CHAPITRE VIII
Dévouement prétendu de la commission municipale pour le duc d'Orléans. — Histoire secrète de cette commission. — M. de Vitrolles et M. de Sémonvilîe. — Contradictions de ce dernier. — Sollicitudes de M. C. Périer. — Les ordonnances de Charles X non signées. — Lettre de M. Lafïïtte relativement à M. 0. Barrot. — Grave question d'étiquette pour la réception de M. de Morlemart à la chambre des députés. — Détails curieux. — Pourquoi le gouvernement provisoire s'appela commission municipale. — Division dans son sein. — Ses premiers travaux. — Une idée de M. de Mérilhou. — M. Laffitte transforme, de son autorité privée, un simple projet de la commission en une mesure définitive. — Conséquences de cet acte. — La déclaration de la chambre envoyée à la commission municipale sans signature. — Plaintes de la commission. — M. C. Périer et M. de Labourdonnaie se présentent a l'Hôtel-de-Ville. — Conférence nocturne. — Situation des affaires. — M. Barthc à l'Hôtel-de-Ville. — Une démarche de M. C. Périer. — Lettre de M. Sauvo, gérant du Moniteur. — Nomination d'un ministère provisoire par la commission. — Le Palais royal rejette cette combinaison. — Le duc d'Orléans à l'Hôtel-de-Ville. — La démission de la commission est offerte à l'insu de M. Mauguin. — Testament politique de la commission. — Lettre du duc d'Orléans. — Conflit avec M. Guizot. — Correspondance.
J'ai dit ailleurs ' que, clans la soirée du 29 juillet, lorsque M. Laffitte proposa l'élection du duc d'Or-
Lafajette et la Révolution de i83o.
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léans, cette opinion, exprimée officiellement pour la première fois, produisit quelque étonnement, et trouva des contradicteurs. J'ai parlé d'une intrigue ourdie par une petite camarilla composée d'intimes, telsque MM. Laffitte, Thiers , Larréguy et Mignet; enfin, j'ai pris la liberté grande d'affirmer que l'Hôtel-de-Ville et la réunion Laffitte étaient loin de n'avoir qu'une seule et même pensée relativement au successeur de Charles X.
Ces trois propositions fatiguent horriblement la royauté citoyenne, qui tient beaucoup à être sortie des bosquets de Neuilly, comme Minerve du cerveau de Jupiter , toute couverte de ses armes. La royauté citoyenne s'indigne , se révolte , se crispe à la seule idée qu'un vœu contraire , une opinion dissidente auraient rompu la touchante unanimité de sentimens qui imposa à Louis-Philippe le fardeau d'une couronne. « Mais qui donc, s'écrie-t-elle, oserait soutenir qu'il y a eu intrigue en i83o? »
La royauté citoyenne prétend surtout avoir été adoptée d'enthousiasme par la commission municipale , « dont les membres , sans exception , parla- «gèrent , dit-elle , l'avis de ce qu'on appelle la cama- » riila» . Nul doute n'est permis à cet égard; car elle ajoute : « Quand on sait comment s'est formée cette » commission , et de quels élémens s'est composée » cette commission , on demeure convaincu que cette » prétendue division en deux camps n'a jamais existé i. 17
» que dans l'esprit de quelques écrivains de parti ». » « Le lieutenant-général fut donc nommé d'un » commun accord et sans opposition \»
Des opposans à FHôtel-de- Ville , dans la commission municipale? vous plaisantez! Ecoutez encore :
« Ce n'était pas M. de Lafayette , qui disait plus > tard à la chambre : Il nous a paru convenable d'é- » lever un trône national.
» Ce n'était pas M. Mauguin, qui, le 8 août i85o, » se reconnaissait, dans une lettre, le très-humble su- » jet de Louis-Philippe.
9 Ce n'était pas M. Audry de Puiraveau, si- » gnataire de la même lettre.
» Ce n'étaient pas M. de Schonen, ni M. Lobau, »ni C. Périer, ni B. Constant qui disait en i83o: » Louis-Philippe , avec une charte constitutionnelle, » est notre dernière arche de salut ( et qui , par parenthèse , mourut bientôt de chagrin, en voyant de plus près la royauté citoyenne ).
» Ce n'étaient pas les honorables députés signataires de la déclaration du 3i juillet (déclaration qu'ils n'osèrent pas signer).
» A cette époque , il n'était point besoin de se- » duction ni d'efforts pour obtenir du peuple l'in- » stallation de Louis-Philippe, approuvée d avance ,-et
1 Deux ans de règne , elc.
2 Idem.
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» les contradicteurs , s'il y en eut , se cachaient dans » l'ombre. »
Enfin « le fait du gouvernement provisoire i et le «gouvernement provisoire lui-même ont été mal » connus a» , dit encore la royauté citoyenne.
Cela est très-possible , et comme une pareille lacune pourrait laisser indécise et vague la grande discussion qui nous occupe , je vais crayonner l'histoire de la commission municipale , sur les notes les plus exactes , et d'après les archives même de cette commission. Je réclame en faveur de ce texte l'attention entière de mes lecteurs , parce qu'il se lie à toutes les vicissitudes des journées de juillet, et qu'il répond victorieusement à quelques unes des objections contenues dans les Deux ans de règne.
