliation venait de s'accomplir, grâce aux conseils du général Dumouriez et aux bons offices d'un fidèle ami de la famille royale, le comte d'Avaray. L'avis du Roi fut conforme à celui du frère aîné, devant lequel s'était incliné déjà Montpensier, étouffant ses larmes.

11 repose à Westminster, sous un monument et une épitaphe latine. Sa sépulture y fut transférée, en 1829, par les soins du Duc d'Orléans.

Le Comte de Beaujolais ne survécut pas longtemps. Les médecins conseillèrent d'éviter les brumes d'un hiver en Angleterre. Louis-Philippe le conduisit à Malle, et Beaujolais y mourut au printemps de 1808. Ses funérailles eurent leu en l'église de Saint-Jean, suivies par les principaux officiers de la flotte et de la garnison anglaises, et par son frère désolé.

Le prince dont j'essaie, non d'écrire l'histoire, mais de dessiner la figure, montra une tendre et constante affection à ses enfants, ses frères et sa sœur; à sa mère, et à son père même, dont il condamna sévèrement la conduite, sans pouvoir cesser de le plaindre et de l'aimer. Aucun mariage ne fut jaiii; is |tlus heureux ni plus fidèle que celui qui devait plus tard 1 unir à la fille du Roi de Naples.

Et, en ce moment, dans ses promenades solitaires, les souvenirs de sa vie reviennent en foule devant son esprit.

Que va faire le Duc d'Orléans? A Malte, où les Chevaliers Hospitaliers, il v a dix ans, régnaient encore; dans la Valette, entourée des remparts bâtis par Charles-Quint; devant les to'^heaux de? badiis et des commandeurs, les pompes et les gloires» u outrctois oni-elles ému l'imagination d'un prince exilé, et dissipé les illusions de sa jeunesse?

Ne cherchons pas un portrait de ce prince parmi les héros

de la poésie romantique. Il ne ressemble en aucune manière à Oswalcl rêvant avec Corinne sur les ruines de Rome. Jamais fime ne fut moins docile à des impressions, moins emportée par rimag-inalion. Le lumulle de l'extérieur n'obscurcit jamais sa raison. Son solide et froid bon .sens se maintiendra toujours en pleine santé, en pleine maîtrise de soi-m<^me à travers les aventures les plus extraordinaires qu'une exis-* tence humaine ait traversées. Ce bon sens est la qualité remarquable de son esprit. Mme de Genlis, qui lui apprenait l'Histoire ancienne quand il avait neuf ans, avait dit de lui : c Son bon naturel, dès l'abord, me frappa. Il aimait la raison, comme tous les autres enfants aiment les contes frivoles; dès qu'on la lui présentait à propos et avec clarté, il l'écoutait avec intérêt. »

Il a maintenant trente-cinq ans à peine, et il a vu la cour de Versailles, la Terreur, les guerres, l'essor prodigieux de l'Empire de Napoléon. Il est né au Palais-Royal, et, quand il était enfant, son père lui apprenait à chanter : « Ça ira ! » Il est premier prince du sang de France, et général de division de la République, petit-fils de Henri IV, neveu de Louis XIV, et fds de conventionnel. La Convention a fait périr son roi, et peu de mois après le conventionnel, son père, a subi le même sort,

Versailles maintenant, et la Convention, sont des rêves évanouis La France est aux pieds de l'Empereur. Ses armées victorieuses de l'Europe entière ont bousculé toutes les anciennes monarchies. De quel côté le Duc d'Orléans dirigera-t-il ses pas? Où cherchera-t-il pour sa vie errante un éla blissement définitif? Comment, après le trouble des débuts, .se formeront, s'installeront dans son esprit d'invariables opinions, une doctrine définitive qui, par la suite, est apparue dans toutes ses actions, et les a dirigées et, on peut le dire, commandées?

Nous devons supposer (juc, vers la douloureuse année de la mort de ses frères et dans les premiers moments dr repos qui succédèrent à une existence fort agitée, à Twickouham,

à Malte, à Palermc, il se mil à repasser dans sa mémoire les «événements de sa vie. Il a pensé et écrit beaucoup : non pas au jour le jour, mais après le temps de la réflexion, avec le recul de quelques années. Le style, un peu prolixe, sans viser à l'écjat, est d'une sincérité, d'une précision, d'une clarté de procès-verbal. « Jetais là, d écrit souvent l'auteur. Et à quelles 'scènes n"a-t-il pas assisté!

Il est né au Palais-Royal, en 177,'. Son grand-père, le Duc d'Orléans, vivait encore; son père est le Duc de Chartres, cl lui-même, en naissant, reçoit le titre de Duc de ^'alois. De Versailles, de Louis XVI, il gardera les souvenirs d'enfant que les hommes de mon âge ont pu garder du second Empire. Nous avons couru dans les Tuileiies, pour voir passer les Cent Gardes et les grandes voitures aux livrées vertes; en rhétorique, on nousa menés au Corps législatif, pour entendre Jules Favre. Et nous demeurons encore sous l'impression de critiques et d'attaques très vives, qui abondaient parmi les conversations de nos parents, de leurs amis, de nos professeurs, ou de nos aînés déjà admis aux grandes écoles. Sous Louis XVI, le jeune Duc de Valois avait vu non seulement Paris, mais la Cour, étant élevé dans le plus proche voisinage, sinon dans le respect du Trône. Le Palais-Royal par tradition ne ménageait pas Versailles; il était le lieu de réunion d'une autre Cour indépendante et opposante.

Louis-Philippe n'a connu que par les récits de ses parents son arrière-grand-père, le fils du Régent; savant et saint homme, occupé d'une collection de médailles et d'un cabinet d'histoire naturelle, et qui, depuis la mort prématurée de sa femme, passait ses jours à l'abbaye de Sainte-Geneviève.

Le grand-père, de mœurs beaucoup moins sévères, avait été un homme aimable et gai, très généreux, très bienfaisant. •

Lors de linslallation du Parlement Maupeou, il avait pris parti pour les magistrats dépossédés et défendu contre Louis XV des principes violés depuis lors par d'autres que

LA JEUNKSSE DE LODIS-PIIILIPPE. 5

Louis XV. Il dut justifier sa conduite auprès du Roi et le Mémoire commençait en ces termes : « Je suis, par conviction et par ce que m'impose ma naissance, le plus zélé défenseur de Taulorité royale.... Mais parce que les parlementaires étaient coupables, fallait-il les détruire, attaquer, la loi de l'inamovibilité des offices pour rappeler les magistrats à leur devoir? »

Le grand-père de Louis-Philippe aimait la banlieue de Paris, où nous découvrons encore tant de jolis coins entre les tramways et les usines. Il avait acheté un beau domaine au Raincy, et s'était fait construire à Bagnolet une maison fort agréable. Son fils habitait Saint-Leu. Ce goût de Paris et de ses proches environs a persévéré dans la famille. Le Prince de Joinville a commencé ses délicieux Mémoires par ces mots : « Je suis né à Neuilly (banlieue). »

Aux beaux jours, M. le Duc d'Orléans commandait ses voitures de voyage : ses écuries étaient installées rue Vivienne, en face de la Bourse, en ce temps-là attenante aux terrains de la Bibliothèque du Roi ; — et il se transportait à Villers-Cotterets. Là, le théâtre de société était une grande affaire; Mme de Montesson, secrètement épousée, se piquait d'être auteur. L'acteur Grandval venait mettre en scène les '.ouvres de la dame du lieu; ou bien Collé et Sedaine, euxmêmes, importants et gourmés, venaient faire répéter leurs propres œuvres : Le Déserteur^ Vertumne et Pomone. Carmontelle dessinait des costumes ou des portraits. Le prince lui-même consentait volontiers à prendre un rôle. Mais un seul convenait vraiment à ses facultés, nous dit Mme de Genlis; il n'avait qu'une note : il jouait rondement les paysans.

