‹ Louis-Philippe d'après des documents inéditsChapitre 4 sur 49 · LOCIS-PHILIPPE · texte numérisé non relu

LOCIS-PHILIPPE

Dambray, qui, dit le Prince, faillit tomber à la renverse, quand il entendit le récit de l'aventure et le nom du précédent interlocuteur.

« Demeurer à Tarmée de Kellermann, dit Danton j n'est pas possible : le mouvement des lieutenants généraux est décidé. Vous irez avec votre frère, nommé lieutenant-colonel, et qui a bien mérité ce grade à Valmy, à l'armée de Dumouriez. »

Cette armée venait d'être séparée de celle de Kellermann. Le prince s'incline, mais non sans exprimer de vifs regrets. L'armée qu'il va quitter conservait plus de troupes de ligne, observait mieux la discipline. Mais Danton, et le fait est digne de remarque, le pressa de se rendre à l'armée de Dumowriez.

Il se relirait, Danton le rappelle par ces mots : « Vous en avez fini avec moi. Mais moi, je n'ai pas fini avec vous. Vous êtes bien jeune, quoique lieutenant général. — Je vais avoir dix-neuf ans! — Vous êtes patriote. — C'est vrai, et ce sentiment domine tout dans mon cœur. »

La conversation se poursuit, et bientôt le prince déclare que, dévoué à la cause de la liberté, il souffre de la voir déshonorée par la violence et le sang. On est au lendemain des massacres de Septembre....

« Ah! nous y voilà, dit Danton. Je sais que vous ne cachez pas vos sentiments, que vous en régalez vos auditeurs.... Prenez garde pour vous et pour eux! Ne savez-vous pas que ces gens-là étaient les ennemis de nous tous, qui avons pris part à la Révolution; ennemis de votre père, de votre famille? Vous avez vu comme moi la liste abominable publiée à Coblentz. E. P>. P. : écartelés, rompus, pendus. J'y figure; votre père aussi. »

a Cette liste est apocryphe, tout le monde le sait. » riposte le prince. Et il maintient son jugement sur d'horrilîles représailles prises par avance, sans condamnation, conlre des gens saiis armes.

Danton, enfin jai pu copier ces quelques lignes dans les

DANTON — DUMOURÏEZ — LA FAYETTE. ÙD

pages nombreuses du manuscrit), s'écrie : « Savez-vous qui a fait les massacres de Septembre? C'est moi. » Et, sur un mouvement d'horreur que le prince ne peut maîtriser : « Oui, c'est moi. Remettez-vous et écoutez tranquillement.... Au moment où toute la partie virile de la population se précipitait aux armées et nous laissait sans force dans Paris, les prisons regorgeaient d'un tas de conspirateurs et de misérables qui n'attendaient que l'approbation de l'étranger pour nous massacrer nous-mêmes. Je n'ai fait que les prévenir.... »

Il a dû voir, à la figure du jeune lieutenant général, que l'argument semblait médiocre. Il en saisit un autre. « Je ne suis pas dupe, dit-il, de l'enthousiasme patriotique qui transporte notre jeune vertu ! Je crains ces changements subits qui nous exposent à des terreurs paniques, à des sauve-quipeut, même à des trahisons. J'ai voulu que toute la jeunesse parisienne arrivât en Champagne couverte d'un sang qui m'assurât de sa fidélité; j'ai voulu mettre, entre eux et les émigrés, un fleuve de sang. »

La scène, l'aveu sont vrais, car le récit du témoin, est d'un ton sincère et minutieusement précis. Le Roi avait souvent raconté l'histoire à ses enfants, et je l'ai moi-même entendue redire un jour à Chantilly par Mgr le duc d'Aumale, avec le terrible mot final.

Danton expliquait un acte abominable par de bien mauvaises raisons! Quand des armées se rencontrent, elles sont vite séparées par un fleuve de sang : le combat marque bientôt entre elles cette frontière. S'assurer de la fidélité des siens, en essayant de les compromettre dans de préalables assassinats, est odieux et superflu. Danton avoue, mais ne justifie pas. L'audace n'est pas d'avoir accompli de tels actes : car il ne les a pas accomplis, mais laissé commettre. L'audace, c'est de les prendre à son compte.