Pour mieux saisir l'enchaînement des faits, il faut se reporter au 28 juillet.
Ainsi que je l'ai déjà dit. ce jour-là les députés s'étaient donné rendez-vous chez M. Laffitte.La veille, il y avait eu trois réunions : l'une , très-nombreuse , à midi , chez M. Audry de Puiraveau ; l'autre , moins nombreuse, à quatre heures, chez M. Bérard; la troisième , tout-à-fait déserte , à huit heures du soir, encore chez M. Audry de Puiraveau. Le peuple avait été repoussé ; pour le lendemain , on ne
1 II n'y eut jamais de gouvernement provisoire. Les doctrinaires ne voulurent , et pour cause , qu'une commisison municipale.
2 Deux ans de règne , etc.
prévoyait que sa défaite ; mais , dans la nuit , tout avait changé ; la victoire était revenue au parti populaire; la réunion du jeudi était donc nombreuse et animée. On y voyait M. Dupin un peu confus r et M. Sébastiani joyeux, vif, empressé, allant, venant, disposant de la victoire comme de sa chose, lui qui, les jours précédens, avait tout fait pour comprimer l'énergie de ses collègues. La réunion sentit le besoin de s'emparer de l'autorité , et , comme on l'a déjà vu , le commandement de la garde nationale fut donné à M. de Lafayette ; celui des opérations militaires au général Gérard. On décida aussi qu'une commission, qui aurait le titre de municipale, serait chargée du gouvernement civil. M. Laffîtte et la réunion tout entière proposèrent au général Lafayette d'en choisir lui-même tous les membres, afin qu'il y eût unité d'action entre les deux autorités civile et militaire. Le général s'y refusa; on fut obligé de procéder à une élection par scrutin ; mais , avant , on décréta une espèce de charte pour la commission. On décida qu'elle serait composée de cinq membres qui pourraient délibérer au nombre de trois ; qu'on les nommerait à la simple majorité , et que, dans le cas où parmi les cinq premiers élus il s'en trouverait qui ne pourraient accepter, ils seraient remplacés par ceux qui auraient obtenu le plus de voix après eux. La commission était autorisée en outre à s'adjoindre de nouveaux membres par une simple délibération. Du reste, on lui Référait, sans aucune
ET LA CONÎfcE-RÉVOLîJTION DE l83o. 26 1
restriction , tous les pouvoirs nécessaires pour subvenir aux besoins des circonstances.
Le scrutin donna la majorité des voix, sur à peu près trente votans, à MM. Casimir Périer, Laffitte, Gérard , Lobau et Audry de Puiraveau. Le général Gérard refusa , en alléguant , avec raison , le commandement militaire dont il était chargé. M. Odier, qui venait après lui , refusa aussi par des motifs de modestie1. Il fut remplacé par M. de Schonen.
Le général Lafayette et la commission municipale partirent séparément, pour aller s'installer à l'Hôtelde-Ville. La journée était déjà avancée. M. Laffitte et M. C. Périer ne suivirent pas leurs collègues. Us les prévinrent même qu'ils ne pourraient que difficilement partager leurs travaux. Ainsi, la commission, qui allait prendre la direction des affaires , se composait seulement de MM. Lobau , Audry de Puiraveau et de Schonen. Ils s'adjoignirent, presque sur-le-champ et par un arrêté spécial , M. Mauguin, qui avait eu le plus de voix après M. de Schonen , et ils prirent pour secrétaire M. Baude , qu'ils trouvèrent déjà installé à l'Hôtel-dc-Tille. La commission s'occupa sans retard des mesures les plus urgentes. MM. Chardel et Bavoux , qui l'avaient suivie , furent envoyés l'un à la direction des postes, l'autre à la préfecture de police. Le baron Louis reçut ordre de prendre possession du ministère des finances , afin de veiller
1 Voir, au chapitre précédent, la lettre de M. Odier.
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à la conservation des caisses publiques ; et un arrêté organisa toutes les mairies de Paris, en y appelant, selon le nombre des voix qu'ils avaient obtenues , les scrutateurs nommés aux dernières élections pour la composition des bureaux. On pourvut , par des mesures de détail , à la subsistance ' des combattans et à une foule de cas particuliers.
Sur les sept ou huit heures, M. Périer arriva auprès de ses collègues. Au même instant , on annonça des commissaires de Charles X. Avant de les recevoir , on convint de ne leur témoigner aucune résolution définitive. La garde royale s'était ralliée à Saint-Cloud; quarante pièces d'artillerie partaient de Yincennes pour la rejoindre ; on ignorait s'il n'était pas attendu des renforts des camps de Lunéville et de Saint-Omer; et cependant on manquait de notions précises sur l'état de Paris et sur les forces de l'insurrection : à quelque parti que l'on s'arrêtât, il était inutile de le faire connaître.
