‹ Louis-Philippe d'après des documents inéditsChapitre 48 sur 49 · Mémoires de Lord John RusseU · texte numérisé non relu

Mémoires de Lord John RusseU

L'explosion de 1848 se propagea dans presque toutes les capitales de l'Europe. Aux dépens de beaucoup de nations, et de la France la première, recommença la série des agitations et des coups d'État.

Avant cette catastrophe, dont les auteurs responsal*les ne doivent pas être cherchés seulement chez nous, un progrès sage et assuré se manifestait partout en faveur des réformes libérales.

La France, depuis 1814, avait donné à l'Europe un grand exemple. Revenue, 'après la Terreur, après l'Empire, aux idées dont s'était inspirée la Constituante, et que la Restauration avait mises en œuvre, écartant à la fois en 1850 les essais de despotisme et de révolution, -elle semblait s'appliquer à démontrer, devant les autres peuples, que le droit de dire et d'écrire ce qu'on pense, de pratiquer une religion, ou de vivre indifférent, d'enseigner librement, d'élire des représentants dans les assemblées législatives et d'inviter le Souverain à congédier ses ministres quand la majorité du pays leur est contraire ; que la liberté politique en un mot n'était point incompatible avec la paix publique et la prospérité des États. Un progrès sage et, on peut le dire, indéfini de la liberté était assuré. Les Monarchies se mettaient à prendre modèle sur la Monarchie de Juillet. Les Royautés absolues s'humanisaient peu h peu, et laissaient s'établir le système représentatif.

L'Europe proprement dite, l'Europe, à l'exception de la Turquie et de la Russie, se disposait à imiter la France. Le

Gouvernement constitutionnel s'était établi, non sans luttes, en Portugal et en Espagne. En Allemagne, Frédéric- Guillaume IV, après des hésitations, se décidait à convoquer en 1847 des États Généraux. Le noble Roi Charles-Albert introduisait dans ses États des réformes libérales. A Rome enfin, le plus auguste exemple était donné par le Pape à toute la chrétienté ; dans la Rome pontificale la représentation nationale était inaugurée.

Le cardinal Mastaï Ferretti, évêque d'Iraola, le plus jeune membre du conclave, avait été élu, contre l'attente générale. Plein d'esprit et de bonté, il aimait le peuple et la ville éternelle confiés à ses soins par la Providence : Rome, la Rome d'il y a soixante-dix ans, celle qui enchanta Le Poussin, Hubert Robert et Corot; celle que Mme de Staël a si bien fait connaître dans Corinne\ La politique ne l'avait pas vulgarisée, la spéculation ne l'avait pas saccagée. L'archéologie des disciples de Winckelman, classique et discrète, sans prétention à devenir une science positive, respectait certaines conventions et se promenait au milieu des ruines en évoquant de nobles fantômes, sans fouiller le sol, sans faire œuvre de dissection. Elle tolérait les paysans et leurs buffles dans le Forum. Elle était contente de vivre dans l'atmosphère d'Horace, avant que les pavés mêmes de la Voie Sacrée fussent déterrés. Il existe une lettre d'Ibsen, en 1871, où il déclare que Rome n'est plus, qu'il n'y reviendra jamais, et qu'une grande joie de sa vie a disparu.

Pie IX fut le dernier fidèle gardien de Rome.- Sous son règne, allait se poursuivre la vie paisible d'un peuple sans grand travail, mais sans inquiétude; et la large existence des familles qui comptaient des Papes parmi leurs grands oncles, des Cardinaux parmi leurs parents; et habitaient des palais décorés par Jules Romain ou les Carrache, des jardins oj'ués de fontaines et de marbres antiques, à l'ombre des pins parasols : les plus belles et nobles demeures que les hommes aient connues.

