‹ Louis-Philippe d'après des documents inéditsChapitre 49 sur 49 · TnoGNON Vie de Marie-Amélie · texte numérisé non relu

TnoGNON Vie de Marie-Amélie

apparent. Car après la chute de TEmpire, quand des premières élections libres envoyèrent à Bordeaux, puis à Versailles l'Assemblée Nationale, assemblée profondément libérale, désireuse de rompre le système impérial, de décentraliser; cette Assemblée, depuis la droite jusqu'aux confins de l'extrême gauche, était guidée par les souvenirs, et inspirée par les idées de la Restauration et de la Monarchie de juillet. De deux frères, fort distingués tous les deux, et qui siégeaient l'un à droite, l'autre à gauche, M. Thiers disait : « Celui-ci est républicain, celui-là est royaliste; et tous deux sont orléanistes ».

A beaucoup de frères ennemis, siégeant sur des bancs opposés de celte Assemblée, aurait pu s'appliquer le propos de M. Thiers. L'esprit de la Monarchie libérale, celui qui animait en 1829 les 221, en 1850, les Députés et la majorité des Pairs de France, vivait encore dans l'Assemblée Nationale de 1871, et a exercé une heureuse influence sur les débuts de la troisième république.

L'esprit impérialiste a reparu avec le parti radical. Même gouvernement par d'énergiques préfets et d'innombrables fonctionnaires; même appel au suffrage universel, tempéré par la candidature officielle, et réformé par l'invalidation. Parti très bourgeois d'ailleurs. Un député radical n'était en somme que l'ancien candidat officiel, en plus mauvais termes avec son curé. « Sachez bien, m'a dit vers 1894, un vieux député d'Auvergne, ancien fougueux bonapartiste, que nous n'avons jamais changé. »

En 1895, pour mon début à la Chambre, je défendis l'élection de M. de Laroche-Jacquelein, collègue âgé et souf frant, qui avait été invalidé en 1869 à la demande de M. L., candidat officiel, et dont M, L. fils, candidat républicain, demandait l'invalidation. La tâche fut aisée. En 1869, au nom de l'union libérale, Jules Favre et Picard avaient défendu M. de Laroche-Jacquelein contre le député de l'Empire. Je n'eus qu'à relire leurs discouis. El le plus amusant est que les griefs allégués en 1869 et en 1895 par les can-

didats officiels des deux époques étaient les mêmes : pression des grands propriétaires, intrusion du clergé, etc.... La guerre de 1870 avait amené un changement dans le ))e)sonnel gouvernemental, mais beaucoup moins qu'on no le pense en général dans le régime politique. Les illusions honnêtes et libérales de l'Assemblée nationale s'en étaient allées avec elle; et sous d'autres étiquettes, beaucoup d'anciens errements du régime impérial recommencèVent.

En 1871, les fils de Louis-Philippe revinrent en France Sur le caractère qu'ils montrèrent étant jeunes, je trouve, dans des souvenirs de M. de Sainte-Aulaire, le jugement suivant :

a M. le Duc de Nemours avait — peut-être môme à un plus haut degré que ]\I. le Duc d'Orléans — l'esprit et les qualités propres au Gouvernement.... Fils respectueux et soumis, il obéissait scrupuleusement au Roi, s'acquittait avec intelligence et dévouement des ordres qu'il en recevait, et s'abstenait soigneusement d'exprimer aucun blâme sur la conduite des Ministres ou la marche de leur politique.

« Le Duc d'Aumale et le Prince de Joinville avaient une toute aulre attitude. Ils faisaient franchement de l'opposition... et déploraient l'aveuglement du Roi qui conservait à M. Guizot sa confiance. »

Quand ces princes revinrent en France, les hommes de mon âge étaient étudiants et n'ont pas pu avoir avec eux de sérieux entretiens; mais ilsulTisait de les apercevoir de loin, à une chasse, ou dans un salon, pour garder de leur figure, de leur haute intelligence, de leur noble caractère des souvenirs profonds.

Le Duc de Nemours, tout le monde l'a dit, était le portrait vivant de Henri IV : à la condition cependant d'imaginer un Henri IV silencieux, plein de réserve et de dignité un peu froide et distante. Ce Prince et son fils, M. le Duc d'Alençon, par l'élévation de leurs sentiments, leur piété éclairée, leur charité généreuse, inspiraient un grand respect à ceux qui les ont approchés.

L'esprit du Béarnais revivait plutôt en M. le Prince de Joinville. Il était grand et mince, la barbe blanche, le dos courbé. Il aimait arec passion les belles forêts voisines de Paris. On se réjouissait, quand à un rendez-vous on apercevait d.e loin sa haute silhouette, penchée vers un interlocuteur, la main en cornet sur son oreille la moins sourde.

Le soir, pendant les longues retraites, qu'on ne faisait pas encore en automobile, mais au pas des chevaux fatigués^ c'était une joie d'entendre le vieux Prince conter ses souvenirs. « Croiriez-vous, me dit-il un jour, que dans ma jeunesse, étant un officier de marine, un homme sérieux, je pensais me devoir à moi-même de mépriser l'amusement futile de la chasse. Mes frères, un matin, me saisirent au lit, me vêtirent de force, et commencèreht à me ligoter sur une selle : je dus céder en riant el les suivre. Quelle surprise! quelle émotion! Une attaque rapide, un débvché fantastique, à travers des pays que je ne reconnaissais ))as! Et enfin un hallali inoubliable : le cerf réfugié sous la tcnnelle de vigne i'un marchand de vin, où M. de Pontalba alla le servir, non 'sans courage et sans quelque danger. Mes préjugés étaient vaincus, et la passion de la chasse ne ma plus quitté. »

En ces moments d'abandon, il consentait quelquefois à parler politique. Une politique si libérale, si raisonnable ! C'était le temps où la campagne Boulangiste faisait rage. II la jugeait fort sévèrement; c'est un des motifs; du culte que j'ai gardé pour sa mémoire. J'ai entendu de lui ce joli mot : « Mon frère, le Duc d'Aumale, vient d'acheter un petit tableau 600000 francs. Contrairement à -son usage, il se vante de cette largesse, et la laisie célébrer partout. Il a raison : c'est l'alibi de son argent. »