Les commissaires étaient MM. de Sémonvilie , d'Argout et de Yitrolles. M. de Sémonvilie porta la parole : « Il était allé plusieurs fois à Saint-Cloud ; » enfin il avait pu parvenir jusqu'au roi. Il lui avait » représenté le crime des ministres et les malheurs » de la capitale. Le roi ignorait tout ; on lui avait » tout caché ; ses larmes avaient coulé , en appre- » nant le sang versé à torrens par la mitraille. Lora-
1 Voir Documens historiques , n° 16.
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» teur en était encore ému. Il ne pouvait penser sans » attendrissement à ce vieillard vénérable pleurant » sur les malheurs de son peuple. »
M. deSémonville, qui, plus tard, devant la chambre des pairs , déposa au contraire de l'insensibilité de Charles X, finit par annoncer à la commission que les ordonnances étaient rapportées; que M. de Mortemart était chargé de la formation d'un nouveau ministère; que le portefeuille de la guerre était destiné au général Gérard et un autre portefeuille à un des membres de la commission cher à tous ses collègues. En prononçant ces derniers mots , le négociateur montrait du regard M. Casimir Périer. Enfin tout était terminé , et , comme gage de la sincérité du roi , M. de Yitrolles venait se remettre de luimême entre les mains de la commission , en qualité d'otage.
M. de Schonen interrompit le discours de M. de Sémonville. « Il est trop tard , s'écria-t-il , le trône » de Charles X s'est écroulé dans le sang. »
M. Mauguin représenta à M. de Schonen qu'on devait toujours à des négociateurs de les entendre. Il dit à M. de Yitrolles que le peuple de Paris n'avait pas besoin d'un otage , et demanda à M. de Sémonville s'il avait des pouvoirs écrits. « Dans une affaire «aussi grave, on ne pouvait, ajouta-t-il, s'en rap- » porter à des discours. »
M. de Sémonville parut déconcerté. Il n'était porteur d'aucun écrit; « il n'y avait pas pensé» . Le
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fait est , et on Fa su depuis , que la révocation des ordonnances n'était pas même signée ; qu'elle ne le fut que le lendemain , et même après d'assez grandes difficultés.
L'observation de M. Mauguin mit fin aux tentatives de négociation. Les commissaires se retirèrent auprès de M. de Lafayette , qui les reçut de la même manière. De là , M. d'Argout se rendit à la réunion des députés , chez M. Laffitte. M. Casimir Périer ne resta qu'un instant après le départ des envoyés de Charles X; il voulait , mais n'osait faire connaître son opinion sur la négociation entamée ; de sa bouche sortaient des demi-phrases, des mots entrecoupés. « Vous voyez bien... , une révolution,... on ne peut pas. . . ; le pays. . . , la France. .. ; » et il sortit , sans avoir rien dit , mais non sans avoir laissé deviner ce qu'il voulait dire.
Le vendredi matin , M.- Mérilhou vint offrir son concours à la commission ; il fut accueilli et nommé secrétaire concurremment avec M. Baude. M. Odilon-Barrot se présenta également. Il était envoyé et recommandé spécialement par M. Laffitte ■ ; il reçut aussi le titre de secrétaire; mais il ne resta pas avec
1 Voici la lettre que M. Laffitte écrivit à ce sujet à la commission municipale.
> « Messieurs,
» Tous les députés réunis dans cet instant chez moi cxpri- » ment le vœu que la commission municipale veuille bien nom-
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la commission. Il se retira auprès de M. de Lafayette , en disant qu'il y rendrait plus de services qu'ailleurs.
Il y avait convocation des députés chez M. Laffitte, pour 10 heures du matin. La réunion fut encore plus nombreuse que la veille. M. de Broglie y parut. C'était pour la première fois, depuis les troubles , qu'on entendait parler de la chambre des pairs, et qu'on en apercevait un échantillon. On voyait aussi M. ïhiers , qui , dans la journée du mercredi, au moment du combat, avait déclaré à plusieurs personnes qu'il sortait de Paris pour veiller à sa sûreté personnelle \
» mer pour son secrétaire M. Odilon-Barrot ; comme membre » de la commission , je lui donne mon suffrage.
>» Recevez l'expression de tous mes sentimens et de ma très- » haute considération.
« J. Laffitts.
» Paris le 29 jail'et, i83o. »
* Trois hommes de talent , mais d'un caractère bien différent, Thiers , Mignet et Carrel , étaient alors à la tête du National. A l'attitude de chacun d'eux , dans ce moment critique , on eût pu pressentir quelle serait plus tard leur conduite politique. Carrel quitta Paris avec Thiers et Mignet , comme il le dit lui-même dans le National du 1 4 août dernier. Mais ce que sa modestie a caché , c'est que ce ne fut point pour lui qu'il s'éloigna un instant ; après quoi il revint seul : Thiers et Mignet ne rentrèrent que le lendemain. Carrel n'avait pas une assez forte conviction de la victoire populaire pour exposer une personne qui lui était chère , mais il avait trop de courage pour rester éloigné d'un poste dangereux.