11 mourut à soixante ans, à Sainte-Assise, en l'an 1785. Son fils, Louis-Philippe-Joseph, Duc de Chartres jusqu'alors, depuis Duc d'Orléans, et enfin Égalité, ûgéde trente-huit ans alors, avait fort grand air, mais le teint gâté par une yie licencieuse, toujours au dire de Mme de Genlis. Il y a à Cbanlilly un beau portrait de lui, par Mme LeJjrun, eu

6 LOUIS-PHIf.TPPE.

tenue de colonel général des hussards, en boUes de mnro quin rouge, la figure pleine, le leint enluminé.

Louis-Philippe-Joseph, ti[uel(iues aimées plus tôt, avait refusé de siéger au Parlement Maupeou, suivant en cela les avis de son père qu'il outrepassa bientôt. Après le combat d'Ouessant et le relus du titré d'amiral qu'il croyait dû à ses mérites, il avait attribué celte disgrâce à la mauvaise volonté de la Reine, et, se faisant recevoir franc-maçon, s'était mis à la tête des mécontenis,

A -l'Assemblée des Notables, Louis-Philippe-Joseph n'avait pas manqué de protester contre les édits bursaux; au Parlement, de s'élever contre l'exil des conseillers Sabatier et Freteau. Il fut exilé lui-même : exilé en son chAteau de Villers-Cotterets. Doux. exil! Paris n'était pas si loin qu'une chaise bien attelée ne pût en quelques heures amener deux ou trois philosophes, et Mme de Genlis.

De ce château partent de grandes allées vertes, entre de hautes futaies de hêtres; plus loin, on découvre les débuchés de Pierrefonds, puis les monts de Compiègne et les détours de la belle rivière d'Oise, entre cette ville et Ourscamp. Pays merveilleux, au cœur de la vieille France, peuplé de grands animaux et presque toujours résonnant de la voix des chiens de meute et des trompes.

La chasse a ses modes et ses usages, et la mode anglaise avait séduit Louis-Philippe-Joseph.

Comparez les peintures d'Oudry, à Fontainebleau, qui représentent les chasses de Louis XV, au tableau de Carie Vernet que possède le Palais-Bourbon. Chartres, et Valois, son tout jeune fds, attendent rallaque, près d'une enceinte. Les selles, les brides, la tenue des veneurs et leur habit rouge sont ce que l'on a maintenant l'habitude de voir. Le grand cheval gris et l'alezan sont de ceux qu'on aimerait monter aujourd'hui : le tout bien différent du luxe des anciens équipages. Chasser à courre, sans perruque, sans bottes à chaudron, marquait un dédain des vieux usages.

Pendant le triste séjour de Malte où son dernier frère vient

de mourir, les souvenirs de Louis-Philippe exilé et proscrit le reportaient sans doute beaucoup moins vers Villers-Colterets, le Raincy, le Palais-Royal, splendides demeures de sa famille, que vers Bellechasse. Bellechasse : ce nom revient sans cesse dans les lettres des jeunes princes, colonels, capitaines de quinze ou seize ans, à peine échappés du nid. C'était leur domaine propre, disposé par lem- père pour leur éducation, un petit paradis créé pour eux et où ils étaient ckez eux. Il est de vieux parcs ou même de modestes petits jardins, embelliS; agrandis par notre imagiaation d'enfants, où la vue d'une rose de Noël, d'un tournesol, ou bien le sifflet d'un merle ont été pour nous des sensations nouvelles; là, des joies ont été goûtées entre nous et nos frères, en une foule de petites occasions sans le moindre intérêt pour le reste des hommes. Elles se représentent à nous, alors que beaucoup d'événements plus graves sont elTacés, et nous jettent dans une émotion que nous ne saurions exprimer, tant notre sentiment est profond, et tant la cause qui le réveille est futile !

La rue de Bellechasse n'était percée alors que jusqu'à la rue Saint-Dominique. Le plan de Turgot, qui nous promène dans le Paris de Louis XV, montre au bout de celte rue, et fermant le passage, le couvent des religieuses de Bellechasse, dont les jardins s'étendaient, le long de la rue Saint-Dominique, jusqu'à l'hôtel de Broglie, au coin de la rue de Bourgogne ; cet hôtel existe encore. Dans leur largeur, ces jardins couvraient les terrains que la rue Las-Cases occupe aujourd'hui et n'étaient bornés que par ceux de l'hôtel de. Villars, mairie actuelle du 7" arrondissement et ceux du couvent de Pentemont.

Dans ce vaste domaine, Louis-Philippe-Joseph avait installé .ses enfants; et près de l'ancien couvent abandonné par les religieuses, on peut dire qu'il avait établi une nursery. Car ayant remarqué trop de pédantisme chez M. de Schomberg, trop « d'imagination et d'emphase » chez !\L de Dnrforl, il avait jugé bon de donner à ses (ils une gouvernante au lieu

ti'iin gouverneur. « Qu'il fasse, avait dit le roi Louis XVI, comme il lui plaira : j'ai des frères! >

La gouvernante avait très vite acquis une considérable influence. Les enfants l'appelaient « mon amie, » et rien ne se décidait sans elle. Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint- Aubin avait épousé un officier de marine, Bruslarl de Genlis, celui-ci l'ayant rencontrée avec sa mère dans une somptueuse maison de Passy, où le financier La Popelinière donnait des fêtes, et où la jeune Félicité jouait de la harpe et récitait des vers.

Bruslart, comte de Genlis, plus tard marquis de Sillery, descendait d'un magistrat honoré de la faveur de Henri IV. Par son mariage, Mme de Genlis était devenue la nièce de Mme de Montesson, — qu'elle juge durement, mais qu'à tout propos elle appelle « Ma Tante; » nièce aussi de Mme de Puisieux, — Bruslart de Puisieux, « ma seconde mère, » dit-elle, avec plus d'attachement encore qu'elle n'en montre à la première. M. de Puisieux, dévoué à M. le Duc de Penthièvre, avait fort contribué à obtenir le consentement de celui-ci au mariage de sa fille avec le Duc de Chartres.

Mme de Genlis avait ainsi, dans la maison d'Orléans, de puissants appuis. Belle d'ailleurs, spirituelle, ayant des connaissances étendues et se prêtant aux idées nouvelles. Elle se défend de les avoir poussées à l'excès et prétend s'être toujours appliquée à modérer M. le Duc d'Orléans, à demeurer royaliste, à ne pas s'avancer plus loin que ne faisait le Roi lui-même. Ses Mémoires donnent l'idée d'une femme très occupée du monde, de ses anciens usages, et non exempte de ses préjugés. Parmi les nombreuses déclarations d'amour dont elle aime célébrer le souvenir, celle d'un médecin non gentilhomme causa à Mlle Ducrest une vraie stupéfaction!

