‹ Louis Philippe et la Contre-révolution de 1830Chapitre 38 sur 84 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

État de la question. — But et caractères généraux des Deux ans de règne. — Ce livre est un événement politique , et pourquoi. — Qu'il n'est point vrai que la révolution de juillet ait été faite pour la charte de 18 1 4 ou pour Louis -Philippe. — L'esprit des trois jours exprimé par les placards et les adresses. — Documens inédits. — Les 221 dans leurs rapports avec la révolution de i83o. — La capture de la duchesse de Berry et la prise d'Anvers faussement représentées comme la solution du problème révolutionnaire. — L'état de la question résumé.

On a dit que le programme des Tuileries , publie sous le nom de M. Pépin, était un événement politique plutôt qu'un livre. Tel est en elFet le caractère que l'époque actuelle imprime à cet écrit, tant

la situation est féconde en singularités de toute espèce.

La raison de cette importance d'emprunt est cependant fort simple. Un gouvernement, conséquence fortuite d'une révolution populaire, trahit cette révolution encore palpitante d'actualité; les esprits sont inquiets, l'air est chargé d'orages et les martyrs de la liberté , se levant de leur tombe, nous demandent pourquoi et pour qui ils sont morts. Cet état de choses a de graves difficultés que des hommes sobres de courage n'attaquent jamais de front. Il est plus prudent de se mettre en contradiction avec les faits que de les répudier, d'amoindrir les événemens que de les nier, de marcher à la contre-révolution que d'y courir. Chacun procède selon la trempe de son âme : Bonaparte faisait du despotisme avec des victoires ; Machiavel avec des aphorismes. La monarchie du 7 août obéit , elle aussi, à sa nature; elle avance vers l'absolutisme à travers toutes les déceptions qui fardent le visage et laissent voir le cœur. Il lui est plus facile d'empoisonner la source d'où elle est sortie que de la tarir, de dénaturer son origine que de la contester, de démolir pièce à pièce l'édifice de i85o que de le renverser : les ruines écrasent quelquefois. Voilà pourquoi la royauté des barricades a écrit un livre dans lequel elle rabougrit la révolution de juillet pour se la rendre analogue'. Yoiïa aussi pourquoi ce livre est un événement ; il est un événement en

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ce sens qu'il fixe enfin toutes les incertitudes de bonne foi.

Les Deux années de régne ont pour but avoué d'abaisser au même niveau de dépression les hommes et les choses de juillet. On conçoit aisément les avantages de ce système. En réduisant la cause de la révolution de 1 S5o à l'effacement d'un article de la charte octroyée , et à la substitution d'un roi à un roi, on croit trancher la question des développemens promis à cette révolution; en niant l'action déterminante des notabilités qui ont placé , à condition , la couronne de, Charles X sur la tête de Louis-Philippe d'Orléans, on se fait quitte de ces conditions et on espère aplanir le seul point d'arrêt que la confiance nationale puisse opposer aux envahissemens de la tyrannie. La pensée révolutionnaire étouffée , l'action des hommes de juillet mise à néant , la loyauté des dépositaires des engagemens du nouveau roi révoquée en doute , le système gouvernemental de la restauration préconisé jusqu'à la limite du fait qui le renversa, le faisceau des intérêts et des doctrines révolutionnaires scindé, la souveraineté populaire nullifiée , l'anarchie introduite dans l' intelligence , on peut assez raisonnablement espérer de rattacher la dynastie nouvelle au tronc de la légitimité de Charles X. Et en effet l'ordre actuel ne peut vivre qu'autant que la France ne croira ni à la liberté ni à la tyrannie. C'est seulement à la faveur de cette confusion |des esprits que le gouver-

nement de 1800 peut masquer l'absence des conditions qui manquent à son affermissement , c'est-adire la sanction nationale, le baptême du patriotisme, l'aveu de la gloire, l'intérêt de la France et les qualités personnelles des gouvernans.

D'un autre côté, les auteurs du manifeste philippiste ont senti la nécessité de ne point paraître déserter en même temps le présent et l'avenir. Ils n ont point voulu que la France se pût arrêter devant le fait démontré de la contre-révolution. Les résistances qu'éprouve la marche de la liberté et de la civilisation, les accusations dirigées contre une royauté dévorée de l'amour du bien public, ne tiennent , disent-ils , qu'à des causes passagères ; elles ne sont que les effets naturels de toute révolution ; les choses se passèrent ainsi dans tous les temps. Mais que la France prenne patience : ses libertés, sa civilisation, ses gloires, son iS3o, la justice due aux patriotiques intentions et à la prodigieuse capacité de la dynastie , tout cela trouvera ses garanties dans une prochaine époque. Alors l'âge d'or renaîtra; et, pourvu qu'on ne décourage pas le roi Louis-Philippe, ce prince deviendra insensiblement le Saturne de ce nouveau siècle d'innocence et de prospérité.