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C'est alors que, pour la première fois, il fut question, publiquement, du duc d'Orléans. «Ilfallait » se presser, disait -on, de lui donner la couronne. » Il n'y avait pas un instant à perdre , sinon la répu- » blique serait proclamée. » Ce thème était exploité à l'envi , et de vingt manières différentes ; quand M. Bérard prit la parole. Il venait de voir M. de Mortemart qui demandait à être admis dans la réunion, pour faire connaître les dispositions de Charles X. On pensa qu'il fallait le recevoir; et, pour y mettre plus de solennité, on s'ajourna à midi , à l'hôtel de la chambre , mais en comité secret. M. Bérard fut chargé de prévenir M. de Mortemart.
A midi, nouvelle réunion au palais de la chambre. Comment M. de Mortemart serait-il reçu? lui préparerait-on une pièce d'attente ? les huissiers iraientils au devant de lui? seraient-ils chargés de l'introduire? Ces graves questions d'étiquette occupaient les esprits. On s'en débarrassa, en chargeant les questeurs de tous les détails de la cérémonie. Cependant M. de Mortemart , qu'on attend, ne vient pas; il est une heure, le temps se passe. La disposition des esprits est manifeste : si M. de Mortemart se présentait , la réunion traiterait avec lui ; elle se contenterait peut-être de la révocation des ordonnances et d'un nouveau ministère ; elle exigerait au plus que la couronne fût placée sur la tête du dauphin ou de Henri V. Au milieu de cette oisiveté in-
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quiète de l'assemblée, M. Mauguin demanda que les pouvoirs donnés à la commission de l'Hôtel-de- Yille fussent clairement définis. « Il n'y avait pas à » s'aveugler. Il était urgent de s'occuper du salut de » la capitale. Les troupes royales étaient à Saint- » Cloud; elles pouvaient recevoir des renforts , tenter » une attaque et, selon les projets de Charles X , » reprendre et prolonger la guerre. Yincennes et les » arsenaux étaient en leur pouvoir. Comment ferait-on »à Paris? qui prendrait les mesures administratives t> nécessaires pour assurer à la population combat- » tante des poudres et des armes ? La prudence com- » mandait de prévoir tous les événemens. Même » pour assurer la paix , il fallait préparer la guerre. »
A ces mots de guerre , d'armes , de préparatifs , les centres laissèrent échapper presque des cris d'improbation et de surprise. Il fallut des voix de la gauche, et notamment celle de M. de Corcelles,pour leur rappeler que, si Charles X persistait à se battre, il fallait bien se préparer à résister , à moins qu'on ne voulût se rendre.
Il fut décidé que la commission aurait , en ce qui concerne l'autorité civile, tous les pouvoirs de gouvernement et même de dictature; qu'elle pourrait et devrait faire tout ce qu'exigeraient les circonstances, qu'elle pourvoirait provisoirement à l'organisation de tous les services , mais qu'elle ne pourrait et ne devrait jamais agir que sous le titre de Commission municipale.
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Ce titre lui assignait une position subalterne , en même temps que ses pouvoirs relevaient au rang de gouvernement. Cette combinaison fut surtout appuyée par M. Laffîtte, qui résumait en lui toute la puissance civile des trois jours. Elle répondait à ses vues. La commission, en vertu de ses pouvoirs, établirait et régulariserait le mouvement dans Paris et dans la France; et cependant elle serait trop affaiblie par son titre, pour pouvoir prendre, vis-à-vis de la chambre et dans les hautes affaires , cette initiative qui appartient à un gouvernement : voila tout ce qu'on voulait.
La position de la France était alors pleine d'incertitude et de périls. Que ferait-on entre les partis qui allaient se déclarer? Il y avait Henri Y, le duc d'Orléans , la république et Napoléon II. Le parti de Napoléon II, vivant dans les masses, ne se montrait pas , faute de chefs. Restaient les trois autres. Il y avait aussi trois hommes se partageant entre eux toutes les puissances de l'opinion : Casimir Périer, Laffîtte et Lafayette. Le premier avait pour lui la majorité de la chambre et le haut commerce ; le second une influence .plus active , plus générale , plus répandue ; le troisième , le peuple armé. Mais Casimir Périer était secrètement pour Henri Y et la restauration; Laffîtte publiquement pour le duc d'Orléans ; Lafayette pour que la nation fût consultée.