Il rappelait souvent les souvenirs de son père, tantôt héroïques, tantôt gais. Le jour de l'attentat de Fieschi, le Roi, les Princes, le Maréchal duc de Trévise suivaient à cheval les boulevards, se rendant à une revue de la garde nationale. La police était informée du complot et du jour fixé, sans avoir pu découvrir le lieu du crime. Le Roi cepen-

dant n'avait pas voulu décommander la Revue. « Et nous marchions, disait le Prince, dûment avertis, nous demandant quand et comment surviendrait révénemenl. »

Plus joyeuse était l'histoire de l'entrée à Falaise. M. d'Houdelot avait été envoyé en avant pour requérir des chevaux de selle : il trouve un cirque et ramène deux grands chevaux blancs, un peu gras, un peu vieux, encore de belle apparence, pour le Roi, et j\I. le jMaréchal Soult. Le cortège s'avançait avec majesté quand, à la porte de la ville, la musique municipale entonne un pas redoublé. Aussitôt la monture du Maréchal bondit en avant et se colle à celle du Roi : aucun effort ne les sépare, le Roi riant aux larmes, le vieux soldat jurant par tous les saints. Aux accents vigoureux du même pas redoublé, chaque soir, le plus habile écuyer du Cirque exécutait le grand écart, et faisait des grâces à l'assistance. Les pauvres bêtes s'étaient méprises, et pour les détromper, il fallut faire taire la musique !

Quand, à la nuit tombante, le pas des chevaux résonnait entre les murs d'un village, le vieux Prince ôtait sa trompe de son épaule, et, d'après l'ancien usage, égayait les habitants d'une fanfare : celle de l'animal qu'on avait pris, celle de la forêt que nous quittions — son vautrait se déplaçait souvent — ou bien Fair connu de la d'Orléans :

Dans les Gardes françaises, J'avais un amoureux I

Le Prince de Joinville dessinait avec talent et écrivait mieux encore, quand il en avait la fantaisie. Ses souvenirs de marin surtout l'ont bien inspiré ; et il existe de lui, sur des manœuvres de grandes flottes à voile, entre les îles de la mer Egée, des pages vraiment admirables. Il goûtait le charme de la vie. En même temps il a montré dès sa jeunesse, et, en 1870, dans son âge mûr, qu'il était capable de grandes actions, mais sans chercher jamais à jouer un rôle.

Le Duc d'Aumale sut remplir le rôle qu'il s'était proposé :

266 Louis-piiiLiprE.

mais ce ne fut point celui trun persomiage politique, n'eut point la foi agissante de son père, ni le dévouement aveugle, l'abnégation, qui rendirent si digne de respect, même quand de mauvais conseils l'égarèrent, son neveu M. le Comte de Paris. Il ne crut pas possible de renouer la tradition rompue ; mais il voulut, par son existence même, rendre hommage à la vieille France, dont il gardait le culte; laisser le souvenir d'un grand Prince, homme de guerre, devenu protecteur des arts et des lettres; vivre enfin à Chantilly, sous le Président Grévy, comme vivait Condé, au temps où il recevait Boileau et La Bruyère.

Ce rêve devenait une réalite, quand la politique le poursuivit, et s'en prit à son honneur de soldai. La leltre au bas de laquelle il avait signe :

Et je reste

Le Général Henri d'Orléans

Duc d'Aumale

lui valut, dans ses vieux jours, encore deux ans d'exil, et un regain de gloire. La politique eut tort. Elle le priva d'une pension de retraite; mais elle ne pouvait lui ôter son grade, pas plus que son nom.

Quiconque a été reçu par lui à Chantilly reverra toujours sa belle figure aux yeux bleu clair. On ne rentre pas sans mélancolie dans ce noble domaine. On aperçoit le duc d'Aumale, dans les carrefours de la forêt, sur sa jument blanche; on le voit, sous \e Saint Hubert, de Baudry, présider au bout de sa table, au déjeuner qu'il offrait chaque semaine à des écrivains, à des peintres, à des étrangers de distinction, à des fidèles amis de sa famille. L'ordonnance habituelle n'était changée, et on ne voyait un hôte assis en face du Prince, que lorsqu'il recelait un roi, son neveu François II de Naples, homme excellent, roi fort simple en ses manières, et beaucoup moins imposant que n'était le maître de Chantilly.

Le Duc d'Aumale aimait à montrer ses collections. A des

restes précieux de l'ancienne galerie d'Orléans il avait joint de belles œuvres de Corot, de Delacroix, de Decamps, quelquefois aussi de Paul Delaroche, ]\Ieissonier, Gérôme. Dans le salon des batailles, il expliquait les manœuvres de Condé et celles de MontecucuUi, avec l'érudition d'un historien, avec le ton familier d'un camarade . Le respect, l'intérêt saisissant de la scèn^ faisait taire tout le monde. La foule de ses hôtes le suivait dans ses galeries et ses bibliothèques ; on entendait dominer sa voix forte et grave, voix d'un conféren cier plutôt que d'un causeur. Le causeur spirituel et prime-" sautier était M. le Prince de Joinville.

Ces Princes, lorsque les deux branches de la famille royale se rapprochèrent, avaient donné à la réconciliation une adhésion sincère et cordiale ; mais sans en attendre un résultat politique.

Avant de mourir, ils virent de nouveau la proscription s'abattre sur leur famille. Le Comte de Paris, né aux Tuileries, fut pour la deuxième fois exilé. Une foule d'amis allèrent le saluer au château d'Eu et sur les quais du Tréport. Il eut l'idée d'emmener quelques élus de Paris, Louis Calla, député de la Seine, et cinq ou six conseillers municipaux, dont j'étais. Il nous offrit à dîner à Douvres, à l'hôtel du Lord Warden. Triste et silencieux repas. Quelqu'un dit, en apercevant la fumée d'un navire qui sortait du port : « "Voici le Victoria qui retourne en France ». Le Victoria, deux heures plus tôt, avait amené à Douvres, l'exilé. Il se leva, alla à la fenêtre qui donnait sur la mer, et y demeura longtemps. Quand il revint, il avait les yeux pleins de larmes. II prit son verre et, debout, il nous dit : « Messieurs, à la France! »

La France a suivi d'autres destinées. En ce moment sa gloire est si haute et si pure que la fierté d'être Français s'est encore agrandie dans nos âmes, et nous aide à supporter tous les chagrins.