L'ensemble de ce plan se déduit des propositions suivantes, dont le développement fait l'objet du livre dans lequel la royauté citoyenne déroule les deux premières années çk sou règne.

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L'auteur a, dit -il, pris la plume pour constater :

i°. Que la France entière a voulu le gouvernement de 1 8 5o , auquel elle a donné pleinement son adhésion, soit ouvertement, soit tacitement ;

2°. Que ceux qui se déclarent aujourd'hui hostiles à la monarchie de i83o et au principe monarchique, sont ceux qui, les premiers , ont voulu , en 1 8 5o , le principe monarchique , et qui l'ont proclamé avec enthousiasme, comme une nécessité pour la France qui avait voulu sauver la Charte , en repoussant les ordonnances de juillet ;

5°. Que non seulement la monarchie du 7 août et le principe monarchique, mais le système gouvernemental suivi jusqu'à ce jour ont été posés et développés par ceux-là mêmes qui aujourd'hui se donnent pour avoir toujours été les champions consciencieux d'un tout autre ordre de choses1.

Enfin, l'auteur, partant des trois journées de la révolution , et s'arrêtant à la captivité de la duchesse de Berry et à la prise d'Anvers , présente ces deux derniers événemens comme la conclusion (il a sans doute voulu dire la solution) du problème posé le 7 août 1800, à savoir : la paix à l'intérieur et à C extérieur.

Tel est le cadre dans lequel rentrent et se mêlent

1 Deux ans de règne. Préface.

toutes les données secondaires des royales élucubrations. J'ouvrirai le fond de la discussion sur les faits de détail , parce que ce n'est que du rapprochement de ces faits que peut ressortir la véritable moralité des pensées politiques qui animent la monarchie des barricades. Mais, pour adapter ma polémique à celle du trône citoyen , je dois, avant d'aborder l'examen de ses allégations partielles , m'arrêter un instant sur les généralités qu'il a données pour base à sa profession de foi. La fausseté des principes une fois démontrée, il me sera plus facile d'apprécier et de flétrir sans relâche les conséquences qui en découlent.

D'abord est-il permis de dire que le problème de la révolution se renfermait dans le salut de la Charte de 1 8 1 4 et dans la conservation de la paix intérieure et extérieure? Et, dans le cas où cette proposition serait aussi vraie qu'elle est fausse , ne resterait-il pas encore à prouver que la captivité de la duchesse de Berry et la prise d'Anvers ont résolu ce problème dans le sens de la paix du dedans et du dehors ? Je vais examiner cette double question.

Qui l'eût pu croire après tant et de si douloureux sacrifices? Une révolution s'est accomplie , qui en trois jours a labouré le sol, pour en extirper la restauration et rendre le pays à ses légitimes droits; à peine le peuple a-t-il renversé la tyrannie, qu'il se hâte de poser le dogme large et fécond de sa souveraineté , comme le principe de tout

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en politique ; à ses yeux , l'événement de juillet est 1ère d'une existence nouvelle, il ouvre une période de changemens dans tout ce qui constitue son organisation politique ; c'est une scission complète , un divorce absolu entre les hommes et les intérêts de l'ancien régime et les hommes et les intérêts de j uilîet , entre une faction et la France. Le sang versé demandait peut-être davantage; la raison révolutionnaire réclamait sans doute des garanties que le peuple , encore ému de son triomphe , négligea d'exiger. Mais l'imprévoyance de la victoire autorise-t-elle les bénéficiaires de la révolution à déclarer aujourd'hui à un peuple trop magnanime, que c'est contre une colonne du Moniteur qu'il s'est insurgé ; que la chute du ministère Polignac , la déchéance de Charles X et l'avènement de Louis-Philippe forment le complément des améliorations payées de sept mille cadavres ; en un mot , que la révolution de 1 85o était toute de résistance aux empiétemens de la restauration , et non de progrès dans un nouveau système social?