Pie IX, porté par la bonté de son cœur à suivre fidèlement

les traditions d'un Gouvernement plein de clémence, voulut dès son avènement faire connaître et prouver ses intentions.

ouvre les prisons, accorde aux délits politiques la plus large amnistie. Il forme une garde civique. Il organise une administration municipale. Il donne des charges à des laïques. Enfin, il déclare vouloir essayer dans ses États une représentation nationale. Un palais, en face du Ouirinal, recevra les membres de la Consulta d'État. C'est celui qu'occupe maintenant, près du Palais habité par le Roi, le Ministre des AtTaires Étrangères.

Un soir le peuple gravit les rampes de Monte Cavallo et afflue sur la Place. La nuit est claire et les grandes ombres des chevaux de Phidias s'étendent sur la foule. Cette foule est si calme que son murmure n'étouffe pas le bruit des fontaines. Elle attend. Le Pape se montrera-t-il? L'étiquette s'y oppose, après la nuit tombée. Mais, derrière les volets, des lueurs s'agitent; ceux du grand balcon se sont ouverts et Pie IX apparaît. Tous les fronts s'inclinent pour recevoir sa bénédiction ; et, quand ifs se relèvent, un cri unanime retentit : « Courage, Saint-Père, Courage ! » Et ce cri de gratitude et de confiance poussé, l'immense foule, silencieuse par respect, descendit les pentes, le long des jardins Aldobrandini ou des jardins Colonna, s'écoulant vers le palais de Venise ou vers la place des Saints-Apôtres.

L'effet produit dans le Parlement français dépassa tout ce que nous pourrions croire. A la Chambre des Pairs, le Comte d'Alton-Shée, élégant jacobin, déclare que la religion catholique va ravir à la protestante, et disputer môme à la philosophie l'honneur d'être la Religion de la liberté !

Mais M. d'Alton-Shée amusait la Chambre des Pairs par ses paradoxes. C'est lui que, quelques mois plus tard, on retrouve du mauvais côté de la barricade, avec deux fusils de chasse, et son valet de chambre, infligeant à ce dernier une verte semonce, pour avoir oublié les distances et s'être permis de tirer, comme son maître !

Le Saint-Père reçoit de plus précieux suffrages. Les Pairs

entendent de M. !e Vicomte Victor Hugo ces paroles solennelles :

« Un pape qui adopte la Révolution française, qui en fait la Révolution chrétienne...., un Pape qui fait celte chose extraordinaire et sublime n'est pas seulement un homme ; il est un événement ! »

A la Chambre des Députés, M. Thiers termine un grand discours sur la situation de l'Europe, par un salut adressé à Pie ÏX. Les Princes, dit-il, essaient parfois de prévenir les Révolutions en se prêtant au vœu des peuples. Nous l'avons vu ici, en 1850, nous le voyons à Berlin. Les Princes Italiens n'ont pas su le faire ; qui leur apprendra à réformer leurs Gouvernements? — Le Pape!. — Quel service rendu à la civilisation ! Il cite ce mot d'un Italien : « Depuis la Ligurie jusqu'à la Calabre, l'espérance a illuminé les Apennins. » Et il répèle, après le peuple de Rome : Courage, très Saint- Père !

Montalembert fut plus touchant et plus clairvoyant encore. Plus touchant parce que l'espoir de voir, associer sa foi religieuse et ses idées libérales, espoir douteux au début de sa carrière, semble enfin réalisé. Le Pape lui donne raison. Son éloquence est faite de l'assemblage de tous les plus nobles sentiments: sincérité transparente comme le cristal, attachement à sa foi et à sa conviction politique, filiale reconnaissance envers le bienfaisant pontife.

Il est aussi très clairvoyant. Thiers pense que, par l'exemple du Pape, les Gouvernements de Naples, de Florence ou de Turin vont être améliorés-. Il imagine de petites constitutions, peut-être de petites Républiques Cisalpine ou Parthéuopéenne. Mais Montalembert entrevoit l'Unité; c'est en ce sens qu'un grand courant d'idées se forme, courant que Thiers redoute et que, vingt ans plus tard, il voudrait encore arrêter.