Dans l'histoire de chaque peuple apparaît un grand siècle, origine des traditions nationales et objet d'un orgueil patriotique. Notre Nation a connu plus d'un grand siècle. La

France de saint Louis, la France de Louis XIV, la France 1789, la France de Napoléon éblouissaient tour à lourl e monde, et se faisaient oublier Tune l'autre, comme si, à chacune de ces renaissances, toute l'Histoire de France cùl commencé. Aujourd'hui toutes les gloires revivent, et toutes les traditions s unissent. De plusieurs meiaux fondus ensemble se forme un nouvel airam. Les successeurs que la guerre nous laissera ne nous verront plus, nous-mêmes et nos pères, que dans le lointain, à travers un brouillard lumineux et sanglant. Une nouvelle période d'activité et de pensée commencera pour eux, à partir des années de la grande lutte de délivrance soutenue contre l'agression des Allemanas. S'il est pourtant une leçon du passé qu'ils devront conserver avec fidélité et reconnaissance, c est celle oui est contenue dans quatre lignes d'une lettre de Wellington, à Lamartine : « Quand la France et l'Angleterre seront d'accord pour donner la paix au monde, personne ne pourra la troubler impunément ! »

Ce livre était sous presse, lorsque mon collègue et ami, M. le Duc de Blacas, avec lequel je m'entretenais, en sortant (ie la Chambre, des souvenirs anciens que j avais essayé de faire revivre, voulut bien me dire qu'il choisirait quelques documents dans les précieuses archives qu'il possède, et me permettrait de les publier. Je prie M. de Blacas d'agréer mes remerciements amicaux et m'empresse de mettre à profit la permission qu'il me donne, et d'ajouter à un livre déjà imprimé un appendice.

Ces documents, qui remontent à quatre époques différentes de la vie de Louis-Philippe: 1795, 1805, 181i et 1815, enfin 1830, ne sont pas tous inédits, mais il était intéressant, pour l'exactitude du portrait de Louis-Philippe, de les rappeler et de les rapprocher les uns des autres, car ils témoignent de la fermeté et de constance de ses opinions.

En 1799, Dumouriez à écrit au Duc d'Oi'léan?, pour l'engager à se rendre auprès du nouveau Roi Louis XVIII, de chaleureuses lettres déjà publiées dans le beau livre de ■M. Ernest Daudet sur l'Emigration'. Le baron de Roll apporte au Duc d'Orléans à Itzehoë, près de Hambourg, une autorisation du Roi dont le Duc d'Orléans ne profitera qu'un peu plus tard. Dans un long rapport, M. de Roli rend compte de sa mission. Voici quelques passages de ce rapport :

«... M. le Duc d'Orléans venait d'arriver de son côté ; on m'introduisit tout de suite auprès de lui; je commençai par lui dire l'objet de ma mission et je mis sous ses yeux 1 autorisation du Roi. Il la lut avec beaucoup dattention au moins deux fois, et après me l'avoir rendue, il me fit sa protestation de fidélité et de dévouement au Roi en fort bons termes, et puis, d'une voix altérée et émue, il me dit : « Comment puis-je espérer que le Roi me reverra avec plaisir, lorsque, dans cette autorisation de sa main, il parle d'égarement et d'erreurs? — C'est toujours le même langage que la proclamation; il faut, d'après ce que je viens de lire, que M. de Saint-Priest ait mal rendu au Roi ce que je lui avais dit ou qu'il m'ait bien mal compris. Et M. de Saint-Priest m'avait

1. llislûire de l'Émigration pendant la Révolution française, par Ernest Daudet. — Pans, Hachette. — Le rapport du baron *de Roll et la lettre à M. d'Avaray {180i) sont cités dans cet ouvrage.

270 APPENDIGE.

parlé d'une manière beaucoup plus satisfaisante, lorsqu'il m'a assuré des bonnes dispositions du Roi en ma faveur. » De là M. le Duc d'Orléans me dit qu'il lui était impossible de se rendre à l'armée de Condé, d'une armée qui était sous le commandement d'un général autrichien, que c'était de tous les moyens le plus funeste pour le Roi que de se tenir à une armée étrangère, et que tant qu'on le verrait associé aux étrangers ennemis de la France il ne réussirait pas à reconquérir le cœur de ses sujets; que s.'il obéissait aux ordres du Roi, en se rendant immédiatement auprès de sa personne, il ne pourrait plus lui être utile; que tant que le Roi ne ferait pas connaître son intention.de donner à la France une Monarchie limitée, et ne s'expliquerait pas différemment à ce sujet, qu'il l'a fait dans son manifeste, il regardait de son premier devoir de se tenir à l'écart et de ne point prendre part à des mesures aussi contraires à ses principes et à son opinion, dont il ne pouvait faire le sacrifice. Mais qu'il resterait également fidèle au Roi, et qu'il était incapable d'avoir les vues qu'on lui prêtait. Dans la discussion, il lâcha que, si le Roi annonçait qu'il voulait une Monarchie qui ressemble à celle d'Angleterre ou enfin une Monarchie limitée, qu'il faudrait qu'il l'annonçât plus tôt que plus tard, qu'il en ressentirait tout de suite l'heureux efïet par la quantité de partisans que cela lui donnerait, qui gémissaient de ne pouvoir lui être utiles, avant cette déclaration.

« Après une heure de débat, je ne gagnai rien sur ce Prince.

« ... Le lendemain M. de Montjoye vinl me dire que le Prince m'attendait. J'arrivai, et la discussion se rentama avec plus de force et plus de chaleur de part et d'autre que la veille. Le Prince se débattit toujours dans les mêmes principes, et dans un petit cercle de raisonnements toujours les mêmes, sans répondre à aucune des réfutations ou des objections, que je lui faisais, que par ces phrases : « Je ne pourrai plus être utile au Roi, si je me rends auprès de sa personne, je perdrai tous mes moyens, sans pouvoir le servir; je ne puis sacrifier mon opinion; si je ne puis me résoudre à aller à une armée autrichienne, je crois que mon premier devoir est de me tenir à l'écart, tant que le Roi prendra des mesures t[ue je regarde comme funestes à la Monarchie et qui sont contraires à mon opinion. » J'ai employé tour à tour tous les raisonnements possibles, pour le tranquilliser, pour le flatter, pour lui ouvrir les yeux sur les fausses impressions qu'on lui a données et pour le convaincre, mais aucun ne fit effet sur lui.