Le reste de la conversation se passa en conseils de prudence politique et d'action militaire. « Vous me faites frémir, avait dit le prince. — Frémissez à votre aise, mais taisezvous. On a les yeux sur vous. Votre père, simple député, ne

marque pas autant dans les rangs de la Conveniion que vous dans ceux de l'armée. »

Ceci confirme ce que Louis-Philippe a toujours dit du peu d'importance du rôle politique de son père. Il n'y avait pas, a-t-il souvent répété, de parti d'Orléans.

Le jeune général ayant interrompu : « Comment faire taire le cri de ma conscience? » Danton reprit : « On ne demande rien à votre conscience, sinon de ne point juger celle des autres. Enfermez-vous dans votre métier de soldat, sans vous occuper de nos actes, ni vous mêler de politique. Cela est essentiel pour vous, pour les vôtres, même pour nous, et surtout pour votre père.... Emportez ces conseils à l'armée. Ils sont dictés par un intérêt sincère. Gravez-les dans votre mémoire, et réservez votre avenir. »

Le conseil : « Enfermez-vous dans voire métier de soldat, » était bon. Le Duc de Chartres l'a fidèlement suivi. Mais le pourra-t-il longtemps? Où sont l'insouciance et la sécurité de conscience que lui donnait l'accomplissement de son devoir militaire? Où sont les beaux jours de Valmy? Malgré lui, d'autres pensées l'assiègent. Il sent peser sur lui le crime de son père. Il doute de l'avenir, pour son pays et pour les siens.

Et d'abord, au camp de Dumouriez, il n'^st plus seul et détaché de tout : il a charge d'âme. Sa sœur Adélaïde, amie et conseil de toute sa vie, est venue accompagnée de Mme de Genlis, se mettre sous sa protection. Celle quil s'amusait, si peu de temps avant, à appeler la citoyenne Adèle Égalité, est proscrite, fugitive, émigrée ; les Mémoires de Mme de Genlis nous disent à la suite de quelles aventures.

La gouvernante avait souvent offert de conduire ses élèves à l'étranger : proposition écartée, dit-elle, par peur de nuire à la fatale faveur populaire de la maison d'Orléans. Cependant, au commencement de 1792, Louis-Philippe-Joseph avait autorisé un séjour en Angleterre : Mme de Genlis, Adélaïde et Paméla étaient parties. Elles s'étaient d'abord installées à Londres dans une maison achetée par le prince, puis à Bury.

Elles recevaient d'assez nombreuses visites, surtout celles de Sheridan, qui s'était épris de Paméla. Cette charmante et mystérieuse personne ressemblait beaucoup à l'épouse que l'illustre écrivain venait de perdre. Cette ressemblance, par malheur, avait frappé aussi lord Edward Fitzgerald, fort amoureux jadis de Mme Sheridan; et celui-ci devint l'heureux fiancé de Paméla, ayant, une fois au moins, supplanté le pauvre grand homme.

Tout à coup, en octobre, Louis-Philippe-Joseph avait rappelé sa fille. Le décret de la Convention contre les émigrés avait paru; le délai de rentrée était fixé et une menace de mort suspendue sur cette tête innocente. L'ordre du père fut exécuté trop tard et le délai légal dépassé de quelques jours ; Mme de Genlis a raconté par suite de quels étranges incidents.

LTne tentative d'enlèvement de la Princesse devint manifeste. Des postillons entre Londres et Douvres prirent délibérément une fausse route. Des amis inconnus avaient, au pas sage des voitures, crié en français : « On ne vous conduit pas à Douvres. » Les cris des voyageuses avaient ameuté, le peuple d'un village fort distant de la vraie route, et les postillons, le coup manqué, avaient dû, à contre-cœur et lentement, reprendre le chemin de Londres, où Mme de Genlis, la princesse Adélaïde et la belle Paméla reçurent l'hospitalité chez M. Sheridan. Celui-ci, quelques jours plus tard, voulut les accompagner à Douvres. La mer était furieuse, mais le vent favorable, et le navire, enlevé sur les vagues, les jeta, « en cinq quarts d'heures et douze minutes, » sur la côte française. On pense au beau tableau de Turner : Départ du parjKcbol de Douvres, par gros temps.