11 s'agissait, nous dit-on froidement, de défendre une charte octroyée et une liberté bâtarde, mais nullement de jeter les bases d'un nouveau pacte et de fonder de hautes garanties politiques. Ici se présente une objection fort naturelle. Si, en effet, il ne s'agissait que d'expliquer la charte au profit de la liberté et de refouler le pouvoir dans l'observance de cette charte, à quoi bon courir les

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chances d'une totale subversion , et se précipiter clans les probabilités d'une guerre civile et étrangère, pour repousser une dynastie qui, certes, après l'abdication de Charles X et du dauphin , se fût indubitablement adaptée avec joie au retrait des ordonnances , au changement du ministère et à toutes les améliorations qu'on eût voulu lui imposer et qui étaient la suite inévitable de la victoire de juillet? Il est évident qu'après une révolution qui avait anéanti tout droit de légitimité et de transmission royale, la souveraineté populaire eût trouvé son droit de cité dans la régence x , et conquis, sur un gouvernement qui n'eût pas moins été

4 « Proclame par le gouvernement, avec les changemens nécessaires à la charte , Henri V eût été reconnu dans toute la France; la garde nationale de Paris eût mis fin à cette république improvisée ; l'ami de Washington n'aurait pas soutenu un essai infructueux, car, dans cette circonstance, un rôle plus beau et plus digne de sa renommée l'attendait. »

Chateaubriand.

Je suis très-loin de croire, avec M. de Chateaubriand, que Henri V eût été reconnu dans toute la France. Je ne cite l'opinion du noble écrivain que pour mieux prouver que la révolulion eût trouvé , sous le gouvernement électif de Henri V, d'aussi bonnes et même de meilleures conditions que sous le gouvernement consenti de Louis-Philippe. Qui pourrait en douter, en voyant que l'intention des plus hautes notabilités du parti légitimiste était de placer le roi-enfant sous la tutelle du patriarche de la liberté, à qui, en effet , la régence fut formellement offerte?

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de sa création que ne l'est celui de Louis-Philippe, les quelques changemens que celui-ci n'a pu empêcher de s'introduire dans nos institutions politiques. Toutes choses se bornant à ces modifications , nul doute aussi qu'effrayés par la révolution, les cabinets étrangers ne se fussent convertis à ces timides progrès ; car, ils auraient été intéressés à y voir un revirement de principes , un autre ordre de choses, et non pas une usurpation nécessairement destructive de la légitimité. Le maintien d'un rejeton direct de la race royale les eût mis à l'aise en sauvant le principe ; et , par cela même , ils auraient évité une guerre de doctrines dans laquelle tous les trônes couraient le risque de s'abîmer dans la démocratie. Leurs intérêts les plus puissans militaient en faveur de cette politique. Ainsi donc, la révolution de juillet, voulant continuer le principe monarchique et s'arrêter à la charte modifiée , la révolution de juillet n'étant, comme le disait le journal des Débats, qu'un changement de ministère en grand, n'avait que faire de changer la dynastie , car elle trouvait évidemment avec Henri Y plus d'affinités au dedans et d'alliances au dehors. Il serait oiseux d'insister davantage sur une vérité si élémentaire et si simple qu'elle est à la portée de toutes les intelligences.

Mais le peuple vainqueur a repoussé Henri V de toute la puissance de son énergie, parce que ce n'était point contre la violation de la charte de 1 8 1 4>

mais bien contre la restauration tout entière qu'il s'était armé; parce que la sagesse du peuple de juillet repoussait toute alliance entre un passé fétichiste et l'immense avenir que lui ouvrait la révolution des barricades ; parce que , en laissant surnager la forme monarchique , elle voulait les institutions de la république et qu'elle savait la race des Capets incapable de se livrer aux enseignemens du système représentatif, et de se purifier au creuset des vérités républicaines. Que venez-vous nous parler de ce cri de vice la Charte! auquel le peuple combattait ! Vraiment c'eût été chose curieuse, après quarante années de révolutions , de guerres et de batailles, après la république, la Convention, le directoire, le consulat, l'empire et deux restaurations, de voir la France réclamer elle-même l'ignomine du système qu'elle venait de pulvériser , faire de la politique de sentiment , reculer devant sa conquête et s'attacher à un cadavre. Si le souvenir du despotisme de l'empire ne put s'éteindre dans le souvenir de sa gloire , et suffit alors pour élever une barrière entre la nation et le fils de Napoléon, n'est-il pas absurde de prétendre que les annales de la maison d'Orléans ont prévalu sur la haine profonde qu'excitait depuis quinze ans le système politique de la restauration? Certes, tyrannie pour tyrannie, la résurrection de celle de 1807 était plus digne de la France que le retour de celle de 181 5. Le cri indéfini de vive la Charte ! poussé au milieu de la sou-

daineté du combat , était donc un mot d'ordre fourni par la nature de l'agression, et non pas un mot de ralliement contre un enfant qui n'inspirait ni antipathie ni frayeur. La moralité de la révolution ne pouvait avoir et n'eut rien de personnel. Le peuple de i85o ne joncha pas les rues de Paris de ses cadavres pour un changement de personnes. C'est pour un système et un progrès qu'il courut aux armes ; c'est pour renverser tout l'édifice de la restauration, hommes et choses, qu'on a proscrit une dynastie vassale des cours étrangères, et jusqu'à cette enfance innocente de nos malheurs,' qui ne promettait qu'une révolution incomplète.