. . . Lorsque je représentai à M. le Duc d'Orléans que quelle que soit l'issue des événements il ne reprendrait le rang dans l'Europe, qui lui appartenait par sa naissance, que lorsqu'il aurait rempli son devoir envers son Roi, il me répondit qu'il le savait bien, mais qu'il y avait un premier devoir pour lui, celui qu'on devait à sa patrie, et que ce n'est que lorsque le Roi aurait assuré une Monarchie limitée qu'il pourra suivre le mouvement de son cœur.

« ... Il me répondit ce qu'il m'avait déjà dit, et qu'il me répétait, qu il n'avait aucun parti, qu'il était et serait toujours fidèle au Roi, mais qu'il se devait à l'opinion, gu'il avait manifesté pour une Monarchie limitée, que c'était le vœu général ^e tous les Français....

«... Lorsque je lui déclarai que ce n'était point par des paroles et des protestations seulement qu'il pourrait aujourd'hui prouver au Roi sa fidélité et son dévouement, que ce ne serait que lorsqu'on le verra auprès de la personne du Roi qu'on y croira dans le public, que ce n'est qu'alors qu'on se dira : il n'avait que 16 ans lorsque la Révolution commença; il me répondit encore la phrase que, quand le Roi aura déclaré publiquement ses intentions en faveur d'une Monarchie limitée, il pourra suivre son devoir et le mouvement de son cœur. »

En 1805, tout en maintenant ses vues et sa ligne de conduite, le Duc d'Orléans est rentré en grâce auprès de Louis XVIII, et de nombreuses lettres apportent au Roi l'expression de son dévouement et de son respect. Nous citons ici des passages d'un long rapport qu'il adresse à M. le Comte d'AvEfray, pour le Roi, sur la situation de l'Europe et l'avenir de la Monarchie, au moment même où la puissance de Napoléon arrive à l'apogée.

« ... Si la France ne rentre pas dans ses anciennes limites, et si le Gouvernement paternel et tranquillisant de son Souverain légitime ne lui est pas rendu, croyez, Monsieur, qu'il n'y a pas de milieu, et que l'Empire Français absorbera l'Europe, ou sera absorbé par elle. Le rétablissement du Roi est le seul moyen pour la France d'échapper en définitif au sort de la Pologne ou à celui de l'Empire Romain, qui s'écroula presque par son propre poids. Le rétablissement du Roi est le seul moyen pour les puissances étrangères d'empêcher (dans le cas où elles feraient la guerre heureusement contre la France actuelle) que les unes ou les autres ne s'agrandissent de manière à détruire tout équilibre

entre elles. La conduite du Roi doit donc tendre à faire sentir à tous que l'intérêt de tous est son rétablissement.

« ... Je ne aous ai pas parlé, Monsieur, de la crainte de la réaction en France après le rétablissement du Souverain légitime, non pas assurément que je ne croie que cette crainte a été très nuisible à la cause du Roi, mais parce que le Roi a toujours fait personnellement tout ce qu'il était possible de faire pour rassurer à cet égard, et que plus nous nous éloignons de l'époque funeste où la Monarchie fut renversée, et 'moins cette réaction devient effrayante pour ceux quelle aurait pu inquiéter. D'ailleurs la déclaration si noble, si sage et si touchante dont le Roi à permis à Monsieur de me donner lecture dernièrement, ne laisse rien à désirer à cet égard. Elle doit rassurer autant que la nature des choses le permet.

... La reconnaissance du Roi comme Roi de France et de Navarre par les puissances belligérantes serait sûrement une grande satisfaction pour le Roi personnellement et pour tous ses serviteurs, mais la question est de savoir de quelle utilité cette reconnaissance serait, d'une part à sa propre cause, et de l'autre au grand objet de la coalition, celui de renfermer la puissance française dans les limites raisonnables. L'utilité dont cette reconnaissance pourrait être à la cause du Roi dépend évidemment des mesures dont elle pourrait être suivie.... Il serait chimérique de se flatter que les puissances voulussent, ou même pussent abandonner au Roi la direction et la conduite de leurs armées. Cela ne comporte même pas un moment de discussion. Que pourraient-elles donc faire après avoir reconnu le Roi? — Essayer de former autour de son auguste personne, une armée Royale composée de tous les Français fidèles? — Ah! Monsieur, l'expérience du passé doit avoir détruit cette vaine illusion. Jamais on ne formera d'armée Royale française sur un territoire étranger. Les petits corps qu'on voudrait décorer de ce beau nom ne peuvent acquérir aucune importance, et même ils appartiendront toujours moins au Roi quà l'armée dont ils feront partie, et ils seront plus nuisibles qu'utiles à la cause du Roi.

« ... Il faut que le Roi popularise sa cause (si jose me ^ servir de cette expression), tant avec la France qu'avec les puissances armées contre elle, et je crois que le Roi peut y parvenir en rejetant tout l'odieux de cette guerre sur l'ambition de Buonaparte, et la nécessité où il se trouve de faire toujours de nouvelles usurpations pour soutenir les anciennes.

« Le Roi so rappelle sûrement qu un des moyens les plus efficaces que les auteurs de la Constitution de 91 employèrent pour populariser leur ouvrage fut la renonciation solennelle à toute conquête. Cet artifice leur réussit autant en France que dans l'étranger. Tout le monde et peut-être même tous les gouvernements en furent séduits. Mais aujourd'hui ce puissant levier est à la disposition du Roi, si Sa Majesté veut l'employer, et rose dire qu'Elle le doit d'autant plus, que c'est autant son intérêt personnel et celui de ses serviteurs, que celui de la France, de l'Europe et du monde entier.

« Que le Roi fasse sentir généralement qu'en tous points, les actions et la conduite des révolutionnaires ont été contraires à la doctrine philanthropique par laquelle ils séduisaient, et qu'en tous points les résultats ont été diamétralement opposés à ceux qu'ils promettaient. Oue le Roi rappelle la renonciation à toutes conquêtes si souvent et si solennellement répétée par toutes les assemblées françaises, et les applaudissements unanimes qui en résultèrent, tant en France que dans l'étranger. Que le Roi déclare ensuite que le bonheur et la paix qu'on se promettait au dedans et au dehors, comme un résultat certain de cette renonciation, on ne peut les attendre que de lui, parce que lui seul peut procurer à la France un Gouvernement assez solidement constitué pour se maintenir dans l'intérieur, sans tous les moyens de puissance extérieure auxquels les gouvernements révolutionnaires ou usurpateurs sont forcés d'avoir recours pour prolonger leur existence. Que le véritable intérêt de la France ne peut jamais être de vouloir conserver des conquêtes qui lui sont parfaitement inutiles, et qui l'obligeraient à répandre des flots de sang pour soutenir des guerres interminables dont le résultat final serait son anéantissement et sa ruine totale. . . .