Montalembert savait qu'une union douanière était signée déjà entre le roi Charles-Albert, le Grand-Duc de Toscane, et le Pape. « Voilà, s'écrie-t-il, un symptôme éclatant de la

rt'^novation ! » Pour la première fois, figurent dans le langage officiel la dignité, l'intérêt de l'Italie prise dans son entier, et de la Nation italienne. Grands noms qui depuis trois siècles se trouvaient encore sous la plume des philosophes et des poètes ; mais que les Ministres et les diplomates n'osaient même prononcer. Les voici inscrits dans le préambule de la ligue douanière, acte que trois souverains italiens ont signé. Le Pape, au point de vue temporel, avait le choix entre « une Papauté autrichienne, impuissante et discréditée, et une Papauté italienne, orageuse et difficile ». Il a choisi la seconde. Ce' n'est pas à lui qu'il faut crier: Courage! Mais à son peuple.

Ce peuple l'a compris: saura-t-il, avec persévérance, disait M. de Montalembert, l'entourer, le soutenir, empêcher que le généreux pontife devienne le jouet d'une faction, dans ses États, ou de l'intervention d'une Puissance étrangère?

Le Gouvernement de Louis-Philippe encourageait avec résolution ces mouvements libéraux ; il montrait en même temps de la prudence, des changements précipités pouvant conduire à la révolution et à la guerre. La juste mesure était difficile à garder, dans les relations avec la Cour d'Autriche. Voyant, avec raison, dans l'amitié qui régnait entre les deux pays, une garantie de la paix de l'Europe, M. Guizot mettait toute son habileté à modérer les ambitions, réprimer les empiétements de l'Autriche du côté de l'Italie, du Milanais, de la Suisse, sans en venir cependant à une querelle.

L'Autriche, disait-il à la Chambre, à la fin de l'année 1847, avait le droit de se défendre, alors que son existence était menacée ; mais elle saurait, il en avait la confiance, respecter rindépendanc-e de ses voisins, et ne point apporter d'obstacles aux réformes qu'ils voudraient opérer dans leurs Étals. Si contre toute apparence il en était autrement, la France, protectrice des États faibles, ne se désisterait pas de sa politique séculaire.

A l'appui de celle affirmation, M. Guizot donnait lecture d'une lettre adressée par lui le 27 septembre 18i7 au Comte

Rossi', notre ambassadeur à Rome. Il le priait de dire au Saiïit-Père qu' « au besoin nous soutiendrions efficacement lui, son gouvernement, sa souveraineté, son indépendance, sa dignité. Si ces intérêts étaient menacés d'un danger quelconque, par qui que ce fût, le Pape pouvait s'adresser à nous avec l'assurance que notre appui le plus ferme et le plus actif ne lui manquerait pas. »

C'était l'annonce d'une intervention possible en Italie, en faveur des réformes libérales dont Pie IX était alors l'initiateur. La Chambre applaudit tout entière, et changea seulement quelques mots du texte proposé par la Commission à l'effet de décerner plus d'éloges encore aux Princes Italiens réformateurs.

Précipiter les choses, troubler et brusquer la partie difficile qui se jouait entre la France et l'Autriche, au sujet de l'Italie, c'était se donner des chances de faire éclater la Révolution dans les trois pays.

Cette perspective ne semble pas avoir efiVayé Lord Palmerston. Sa jalousie n'était plus seulement celle d'un patriote inquiet des succès de ses voisins et désireux d'assurer la prééminence de son pays. C'était la rancune d'un trompeur trompé à son tour, sur lequel M. Guizoï, dans l'affaire espagnole, avait pris une revanche, en employant les procédés familiers à l'adversaire. Dès lors, a écrit le Comte de Sainte- Aulaire, qui connaissait bien Lord Palmerston, son cœur fut partout et toujours avec les révolutionnaires.