En un passage amusant, elle blâme les mauvaises manières, les formes de langage défectueuses et basses qu'elle trouva à Paris, après la Révolution.

Cependant cette femme du monde, — et de l'ancien monde, — joua le rôle d'une Romaine de la RépubHque en

tant qu'inslituLrice. Les jeunes princes eurent de bons maîtres de littérature, mais furent aussi habitués aux travaux manuels. Elle leur lit enseigner un peu de chimie par M. Alyon, maître apothicaire. Elle leur choisit un aumônier, en même lemps professeur d'italien, l'abbé Mariottini : choix malheureux, l'aumônier étant un jour, avec de brûlantes déclarations, tombé aux pieds de la gouvernanle, au dire de cette dernière.

S'il est vrai qu'elle eût cherché à modérer les opinions de M. le Duc d'Orléans, elle ne prit pas le même soin pour ses enfants. Nos enfants quand ils sont petits acceptent nos idées, et leur affectueuse et encore aveugle confiance les conduit même à les exagérer : c'est une joie que la Providence nons accorde, et une responsabilité dont elle nous charge, tant qu'ils n'ont pas l'âge d'homme et n'ont pas pris possession d'eux-mêmes.

Louis-Philippe rend justice à Mme de Genlis. « Elle avait, a-t-il écrit, l'intention de faire de moi un honnête homme : ma conscience me permet de dire qu'elle a réussi. »

Il ajoute, non sans finesse et sans clairvoyance : « Habituée à tout rapporter à elle-même, elle disait que la meilleure réponse qu'elle pût faire à ses ennemis et aux calomnies dont ils l'avaient noircie, était de donner à ses élèves un^ vertu austère : cette vertu et cette austérité s'accordaient très bien avec la tendance des idées du siècle et la théorie des principes démocratiques et révolutionnaires. Mme de Genlis faisait de nous des républicains honnêtes et vertueux. Et néanmoins sa vanité lui faisait désirer que nous continuassions à être Princes. Il était difficile de concilier tout cela. »

Épaminondas, Phocion, Cincinnatus, Épitecte, Marc- Aurèle étaient les sujets des conversations habituelles. Les figures de ces grands hommes, peintes sur des toiles de Jouy, ornaient les murs de la maison. Les élèves de Mme de Genlis se créaient des unies antiques et pensaient voir autour d'eux, au lieu de Paris, cette Athènes de convention, ou celte inhabitable Rome qui décorent le fond des tableaux de David.

Lo pavillon de Bellechasse, par la variélc de la décoration, devait rappeler la maison de Fragonard à Grasse; les délicieuses « Saisons » sur les panneaux du salon, pour le bonheur du maître; de solennels Romains dans lescalier, afin d'édifier les visiteurs.

Elle leur lisait aussi l'Ancien Testament, « omettant les passages dont la pudeur pouvait s'alarmer. » Et il semble qu'elle devait transformer l'Ancien Testament en une sorte d'Ancien Régime. « Que de cuuautés, s'écriait-elle, que d'abus! Mais, Notre-Seigneur a été envoyé sur la terre pour abroger l'ancienne loi: nous ne devons la suivre qu'autant qu'elle s'accorde avec la nouvellr>, qui est notre guide.... Elle s'efforçait de nous rendre très religieux, et nous excitait h braver sur ce point les idées modernes. Elle nous engageait à nous distinguer de la masse de nos contemporains par une dévotion très rigoriste. En un mot, elle faisait de nous de véritables catholiques puritains. »

Elle commentait pour eux ce passage de Rousseau : « Si j'avais le malheur d'être né prince, d'être enchaîné par les convenances de mon état, que je fusse contraint d'avoir un train, une suite, des domestiques, c'est-à-dire des maît^i'es, et que j'eusse pourtant une âme assez élevée pour vouloir être homme malgré mon rang... » etc.

« Il est facile d'imaginer, fait remarquer Louis-Philippe, de combien d'amplifications et de commentaires ce texte est susceptible. Quelle fermentation ne devait pas produire unpareil levain dans la tête d'une femme exaltée et dans celle de ieunes princes ardents et portés à l'enthousiasme! Ils devaient considérer leur rang de princes comme un fardeau... voir avec transport une grande révolution politique qui s'annonçait sur ces principes. C'est ce qui nous est arrivé. Nous ne doutions pas que les pertes personnelles que la Révolution nous faisait faire ne fussent un avantage pour l'humanité : cette opinion nous portait à nous enorgueillir de la joie avec laquelle nous faisions notre sacrifice. »

A Bellechasse étaient admis César Ducrest, très jeune frère

de <t mon amie » ; et celte mystérieuse et belle Paméla, envoyée un jour de Londres, âgée de six ans, sous prétexte de parler anglais aux enfants. Le Duc d'Orléans s'était adressé, ou avait fait semblant de s'adresser à Saint-D(^nis, son marchand de chevaux, et avait reçu de lui cette lettre : « Je vous envoie. Monseigneur. la plus jolie jument, et la plus jolie petite Anglaise que j'aie pu trouver. »

Au milieu de ces évocations des temps anciens, Louis-Philippe revoit, en de rares visites à Bellechasse, la belle et inquiète figure de .sa mère : inquiète, parce qu'elle croyait toujours se voir ravir le cœur de ses enfants. Héritière de grands biens, fille du meilleur et du plus respectable des princes, le Duc de Penthièvre, mais descendante du Comte de Toulouse, fils légitimé de Mme de Montespan, elle s'était crue fort honorée en épousant le Duc de Chartres, fils du premier prince du sang royal. Les idées, les mœurs de ce prince avaient fait hésiter beaucoup M. le Duc de Penthièvre. Son ami Puisieux lavait décidé à conclure l'alliance. Elle était restée deux ans sans enfants. Après une saison à Forges, sa santé s'était rétablie; elle avait donné le jour à Louis- Philippe, Duc de Valois, à deux autres fils, à deux filles. Ayant pris son parti des habitudes légères de son mari, elle reportait sur ses enfants une afïection tendre et un peu jalouse.

Une belle miniature d'Augustin la montre souriante el heureuse pendant un séjour à Spa. La source de la Sauvinière lui avait été salutaire, et ses enfants avaient voulu tracer des allées dans le bosquet de la source, et élever en l'honneur de la Nymphe bienfaisante un petit autel orné de guirlandes. C'est la scène qu'Augustin a représentée.

Mais, pour des enfants tendrement attachés à leur père, à leur mère, et aussi à celle qu'ils appelaient « mon amie », les discussions entre ces trois personnes avaient dû laisser de cruels souvenirs. Ils étaient pris à témoin, au besoin choisis comme intermédiaires. La correspondance autographe que

possède rinstilut ' dont M. le baron de Maricourt, dans un de ses intéressants ouvrages, a publié quelques lettres, nous donne l'idée de ces querelles de famille.

