Vol. G, p
armée en sûrelé, sous le canon de Maubeuge^ envoyé son aide de camp Bureaux de Pusy demander l'aulorisalion de Luckner, « Qu'il n'en fasse rien : les Sans-Culottes lui couperont la têle ! » dit le vieux maréchal. Mais comme il n'oppose aucune autre objection, La Fayette part, couche à Soissons, arrive à Paris chez son fidèle ami La Rochefoucauld, et le 28 juin, admis à la barre de l'Assemblée, la supplie, après quelques paroles brèves et nettes : 1° d'ordonner que les instigateurs et les chefs des violences commises le 20 juin aux Tuileries soient poursuivis et punis comme criminels de lèse-nation; 2° De détruire une secte qui envahit la souveraineté nationale, tyrannise les citoyens et dont les débats publics ne laissent aucun doute sur l'atrocité de ceux qui la dirigent.
« Faites respecter, dit-il, les autorités constituées, surtout la vôtre et celle du Roi ; donnez à l'armée l'assurance que la Constitution ne recevra aucune atteinte dans l'intérieur, tandis que de braves Français prodiguent leur sang pour la défendre aux frontières. »
Le Président répondit : « L'Assemblée a juré de maintenir la Constitution. Fidèle à son serment, elle saura la garantir contre toute atteinte. Elle vous accorde les honneurs de la séance. »
Six semaines s'étaient écoulées après la répétition de ce serment, lorsque cette Assemblée, le Roi lui ayant demandé asile, le suspendit de ses fonctions et le fit enfermer au Temple, avant de disparaître elle-même. La Fayette n'avait pas été dupe : il ne pouvait l'être, car déjà cette même Assemblée annulait un décret du Roi contre le Maire de Paris, compromis dans l'attentat du 20 juin. Elle réhabilitait Pétion; et par là elle approuvait le 20 juin.
Le 4 juillet, le Roi devait présider une revue de la garde nationale. La Fayette voulait s'y montrer avec lui. L'Assemblée décommande la revue.
i. Vol. 6. p. Zlô.
Le 7, singulier retour, sur la motion de Tévêque Lamourelte, dont il est bon de rappeler les termes : « Que ceux qui exècrent à la fois la République et les deux Chambres se lèvent! » Ils se levèrent tous. Et un mois après la République était fondée! Il est vrai que la République attendit pendant trois ans une Constitution et deux Chambres!
Le 14, La Fayette espérait revoir Paris et agir. Cet espoir lui est ôté. On appelle pour la cérémonie le plus ancien général : Luckner.
Alors La Fayette n'a plus qu'une pensée : sauver le Roi et en même temps la Constitution et^la liberté. Il est allé aux Tuileries après son discours à l'Assemblée et a reçu d'affectueux remerciements. Le Roi est patriote et lui a dit avec quelle ardeur il souhaite la prochaine défaite des Autrichiens. La Reine ne l'aime pas. Antipathie personnelle et non politique; on sait maintenant par les témoignages de Fersen, de Barnave, de Lamelh qu'elle était tout acquise à la Constitution. Elle aurait dit : « Il serait dur de devoir deux fois notre salut à M. de La Fayette. » Et quelqu'un à la Cour : « Il veut sauver le Roi, non la Royauté. » Il ne s'irrite pas de ces propos vrais ou faux, et propose au Roi de se transporter à Compiègne.
Pourquoi Compiègne ? Des mouvements de troupes s'opèrent. Lui-même et Luckner, « malgré les vociférations des Jacobins et les feintes des Autrichiens du côté de la Flandre, pour favoriser l'invasion du duc de Brunswick, por^ talent leurs troupes vers la partie du territoire la plus exposée, c'est-à-dire vers la trouée entre Montmédy et Longwy ».
Les troupes de La Fayette devaient passer à La Capellc, à peine à vingt lieues de Compiègne.
Le Roi, accompagné du général, serait venu ouvertement déclarer à l'Assemblée son intention d'aller passer quelques jours en cette ville. Il n'avait, au reste, pas besoin d'être autorisé. La Constitution ne l'exigeait pas : la distance ne dépassait pas celle des voyages permis. 11 serait arrivé escorté de gardes nationaux de Paris; il pouvait compter sur
LOUIS-PHTLIPI'B 4
ceux dé Compiègne et deux régiments de chasseurs à cheval très sûrs seraient détachés de La Gapelle. Latour-Maubourg, ancien Constituant, comrnanderait ces troupes.