En Suisse une occasion se présenta d'abord. Ochsenbein, président de la Diète fédérale, avait ordonné la fermeture des Collèges des Jésuites et le renvoi de ces religieux. Un certain nombre de cantons protestèrent, formèrent la ligue dite du Sunderbund, et prirent les armes. La querelle ne portait pas seulement sur la liberté d'enseignement : le droit souverain des Cantons se trouvait contesté. Devant le Parlement français, Montalembert défendit les Cantons catholiques avec

1. Le même homme d'État devait, peu après, devenir Minisire du Pape el mourir assassiné.

tant d'éloquence que les survivants des assemblées d'alors (j'en ai connu) étaient encore émus, quand ils se rappelaient entre eux le discours sur le Sunderbund.

M. Pelet de la Lozère, et MAI. Mathieu de la Redorte soutinrent « que la Suisse formait un corps politique compact gouverné par la Diète, seule autorité légitime qui la représentât devant l'étranger et dont nous n'avions pas le droit de contester les actes ».

Avec l'autorité que lui donnait la droiture de son caractère et sa profonde science du droit public, le Duc de Broglie combattit ce système : « Ce sont, dit-il, les Cantons de la Suisse qui sont' souverains. Le pacte fédéral n'est qu'un traité d'alliance qui limite l'indépendance des cantons seulement en certains cas déterminés. Il ne faut pas comparer la Suisse aux Etats-Unis d'Amérique, mais à la Confédération germanique. La souveraineté du Canton d'Uri, par exemple, n'est pas comparable à celle de l'État de New- York; mais égale à celle des royaumes de Bavière ou de Hanovre. »

Les liens de la Confédération, au moins en fait, se sont resserrés depuis lors. En ce moment M. Guizot obtenait de M. de Metlernich de ne pas faire franchir la frontière aux troupes autrichiennes réunies dans le Vorarlberg. Mais comme le Gouvernement autrichien, il appuyait le Sunderbund, dont le bon droit n'était pas douteux. Et afin d'obtenir la fin de la guerre civile, il faisait remettre des notes conçues dans les mêmes termes, et reconnaissant aux destinataires la même autorité, à la Diète fédérale, à Berne, et au quartier général du Sunderbund, qui était installé à Lucern«. Pour ces notes il avait obtenu l'adhésion des Gouvernements prussien, russe et autrichien. Il ne tenait qu'à lui, laissant l'Angleterre à l'écart, de traiter Lord Palmerston comme ce Ministre avait traité M. Thiers en 1840. Il n'en voulut rien faire, et il sollicita l'adhésion du Gouvernement anglais.

Lord Palmerston, auquel importaient peu les prétentions rivales de Berpe ou de Lucerne, ne manqua pas de voir dans cette quôrelle un échec à nous infliger. Il refusa d'abord

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avec aigreur de nous suivre; puis il y consenlil de mauvaise grâce et après de longs délais. Pendant ces délais, il avait prévenu la Diète de Berne; elle avait fait occuper Fribourg et Lucerne. Et le parti défendu par nous était déjà vaincu quand s'ouvrirent les pourparlers de paix. Il en fut de la cause du Sunderbund comme autrefois de celle de Mehemet Ali.

Un champ plus vaste s'offrit bientôt à la haiiie de Lord Palmerston. Le 29 janvier 1848, M. de Lamartine monta à la tribune ; et le discours retentissant qu'il prononça dut combler et dépasser tous les vœux du ]\Iinistre anglais.