La Duchesse d'Orléans écrit un jour à son mari : « Vous avez résolu de m'ôter plus que jamais mes enfants. »

a Je prendrai mes précautions, riposte celui-ci, pour les élever dans mes principes et non dans les vôtres. »

La fille du Duc de Penthièvre répond avec une bonté et une résignation touchantes:

«t Vous semblez craindre que je communique à mes enfants mes opinions. Vous vous trompez bien. Je les aime trop pour cela. Je sens que ce serait faire leur malheur, que de leur donner de l'humeur contre un état de choses qui s'établit, et sous lequel ils sont destinés à vivre. Je ne les porteraijamais à l'exagération, et' je leur conseillerai d'avoir une opinion à eux. >

Cette sagesse est un héritage de son père. Le Duc de Penthièvre, vieux soldat de Dettingen et de Fontenoy, ayant fait avorter en Bretagne un projet de débarquement des Anglais, et mérité le titre de grand amiral de France, passa ses dernières années au château de Bizy près de Vernon dans une pieuse et charitable retraite : si aimé, si respecté de tous que, sans avoir embrassé les idées de la Révolution, il n'eut pas à souffrir de ses excès.

A la leltre touchante de sa femme Louis-Philippe-Joseph répondait brutalement : a Vous m'avez privé de la personne en qui j'avais mis ma confiance pour l'éducation de mes enfants. Je prendrai moi-même les précautions nécessaires pour achever leur éducation dans mes principes et non dans les vôtres. Je me chargerai de décider de tout. Vous ne serez l'instrument de rien. Quant au devoir et au besoin de faire tout ce qui peut me plaire, vous ne vous flattez i»as que j'y

1. Fonds Beugnot. Certaines de ces lettres ont été publiées aussi dans la Revue des Deux Mondes des 1" et 15 avril 1013, La Duchesse d'Orléans et Madame de Genlit, par G. Bubosco de Bf..a.imont et M. Ber-nos.

LA JEUNESSE DE LOUIS-PIIlLli'PE. 15

croie, après ce qui s'est passé hier. Je vous verrai demain entre midi et une heure. »

En effet, après un fâcheux incident, une personne indigne admise au service de la jeune princesse Adélaïde*, la gouvernante a été momentanément mise en congé. Mais le père poussait ses enfants à demander le retour de « mon amie ». Ils écrivent à leur mère, ils la supplient; Adélaïde tombe malade d'émotion et de regrets, « Mon amie » revient bientôt de Lyon, et Mme la Duchesse d'Oi"léans part pour le château d'Eu. \

Mme de Genlis était fort attachée à sa tâche d'éducatrice ; elle tenait à la pousser jusqu'au bout. Elle raconte dans ses ]\Iémoires que sa situation de fortune changea du tout au tout pendant qu'elle était à Bellechasse. Elle y était entrée, comme on l'a vu, sous les auspices de Mme de Montesson, tante de M. de Genlis. Inopinément, une autre tante, la maréchale d'Estrées, laissa à celui-ci cent mille livres de rente. Il voulut emmener sa femme : elle refusa, et le mari céda, mais à la condition d'être nommé capitaine des gardes du duc d'Orléans.

Égalité avait donc un capitaine des gardes. Le petit Duc de Chartres, colonel de dragons à seize ans, écrit aux autres enfants, demeurés à Bellechasse, et signe « colonel du premier régiment de France, et prince français pour mon malheur! » Non, comme l'a écrit plus tard Louis-Philippe, tout cela n'était pas très facile à concilier!

Les lettres du fonds Beugnot, lettres fort enfantines que les jeunes princes s'adressent entre eux, font connaître le langage qu'on leur a appris. Le Duc de Chartres écrit à sa sœur: « A la citoyenne Adèle-Égalité. » Une autre lettre est

■1. a Vous me mandez que vous m'avez toujours consultée. Vous savez que je ne l'ai été sur rien. Toutes les fois que vous m'avez annoncé quelque chose qui avait ra])port ù mes enlanls. c'était toujours cliose décidée. Les personnes qui les entourent ont été choisies par Mme de Sillery, comme cette Évelina qui est une fille publique, et qui avait une fort mauvaise réputation avant d'entrer au service de ma fille. »

du « républicain Philippe au républicain Leodgar. » Le petit Beaujolais, encore dans la princière nursery de Bell chasse, écrit à son grand frère : « Ça ira, ça ira; les enrôlements sont nombreux, tout le monde veut partir. Mais sais-tu ce quis'*^st passé dans les prisons ? On dit qu'il y a cinq ou six mille personnes de tuées. » Le Duc d'Orléans ne se trouble pas davantage. « Je suis enchanté de ta conduite, écrit il à Louis- Philippe, colonel des dragons de Vendôme et âgé de dix-sept ans; j'en reçois des compliments de tout le monde... Tu recevras incessamment les cent louis que tu m'as demandés. Tout se passe fort bien ici et est parfaitement tranquille. Je t'embrasse de tout mon cœur. »

Tout se passe fort bien; tout est tranquille! La lettre est du 11 juin 1791. Et le retour de Varenne avait eu lieu le 22!

Leur mère essayait encore de les retenir, avi moins sur le terrain de~ la religion: elle s'efforçait, en s'aidant des conseils du grand-père Penthièvre, de les garder bons catholiques, et recevait du colonel de Vendôme une demi-satisfaction: « Je ne puis parler à maman que de mon opinion per sonnelle, et quel que soit le prix que j'attache à celle de mon grand-père, non seulement je n'ai aucun scrupule d'aller h ma nouvelle paroisse, mais je regarde ce devoir comme absolument indispensable, parce que je crois fermement que les décrets n'ont porté aucune atteinte aux dogmes de la religion, pour lesquels j'aurai toute ma vie le respect le plus inviolable; que je regarde toutes les opérations de l'Assemblée comme purement temporelles et que dans cette matière je no reconnaîtrai jamais d'autre autorité que c(^lc de la Nation. Votre éloignemcnt pour ces principes maftlige d'autant plus que je crains qu'il ne vous éloigne de nous. Mais je ne doute pas que ma chère maman ne s'en rapproche et qu'alors elle ne rende au tendre et respectueux attachement de ses enfants la justice qu'il mérite; en particulier celui de son tendre lils. »

Les conseils du père sont autres. Il n'avait )>a5 osé parler

de franc-maçonnerie. Mais il ne permettait pas de déserter les clubs. Un jour Mme de Genlis a mené le Duc de Chartres aux Cordelicrs : il y a vu des femmes qui interrompaient les orateurs, et prenaient la parole de leur place : on quels termes! avec quelles propositions!

Louis-Pliilippe-Joseph Tavait fait admettre aux Jacobins : au début, aux premiers Jacobins, quand cette réunion était fréquentée par des hommes tels que M. Mathieu de Montmorency et M. de Biron.

Le eune adepte montrait d'ailleurs peu d'enthousiasme. Les assistants étaient rares, dit-il, et de graves décisions étaient adoptées par peu de sufTrages. Les séances étaient d'un mortel ennui.