« ... Je crois que la renonciation du Roi à toutes les conquêtes révolutionnaires personnaliserait la guerre à Buonaparte plus qu'aucune autre mesure. Les puissances diront

f»robablement qu'elles ne prennent les armes que pour renermer la puissance française dans des limites compatibles avec leur sûreté et leur indépendance. Dès lors toute idée qu'elles veulent dicter des lois à la France tombe d'ellemême, dès lors ce n'est plus .'i la France qu'on fait la guerre, mais à l'ambition de Buonaparte. Ce n'est plus pour Dunkerque, Valenciennes ou Strasbourg que les armées françaises se battraient et que la France s'épuiserait, c'est pour Ta

LOL'IS-PIIILIPPE. 18

'i/4 APPENDICE.

rente, Manloue et Amsterdam! Je crois que rien ne saurait être plus avantageux au Roi que cette distinction, mais qu'il est essentiel d'en tirer parti au dedans et au dehors, et cjue c'est une occasion très heureuse pour le Roi de populariser sa cause des deux côtés. »

En 181-i, il n'est question que de la joie de rentrer en France. La lettre suivante est du 15 août.

15 août mi.

Sire,

Après dix-huit jours de traversée, le vaisseau la ]^i'le de Marseille que Votre Majesté avait daigné me faire assigner pour aller en Sicile est enfin à l'ancre devant la ville dont il porte le nom. Comme je n'avais été que quatre jours pour me rendre de Toulon à Païenne, ce voyage a paru bien long à ma femme, mais heureusement quoiqu'elle soit bien fatiguée, elle n'a pas beaucoup souffert. Elle me charge ainsi que ma sœur de présenter au Roi leurs respectueux hommages, en attendant qu'elles aient le bonheur (qu'elles désirent avec impatience) de pouvoir les lui offrir elles-mêmes.

Nous débarquerons demain au Lazaret où nous resterons en quarantaine, jusqu'au 18, et aussitôt que les bateaux seront prêts pour remonter le Rhône, nous nous mettrons en roule pour Paris où je calcule que ma femme arrivera vers le 15 de septembre, c'est-à-dire environ un mois avant l'époque présumée de son accouchement.

.J'espère que j'aurai avant elles l'honneur de faire ma cour à Votre Majesté, car je me propose de les devancer à Paris, afin de m'assurer par moi-même que le Palais Royal sera prêt à les recevoir, et je compte ensuite retourner au-devant d'elles.

Je supplie Votre Majesté d'agréer avec sa bonté ordinaire l'hommage de mon profond respect et de mon entier dévouement.

Sire, de Votre Majesté, très humble, très obéissant et très fidèle sujet, serviteur et neveu,

J^ouis-PiiiLiPPE d'Orléans.

En rode de Marseille, ce 13 août 1814.

APPENDICE. "i/D

En 1815, aux Cent Jours, les deux lettres du 24 mars et du 4 avril annoncent au Roi que le Duc d'Orléans a pu passer en Angleterre et lui font connaître un beau trait du maréchal Mortier. Nous reproduisons ensuite une lettre du 17 mai 1815, dont nous avons l'original sous les yeux, et qui contient des idées politiques et militaires toutes semblables à celles qui sont exprimées dans les documents de 1799 et 1805.

24 mars 1815.

SmE,

C'est un soulagement pour mon cœur au milieu des malheurs qui nous accablent que d'avoir à faire connaître à V'otre Majesté un beau trait de plus du Duc de Trévise. Avant le départ de Votre Majesté de Lille, une dépêche télégraphique transmise de 15 lieues lui enjoignait d'arrêter tous les Bourbons. Peu après votre départ, il arriva devant Lille un officier d'Etat-Major que le Maréchal se fit amener. Il était chargé de s'assurer de nos personnes et en portait l'ordre officiel du nouveau Ministre de la Guerre, Prince d'Eckmûhl : mais le Maréchal s'assura de la sienne jusqu'à ce qu'il m'aye su hors des frontières. Je les ai passées ce matin à 3 h. 1/2, et je suis heureusement arrivé à Tournay.

Ma soeur me demande de présenter son hommage au Roi. Nous allons continuer notre route pour l'Angleterre et je supplie Votre Majesté d'agréer l'hommage de mon profond respect.

Sire, de Voire Majesté, très humble, très obéissant et très fidèle serviteur, sujet et neveu,

Louis-PkiLiPPE d'Orlé.vns.

Tournay, 24 mars 1815.

4 avril lOIÔ.

Sire,

Je m'empresse d'informer Votre Majesté qu'après bien des contrariétés résultantes de l'état des chemins, des chevaux et de la navigation, je suis enfin heureusement arrivé à Londres avec ma sœur. J'y ai trouvé ma femme très souffrante pai

suite de l'agitation, el des maux de nerfs qu'elle a éprouvés. Elle me charge ainsi que ma sœur de présenter leurs hommages au Roi. et je le supplie d'agréer, avec sa bonté ordinaire, celui de mon profond respect et de mon inébranlable attachement.

Sire, de Votre Majesté

très humble, très obéissant et très fidèle sujet,

serviteur et neveu,

Louis-Philippe d'Orléans.

Londres, ce 4 avril 1815.

On a pu lire, dans le chapitre V, les principaux passages d'une importante lettre envoyée par le Duc d'Orléans le 25 avril, et dans laquelle il expose à Louis XVIII ses idées sur les chances de retour et ies moyens de refaire une armée.

Le Roi a répondu, et la lettre du 17 mai, que nous publions ici, est la réplique du Duc d'Orléans. 11 exprime en termes respectueux mais fermes son regret de n'avoir pas été appelé à donner à la Monarchie, pendant l'année 1814, un concours effectif; et sa résolution, ses services n'étant pas agréés, de vivre à l'écart et sans ambition : promesse qu'il a tidèlement tenue jusqu'à la fin de la troisième journée des émeutes de 1850.

17 mai 1815.