Il reprocha au Gouvernement d'avoir donné au Pape de trop timides conseils. Il aurait voulu voir le Chef de la chrétienté, non plus réformateur seulement, mais révolutionnaire s'avancer en « tenant d'une main le drapeau de l'unité fédérale de l'Italie, et l'étendard des institutions libérales de l'autre main i. Si le Pape n'avait pas donné ce spectacle au monde, la faute en incombait à M. Guizot. Il ne lui reprochait pas cependant de n'avoir pas déclaré la guerre à l'Autriche; il reculait à la pensée de tant de sang versé. Mais — contradiction singulière — tout son discours n'était qu'une diatribe violente contre l'Autriche, un appel en faveur de l'Unité immédiate de l'Italie. « Vous avez, déclarait-il aux Ministres, reconnu en Italie le droit de l'occupation autrichienne permanente. Vous avez rendu la France, au contraire de sa nature et de ses traditions, gibeline à Rome, sacer dotale à Berne, autrichienne en Piémont..,. Je vote contre vous, non seulement avec ma main et avec ma voix, mais avec la main et la voix de mon pays tout entier, avec le cœur et la voix de la Suisse trahie, de l'Italie troquée contre l'éventualité d'une couronne en Espagne!... la France saluera avec gloire, avec ivresse le jour de la résurrection de l'Italie! »

Je trouve ces violentes paroles relatées dans les souvenirs inédits d'un des plus éminents auditeurs de M. de Lamartine, M. le comte de Sainte- Aulaire. Le même auteur raconte aussi que le talent et la science diplomatique ne firent pas défaut

à la réponse de M. Guizol ; mais que celte réponse fut étouffée par des clameurs.

En effet, le dernier jour de la Monarchie était proche. Quand il arriva et quand la nouvelle de l'abdication parvint à Londres, Lord Palmerston écrivit, le 28 février, à Lord Normanby, ambassadeur d'Angleterre à Paris, une longue lettre, où nous lisons ces mots :

« Quels événements prodigieux ! Cela ressemble à un drame en cinq actes et n'a guère pris plus de temps à se jouer. Quelle chose extraordinaire qu'un Roi qui devait sa couromie à une révolution amenée par l'aveuglement et l'entêtement d'un Roi, l'ait perdue exactement par les mêmes causes ! Et que ce Roi soit un homme qui a passé par toutes les vicissitudes de la vie humaine, depuis la condition de maître d'école jusqu'à la splendide possession d'un trône! Ce qui est plus étrange, c'est que sa chute soit en partie l'œuvre d'un Ministre profondément versé dans la connaissance de Ihistoire et qui non seulement en savait les faits, mais en avait approfondi et médité les causes. »

La lettre se termine par ces mots : « En tous cas. Vive Lamartine ! » Lord Palmerston n'attribue qu'en partie la chute de Louis-Philippe à M. Guizot; lui-même — il le savait bien — avait sa part dans l'événement.

Tel fut l'adieu accordé à un Roi que les mauvais procédés du Ministre anglais n'avaient pas découragé de se conduire pendant dix-huit ans en fidèle allié de l'Angleterre. Mais faisons connaître jusqu'au bout les rancunes et les -vengeances de Lord Palmerston.

Plus de deux années se sont écoulées. Le Uoi des Français est mort. Mais l'avenir de la France paraît encore incertain, et la satisfaction de l'ennemi de la Maison d'Orléans ne sera complète que lorsqu'un coup d'État napoléonien aura ôté toute chance de retour aux Bourbons.

Le 3 décembre 1851, le Comte Wadewski, ambassadeur de France, apporte à Downing Street la nouvelle du Coup d'État delà veille, dont le succès n'est pas. assuré encore. Mais Pal-

mersLon ne veut pas douter du succès, et déjà le salue. Il déclare devant Walewski qu'il reconnaît « la nécessité, l'avantage pour la France et pour l'Europe de la démarche hardie et décisive du Président ».

11 fait plus; le même jour, 3 décembre, il écrit à Lord Normanby : « Nous ne pouvons être surpris que Louis- Napoléon ait frappé le coup à l'heure où il l'a fait. Car il est maintenant bien connu que la Duchesse d'Orléans s'attendait à être appelée cette semaine à Paris avec son fils, pour y commencer une nouvelle dynastie Orléaniste. Le Président aura eu vent de ce qui se passait. Et s'il est vrai que Thiers ait été arrêté dans un conciliabule avec Changarnier et autres, il y a lieu de croire que les Burgraves avaient ourdi un complot.... »

Et il reproche à Normanby de fréquenter trop assidûment lesdits Burgraves. Sans doute un ambassadeur est maître de choisir ses relations. Mais encore ne faut-il pas se compromettre.