La commission pouvait aussi porter un poids
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dans la balance : elle était une force par le seul fait de l'exercice du pouvoir. Mais pour qui se déciderait-elle? La restauration, repoussée par la haine publique, ne pouvait lui convenir ; ceux qui avaient étudié le caractère et les opinions du duc d'Orléans n'étaient pas exempts d'inquiétudes; la république avait à peine un parti avoué : conviendrait-elle à la France? les départemens voudraient-ils l'accepter? Ces questions si importantes et si graves, la commission , pour se déterminer, devait les discuter et les résoudre. Mais, avant même de les aborder et sur ses premières délibérations , elle sentit qu'elle était divisée. M. Mauguin proposait à ses collègues de prendre d'eux-mêmes un titre moins étroit que celui de commission municipale : sa proposition ne fut pas accueillie. Il demandait qu'on envoyât des commissaires dans les départemens pour les organiser : il fut encore repoussé. Dès le vendredi ou le samedi , Melun , Versailles et quelques autres villes voisines de la capitale , écrivirent à la commission ou lui adressèrent des députés. Elles déclaraient adhérer au gouvernement provisoire et demandaient des ordres. La commission refusait d'en donner, accordait des conseils , et se contentaft d'indiquer ce qu'elle avait fait , pour obtenir qu'on suivît son exemple. Ainsi désunie et écourtée dans son action, elle devait s'interdire de penser aux grandes choses. Sans en faire la matière d'une délibération positive, ses mejftbveg convinrent de s'occuper exclusivement
de leur mandat qui était de rétablir l'ordre et le pouvoir. Leur autorité sans contrôle convenait à merveille pour régler tous ces cas irréguliers et imprévus qui se présentent en nombre immense dans un mouvement révolutionnaire; mais les cas ordinaires ou légaux , ils pensèrent devoir en abandonner la décision aux autorités régulières; seulement c'était à eux de rétablir provisoirement ces autorités. Déjà dans la journée du jeudi, ils avaient commencé la réorganisation , en instituant à Paris des mairies nouvelles , en nommant à la préfecture de la Seine et à la préfecture de police , à la direction des postes, au ministère des finances. Dès le vendredi matin, ils avaient nommé à la direction des télégraphes ; il leur restait, dans la même journée, pour compléter l'organisation supérieure et ressaisir les liens généraux de l'administration, à déléguer un commissaire pour chaque département ministériel.
Il était présumable que les choix qu'on allait faire auraient quelque influence sur la composition définitive du cabinet. La commission devait-elle prendre les ministres provisoires hors de son sein? devait-elle au contraire distribuer les travaux ministériels entre chacun de ses membres ? Ce dernier parti avait ses avantages et ses inconvéniens. Les inconvéniens étaient graves ; tout le monde eût crié à l'ambition. Les avantages étaient presque nuls , et on en demeurait convaincu quand on calculait l'opinion dominante clans la chambre et le caractère de
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ceux qui, sous peu de jours, allaient prendre la direction de la législature et du mouvement. La commission obéit à ses sentimens naturels; elle ne voulait rien pour elle-même ; elle décida à l'unanimité quelle choisirait hors de son sein.
L'embarras fut grand quand on en vint à des discussions de personnes, Une remarque qui a déjà été faite et qui explique beaucoup d'événemens , c'est que peu d'esprits avaient senti en juillet la profondeur du mouvement populaire , et combien la société tout entière en était ébranlée. Certainement les membres de la commission devaient être comptés parmi ceux qui avaient conçu le plus promptement 1 ère nouvelle; et, parmi les hommes de la commission, M. Mérilhou , d'après ses antécédens , ne devait pas être considéré comme un des moins avancés. Cependant il ne fut frappé que d'une seule idée pour le choix des commissaires, c'est-àdire de la nécessité d'une combinaison qui disposât de la majorité dans les deux chambres. En conséquence il proposa M. de Broglie pour la chambre des pairs , MM. Dupin aîné et Sébastiani pour la chambre des députés. M. Mauguin , qui avait sou^ tenu contre eux des luttes assez vives pendant les trois jours, s'abstint de se prononcer , dans la crainte qu'on ne lui supposât des motifs personnels. La combinaison fut admise , non pas définitivement, il est vrai, mais comme simple projet, et on résolut d'en faire part à M. Laffitte, pour lui demander ses ob->
servations. On lui écrivit en conséquence. La lettre lui fut remise, la chambre étant encore en séance, Au lieu de n'y voir qu'un simple projet, M. Laffitte considéra la mesure comme définitive. Il annonça à la chambre que le ministère provisoire était formé, en fit connaître la composition, et, le lendemain , tous les journaux la publièrent. Le lendemain aussi des plaintes arrivèrent de toutes parts à la commission; on lui demandait si elle voulait trahir ; les noms de MM. Dupin et Sébastiani excitaient une espèce d'orage ; M. Dupin , parce que, le lundi 26, dans la réunion des journalistes, et le mardi 27, dans celle des députés, il avait soutenu , avec l'ardeur ordinaire de son esprit , que les députés , par l'effet de la dissolution et des ordonnances, avaient perdu leur caractère; M. Sébastiani, parce qu'il n'avaitparu dans les réunions que pour les paralyser et les éteindre.
Il ne pouvait convenir à la commission de laisser soupçonner ses intentions ; cette première combinaison ministérielle fut abandonnée. Aucun de ceux qui étaient nommés dans le projet d'arrêté n'en a jamais reçu ni avis officiel ni expédition.
Il faut revenir à la journée du vendredi.
M. de Mortemart ne s'était point présenté à la réunion des députés. L'impatience en avait gagné tous les membres, et ils s'étaient décidés à agir. On a déjà vu qu'une commission ayait été nommée
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pour s'entendre avec la réunion des pairs composée de cinq à six personnes ; cette commission avait fait son rapport par l'organe de M. Sébastiani; les députés, sur sa proposition, avaient pris la délibération suivante :
« La réunion des députés actuellement présens » à Paris a pensé qu'il était urgent de prier S. A. R. » monseigneur le duc d'Orléans de se rendre dans la » capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant- » général du royaume , et de lui exprimer le vœu de » conserver les couleurs nationales. Elle a de plus » senti la nécessité de s'occuper sans relâche d'assu- «rer à la France, dans la prochaine session des «chambres, toutes les garanties indispensables pour » la pleine et entière exécution de la charte. »
ML le duc d'Orléans s'était déjà rendu dans la capitale , annoncé ou précédé par une proclamation qu'on criait et qu'on affichait de toutes parts. Comme cette proclamation ne portait pas le contre-seing de la commission , à qui elle n'avait pas même été communiquée , les crieurs ou afficheurs furent arrêtés par la garde nationale qui envoya demander ce qu'il en fallait faire. La commission savait ce qui se passait à la chambre : elle temporisa.