Sire, '

J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté m'a honoré le 10 de ce mois. Je suis bien flatté de ce que vous daignés me dire au sujet de la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire le 25 avril, et bien heureux que les principes que j'y ai posés, ayent obtenu votre approbation. Cependant, comme Votre Majesté ajoute qu'Elle n'en tire pas les mêmes conséquences que celles que j'ai déduites dans ma lettre, je regrette vivement que Votre Majesté n'ait pas daigné me faire connaître quelles sont les conséquences qu'Elle tire Elle-même de ces principes, et en quoi Elle trouve que je me suis trompé. Je

1. Cette lettre a été publiée par les soins du Roi Louis-Philippe en 1850, dans la brochure déjà citée par nous.

rcgielle plus encore que Vous n'ayés pas daigné me communiquer le Plan que Vous m'annonces, et à l'exécution duquel Vous voulés bien me faire espérer que mes faibles services pourraient être de quelque utilité. Votre Majesté daigne me dire quEUe me le communiquera lorsque je serai arrivé auprès d'Elle, mais j'attacherais un grand prix à le connaître avant de m'y être rendu, car s'il se trouvait, comme j'en ai quelque crainte, que je ne crusse pas pouvoir entreprendre ce dont Votre Majesté peut avoir l'intention de me charger, il deviendrait encore bien plus pénible pour moi d'être obligé alors de m'éloigner d'Elle, que de continuer dans la retraite où je suis aujourd'hui, si après avoir eu connaissance de ses intentions, je reconnaissai celte impossibilité. Cela serait plus pénible pour moi, Sire, parce que cela serait plus marquant, et que cela pourrait par conséquent fournir plus de rétextes aux malveillans pour donner à ma conduite la coueur que j'ai toujours désiré qu'on ne pût jamais lui donner.

J'ai lieu de me flatter que, jusqu'à présent du moins, Votre Majesté a rendu à ma conduite une justice à laquelle à la vérité, je crois avoir quelques titres. Il ne m'a pas été difficile de m'appercevoir dès les premiers momens de mon retour en France, qu'il n'entrait pas dans les vues de Votre Majesté de m'admettre à sa confiance intime, je pourrais même presque dire à sa Cour, où les distinctions perpétuelles entre les Princes de sa famille et ceux de sa Maison, produisaient sans cesse des étiquettes qui, en ravalant les Princes de votre sang presqu'au niveau des particuliers, les séparaient de votre famille aux yeux du public, elles plaçaient nécessairement, dans leurs rapports avec les autres Princes des Maisons souveraines de l'Europe, dans une position d'infériorité; quoiqu'ils eussent au moins le droit d'être leurs égaux, et qu'ils eussent été souvent les supérieurs même de quelques têtes couronnées; ainsi que Votre Majesté a daigné Elle-même me l'apprendre, car je l'ignorais, lorsque les désagrémens que nous éprouvions, m'ont porté à Lui faire aux Thuileries quelques représentations respectueuses à cet égard. Cependant Votre ^lajesté a pu voir que ces considérations n ont eu aucune influence sur ma conduite, et que j'ai tout supporté pour empêcher que cela ne fût remarqué, el qu'il ne pût en résulter des doutes sur la sincérité de mou attachement pour Votre Majesté.

Il est bien connu, Sire, de toute la France, il est même probablement connu de toute l'Europe, que tandis que tous

les Princes de votre famille étaient appelés constamment et une fois pour toutes à votre Conseil,] en ai été constamment exclu. Votre Majesté peut me dire que je ne m'en suis jamais plaint, que je ne Tai jamais demandé, rien n'est plus vrai; et qu'Elle me permette d'ajouter ici une autre vérité, c'est que je ne l'ai jamais désiré. Je n'ai pas désiré davantage d'aller siéger à la Chambre des Pairs dont Votre Majesté, selon l'ancien usage de la Monarchie Française, nous a déclarés Membres nés et de droit, mais dont néanmoins Elle nous a efTeclivement exclus par l'innovation d'exiger l'assentiment Royal pour que les Princes pussent y siéger, et de frapper de nullité tout ce qui serait fait en leur présence, lorsque cet assentiment n'aurait pas été préalablement exprimé et renouvelle-à chaque session. Et pourquoi ne lai-je pas désiré? Sire, je l'aurais désiré vivement si j'avais pu me flatter d'obtenir de votre part, cette confiance intime sans laquelle il est impossible de pouvoir être utile dans un Conseil, ou si j'avais crû que ma présence ou mes discours dans la Chambre des Pairs pussent consolider Votre Majesté sur son trône et fortifier son Gouvernement; mais sentant, comme je le faisais, que mes opinions ne coïncideraient pas toujours avec celles de Votre Majesté et de ses Minisires, j'ai préféré être dispensé de manifester les miennes; j'ai préféré ne pas être placé dans l'alternative fâcheuse pour tous, mais bien plus fâcheuse pour le Premier Prince de voire sang, d'approuver en apparence, ce qu'il désapprouve en réalité, ou d'acquérir une funeste popularité par l'opposition qu'il apporte aux mesures du Gouvernement et par la défaveur de la Cour. J'ai donc préféré, Sire, la nullité dans laquelle Vous me placiés Vous-même, et Votre Majesté a vu combien je m'y suis religieusement renfermé. Ceux qui avaient le plus de préventions contre moi, ont été forcés de me rendre la justice (jue je ne me mêlais de rien au monde, que de soutenir le Gouvernement de Votre Majesté par tous les moyens qui restaient en mon pouvoir, et d'éviter scrupuleusement tout ce qui pouvait même ressembler à une opposition.

Sire, le premier Vœu de mon cœur est de voir Votre ]\lajesté sur son Trône, et de jouir en France sous ses auspices, du rang et de l'existence de Premier Prince du sang; voilà ce que je désire bien sincèrement, et ce que dans mon âme et conscience, je préfère à tout, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Majesté. Mais plus je le désire, et plus je désire que Votre Majesté adopte les mesures et le système qui peuvent le consolider plus effica-

cément, et nous préserver par celle consolidation d'un second renversement, lorsque nous aurons eu le bonheur de voir une seconde restauration.