Quant à la légitimité du Coup d'État, voici l'opinion qu il professe :

« Le respect est dû à des lois justes et équitables, faites à l'abri d'une Constitution fondée sur la raison, et consacrée par son antiquité et par la mémoire de longues années de bonheur procurées à la Nation. Ce n'est pas un juste emploi de ces sentiments que de les appliquer à cette collection de niaiseries que des têtes éventées telles que celles de Marrast et de Tocqueville ont imaginées pour le tourment et la perplexité des Français. ■»

Tels sont les sentiments qu'inspirait un coup de force militaire à un whig du Royaume-Uni! On reconnaît là le suprême mépris affecté en ce temps par les chauvins, appelés de l'autre coté du détroit les Jingoë, pour tout ce qui n'était pas anglais ; cet orgueil exclusif, ce dédain d'autrui, les rendait aisément, pour le compte de leurs voisins, révolutionnaires !

Quelle raison l'amenait à croire qu'un effort allait être tenté

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à ce moment môme, par les princes d'Orléans? Lord Palmerston a composé plus tard un mémorandum où il raconte que dans les derniers jours de novembre, la Reine Amélie allait quitter Claremont : un ami, qui dînait avec lui le 3 décembre àCarlton Gardens, avait été à Claremont et avait vu faire les malles. Le Marquis de Lavradio, ambassadeur du Portugal, avait trouvé la Princesse de Joinville en larmes, disant : « Nous avions tant espéré être avant le 20 à Paris ! Enfin Piorthwick, du Morning Post, était venu l'avertir que le Duc d'Aumalc et le prince de Joinville étaient partis pour soulever des troupes à Lille et marcher sur Paris ! La police, il est vrai, aussitôt mise en campagne, avait constaté que le Duc d'Aumale était à Naples, et le Prince de Joinville à Claremont môme, et assez sérieusement soulTrant. Le Mémorandum ne conclut pas moins : < Tout ceci prouve clairement que si le Président n'avait pas fait son coup lorsqu'il le fil, il eût été renversé ' ».

L'aberration dans laquelle la rancune avait jeté Lord Palmerston eut cette fois pour lui des suites fâcheuses. Il avait, dans l'excès de son empressement, oublié de prendre l'avis de ses collègues, et môme de donner con naissance de ses actes à la Reine. Il avait, à lui seul, dans sa conversation avec Walewslu, reconnu le nouveau souverain !

La Reine Victoria cependant, écrivant le 4 décembre à Lord John Russell, exprimait la surprise et l'inquiétude que lui causaient les nouvelles de France. Elle ajoutait •

« La Reine pense qu'il est de grande miportance que Lord Normanby reçoive l'ordre de rester absolument neutre et ne se mêle en aucune façon à ce qui se passe. Dans un pareil moment la moindre parole pourrait donner lieu à de fâcheuses interprétations ^ »

Lord John Russell répond le surlendemain. Il est pleinement d'accord avec Sa Majesté, et ne sait rien encore des

I. Lettres de Lord Palmerston, traduites par M. Augustus Craven. '2. Lettres de la Reine Victoria, publiécti par M. Jacques Bardou.

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incroyables démarches attribuées à son collègue . il va se hâter de s'en informer.

Le 15 décembre, la Reine, du Château d'Osborne, envoie à Downing Street une dépêche qu'elle a reçue directement de Lord Normanby, et s'exprime ainsi :

« Il paraît que le Gouvernement français prétend avoir l'entière approbation du Gouvernement anglais pour son dernier Coup d'État, exprimée par Lord Palmerston au Comte W'alewski. La Reine ne peut croire à la vérité de cette assertion. Ces félicitations seraient absolument contraires à la politique de neutralité et de réserve que la Reine a désiré voir suivre vis-à-vis de la dernière révolution de Paris et qui a été approuvée par le Cabinet, ainsi qu'en fait foi votre lettre du o décembre. »

Lord John Russell alors, ayant demandé des explications à son collègue, et ne les ayant pas jugées satisfaisantes, écrit à la Reine que le Cabinet, unanime, est d'avis qu'il convient de reprendre les Sceaux de l'État au Premier Ministre, et pi'opose comme successeur Lord Granville.