A Calais, le retour de Mlle d'Orléans avait été joyeusement ^ acclamé par la foule : dernier hommage ! De poste en poste, j on arrive à Paris. Au Palais Royal, Louis-Philippe-Joscph accueille les trois voyageuses; ses traits expriment la tristesse, l'inquiétude, la fatigue. Il a envoyé un messager, les invitant à rebrousser chemin. On ne l'a renconiré qu'à Chantilly ; el

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Mme de Genlis a voulu passer outre. Il faut repartir au plus vite. Aller où? 11 serait dangereux de retourner en Angleterre. Les Flandres sont occupées par nos armées sans être encore annexées à la République. Chartres est général, Dumouriez est un ami : pour ces raisons, la Princesse fugitive, sa compagne et sa fidèle gardienne s'en iront le lendemain matin demander asile auprès du camp de Dumouriez.

Mais le soir, — admirons le calme, et aussi l'infatigable santé des héroïnes de ce temps sinistre — Mme de Genlis, inquiète de l'air consterné du Prince, fait part de ses craintes à son mari. Le capitaine des gardes a perdu son dernier hallebardier; en revanche, il est devenu collègue de son maître à la Convention. « Le Duc d'Orléans obéit aux plus mauvais conseils, dit-il. Il se perd. — Et vous? — Oh! ne craignez rien et ne voyez pas les choses en noir. Robespierre et sa bande sont trop médiocres pour garder longtemps le pouvoir. » Et le mari et la femme, sans plus se troubler du présent ni de l'avenir — elle descendant de sa chaise de poste — s'en vont passer leur soirée à l'Opéra, où se donne le ballet de Lodoïskal

Le lendemain, au départ, trouvant le Prince plus sombre et plus consterné que jamais, Mme de Genlis risque quelques conseils. « J avais toujours, dit-elle, essayé de le modérer. » Il lui fit sa réponse habituelle : « Parlez-moi d'histoire ou de littérature. En fait de politique et d'idées modernes, vous n'êtes pas à la hauteur. »

Les fugitives arrivent sans trop de difficultés à Tournai. Elles y passeront cinq mois au milieu des armées, revenues de Hollande. Le Duc de Chartres n'est pas loin, avec sa division où Montpensierest capitaine. Bientôt Lord Edward vient réclamer sa fiancée; le mariage est célébré, et Paméla, devenue lady Edward Fitzgerald, part entourée des vœux de son amie proscrite. Elle n'a plus d'autre appui que son frère, et celui-ci n'a plus d'espoir qu'en Dumouriez.

Mais Dumouriez lui-même est devenu suspect. Il a suffi

pour cela qu'il allât à Paris pendant le procès du Roi et essayât de le défendre. Chartres voit son chef, qu'il aime, menacé du sort de tant d'autres brillants soldats. Depuis longtemps La Fayette est enfermé à 01mutz;le pauvre vieux Luckner est en prison; Monlesquiou en fuite; Biron déjà suspect, bien qu'il combatte la Vendée. A l'armée de Belgique, armée qui ne peut faire de grands progrès, — car elle manque de tout, — paraissent, avec des figures sévères, les délégués de la Convention.

Le jeune général, souffrant, s'étant mis au lit au deuxième étage, dans la maison qu'habite sa sœur à Tournai, entend, à travers le plancher, un bruit de grosses bottes et de voix impérieuses; les délégués ont forcé la porte et pénètrent dans le salon de sa sœur. Ce sont des jacobins, Proly, Pereira et Dubuisson. Ils s'installent bruyamment; ils rédigent un procès-verbal qui paraîtra dans le Moniteur du 3 avril 1705, où ils déclarent avoir fait comparaître le général, ce qui est inexact. Il paraît que les malheureux furent guillotinés plus tard, comme complices !