La royauté du 7 août fait aujourd'hui parade des adresses qui accueillirent son avènement au pouvoir. Sans doute la France, trompée dans tous ses essais et fatiguée d'errer de révolution en révolution , fut heureuse de croire que ses libertés avaient trouvé une assiette. Mais qu'on se reporte à 1800, qu'on relise ces adresses , qu'on pèse de bonne foi l'esprit des discours prononcés par les associations de Paris et les députations départementales , et qu'on nous dise si toutes n'exprimaient point des espérances diamétralement opposées aux réalités actuelles. Quelle est celle qui demandait la paix à tout prix et le mainlien des traités sans révision, l'extermination de la Pologne , le sacrifice de tous nos alliés naturels , le retour de tous les abus qui servaient de cortège à la restauration , la résurrection d'une cour corrompue,

une nouvelle génération de sycophantes , l'accroissement d'un budget déjà énorme , une loi électorale qui fait surgir cent soixante mille électeurs du sein de trente-trois millions de Français, des lois municipales informes, une armée qui dévore la substance de quarante départemens , la perpétuité des monopoles les plus odieux à la nation, l'oubli de tous les services rendus à la liberté, l'état de siège de la capitale , le rétablissement des tribunaux d'exception, les tortures politiques legs répudié des siècles barbares , la corruption érigée en système de gouvernement, une magistrature usée au service de la restauration et rompue aux vengeances de la légitimité /enfin une bureaucratie dévorante et un personnel recruté dans les égouts de tous les régimes? Ouvrez le Moniteur, rassemblez les pièces du procès , et dites si la France , telle lasse de commotions , telle perdue et meurtrie qu'elle ait pu être , a jamais entendu abaisser la révolution à la taille des agioteurs qui l'exploitent depuis trois ans. Ah ! combien de ces auteurs des adresses de 1 83o , échappés maintenant aux fascinations d'une fausse loyauté, tressaillent d'une patriotique indignation à la vue des plaies et des misères dont les appétits couards du gouvernement qu'ils encensèrent a couvert la noble France de juillet ! Vienne le jour de vider ce débat si grand d'un côté, si petit de l'autre, et l'Europe verra s'il est encore au pouvoir de l'intrigue de maîtriser les esprits et les événemens dans un intérêt

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hostile à la liberté. L'illusion est passagère, et plus tôt ou plus tard, mais inévitablement, ce passé d'hier qui vous enhardit aujourd'hui reviendra terrible, vous demander compte des excès dont vous le rendez solidaire.

On dit : la charte a vaincu , la charte doit régner. Mais la force est la condition de la victoire. Or quelle était la force de la charte en i83o? un principe d'abord. Une autorité née dégradée n'impose à personne ; elle ne peut se soutenir qu'en alliant l'oppression à l'absence du droit; elle ne s'appuie que sur la force; dès que la force l'abandonne , elle ne peut plus se mesurer avec les franchises nationales , elle marche à l'arbitraire , de l'arbitraire à la tyrannie et de là à sa chute. Ces phases , la charte de 1 8 1 4 les avait parcourues, épuisées, le 26 juillet 1 85o. Reportons nos regards sur les quinze années qui s'écoulèrent depuis l'octroide la charte jusqu'aux ordonnances de 1800. Cette charte, nulle par son origine de concession, avait cinq fois blessé à mort son existence de fait , en se révoltant contre les mœurs qu'elle avait créées. Cinq fois elle s'était transformée en réaction flagrante contre les droits qu'elle avait garantis; cinq fois elle s'était mise en contradition avec ses engagemens, en danger de périr. Emanée de la proclamation de Saint-Ouen , qui promettait à la France une constitution libérale , rédigée concurremment avec une commission choisie dans le sein du sénat et du corps législatif, elle prit pour base le

droit divin, l'esclavage de la presse, le démembrement de l'ancienne armée, la résurrection de plusieurs droits féodaux et le culte exclusif du catholicisme comme religion de l'état. Le 20 mars fut le résultat de cette première infraction à la charte; elie fut chassée avec la royauté. En 1 8 1 5 , elle rentre humble et repentante à la suite des fourgons de la coalition. La proclamation de Cambrai la promet religieuse et inviolable ; à l'ouverture de la session , Louis XYIII et sa famille jurent de la maintenir. Peu de jours après ce nouveau sacrilège, la liberté individuelle est suspendue; le 9 novembre suivant, la connaissance des crimes politiques est enlevée au jury et livrée aux tribunaux de police correctionnelle; le 20 décembre , les juridictions prevôtales sont exhumées , le recours en cassation est aboli, les échafauds se promènent ensanglantant nos villes et nos campagnes , et la terre étrangère se couvre de proscrits que le glaive poursuit. Tout cela se passait en vertu de la charte octroyée : on se rappelle les calamités sans nombre qui surgirent de ce régime de terreur.