Dans la soirée Une dépêche lui fut remise. M. Lagarde, secrétaire delà réunion des députés, lui envoyait, au nom de M. Laffitte, président, copie de i. 18
cette même délibération qui vient detre rapportée. Il l'invitait à la faire imprimer et publier. Au bas de la copie se trouvait cette simple mention, suivent les signatures; mais dans le fait aucune signature, pas même celle de M. Laflîtte , président. La délibération était conçue en termes remarquables. Elle ne nommait pas M. le duc d'Orléans lieutenant-général du royaume; mais elle le priait de se rendre dans la capitale pour en exercer les fonctions, ce qui supposait que le droit en lui-même lui était venu d'ailleurs. Elle ne décidait pas que les couleurs nationales seraient reprises ou conservées ; elle partait du fait que le peuple de Paris les avait reprises , et exprimait au prince le vœu de les conserver, ce qui impliquait pour le prince le droit de les interdire. Enfin elle ne promettait pas des améliorations constitutionnelles répondant aux améliorations de notre état social : elle se bornait à parler de la pleine et entière exécution de la charte , ce qui donnait à penser qu'on ne voulait pas dépasser la charte.
Une pareille délibération était la preuve qu'entre ses auteurs et la population parisienne , ily avait peu de sentimens communs. Il est difficile de dire ce qui serait arrivé si elle eût été publiée; mais certainement elle eût excité autre chose que des murmures.
M. Mauguin se trouvait seul alors aux bureaux de la commission. Il vit le danger, en écrivit à M. LaSitte, et lui déclara que la pièce ne serait affi-
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chée et publiée, comme acte du gouvernement, qu'autant qu'elle porterait au bas la signature de ses auteurs i. Le lendemain, samedi, dès 7 heures du matin , M. Odilon-Barrot fut envoyé auprès de M. Lafïitte, pour lui représenter que, si l'on ne changeait de marche et de langage, si l'on ne s'identifiait davantage avec la population , il y aurait bientôt une révolution nouvelle. M. Lafïitte le sentit; mais, sans qu'il voulût s'en rendre compte , il était déjà débordé par l'esprit de la chambre. 11 renonça à faire publier la délibération , et promit même de la retirer des mains du duc d'Orléans, à qui déjà elle avait été remise.
Pendant cette journée du vendredi 3o, si féconde en grands événemens , la commission n'avait rien vu , reçu , ni entendu de la part dé Charles X. Les négociations avaient pris un autre cours, M. Casimir Périer s'était montré vers les 4 ou5 heures à ses collègues ; il leur avait exprimé le regret de ne pouvoir être plus long-temps avec eux. « Il aurait » voulu leur consacrer sa soirée ; mais il était fatigué, » malade et obligé de se retirer. »
Un membre de la commission et l'un des secrétaires devaient toujours passer la nuit dans les bureaux pour pourvoir aux cas urgens. Vers les trois heures du matin, M. Casimir Périer se présenta à
1 "Voir dans un chapitre précédent la lettre de M; Denis Lngarde à la commission municipale.
l'Hôtel-de-Ville ; il était accompagné de M. Arthur de Labourdonnaie, Il fit lever le général Lafayette et prévenir aussi le membreetle secrétaire delà commissionqui se trouvaient aux bureaux. On se réunit dans une pièce écartée. Il s'agissait d'entendre M. Arthur de Labourdonnaie qui arrivait de Sainl-Cloud, « où, dit ce personnage, régnaient la plus grande incer- » ti tude et le plus grand désordre. On n'y avait reçu » aucune nouvelle de M. de Mortemart ni de la réu- » nion. Qu'avait-il fait ? qu'était-il devenu ? La réunion » des députés l'avait-elle reconnu comme premier » ministre ? avait-elle accueilli la révocation des or- «donnances? Déjà quelques mots circulaient sur le » duc d'Orléans. Les députés voulaient-ils changer »la dynastie? faudrait-il que Charles X pensât à dé- » fendre sa couronne?» Sur tous ces points, M. de Labourdonnaie demandait des renseignemens. M. Casimir Périer, son introducteur, l'appuyait, mais avec réserve; il laissait percer ses désirs ; il sentait n'être pas en état d'imposer sa volonté. La réponse fut ce qu'elle devait être. « On n'avait pas » entendu parler de M. de Mortemart ; on ne con- » naissait pas la révocation des ordonnances ; dans » tous les cas , il était trop tard ; l'antipathie de la na- »tion était trop prononcée, et les députés avaient «déjà adopté une première mesure qui serait inévi- » tablement suivie d'une autre plus éclatante. »
Cette antipathie du peuple de Paris s'était manifestée , dès le commencement des troubles , par Ja
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destruction de tous les insignes de la maison de Bourbon. Dans la matinée du samedi 5i , l'opinion qui s était reposée la veille, calmée par la victoire, sembla prête à reprendre sa violence. Elle était inquiète, agitée. Sur la place, sur les quais de l'Hôtelde-Ville affluait Paris tout entier ; non le Paris causeur des salons , mais le Paris fort et actif; le Paris passionné. Charles X négociait, disait-on ; on avait vu , on avait saisi ses agens ; et , à la seule idée de le revoir , lui et les siens, sur le trône, vous auriez entendu des explosions de menaces et de colère. En même temps , on se passait de main en main la proclamation du prince ; on la trouvait sèche et forcée; pas un regret pour les victimes de la liberté I pas même le mot de patrie. Il accourt partager nos dangers.... Il n'y a plus de dangers, aujourd'hui; il ne reste à partager que la victoire. La charte sera désormais une vérité ! La charte! c'est l'aristocratie, ce sont les Bourbons; et, sur cette mer agitée , on entendait les murmures croître, s'étendre, puis cesser, puis reprendre , s'élançant, s'é teignant tour à tour, comme ces jets de flamme courts et subits dans un incendie qui commence.