Mais le père insistait. Au lendemain du décret du 129 septembre 1791 (contre les clubs) il écrit au colonel de Vendôme : « Je ne crois pas que ce décret veuille dire grand'chose.... Mais je crois aussi qu'on cherchera à s'en servir pour nous donner quelque désagrément. Prenez bien vos précautions, mon cher enfant, ne donnez aucune prise. Mais il ne faut certainement pas pour cela cesser d'aller aux Sociétés des Amis de la Constitution! »

Ainsi les soins du Duc d'Orléans et ceux de Mme de Genlis avaient obtenu le résultat souhaité'. L'éducation est complète. Quand, — en 1791. — le serment civique sera exigé, le colonel des dragons de Vendôme verra partir sans regret ses meilleurs officiers : M. de Martin, M. de Lagondie. Luimême, se dépouillant de son cordon du Saint-blsprit, écrira à Beaujolais : « J'ai bondi de joie en ôtant la bandoulière aristocratique. *

1. A la Législative, il avnil prononce ces paroles : « .le ne crois pas que vos Comités entenfient priver aucun parent du lAoi de la faculté d'opter entre la ijualité de citoyen français et lexiiectative soit prochaine soit éloignée du trône.... Si vous udoploz l'article, je déclare que je déposerai sur le bureau une renonciation formelle aux droits de membre de la dynastie régnante pour m'en tenir à ceux de citoyen français. Mes enfants sont prêts à signer de leur sang qu'ils sont dans les mêmes sentiments que moi. » (Fonds Beugnot.)

11 garde cependant ses épauleltes de colonel, et il a dixhuit ans!

Lorsque s'ouvre la période révolutionnaire, on trouve le Duc de Chartres, à son rang de prince du sang, dans la suite (lu Roi. Le 5 mai ilS%, il se rend dans le cortège royal, à l'ouverture des Etats généraux. La reine était assise à la gauche du Roi sur un trône moins élevé, les princesses à gauche de la Reine, les princes à droite du Roi, les pairs sur l'estrade derrière le Roi et les princes : salle magnifique, séance belle et solennelle, sans incidents, mais rendue fort longue par la lecture d'un Mémoire de M. Neckcr. Le Duc de Chartres est rentré au château de Versailles entre les rangs des soldats et parmi les acclamations de la fouie, dans la voiture du Roi. Le soir, il est parti pour Saint-Leu.

Il est encore à Saint-Leu, le 22 juin, dm? le jardin de sa mère, « en habit de coutil. » Arrive un ordre du Roi d'être le lendemain matin à sept heures à Versailles, en costume de pair. Il trouve le Roi tout prêt, au bas des escaliers, ses voitures attelées, attendant que les députés aient consenti à prendre séance.

Il faut se rappeler que, cinq jours plus tôt, le 17 juin, sur îa motion de Sieyès, le Tiers Etat s'est déclaré Assemblée nationale, invitant le clergé et la noblesse à se joindre à lui, abrogeant les impôts existants, et les rétablissant seulement pour la durée de l'Assemblée nationale. Le Roi avait fermé la salle : les députés s'étaient rendus au Jeu de Paurne et avaient prêté le fameux serment.

Le 23, le Roi a cédé, la salle est ouverte; mais les membres du Tiers État discutent avec agitation devant la porte. D'abord, ils ne veulent plus porter ce nom. Ils sont l'Assemblée nationale, ou tout au moins, les Communes de France, comme il y a des Communes en Angleterre. Ils ne -veulent pas être mtrodui's et installés par bailliages. Ils finissent par obtenir gain de cause, accordant seulement ce point : les ordres seront encore séparés, le clergé et la noblesse garderont leurs bancs.

Le Roi allend, dans un « cabinet » du rez-de-chaussée de Versailles. Il a admis auprès de lui ses deux frères, ses deux neveux et le Duc de Chartres. Celui-ci, fatigué d'être debout, n'ose pas demander la permission de s'asseoir, encore moins la prendre. Il raconte que les autres jeunes princes et lui ont fini par se percher sur une table, les jambes pendantes, derrière le Roi. Le Roi s'est fait apporter un fauteuil, et s'est fait remettre, pour passer le temps, la liste des députés. Il la hi tout au long; à propos des noms qu'il connaît, il fait des réflexions, le plus souvent peu bienveillantes.il répèle : i Que diable celui-ci ou cet autre sont-ils venus faire là? »

« C'est lui-même pourtant, pensait le jeune prince, colonel de dragons de Vendôme, qui a convoqué cette assemblée; c'est par son ordre que le peuple l'a élue. Aimerait-il mieux qu'elle ne fût composée que d'inconnus? Il y en a déjà trop de cette espèce. »

Ainsi raisonnait le futur Roi des Français, entendant les propos de Louis XVI sur les premières élections parlementaires! L'atlenlc dura cinq heures ^

Vers midi seulement, le cortège royal se met en marche et traverse la ville. Le Roi et sa suite montent sur l'estrade, dans la salle des Etats généraux. La Reine, les princesses sont demeurées chez elles; M. Necker aussi. Il a voulu s'abstenir. Point de cris de : « Vive le Roi! » comme au premier jour. Point de spectaleiu's étrangers. Le souverain a pris une grave décision. II prononce quelques paroles; puis il donne ordre de lire la Déclaration dite du 25 juin. Les arrêtés du 17 juin et des jours suivants sont cassés; le nom d'Assemblée nationale interdit. Des assemblées provinciales seront organisées suivant un nouveau plan et des Étals généraux tenus tous les trois ans. Le Roi se retire aussitôt, ordonnant aux trois ordres de faire de môme. Le Tiers

1. Il est possilile que Lonis-Pliilippe n'ait pas saisi toute la portée des réflexions du Roi. On lit dans le premier volume de Taine (p. 155, citation de Bûchez et Roux, IV, p. 7)0) : « Le Roi disait en lisant pour 'a première fois la liste des députés : Qu'aurait pensé la nation, si j'eusse ainsi composé les notables de mon Conseil? •

ixiL'is-nnLippE. 2

n'obéit pas; et M. deBrézé.qui apporte la sommation du Roi, reçoit la fameuse réponse de Mirabeau : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et n'en sortirons que par la force des baïonnettes. »

Que se passe-t-il alors? Ces paroles, le Duc de Chartres ne les a pas entendues. Il était parti, avec le Roi et les princes. jMais la suite de cette célèbre histoire est peu connue: et il en fut témoin. Il a vu arriver M. de Brézé chez son maître : « tout hors de lui, et très défait.... Le Roi pâlit de colère: il dit, en jurant : Qu'on les chasse! et se retira tout de suite dans ses appartements intérieurs où je ne le suivis pas. » Brézé repart toujours courant, et, dans la salle des États, ne voit plus personne. Le Tiers, sans discours, avait maintenu ses décisions, protesté contre la déclaration royale, et s'en était allé au plus vite.

Le Tiers revint le 24, et trouva encore la porte ouverte. Quelques nouveaux curés, et la noblesse du Dauphiné, se joignirent à lui. Le 2.5 juin arrivèrent aussi 47 nobles, — et non des moindres, — les 47 qui se mirent ce jour-là à la suite du Duc d'Orléans. Le 26 continua l'arrivée des ecclésiastiques Et enfin le 27, vint un ordre du Roi; il cédait au mouvement et il enjoignait au clergé et à la noblesse de se joindre au Tiers État pour former l'Assemblée nationale.

Citons une autre scène de la Révolution, beaucoup plus longuement racontée dans le Journal, et dont les principaux traits ne peuvent s'effacer de la mémoire d'un lecteur.