Ainsi se 'termina la gueiTe engagée depuis 1840 par Lord Palmerston contre le Roi Louis-Philippe, et poursuivie contre sa veuve et ses enfants. Cette rancune redoutable se mêla-t-elle aux intrigues qui préparèrent l'explosion de 1848? On peut le croire; car elle fut assez puissante et tenace pour amener un chef du parti Whig à se compromettre dans un Coup d'État, et un premier Ministre anglais à oublier ses devoirs envers sa Souveraine et ses obligations envers ses collègues du Cabinet.

Revenons maintenant à l'année 1848. Les trônes furent ébranlés; mais les souverains inquiets ressaisirent avec plus de force leurs pouvoirs. Le mouvement libéral et pacifique inauguré par la France en 1814, continué en 1850, fut interrompu et indéfiniment ajourné. Le Roi de Naples accorda une constitution, mais s'empressa de la révoquer. Le Roi de Prusse, qui de son balcon avait été obligé de saluer les

morts de l'insurreclion sur les barricades mêmes, restreignit, dès qu'il le put, les concessions qu'on lui avait arrachées. La Maison de Habsbourg, mise en péril par les Hongrois, dut son salut au L'.an Jellachich, accouru d'Agram, et à ses sujets Serbo-Croates. Le Pape, son Ministre libéral Rossi ayant été assassiné, et lui-même assiégé dans le Quirinal, dut fuir SCS États, et se retirer à Gaëte.

Toutes ces nouvelles arrivent à Glaremont, où le Roi des Français, suivant le mot de Tocqueville, vivait aussi oublié qu'un roi de la dynastie mérovingienne. Son nom n'est plus prononcé; mais sa disparition a fait cesser la paix et a été suivie de catastrophes, ailleurs même qu'en France.

Il reçoit de rares visites. Un Français, sans se nommer, a publié le récit d'une audience, en novembre 1848. Il a trouvé un vieillard solide et droit, occupé avant tout de ses fils : deux ont été malades; le troisième annonce son retour. Il parle volontiers de son règne, en termes clairs et sincères. Il a, dit-il, rempli son rôle en 1850 : un rôle que lui seul pouvait et par conséquent devait remplir. Il a rétabli et fidèlement pratiqué la Charte. On a parlé, en dehors d'elle, d'un programme de l'Hôtel de Ville; il n'a jamais existé. M. Viennet avait relu la Déclaration des Députés. Voilà tout.

11 a pris la route de l'exil. Trop vite, a-ton dit. Ce n'est pas juste. Tous ses conseillers, sans exception, ont dit : « Cédez ». Il a accepté un ministère réformiste. La Garde Nationale le voulait. Cette eoncession n'a pas suffi. « Point de guerre civile, ont répété Thiers et Odilon Barrot : abdiquez. « Il a signé l'abdication en faveur de son petit-fils; mais refusé la régence de la Duehesse d'Orléans, puisque la loi désignait le Duc de Nemours.

Que demandaient encore ceux qui offraient leurs conseils? c Éloignez-vous, Sire. Tout se calmera. » Il est' parti. Qui pout le soupçonner d'avoir fui le danger?

Il est brave, il l'a montré vingt fois. Mais il a peur maintenant, il l'avoue à son modeste et obscur visiteur; il a peur

de l'efïroyable silence. On lui disait jadis : Vous êtes la clef de voûte de la paix européenne, le Napoléon de la paix. Il repoussait ces flatteries. On l'oublie maintenant. Et cependant, quand il tombe, en Lombardie, en Sicile, à Rome Berlin, Munich, l'incendie révolutionnaire éclate.