Cet état d'anxiété occupait sérieusement la commission. M. Barthe se présenta. Il n'avait encore pris aucune part aux événemens ; mais il venait de traverser , d'étudier la foule; il avait écouté ses discours. Il était urgent d'adopter quelque mesure grande , populaire , et surtout de prouver au peuple
qu'on avait rompu sans retour avec le roi vaincu. La commission délibéra ; une proclamation de déchéance fut arrêtée à l'unanimité , et l'on chargea M. Barthe de la rédiger. Elle eut sur le peuple un effet presque magique ; il se calma presque subitement : on avait répondu à ses sentimens et parlé son langage. La proclamation devait avoir encore un autre effet. C'était de trancher l'une des grandes questions qui s'agitaient , et de mettre fin à des négociations qui ne portaient pas seulement sur la commission municipale.
M. Périer vint à l'Hôtel-de- Ville avant que la proclamation de déchéance fût publiée. On l'imprimait. On devait lui parler , et on lui parla de l'acte important qui venait d'être arrêté. C'était une grande mesure : elle pouvait compromettre ses auteurs ; elle pouvait même ne pas répondre à tous les sentimens ; qu'il examine, qu'il réfléchisse, on ne lui demandait pas de joindre sa signature à celle de ses collègues. Il répondit qu'il voulait s'associer à tout ce qu'ils feraient de noble et d'énergique ; il leur demandait , il les chargeait de mettre son nom à côté du leur; il n'était venu auprès d'eux que pour un instant; un autre devoir l'appelait ailleurs; mais il comptait sur eux , et quant à lui , il n'irait pas même à l'imprimerie prendre connaissance de la proclamation , quoiqu'on l'engageât à faire cette démarche. M. Périer partit ; sans doute il fit de nouvelles réflexions, puisqu'il se rendit à l'imprimerie,
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où il avait refuse daller; et là , après avoir lu , non seulement il ne persista point dans ses premières intentions, mais il resta deux heures, attendant que le tirage fût terminé et les afficheurs partis, pour être certain qu'un ordre ne surviendrait pas qui enjoindrait d'imprimer son nom. Il se rendit ensuite au Moniteur, et la commission, qui venait d'y envoyer une épreuve de la proclamation, avec le nom de M. Casimir Périer au nombre des signataires, fut fort étonnée de recevoir la lettre suivante , de M. Sauvo, directeur du journal officiel :
« Paris, ce 3i juillet.
» Messieurs,
» Je m'empresse de vous prévenir que M. Casimir Périer vient de se présenter à mon bureau , et de me donner l'ordre ainsi conçu :
«Je n'ai pas la la proclamation ; ne permettez pas » ma signature , malgré tous ordres contraires.
» Signé C. Périer.»
» Recevez mes hommages.
» Sauvo. »
En conséquence, le nom de M. Périer fut omis.
Dans la même journée du samedi, la commission
décréta la formation de 20 régimens de garde na-
tionale mobile , avec 5o sous de solde par jour pour les soldats. Il fallait arracher le peuple à l'oisiveté de la place publique, et assurer des moyens d'existence aux ouvriers qui n'en avaient point ; il fallait aussi procurer un appui militaire au nouveau pouvoir, créer une armée contre Charles X qui appelait à lui le camp de Lunéville et de Saint-Omer dont on ignorait les dispositions , et montrer dans les premiers momens à l'Europe , si l'Europe voulait murmurer , ce qu'elle aurait à craindre de la France.