Un soir, — c'était le 22 mars, — dans le couvent de Sainte-Gertrude de Louvain, le général Dumouriez s'enferme avec le Duc de Chartres. Il n'oublie pas, dit-il au Prince, un entretien que tous deux ont eu précédemment à Anvers. Louis-Philippe, attaché à la ligne de conduite qu'il s'est tracée, l'avait ce jour-là signifiée à son chef. Laissezmoi tout entier à mon devoir militaire, avait-il dit, et ne me demandez jamais aucune coopération politique. EnXre eux, cette convention avait été jurée. Dumouriez ne l'oublie pas ; il veut cependant que le Prince sache tout ce qui se passe. Déjà la situation militaire lui est connue : la France est en guerre avec toute l'Europe, sauf quelques pays assez vaguement neutres, la Suède, le Danemark et, Dieu merci, la Suisse, « car elle couvre nos régions les plus vulnérables » ; puis les républiques aristocratiques de Gènes et de Venise. Un assaut général se prépare. Quand l'Angleterre s'en mêlera, la guerre deviendra « en quelque sorte circulaire », cette puissance

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pouvant faire débarquer des forces sur celle de nos côtes qu'elle choisira.

Ce n'est pas tout. La guerre civile commence; la Vendée se soulève. Que peut opposer la Convention? Quelques troupes mal entretenues, indisciplinées, découragées par de récents échecs comme celui de Neerwinden. A défaut de roupes, elle lance d'horribles menaces sanguinaires, comme contient le récent projet de Cambacérès, dignes des gens que l'on appelle déjà « les buveurs de sang ».

La nuit s'avance. Représentons-nous deux hommes assis auprès d'une table; deux visages éclairés par une chandelle dans un coin de la grande salle obscure et silencieuse de Sainte-Gertrude de Louvain.

Que faire? continue le général. Il faut pourtant sauver la France. Les Vendéens sont trop purement religieux et royalistes : ils n'entraîneront pas le reste du pays. Mais on peut s'entendre avec leurs chefs. Je les connais. J'ai commandé à Niort en 4790, et j'ai eu avec eux des entretiens. Gensonné, le Girondin, en avait eu aussi. Ils tiennent avant tout au Roi, s'ils le voient sur le trône, ils accepteront tout : même une Constitution. La preuve, c'est qu'ils n'ont pas protesté contre l'œuvre de l'Assemblée nationale; ils n'ont pas bougé, tant que le Roi a été vivant. Il meurt, et leur révolte éclate.

Enlevons donc au Temple le fils de Louis XVI. Proclamons-le Roi dans un de nos camps. Et nous donnerons à la Vendée le Roi, à la Nation la Constitution de 1791.

Il faut pour cela, dit encore Dumouriez, que mon armée soit tenue en rapport avec les armées insurgées de- l'Ouest, avec celles qui pourront se former dans le Midi.

Et il faut d'abord qu'elle existe, et que je ne sois pas écrasé. Vous savez comme moi où nous en sommes, Nous sommes hors d'état de soutenir un combat de quelque importance. Rien n'empêche les Autrichiens de s'insinuer entre nous et la frontière de France. Ils n'ont qu'à marcher droit sur Ath, Mons et Tournai. Le moindre désastre qui puisse nous frapper sera la perle de notre artillerie.

^ussi, poursuivit le général, sa voix s'abaissant jusqu'à n'être plus qu'un murmure, j'engage une conversation avec le prince de Gobourg. Rassurez-vous, je ne lui ai pas demandé une coopération. Elle nous serait funeste. IMais seulement un armistice. Il sait que je replierai mes troupes, rappelant les garnisons qui sont encore en Hollande, et resterai en deçà de la frontière française que lui-même n'essaiera pas de franchir. Il sait que j'enlèverai le jeune prisonnier du Temple, et le ferai roi de France sous le nom de Louis XVII. La Constitution de 1791, remise en vigueur, mettra fin au régime de violence et de sang, et assurera au pays la liberté, la prospérité et la paix.