Il me semble, Sire, que la principale diffieullc n'est pas aujourd'hui de renverser Buonaparte, et de reconduire Votre Majesté à Paris, mais c'est de consolider votre rétablissement et de vous procurer en France une force capable de \'ous préserver ainsi que nous, d'une rechute comme celle du mois de mars dernier. C'est cela qu'en général, on entend bien mal hors de France, non pas par défaut de bonnes intentions à votre égard, car je suis persuadé que tous les Gouvernements désirent sincèrement que Votre Majesté soit rétablie et qu'Elle le soit solidement, mais par défaut de connaissance de la France et du caractère français, et malheureusement la plupart des Français qui sortent de France, se laissent tellement entraîner par leurs passions, et s'échauflent tellement entre eux, que leurs opinions achèvent d'égarer ceux qui, étant étrangers à la France, auraient euxmêmes besoin d'être guidés et éclairés sur le véritable état des choses en France, et sur la véritable disposition des esprits". Je dois avouer à Votre Majesté que cette exaltation d'opinions parmi les émigrés, est un des motifs qui m'a toujours éloigné de m'agréger à eux, car outre que je la crois très dangereuse et même funeste pour les intérêts de Votre Majesté, je sens, et j'ai souvent éprouvé que la différence de mes opinions m'attire, de leur part, des désagréments auxquels je ne me soucie point d'être exposé.

C'est pour cela, Sire, que je croirais infiniment fâcheux pour les intérêts de Votre Majesté qu'Elle se présentât en France, entourée d'une réunion de Français professant des opinions semblables. L'expérience de l'année dernière doit nous faire sentir combien il importe que Votre Majesté mette beaucoup de circonspection dans votre conduite à cet égard, et la lettre de Votre Majesté me fait craindre que ce ne soit votre intention de vous mettre h la têle d'un Corps semblable à celui qui entra sous vos ordres en France en 179i', et cette crainte est pour moi un nouveau motif bien puissant pour vous supplier de daigner permettre que je reste encore dans ma retraite. J'aime à me llaller que la sagesse de Votre Majesté remédiera aux maux que la partie de son Plan qu'Elle m'a permis d'appercevoir. me fait craindre et prévoir. J'aime même à me llaller ([ue je me trompe dans ma manière de voir, mais je ne puis me persuader, que le Gouvernement de Votre Majesté soit reconnu par la France, tant

que le siège en sera dans un lieu occupé et entouré par les Armées étrangères. Je n'en excepterais que Paris dont (comme j'ai déjà eu l'honneur de le mander à Votre Majesté) l'occupation ne me paraît devoir être nécessairement momentanée, parce que je la regarde comme un coup mortel pour le Gouvernement de Buonaparte,

Je sens avec quels soins Votre Majesté doit éviter, ainsi quElle daigne me le dire, toid ce qui pourrait accréditer en France, les bruits que Buonaparte cherche à répandre sur les vues intéressées des Alliés, mais je ne sens pas moins vivement combien il importe à Votre Majesté de ménager la délicatesse, je dirais presque, la susceptibilité de la iSation raneaise à cet égard. Que Votre Majesté pense bien au cri fui sera poussé en France, si c'est Elle qui fait ouvrir les Portes des Places aux troupes alliées, et si c'est d'une de ces Places, et sous la Garde d'une Garnison étrangère, dont un petit corps d'émigrés ne changera point la nature, et ne fera probablement que l'aggraver aux yeux de la Nation française, que Votre Majesté entreprend de gouverner la France! Plus je crois que les Puissances étrangères veulent sincèrement le renversement de Buonaparte et votre rétablissement, et moins je me persuade qu'elles puissent exiger de Votre Majesté des démarches qui me semblent devoir être aussi pénibles pour Elle, que fâcheuse pour sa cause, et nuisible à ses intérêts.

Je n'importunerai pas davantage Votre Majesté avant de connaître plus en détail le Plan dont Elle a daigné me parler. l\Ia femme me charge de témoigner au Roi sa reconnaissance pour l'intérêt qu'il daigne prendre à sa santé et à celle de ses enfants. Elle tousse beaucoup moins, et elle est mieux, sans cependant être aussi bien que nous le désirerions. La coqueluche de mes enfants est presque terminée.

Que Votre Majesté daigne agréer avec bonté l'hommage de mon profond respect et de mon entier dévouement.

Sire, de Votre Majesté

très humble, très obéissant et très fidèle sujet,

serviteur et neveu,

Louis-Philippe d'Orléans.

Richmond, ce 17 mai 1815.

Le 29 Mai 1815 Madame la Duchesse d'Orléans écrit au Roi Louis XVIII.

29 mai 1815.

Sire,

Il me sérail impossible de vous exprimer tout ce que je sens et tout ce que j'éprouve, mais j'espère que Voire Majesté lira dans mon cœur, et j'ose dire qu'il ne peut pas y en avoir un qui vous soit plus sincèrement attaché et plus enlicrement dévoué. Si j'ai appris à vous connaître dans le «onheur, et vos bontés paternelles pour ipoi, m'ont inspiré le plus respectueux attachement, le malheur l'a redoublé : que ne suis-je un homme pour vous prouver tout ce que je sens pour un Oncle cher, pour un Roi révéré qui méritait un sort plus heureux! Mais Dieu est bon. Sire, il n'abandonnera pas Votre Majesté, il ne sera pas sourd aux prières de tant de malheureux ; si vous eussiez entendu TExaudiat dans la chapelle de Ning (?) le jour de Pâques, nous sanglottions tous; je vous reverrai après sur votre trône, et heureux.

J'espère que Votre Majesté aura reçu la lettre que j'ai eu l'honneur de lui écrire en arrivant à Douvres; j'y suis restée huit jours, au bout desquels la communication avec la France était presque entièrement interrompue. Je suis venue à Londres, où je loge pour à présent à l'Hôtel de Seillon(?) qui me rappelle les plus doux souvenirs. J'ai vu hier le Prince Régent qui m'a comblé de bonté et m'a exprimé le plus vif et sincère intérêt pour Votre Majesté, pour notre famille, et pour notre cause qu'il soutiendra fortement. Veuillez, Sire, agréer avec votre ordinaire bonté, l'hommage de tous les vœux que je forme pour votre conservation et pour votre bonheur, et celui du tendre, respectueux attachement avec lequel je suis

Sire, de Votre Majesté

la très humble et très attachée nièce

servante et sujette.

Marie Amélie.

Londres le 29 may 1815.

Enfin nous arrivons à 1800. Les trois lettres qui m'ont été confiées ne sont rien moins que la correspondance échangée le 2 et le 5 août entre le Palais-Royal et Rambouillet.

La première a été signée conjointement par Charles X et M. le Duc d'Angouléme. C'est la copie de celle qui fut envoyée de Rambouillet au Lieutenant Général, et qui contient une double abdication.

Rambouillet, 2 août 1830.