« Vous pouviez, hasarde le visiteur, encore rendre les Français heureux.

— Ils m'ont traité comme les Grecs ont traité Arislide. Le peuple s'imagine respirer plus librement. Le vice, la honte, le despotisme, l'autorité enfin s'en va! Le peuple est excusable : car tout le monde m'a attaqué, personne ne m'a défendu. Ils défendaient leurs portefeuilles, non mon honneur! Une voix se lèvera-t-elle pour dire : « Cet homme avait du bon » ?

Combien ce mot est touchant et sincère! Quel c/i d'angoisse! Imaginons un homme qui arrive à la fin de la vie, qui a pu exercer sur les destinées de notre pays une action très puissante, et qui sent monter autour de lui, vivant encore, l'oubli profond et ingrat, plus cruel que le plus amer reproche !

Le visiteur de 1848 revint en 1850, et trouva le vieillard, u'il avait laissé encore vert et vigoureux, accablé en peu de temps par les chagrins de l'exil. La mort survint bientôt après.

Elle fut très chrétienne. Le Roi, passant à Londres au retour des bains de mer de Saint-Léonard, avait assisté avec tous les siens à la première communion de son petit-fils, le Comte de Paris. Sa figure amaigrie, ses pas tremblants avaient inquiété les assistants, bien que, dans sa voix et dans son langage, rien n'indiquât une fatigue de la mémoire ou de l'intelligence. Revenu à Claremont, il consulta le docteur Guéneau de Mussy et lui demanda toute la vérité. Dès qu'il la connut, il fit appeler l'abbé Guelle, qui avait préparé à la première communion son petit-fils. Un jour ou deux s'écoulèrent; et quand l'abbé arriva, le Roi, d'une voix encore ferme et assurée, lui dit : « Mon cher [abbé, je veux accomplir

ce que j'ai promis. Je possède toutes mes facultés, et, mes devoirs de conscience, je les remplis avec une parfaite connaissance de ce que je fais. Hâtez-vous de me donner le via tique. Car je sens que je m'en vais ' » .

C'était le soir. Quand le jour reparut, la Reine Marie- Amélie écrivit ces lignes :

« Pleurez, el remerciez Dieu avec moi. J'ai perdu le meilleur des maris; il s'est endormi ce matin dans le sein de Dieu, après avoir rempli hier tous ses devoirs de religion avec une foi et une ferveur admirables.... Ce matin, il n'a plus eu la force de répéter les prières de l'abbé. Mais il l'a appelé pour lui demander s'il le croyait bien préparé. Vous savez quelle est notre douleur. Tous mes enfants sont parfaits. Priez et faites prier pour cette âme chérie. »

Le dernier de la longue série de nos rois avait été le meilleur homme d'État de son règne; et pendant toute sa vie, mêlée à d'extraordinaires événements, s'était montré un parfait honnête homme, et un bon Français.

Entre son père Jacobin, et ses parents émigrés, il avait su choisir son chemin. A vingt-deux ans, ancien général, il sélait refait étudiant. Hautement apprécié par La Fayette, ainsi que par les libéraux, il n'avait pas un instant conspiré contre la Monarchie restaurée. L'ami qui le connaissait si bien, et que j'ai eu déjà l'occasion de citer, M. le Comte de Sainle-Aulaire, a écrit, en 1850 : « Ma conviction personnelle est que Louis-Philippe n'est entré dans aucun complot; que jamais, même dans le secret de sa pensée, il n'a accueilli le projet de détrôner Charles X. » Quand les députés vinrent le chercher après trois jours d'émeute, après le départ et l'abdication du Roi et du Dauphin, il avait évité au pays une Révolution et fait vivre dix-huit ans encore la Monarchie parlementaire et libérale. 11 mourut pleuré par ses enfants et très injustement oublié en France.

Mais, cet oubli dont il avait tant souffert était seulement

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