« J'ai voulu que vous n'ignoriez rien, ajoutait le général. J'estime heureux pour vous que vous soyez séparé de votre père, étant donnée « la déplorable position qu'il a prise dans la Convention Nationale ». Je respecte malgré tout votre piété filiale et ne vous demanderai jamais rien qui puisse la froisser. Au reste, je ne sollicite de vous dans mes projets politiques aucune collaboration. Restez à votre poste, faites votre devoir (Tofficier et soyez discret, c'est tout ce que je vous demande. »

Nous avons résumé, à l'aide de la mémoire, quelques traits de ce discours fort long. Nous avons voulu copier la réponse du Prince :

« Je n'avais pas, dis-je à Dumouriez, à examiner les mesures déjà prises ni les projets qu'il venait de me faire connaître. Il savait que c'était au gouvernement delà Convention nationale que j'attribuais les maux que la France souffrait déjà, et les malheurs plus grands encore que la continuation de cette odieuse tyrannie me paraissait devoir allirer sur elle. Mais désillusionné comme je l'étais des lois, des théories gouvernementales dont j'avais été enthousiasmé antérieurement, je m'étais décidé à me renfermer exclusivement, comme il me demandait de le faire, dans l'accomphssement de mes devoirs militaires. Il n'y avait plus pour moi en France de position lenable qu'à l'armée, ni d'autre rôle qui pùl me cou-

venir que celui d'un soldai dévoué à son pays. Je voulais donc suivre ou subir le sort de l'armée dans toutes ses phases, et j'étais résolu à ne pas m'en séparer, tant que je n'y serais pas contraint par une nécessité absolue.

« Je le remerciai de la confiance qu'il me témoignait et je lui promis de lui garder le secret. Il n'y eut jamais d'autre pacte que celui-là entre le général Dumouriez et moi. »

Personne ne doutera de l'affirmation de cet honnêlehomme. Comment jugera-t-on sa conduite? Il faut le reconnaître d'abord : les projets de Dumouriez ne servent aucunement l'intérêt personnel de Louis-Philippe et les prétendues ambitions de la maison d'Orléans. Il s'agit de mettre sur le trône le fils de Louis XVI. Le Prince est demeuré ennemi, — il le sera toute sa vie, — de l'émigration. Négocier avec Cobourg le révolte; il ne le fera jamais. Cependant il a reçu la confidence de son chef. Est-il obligé de trahir ce chef? De livrer le secret, de livrer Dumouriez lui-même à la Convention? A la Convention qu'en ce moment même Louis-Philippe estimait coupable de la ruine de son pays et du déshonneur de son père! Il écrit à ce dernier, lui exprimant son chagrin et ses inquiétudes. La lettre est saisie au camp. Il se tait. Il continue à exécuter les ordres, à faire silencieusement son service.

Mais les événements se précipitent. A Paris, le rapport de Cambacérès propose la condamnation de tous les Bourbons. Dans le Nord, Dumouriez a ordonné la retraite ; ses troupes sont aux environs de Saint- Amand, près de Valenciennes.

Pendant un dîner, arrivent les lettres de Paris. « Voilà votre affaire, dit Dumouriez : vous êtes proscrit. — Je reste donc comme auparavant à l'armée : elle est mon seul refuge,

— Vous y êtes le bienvenu. — Soit : vous voudrez bien, mon général, envoyer en lieu sûr ma sœur et Mme de Genlis.

— Certainement, mais à qui les confier, sinon à Ouasdanovitch? » C'est le nom du lieutenant de Cobourg.

Que faire, en effet? Chartres s'occupe encore de son frère Montpensier; il est à l'armée du Var, avec Biron. L'a-t-on prévenu? Un officier a été chargé de cette mission : il arri-

vera tout juste à temps pour voir arrêter IMontpensier.

Le lendemain matin, ils se rendent aux cantonnements. Les commissaires de la Convention, Lamarque, Quinette, Publicola Chaussard, ont harangué les fédérés et les ont emmenés à leur suite. Les deux généraux mettent leurs chevaux au galop et rattrapent la colonne; elle se retourne et tire sur eux. Il faut fuir, Dumouriez perdant ses étriers, prenant les crins. Cette fuite éperdue les jette dans un poste autrichien.