La France ou le trône allaient périr lorsqu'en 1816, cette charte, si recommandable et qu'on offre aujourd'hui aux adorations du peuple de juillet, eut besoin que l'ordonnance du 5 septembre vînt déclarer qu'aucun de ses articles ne serait révisé et que le peuple français pouvait être assuré de l'inébranlable fermeté du roi pour réprimer les écarts aTun zèle trop

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ardent. Et puis vinrent , toujours sous l'empire de cette charte à Louis-Philippe si chère , les déchiremens et les abjections qui accompagnèrent la longue et sanglante réaction de 1820 a 1827. Enfin, i85oet ses ordonnances appliquèrent la dernière pierre de touche à ce pacte si monstrueusement combiné , qu'on peut très-logiquement soutenir que la suppression de toutes les libertés constitutionnelles du pays était dans son esprit et dans son texte.

Telle fut , à toutes les époques que je viens d'indiquer, la vertu de cette charte, œuvre de l'émigration qui , quinze ans durant , ordonna à la France de plier le genou , de croire et de se taire ; de cette charte qui , impuissante à faire jouer les ressorts du gouvernement représentatif, ne fonctionna jamais qu'à l'aide du despotisme; qui recèle le germe de toutes les espèces de tyrannie, qui ne fut qu'une déception ourdie pour déguiser tout l'arbitraire de la restauration et briser les résistances que la France pouvait opposer à son rétablissement; enfin de cette charte de passage , sans cohérence , sans chaleur, sans vie , sans ressource à la liberté , et qu'on a osé cependant imposer pour abri à la grande révolution des barricades. Or, je le demande : la charte de 1814, ainsi flétrie et déshonorée , conservait-elle en 1800 des élémens de puissance et de durée qui la pussent mettre en rapport avec la régénération de la France? Bon nombre d'honnêtes citoyens ont pu croire à cette absurdité, faute d'avoir approfondi la

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question, et trompés qu'ils étaient par des hommes dont le patriotisme ne fut jamais qu'un dol , la fidélité qu'un calcul , la résignation qu'une imposture. Mais que ces honnêtes gens entrent dans l'esprit de l'époque, qu'ils prennent les faits tels que les firent les combats de juillet, et qu'ils se demandent si cette charte, dont le nom se mêlait machinalement au bruit des armes , était autre chose qu'une lettre morte , une abstraction , une forme.

Mais est-il vrai que la révolution se soit faite au cri de vive la charte? Pas davantage qu'au cri de vive le duc d'Orléans. Tous les deux se firent entendre ; mais il est faux qu'ils aient été unanimes , plus faux encore qu'ils aient exprimé les espérances et les vœux des combattans : l'un fut poussé par le hasard, l'autre par l'intrigue et l'ignorance. C'est ici le cas de rappeler des faits très-significatifs , qui , mieux que toutes les dissertations, caractérisent la véritable physionomie de nos grandes journées, et dont la mémoire ne doit pas périr. J'ai sous les yeux une collection complète de tous les placards , proclamations et adresses qui furent affichés sur les murs ou répandus dans les rues de Paris pendant les premiers huit jours de la révolution de juillet1. Rien de plus instructif aujourd'hui que cette cu-

1 Je dois la communication de ces curieux documens à M. Etienne Arago , dont le patriotisme et le dévouement sans bornes à la libelle semblent être un apanage de famille.

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rieuse galerie qu'on peut, à juste titre, considérer comme la manifestation la plus spontanée de l'esprit public dans cette grande crise.

Les 27, 28 et 29 juillet appartiennent tout entiers aux combats et à l'honneur. D'un côté, les manœuvres de l'intrigue ; de l'autre , les ombrages de la liberté ne commencèrent à se montrer que le 3o : alors les chants avaient cesse. Cependant, dès le 29 à trois heures du soir, le document suivant fut publié par les premiers patriotes qui étaient demeurés maîtres de l'Hôtel-de- Ville :

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