Le 5 octobre 1789,1c Duc de Chartres est allé avec son frère à l'Assemblée; ils sont assis dans la tribune des supj)léants. Il est parfaitement faux, quoi qu'en ait dit le rapport du Conseiller Boucher d'Argis, dans le procès intenté à leur père devant le Parlement, que son frère et lui, de cette tri bune, aient crié : « Ça ira! » La vérité est qu'un message de Mme de Genlis, apporté par un cavalier, lui enjoignit, — enjoignità ce colonel, pair de France, — de venir la retrouver à Passy, et de passer par Saint-Cloud et le Bois de Boulogne. Il évite ainsi l'avenue de Paris où la foule arrive par la

montée de Sèvres, descend de Sainl-Cloud à Suresnes, passe la Seine, et, enfin, entre le Rond Mortemart et la Muette, rencontre un groupe de femmes : elles reconnaissent la livrée dOrléans; elles crient : « Où courez-vous si vile? Vous êtes bien pressé, notre grand Duc !»

A Passy, la garde nationale lui rend les honneurs. Ira-t-elle, n'ira-t-elle pas à Versailles? La compagnie est aussi hésitante quç son grand chef La Fayette, actuellement encore à l'Hôtel de Ville.

Il fend la foule, entre dans la maison où Mme de Genlis l'attend, et se met à la fenêtre. Le flot populaire s'avance gaiement. Les marchands de coco crient : « A la fraîche! » Aux jours de grandes eaux de Versailles, la route de Sèvres est presque aussi animée. Cependant il recueille de méchants propos, terribles parfois, contre la Cour, surtout contre la Reine. Le retour, à la nuit tombante, devient sinistre. Il aperçoit, dans une grande voiture marchant au pas, le Roi, la Reine, Madame Elisabeth, l'air fort calme. Quelques soïclats du régiment de Flandre font escorte, mais débordés et mêlés à la foule. Tout à coup, vision d'horreur : une tête apparaît portée au bout d'une pique. Et il a vu, au milieu des éclats de rire, un perruquier arraché de sa boutique et contraint de friser des cheveux sanguinolents!

Où était le Duc d'Orléans? Mme de Roigne prétend qu'un cavalier poudreux excitait et dirigeait la foule quand elle força la grille de la Cour de ^Marbre, et que sa femme de chambre, d'une lucarne delà bibliothèque, reconnut le prince. Légende peu vraisemblable. Lui-même a dit avoir voulu se rendre le matin à l'Assemblée et n'avoir pu franchir le pont de Sèvres, un poste ayant arrêté et menacé d'un coup de fusil son jockey anglais, qui poussait- en avant, sans comprendre. Et son fils assure qu'il demeura tout le jour à Passy, — et fit bien, — sans réussir à désarmer la calomnie.

Il n'en fut pas moins invité par le Roi, après un procè» commencé devant le Parlement et éloulTé, à se rendient Angleterre. La Fayette lui transmit la commission chez

Mme de Coigny. Le prétexte était une mission secrète au sujet du Brabant révolté, appelant l'Assemblée nationale à son aide et peut-être souhaitant un souverain. Le Duc d'Orléans demeura à Londres plus d'un an.

Louis-Philippe, arrivant à l'âge d'homme, a la bonne fortune de trouver contre la politique un refuge dans l'armée.

Son ardeur enfantine pour les manifestations civiques s'est éteinte. De nouveaux sentiments se sont élevés dans son âme: la passion du métier des armes auquel le colonel adolescent, dès le premier jour, avait consacré toute son intelligence, et l'amour de la patrie, l'horreur de toute connivence possible avec l'étranger. Il trouve de bons exemples parmi les généraux amis de son père, brillants seigneurs de l'ancienne Cour, comme Biron, comme Montesquiou, ayant accepté les idées nouvelles, et couru consacrer leurs talents et leur vaillance à la défense de la frontière : ils y demeurent môme quand les troupes ont pris la cocarde républicaine. Troupes commandées par les chefs de l'ancienne armée, conservant heureusement bon nombre de ses soldats, et fidèles à ses traditions. Il veut devenir l'émule de ces généraux patriotes, avec ou sans cordon bleu. Hélas ! il subira bientôt le môme sort.

Très vite la politique paternelle l'avait inquiété : le premier enthousiasme s'était éteint. Les déclamations des Assemblées, dans lesquelles son père se délectait, étaient pour lui sans intérêt. Ce n'est pas qu'il dédaignât les événements politiques : il s'est livré à leur sujet à de profondes réflexions, dont nous fournirons plus loin des aperçus. Il est honnête homme, et déteste les crimes; il est plein de bon sens, et se désole des fautes et des faiblesses.

Provisoirement, la Patrie étant en danger, le plus simple, le plus sûr devoir était d'aller se battre pour elle. Il n'y a pas manqué. Un joli mot exprime ses sentiments d'alors. A l'un de ses passages à Paris, Robert Keraglio, collègue de son père, familier (lu Palais-Royal, lui olîre un siège à la Convcniion. Le Duc d'Orléans approuve l'idée. « Oh! non, répond

Louis-Philippe : je ne troque pa^y contre un bane la selle de mon cheval. »

Le boute-selle fut sonné pour le bon motif, je veux dire pour l'entrée en campagne, en 1791. Elnfîn ! s'écrie le jeune colonel: il attendait ce beau jour à Vendôme depuis deux ans. Lors de la prestation du serment civique, le régiment avait perdu beaucoup d'officiers. M. de Martin, M. de Lagondie lui disaient : « Permettez que nous prêtions serment au Roi en même temps qu'à la loi. » Il n'avait pu le permettre. Vingt officiers sur vingt-huit étaient partis. Il lui restait sept officiers « de fortune » et deux cent quarante dragons. Mais tout va bien, puisqu'on part pour la frontière! La colonne suit les longues routes de Beauce et pénètre en triomphe dans les petites rues de Chartres; la foule applaudit. Pendant une halle à Paris, le colonel court à Bellechasse : il trouve le salon de Mme deGenlis plein de députés : Pétion entre autres, à qui elle marque une estime particulière. Il part à la hâte, ravi d'entraîner, comme adjudant-major, son frère Montpensier, âgé de seize ans. Le colonel en avait dix-huit.

En 1792, soixante mille hommes sont réunis à Valenciennes, Maubeuge et Sedan, autour de Luckner, « un bon vieux hussard (ce mot est de Louis-Philippe) aimant la guerre, » sachant peu le français. « Vous avez carte blanche, lui dit un jour le ministre Lajard. — Carte blanche! Que diable vaulez-vous dire? » répondait le vieux soldat interloqué.

Au 20 juin 1792, grand émoi dans les camps. La Fayette s'est rendu à Paris; il a protesté bravement contre l'invasion des Tuileries, et réclamé par pétition la fermeture des Clubs. Il est revenu suspect, avec l'ordre de s'en aller à Sedan. En route, à la Capclle, il s'est arrêté; il a envoyé Duport offrir au Roi de le rejoindre : c'est le 2 juillet, dernier mois de la monarchie. Louis XVI a refusé. La Fayette proscrit a dû fuir à Sedan, et les Autrichiens l'ont enfermé dans la citadelle d'Olmutz.

Le 10 août, le peuple de Paris achève la ruine du vieil

édifice : le Roi est enfermé au Temple. Mais un mois après, aux armées, c'est Valmy ! Dumouriez a tout sauvé en tenant ferme dans l'Argonne. Le camp de la Lune a été levé; et Kellermann qui courait à Sommesuippe, pensant trouver Brunswick en marche sur Paris, n'aperçoit plus personne : l'ennemi a rebroussé chemin.