Mon cousin je suis trop affligé des maux qui affligent ou qui pourraient menacer mes peuples pour n'avoir pas cherché un moyen de les piv venir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en faveur de mon petit-fils le Duc de Bordeaux.

Le Dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en faveur de son neveu.

Vous aurez donc, en votre qualité de lieutenant général du Royaume, à faire proclamer l'avènement de Henri V à la couronne. Vous prendrez d'ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour régler les formes du Gouvernement pendant la minorité du nouveau Roi. Ici je me borne à faire connaître ces dispositions: c'est un moyen d'éviter encore bien des maux.

Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon petit-fils sera reconnu Roi sous le nom de Henri V.

Je charge le lieutenant général vicomte de Foissac-Latour de vous remettre cette lettre. Il a ordre de s'entendre avec vous pour les arrangements à prendre en faveur des personnes qui m'ont accompagné, ainsi que pour les arrangements convenables pour ce qui me concerne et le reste de ma famille. ^

Nous réglerons ensuite les autres mesures qui seront la conséquence du changement de règne.

Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec lesquels je suis votre affectionné cousin.

Signé, Charles, Louis Antoine*.

A minuit Louis-Philippe répond , et la lettre est toute entière de sa main.

Sire, Je reçois à l'instant même la lettre datée à Rambouillet

1, Celle lettre a été publiée le 5 août dans le Moniteur officiel.

le 2 août 1850 que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire, et par iaquelie Elle abdique la Couronne, en même temps que Monsieur le Dauphin renonce à ses droits. Je fais déposer cet acte aux Archives de la Chambre des Pairs, et j'en ordonnerai la communication aux deux Chambres aussitôt qu'elles seront constituées.

Je suis avec un profond et respectueux attachement

Sire,

de Votre Majesté, le très humble et très obéissant serviteur.

Louis-Philippe d'Orléans

Paris, ce 2 août 1830, à minuit.

Le lendemain matin, Louis-Philippe a réuni ses ministres; et le Conseil, avant de se rendre avec lui à la Chambre, devant les députés et les pairs, a jugé nécessaire l'envoi, de la lettre suivante. Les derniers mots seulement sont de sa main.

SlBE,

J'annonce aujourd'hui aux deux Chambres assemblées l'acte d'abdication que Votre Majesté m'a fait Ihonneur de ra'adresser, ainsi que la renonciation de Monsieur le Dauphin à ses droits. J'en ai fait déposer l'original dans les archives de la Chambre des Pairs ainsi que j'ai déjà eu l'honneur d'en informer Votre Majesté. Je viens en outre d'en ordonner l'insertion dans la partie officielle du. Moniteur; mais quelque douloureux que soit pour moi ce devoir je me sens oblige d'informer Votre Majesté qu après son abdication et la renonciation de Monsieur le Dauphin, il est indispensable qu'elle s'éloigne immédiatement ainsi que Monsieur le Dauphin, du Territoire Français. Je charge le Général Pajol de se rendre auprès de Votre Majesté et de prendre les mesures nécessaires pour pourvoir à sa sûreté et protéger sa marche.

Je charge des membres de la môme Commission qui s'est rendue hier auprès d'Elle, de s'y rendre de nouveau afin qu'ils soient à ses ordres pour l'accompagner dans sa route. Si Votre Majesté désirait un nlus grand nombre de Commis saires je la prie de vouloir bien me le faire savoir. Je la

supplie aussi dans le cas où elle aurait d'autres communications à me faire de vouloir bien me les adresser.

Je suis, Sire,

de votre Majesté le très humble et très obéissant serviteur

Louis-PniLippE d'Orléans.

Paris, ce 5 août 1850.

Et il ajoute ces derniers mots, de sa main : Que Votre Majesté me pardonne si cette lettre n'est pas entier de mon écriture. Elle m'était trop pénible.

Ce message douloureux, mais prévu dut atteindre à Maintenon le Roi Charles X qui s'éloignait déjà. Il ne changea rien dans les dispositions du Roi à l'égard du Lieutenant Général. Car le lendemain 4 août, son dernier ordre à ses troupes, reproduit par la Quotidienne, se terminait ainsi :

Maintenon, i août.

... Le Roi transmet pour la dernière fois ses ordres aux braves troupes de la garde et à celles de la ligne qui l'ont accompagné; c'est de se rendre à Paris où elles feront leur soumission au Lieutenant Général du Royaume qui a pris toutes les mesures nécessaires .pour leur sûreté et leur bienêtre à tous.

Le Maréchal duc de Raguse,

Pour ampliation : Le Marquis de Choiseul Chef d'État-Major.

Dans la lettre du 3 août il est parlé de l'éloignement nécessaire du Roi et de M. le Dauphin; mais nullement du départ du Duc de Bordeaux. Le 3 août, en effet, le sort du jeune héritier du trône n'était pas encore décidé. Une régence était-elle possible? — La charte pouvait-elle redevenir une réalité sous le Gouvernement du Lieutenant Général, et pendant une minorité? — Il eût fallu avant tout que le petit-fils de Charles X fût ramené au Palais et confié aux soins de Louis-Philippe. Ainsi que l'établissent les documents que nous avons publiés plus haut, le Lieutenant Général, pendant la retraite du vieux Hoi à travers la Normandie, eut la pensée

de rappeler auprès de lui le jeune Duc de Bordeaux. La proposition fut secrètement transmise et fut rejetée par Mme la Duchesse de Berry; et la réponse négative était arrivée à Paris, lorsque le Roi des Français prêta serment ; car cette cérémonie n'eut lieu que neuf jours après le départ de Charles X.

Rappelons, pour achever le portrait de Louis-Philippe, la formule du serment qu'il a fidèlement tenu pendant aix-huit ans.

Le Moniteur du 10 août contient ces lignes :

01 L'an 1830, le 9 août, Messieurs les Pairs et Messieurs les députés étant réunis au Palais de la Chambre des députés sur la convocation de Mgr Louis-Philippe d'Orléans, Duc d'Orléans, Lieutenant Général du Royaume. . ..

« S.A. R. s'est levée et la tête découverte a prononcé le serment dont la teneur suit :

« En présence de Dieu, je jure d'observer fidèlement la charte constitutionnelle avec les modifications exprimées dans la déclaration ; de ne gouverner que par les lois et de faire rendre bonne et exacte justice à chacun suivant son droit et d'agir en toute chose dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. ».

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