Alors le Roi, à l'abri des injures et des violences des Jacobins et des Marseillais qui venaient d'envahir Paris, aurait lancé une proclamation faisant connaître au peuple ses sentiments véritables. Il eût interdit aux émigrés et à ses frères d'avancer plus loin. Il eût offert, si l'Assemblée le trouvait bon, de marcher lui-même contre l'étranger et il eût renouvelé librement son serment de maintenir la Constitution.
Il est probable, écrit La Fayette ', que Louis XVI aurait pu rentrer alors dans Paris aux acclamations de tout le peuple. »
ajoute amèrement : « Mais un tel triomphe eût été celui de la liberté, et c'est ce que la Cour ne voulait pas. »
Ce langage est-il équitable? Le Roi en effet refusa. Mais le général lui-même, après le 20 juin, trouvant la famille royale réunie, déclare que les remerciements qu'il reçut furent sincères, et les affirmations en faveur de la Constitution sans arrière-pensée. La Reine. Mme Elisabeth tenaient le même langage : c'est, disaient-elles, le salut du Roi et du pays.
Pourquoi donc le plan de Compiègne si bien conçu, avec tant de promesses de succès, fut-il finalement rejeté? Ces malheureux Princes, après tant d'espérances et d'échecs, tant d'acclamations et d'injures, étaient sans doute à bout de courage ; non pas du courage de se résigner et de souffrir : celui-là soutint jusqu'à la mort ces âmes chrétiennes ; mais du courage d'essayer et d'agir encore. Que de proclamations sincères et touchantes le Roi n'avait-il pas adressées au peuple! Sa bonne volonté s'était-elle jamais démentie? Après tout, le voyage à Compiègne ressemblait fort au voyage à Verdun, qui fut interrompu à Varennes; et le plan de La Fayette à celui de Bouille : car il ne voulait alors (une note de Louis-Philippe l'affirme positivement) que parler librement au peuple en faveur de la Monarchie constitutionnelle et arrêter les projets de ses frères et des émigrés.
A l'aide de camp la Colombe, qui la conjure de consentir, la Reine répond : « Nous remercions votre général de tout notre cœur. Mais que nous faudrait-il en ce moment? Être enfermés quelques mois dans une tour! »
Une tour solitaire, sur de hauls rochers, sous fe ciel, loin de l'abominable multitude du 20 juin! Voilà ce que veut dire ja pauvre Reine. Mais La Fayette pense à la Tour du Temple : c'est Danton qui va bientôt proposer cette prison; Danton € que la Cour, dit-il, comblait d'argent'.... Ces mystères seront sans doute un jour éclaircis ». Il n'y a point de mystère, mais beaucoup de mélancolie dans les paroles de Marie- Antoinette à l'aide de camp la Colombe!
Un incident imprévu vient ici compliquer les choses. Luckner arrive pour le 14 juillet. Il va souper chez Gobel, évoque assermenté de Paris. Et cet étrange évêque enivre à dessein le vieux soldat ! Six députés Jacobins sont présents à cette fête; ils vont déclarer le lendemain à l'Assemblée que, « d'après l'aveu du Maréchal, l'objetde la dernière mission de Bureaux de Pusy avait été de l'engager à marcher avec La Fayette à la tête de leurs deux armées contre la capitale ».
Aussitôt Bureaux de Pusy est mandé à la barre de l'Assemblée. La Fayette écrit de Longwy, le 26 juillet : « Je ne suis pas interpellé sur mes principes,... je le suis sur un fait. Ai-je proposé à M. le Maréchal Luckner de marcher avec nos armées sur Paris? A quoi je réponds par quatre mots fort courts : Cela n'est pas vrai. »
Luckner, dégrisé, écrit le 28 dans le même sens. Mais un long débat s'engage, avec production de nombreuses lettres, entre les deux généraux. Ils dénoncent des cabales, des calomnies et, à mots peu couverts, accusent Dumouriez. c J'ai reçu, écrit Luckner, la lettre que vous m'avez adressée le 25 juillet, ainsi que celle de M. Dumouriez qui y était jointe ; je la connaissais déjà et elle m'avait prouvé d'une part l'envie qu'il a de commander en chef, et son désir d'indé'