Ils s'arrêtent; un repas leur est offert. Arrivent à ce poste autrichien des officiers de Dumouriez. « Revenez, disent-ils, tout peut être sauvé. Une grande partie de l'armée tient pour vous.

— Le puis-je? répond le général. Ne suis-je pas prisonnier? »

A ce moment Mack, si célèbre plus tard, se présente. Le prince de Cobourg l'envoie : il déclare laisser aux Français toute liberté. Ceux-ci repartent donc et courent à un petit camp près de Breuilh. Le petit camp crie : « Vive Dumouriez! » L'artillerie est tout près, à Rumegies. Ils s'élancent vers Rumegies. Mais tout est parti, hommes, chevaux et canons. Et les régiments les abandonnent, môme ceux qui, une heure plus tôt, criaient : « Vive Dumouriez ! »

Celui-ci, serrant les poings, s'écrie: « Eh! bien, la Convention verra! — C'est tout vu, pour ce qui me concerne, dit le Duc de Chartres. Hors de la France et hors de son ai'mée, je ne suis plus qu'un proscrit. »

11 trouve non sans peine une voiture pour sa sœur et Mme de Genlis, et les suit de Valenciennes à Mons, ayant pris congé du général. A Mons, il se présente à son parent l'orchiduc Charles. Celui-ci s'elforce de lereleiiir; les plus brillantes faveurs lui sont offertes. Louis-Philippe n'en accepte qu'une : la permission de s'en aller en Suisse.

Tel est le résumé fidèle d'un long récit. Dumouriez a conspiré. Louis-Philippe l'a su et n'en a rien dit. Que pouvait-il faire? — Dénoncer son chef et se livrer lui-même à la Convention? — Mais depuis la fin de 1792 il s'est attendu à

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être proscrit: il l'a été en réalité: il avait même, on l'a vu essayé de hâter cette proscription qui eût sauvé son père et mis les siens en sûreté. Et d'ailleurs depuis le 21 janvier, la Convention lui fait horreur ! Son courage, sa piété filiale, son bon sens politique, son ardeur militaire n'avaient pu se relever de tels coups. Il était désespéré, le 22 mars 1793, quand il reçut à Louvainjes confidences de son chef. Il ne les trahit donc pas, mais ne s'y associe pas non plus, répétant : « Je suis soldat et je reste à mon poste, tant que je le poîirrai. » Il ne fait pas autre chose pendant les folles galopades du 5 avril que suivre et obéir. L'a-t-on vu mettre au service des projets deDumouriez les illustres relations de famille qu'il possède en Autriche, et qui, au premier mot, lui valent le plus chaud accueil et les propositions de Tarchidiic Charles? En aucune façon. Plus tard, avec son ton simple et honnête, il a écrit : « Je ne rejoignis pas plus le drapeau de l'émigration de 1703 que celui de Gand en 1815. « Il avait le droit de parler ainsi.

Ne jugeons pas à la légère la conduite des gens qui ont vécu dans ces temps effroyables ; mais démêlons le vrai, et ne leur prêtons pas des actes qu'ils n'ont pas accomplis.

Le sort de Dumouriez et du Duc de Chartres ne fut pas réservé à eux seuls. Ils furent nombreux alors, ces généraux qui, suivant l'expression ordinaire des biographes, ayant adopté les principes de la Révolution, avaient bravement combattu l'invasion étrangère; et qui durent quitter leur armée et passer à l'étranger. Dans le ]\Iidi, Montesquiou avait repoussé les troupes sardes, occupé toute la Savoie. Il n'en reçut pas moins la visite des Commissaires de l'Assemblée législative, et, devant leurs menaces, dut se réfugier en Suisse. Biron, Luckner persévérèrent plus longtemps, servirent sous la Con^ ention. Biron, familier du Duc d'Orléans, un de ses 47, marcha contre la Vendée. Il n'en mourut pas moins, comme le vieux Luckner, sur l'échafaud.