Dès lors, et pendant quelques mois, Paris a été oublié par le Prince ; l'activité guerrière a absorbé son attention et ses forces; et la joie de vaincre l'envahisseur a enivré son âme. Avoir la passion de l'art militaire, en avoir compris la grandeur et pénétré les secrets, aux. côtés d'un chef plein de génie; être général avant vingt ans, et le meilleur général de l'armée, au dire de ce chef : n'était-ce pas de quoi enchanter son âme et occuper toutes ses facultés? — L'ennemi lui fait oublier les factions et les intrigues!

Il suit Dumouriez dans les Flandres ; échange le commandement de la brigade des dragons Chartres, contre une lieutenance générale. A Jemmapes, c'est lui, à n'en pas douter, qui a assuré la victoire.

On avait organisé, à Châlons, les demi-brigades; la vieilL'^ troupe de ligue était placée au centre pour soutenir les volontaires. « En avant, Navarre sans peur! » criait le vieux commandant Blanchard. On n'avait jamais pu Feu déshabituer, « Et nous, Auvergne sans reproche ! » répondaient d'autres vieux soldats. L'ardeur était unanime, et ces anciens cris de guerre ne détonnaient pas au milieu des « Ça ira,» de la troupe nouvelle.

Dans SCS souvenirs,' Louis-Philippe revoit le champ de bataille de Jemmapes : quelle peine pour débrouiller et ranger ses demi-brigades ! Mais sa division occupe le plateau, et s'empare des redoutes en face de Mons; Ferrand l'appuie à gauche, débouchant du village de Cuesmes. Quel beau jour! Patrie, nouvelles et généreuses idées emplissant les cœurs : et devant les yeux l'ennemi en déroute !

Ce bonheur avait peu duré. L'année 1792 finissait mal. Moins d'ordre et de discipline dans l'armée. Il assiste à de

ridicules élections d'officiers : un garçon dhôtel, nommé capitaine, commande un jour : « Sauve qui peut! » croyant fort sincèrement bien faire. Les volontaires de 92, troupe révolutionnaire que Louis XVI avait refusée, étaient loin de valoir ceux de 91.

Dumouriez l'avait envoyé assiéger Maëstricht, inutilement, sous les ordres du médiocre Miranda. Le Conite Henri de Mérode, tout jeune, le reçut alors au château de Petersheim. « AL le Duc de Chartres, écrit-il dans ses Mémoires, arriva avec une partie de l'armée française. On l'appelait alors le Général Égalité. Le Général fut logé au château et employa, comme il n'a cessé de le faire depuis qu'il est sur le trône, ses efforts à maintenir l'ordre et la modération, mais par la réaction affreuse de ce temps-là, en France, l'effronterie et le dévergondage avaient remplacé le respect et même la subordination hors du service militaire; car, par un phénomène difficile à expliquer, elle se soutenait suffisamment pour opérer des exploits et des conquêtes. M. le Duc de Chartres se vit donc, pour résultat de ses soins bienveillants, traiter avec une insolence qui lui arrache des larmes. Les employés de mon père cherchèrent à adoucir par leurs égards cette position. »

La mission des chefs devenait difficile. Après Fécliec de Neerwinden, l'armée abandonnant la Hollande s'était repliée devant le prince de Cobourg et son lieutenant Quasdanowitch, jusqu'à de nouvelles lignes voisines de Tournai.

C'est là que l'odieuse politique, évitée au profit des camps, vint poursuivre le prince patriote. Elle l'amena à fuir l'armée qu'il aimait, où il s'était réfugié; elle l'y contraignit comme La Fayette, comme Montesquiou et tant d'autres. Elle l'arracha de la selle de son cheval, préférée avec tant de raison et d'honneur aux bancs de la Convention.

Une catastrophe, hélas ! trop prévue, va fondre sur la tète du Duc de Chartres et de ses frères : une honte, une tache infligée par leur propre père. Ils ont toujours aimé ce père

fastueux, lég-er, aimable, très affectueux. Ils ont abondé gaiement dans SCS idées, avec le sans-souci et la générosité de leur âge, riant de leurs dignités, et oublieux de leur fortune. Mais le Roi est en prison ; et un crime se prépare.

Que peut-on attendre du Duc d'Orléans, mal conseillé, mal entouré et faible? — A l'armée, le Duc de Chartres est dévoré d'inquiétude. Que n'a-t-il pu le garder avec lui à la guerre, l'éloigner des clubs et des assemblées? Orléans en avait le désir; mais, en 1791, Louis XVI avait obstinément refusé un commandement à son cousin. Il était alors venu à IMaubeuge, en volontaire, amenant avec lui le petit Beaujolais, le faisant assister au combat de WeveIghem. Il avait voulu aussi suivre Luckner à Metz. Mais le Roi avait défendu au vieux maréchal de recevoir le Duc d'Orléans.

Pendant que Louis-Philippe se livrait tout entier à ses devoirs de soldat, son père, rentré à Paris, s'abandonnait, sans défense, à ses camaraderies et à ses habitudes. On allait tous les jours à la Convention, tous les soirs au théâtre. De cette routine, de cette manie persévérante en des temps si trpublés il existe de curieux exemples. Quand les Girondins devinrent suspects au 31 mai 1793, il fut décrété, jusqu'à nouvel ordre, que chacun serait suivi d'un gendarme. Vergniaud échappe à son gendarme, sort de Paris, arrive sur les hauteurs de Saint-Cloud. Là il se retourne : la nuit tombe sur la grande ville, les flambeaux et les lanternes s'allument; c'est l'heure de l'Opéra, tous les autres vont s'y rendre.... A cette pensée, la tristesse l'accable. Héros en même temps que maniaque, il descend à la hâte dans Paris, va chercher son gendarme, et court, ainsi accompagné, au théâtre!

En décembre 1792, Louis-Philippe, ayant obtenu un congé de quelques jours, allait voir son père à Paris.

Le Duc d'Orléans est devenu Philippe-Égalité; le Palais- Royal, Palais-Égalité.

Le prince convenlior>nel habite encore ce palais, alors que toutes les demeuras des pnnces, ses parents, sont désertes ou

L\ JEUNESSE DE LOUIS-PHILIPPE. 'Jo

envahies par des intrus, et que le Roi est prisonnier au Temple.

A la vérité ce Palais-Royal ne ressemblai* guère à ce qu'il était encore lorsque Camille Desmoulins dépouillait de leurs feuilles vertes les arbres du jardin et distribuait cet emblème à la foule. Les antichambres vides, sans serviteurs, sans solliciteurs, résonnent sous les pas du jeune vainqueur de Jemmapes.

Les tapisseries des Gobelins et de Beauvais, les portraits des plus illustres personnag^es peints à partir du siècle de Clouet, par Philippe de Champagne, Rig-aud, Nattier, Mme Lebrun, David; le grand tableau entre autres qui représente les enfants au pavillon de Bellechasse, avec Paméla et Mme de Genlis, n'ornaient plus les murs. Les vaisselles d'argent, chefs-d'œuvre de Germain, les boîtes ornées de délicieuses miniatures, images des princesses et des enfants de la famille, tous ces trésors de la maison d'Orléans avaient été, malgré la confiance affectée par le maître en le nouveau régime, portés en des lieux plus sûrs.

Égalité est fort appauvri : la fille du Duc de Penthièvre s'est séparée de lui après « un concordat désastreux ».

Le jeune gônépal aperçoit son père, et son cœur s'émeut. Toutes les fautes, et même le crime final, n'ont jamais effacé chez les enfants du Duc d'Orléans le souvenir de sa bonté et de son affection paternelle.

Il est là, dernière épave de l'ancienne monarchie, premier espoir de la Révolution, abandonné des deux côtés, » isolé, » disent des notes de son fils, « par la politique.... Je le défends quand je puis.... Je gémis de ce que je ne puis défendre.... Personne n'avait voulu le porter au trône et Dieu sait que lui-même n'y pensait pas davantage.... Il n'y a jamais eu de parti d'Orléans.... Tous voulaient s'affranchir du soupçon d'être ses partisans. Les scélérats l'ont envoyé à l'échafaud quand il n'était plus qu'un embarras, un moyen d'attaque! » Telle était la destinée de ce prince applaudi naguère. Il était un embarras, après avoir été un instrument; et cela, tou-

jours aux mains des mêmes personnes ; il ne savait pas se dégager d'elles.

Dans le palais presque désert, le dîner a lieu avec les rares fidèles : le petit Beaujolais, Biron, une femme dont la liaison avec le Duc d'Orléans était avouée et que ses enfants appellent la dame de la rue Bleue; elle avait de bons sentiments et essayait d'exercer sur le prince déchu une salutaire inlluence.

Le fils a, le soir, un entretien suprême avec son père : c'est en ces jours de décembre 1792 qu'il le vit pour la dernière fois. « Pourquoi siégez-vous à la Montagne? — Tous les autres groupes depuis 1789 m'ont repoussé : j'ai pourtant tout abandonné, titres et argent. — Renoncez à la Convention, allez vivre en Angleterre, pays que vous aimez. — C'est impossible. — Ou bien en Amérique? — Des plantations, des nègres! Comme Washington! Oh! non. Ici du moins on a l'Opéra. »

Et il y entraîne son fils. Pas un soir il ne manquait d'aller au théâtre. A la fin de la soirée, une actrice, un drapeau à la main, chante les couplets fameux de la Marseillaise .

Amour sacré de la Patrie

Conduis, soutiens nos bras vengeurs.

Le public acclame. Le jeune général se sent ému. II regarde son père : Philippe-Égalité dormait.

Le lendemain, il le suit à la Convention et va s'asseoir dans les tribunes. Citons ici quelques lignes de ses notes

a Mou Dieu, est-ce là l'Assemblée qui va régler sans frein les destinées de la France?...

« ... Il était impossible de ne pas distinguer mon père, tant sa contenance simple et noble et sa tenue toujours soignée faisait contraste.... Leurs costumes plus que négligés se ressentaient de l'esprit d'une époque oîi la grossièreté passait pour une vertu républicaine. »

Lors d'un précédent voyage, il avait vu Marat monter à la tribune, un foulard sale autour de la tête. Marat demandait un verre d'eau. « Apportez, lui crie quelqu'un, un verre du

sang! » Marat était venu dénoncer les Brissolins. Personne ne l'écoute. Il appuie sur sa tempe le canon d'un pistolet. Nous imaginons une scène de terreur : ce ne fut qu'une scène grotesque. De toutes parts éclataient les rires et les huées. On se moquait de Marat, dont les restes devaient être quelques mois plus tard portés au Panthéon !

Cependant, le Roi est prisonnier au Temple et va être mis en jugement. Le jeune prince, toujours plein de respect et d'affection pour son père, mais saisi d'une affreuse angoisse, le questionne franchement. « Ne crains rien, répond celui-ci; il est otage pour notre sécurité et aussi pour la sienne. Il retrouvera sa liberté à la paix. — Et si vous aviez à le juger?

— Je me récuserais. »

Le Duc de Chartres rejoint donc sa brigade en Flandre. IL est pressé de reprendre son métier de soldat. Mais, toujours mortellement inquiet, il prie son frère Montpensier d'aller le remplacer à Paris. Il fait plus; il pense avoir trouvé un moyen d'arracher son malheureux père de la Convention; çt il l'essaie aussitôt.

Au moment où va commencer le procès du Roi, un décret est proposé pour exiler les membres de sa famille. C'est peut-être le salut. Il sait quelle peine il aurait eue à décider son père à partir : l'Angleterre, — aimée du Duc d'Orléans,

— lui est fermée, La force seule pourra le conduire aux États-Unis d'Amérique, dernier asile qui lui soit ouvert.

Le décret n'est pas voté encore; mais Louis-Philippe le croit voté, et veut se sacrifier lui-môme sans retard pour brusquer les choses, et sauver son père. Il écrira au Président de la Convention qu'obéissant à ses ordres sans délai, il va quitter l'armée, et entraîner les siens dans son "exil. « Je regardais, a-t-il écrit, ce décret de bannissement comme un coup du ciel. »

Mais le ciel en décida autrement.

Malheureusement, les choses n'étaient pas aussi avancées que Louis-Philippe le pensait. Le décret n'était pas voté. Le vole était demandé seulement par les Girondins.

« Nous sortons, disait Buzot', d'un long esclavage.... Vous avez immolé Louis XVI à la sûreté publique. Vous devez à celle sûreté le bannissement de sa famille. La liberté... veut éteindre tout espoir de royauté, effacer toute image qui pourrait en rappeler le souvenir.... Si Philippe aime la liberté, s'il l'a servie, qu'il achève son sacrifice et nous délivre de la présence d'un descendant des Capets.

« ... Je demande que Louis-Philippe et ses fils aillent porter ailleurs les malheurs d'être nés près du trône. »

A la Montagne, tant d'empressement provoquait des soupçons. Saint-Just répond, et entre les deux orateurs se livre un assaut de la plus affreuse déclamation.

... « Brutus chassa les Tarquins. Mais ici je ne sais pas si on ne chasse pas les Bourbons pour faire place à d'autres Tarquins.... Rome avait des Brutus : je nen vois pas ici.... J'attends Calilina avec son armée. J'abhorre tous les Bourbons. Je demande qu'on les chasse tous, excepté le Roi : vous savez pourquoi. {On applaudil.) »

Et cxtera. Cela voulait dire : « Je suis d'avis d'ajourner la proposition. » Barrère voulut l'amender, joindre aux Bourbons exilés Roland et Pache. Un autre fil remarquer qu'elle méritait plus d'attention, un des Capets se trouvant être représentant du peuple. Bref, elle fut ajournée. Mais Louis- Philippe ne le savait pas, lorsque, de Tournai, il écrivit au Président de la Convention la lettre que voici :

« J'apprends par les journaux qu'un décret nous enjoint de nous éloigner de la France, et de quitter ses armées. Quelle que soit l'amertume de mes regrets, en me séparant de mes compagnons d'armes, je désire informer la Convention nationale de mon entière soumission à ce qu'elle a cru devoir prescrire dans l'intérêt du repos de la France et de la consolidation de la liberté glorieusement conquise par elle. Étranger à tous les partis, animé d'un dévouement à la Patrie et à la cause sacrée de la liberté, égal à celui dont mon père

Page 1