La Fayette s'était exilé le premier, neuf mois avant Dumou-

riez. Les deux aventures diffèrent en un point capital, mais seulement pour ce qui touche personnellement Duraouriez : La Fayette, en effet, ne songea jamais à aucune compromission avec l'étranger et, dès qu'il fut réduit à passer dans le camp autrichien, fut ieté en prison.

Elles se ressemblent cependant en ce que La Fayette fut condamné pour avoir essayé de sauver la Monarchie consti tutionnells, et Duraouriez pour avoir tenté de la rétablir.

Les événements ont marché entre la tentative de La Fayette et celle de Dumouriez. Neuf mois se sont écoulés. Louis XVI est mort; la guerre civile s'est déchaînée. Dumouriez demande une trêve aux ennemis, afin de s'entendre avec la Vendée; il rend un juste témoignage au patriotisme et au sens politique des chefs vendéens, quand il remarque que ceux-ci n'avaient pas bougé depuis 1789 et, contrairement aux émigrés, n'avaient point voulu partir en guerre contre la Monarchie constitutionnelle. La Vendée s'est insurgée contre la Terreur et non contre la liberté : elle acceptait la Constitution, avec le Roi.

L'objet poursuivi par les deux généraux fut donc le même. Et tous les deux étaient des hommes politiques en môme temps que militaires. Le résultat aussi fut le même. Mais les circonstances et le caractère de l'un et de l'autre amenèrent la mise en œuvre de moyens fort différents.

Arrêtons un instant le cours des souvenirs de Louis-Philippe et faisons un emprunt à ceux de La Fayette. Ces deux hommes avaient peu d'amitié l'un pour l'autre. Mais il a existé de grandes ressemblances entre leurs idées politiques, et de fréquents rapports entre les événements de leur vie. 11 est intéressant de comparer l'une à l'autre leur conduite, dans les circonstances décisives de leur carrière.

Les actes de La Fayette sont toujours accomplis au grand jour. Il a pu dire : t J'ai été aimé des uns, haï des autres jamais méconnu. »

Sa pensée politique est des plus claires : Vivent les Assera blécs délibérantes et à bas les Sociales dIus ou moins secrètes

les clubs! Celle pensée est libérale, parlemenlaire el antijacobine. Elle est contraire à celle du Duc d'Orléans, intime ennemi de La Fayette, et qui ordonnait à son fils dassister aux réunions des Jacobins.

Elle est résumée par un mot que La Fayette répète souvent : les deux Révolutions. On dit toujours : la Révolution française. Il y en eut deux profondément différentes, profondément opposées l'une à l'autre. La Fayette fut le champion de la Révolution libérale; et le proscrit de la Révolution jacobine.

« Le Roi, a écrit La Fayette', s'élait uni, on dira soumis, k l'Assemblée nationale et au mouvement populaire dont il veut arborer la cocarde. Je m'empressai d'unir la cocarde royale aux couleurs de la ville. Je mis un grand prix à ce que la portion d'autorité laissée au Roi ne sortit pas de sa dynastie^ de sa branche, de sa personne. Mais ce fut à lallentat du 6 octobre où j'aurais risqué de paraître un complice si je n'avais eu le bonheur d'être un sauveur ; ce fut lorsque je le vis ainsi sous ma responsabilité, que je me confirmai de plus en plus, comme je le dis sur la route de Paris à M. d'Estaing, dans le sentiment royaliste. »

Quand la deuxième Révolution, celle du 10 août 1792, se prépara, La Fayette, à la tète d'une armée, reçoit « de partout, des corps administratifs et municipaux, des plaintes contre les excès du Jacobinisme. Les clubs usurpaient tous les pouvoirs, insultaient les tribunaux, dominaient l'administration, le corps législatif, dirigeaient la politique et la guerre ^... »

Il écrit une longue et vigoureuse lettre à l'Assemblée législative : a ...Ainsi que les droits de l'homme sont la loi de toute Assemblée constituante, une constitution devient la loi des législateurs qu'elle a établis....

« La France est menacée au dehors et agitée au dedans. Tandis que les Cours étrangères annoncent l'intolérable projet

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