La commission reprit aussi la question de ministère. Le mouvement rétrograde qui s'était manifesté la veille faisait de nouveaux progrès. Des émissaires étaient chargés notamment d'effrayer les imprimeurs, et, pour empêcher les proclamations et les placards, on les menaçait de la perte de leurs brevets 4. Ces mouvemens ne pouvaient échapper à la commission. Ils lui faisaient prévoir l'esprit dans lequel serait composé le cabinet futur. Elle nomma des commissaires provisoires, uniquement pour mettre en relief ce qui apparaissait alors de moins anti-national dans la majorité de la chambre, et pour introduire dans le ministère MM. Dupont de l'Eure et Bignon , qui , une fois présentés , ne pouvaient plus être exclus. Elle se trompa néanmoins. M. Guizot, qu'elle avait indiqué pour l'instruction publique , où il
1 Voir au ièt chapitre, les ordres de ce genre donnés par M. de Broglie.
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pouvait rendre des services, fut nommé à l'intérieur où il ne pouvait créer que des obstacles, et M. Bignon , dont la conduite politique avait été remarquée jusqu'alors par son indépendance , ne fut pas même conservé au ministère des affaires étrangères, pour lequel il avait été délégué ; on en fit un ministre sans portefeuille.
Il était deux heures environ lorsque , ces travaux terminés , la commission fut prévenue que le lieutenant- général arrivait à l'Hôtel -de -Ville. Elle se rendit dans la grande salle auprès du général Lafayette. Le prince ne parla qu'au général; il se félicita de revoir un ancien ami. Leur premier abord eut quelque chose de gêné ; le général était froid , le prince embarrassé. Celui-ci dit quelques mots sur leurs anciennes relations ; il lui tendit la main; Lafayette la prit; le prince se jeta à son cou , et l'embrassa avec effusion. La foule qui les entourait et dont les dispositions étaient peu favorables au duc d'Orléans , resta étonnée. M. Viennet lut ensuite l'adresse de la chambre. Elle promettait le jury pour les délits de la presse : « II ny aura plus de délits de la presse , dit le prince penché près de Lafayette^; il n'j en aura plus. » Dans sa figure, dans sa voix, il y avait une expression de joie intime et de bonheur. Ce fut après cette lecture que le général Dubourg lui adressa ces mots terribles : Nous avons votre parole , et si vous l'oubliez jamais, nous aurons des moyens de vous la faire tenir.
Cette phrase fut prononcée avec menace, prcsqu'avec colère. Monsieur, vous ne me connaissez »pas, s'écria le prince, vous ne me connaissez pas.» » Il y avait de l'indignation , mais du trouble dans sa voix. Il répétait: « Vous ne me connaissez pas, vous »ne me connaissez pas », tout en suivant le général Lafayette qui l'entraînait sur le balcon, pour le présenter au peuple. Le général Dubourg, objet de quelque blâme , restait en place, disant de son côté : Je vous connais bien , et si je vous parle ainsi, c'est parce que je vous connais bien.
A peine le lieutenant-général avait-il quitté l'Hôtel-de- Ville , que M. Colin de Sussy se présenta à la commission, au nom de Charles X. Il venait, disaitil, déposer les ordonnances contenant la révocation de celles du 25. Il sortait de chez le général Lafayette, qui n'avait pas voulu les recevoir. On lui répondit , comme lui avait répondu le général Lafayette, qu'on n'avait plus à s'occuper de la révocation des ordonnances. Il insistait ; il avait même déposé le paquet sur le bureau où il voulait le laisser, quand une députation, qui sortait également de chez le général , demanda à être introduite. M. de Sussy fut engagé à rester. Il entendrait et pourrait aller redire lui-même à Charles X ce qu'il aurait entendu. Avec la députation entra M. Gdilon-Barrot, qui avait assisté à l'allocution adressée par elle à M. de Lafayette. Il se présentait comme dépositaire de la pensée du général. MM. Audry de Puiraveau
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et Lobau se chargèrent de répondre au discours qui allait être prononcé.
L'orateur de la députation était M. Hubert, ancien notaire, et qui depuis présida pendant quelques mois la Société des Amis du peuple. Il parla des trois journées, de leurs combats , de leurs victimes et de la victoire; puis, s'adressant à M. de Sussy, dont la mission n'était pas secrète , et montrant du geste les plafonds encore sillonnés par les balles , il demanda si celui dont le parjure avait porté la dévastation de toutes parts , celui dont l'ambition fanatique avait troublé tout un royaume et versé tant de sang , pouvait en être quitte pour la révocation d'une ordonnance. Il ne dit pas un mot de république , pas un mot sur le lieutenant-général et sur la royauté. Mais les hommes qu'au milieu de ses combats le peuple avait reconnus pour chefs , il les conjurait de ne pas abandonner le pouvoir avant d'avoir organisé le pays et assuré la liberté.
La réponse de M. Barrot fut ambiguë : des généralités , des promesses vagues , rien de positif. Il promettait cependant que des précautions seraient prises pour préserver le mouvement de juillet de toute rétrogradation , et lui conserver sa pureté. Un geste d'incrédulité , échappé à M. Mauguin, fut remarqué de tout le monde. Il semblait indiquer que de toutes ces précautions promises , on n'en prendrait aucune. La députation se retira peu contente. Du milieu des groupes qui la composaient , s éleva
une voix restée inconnue : Vous abandonnez tout. Nous vous attendons à deux années. La dépulation s'étant retirée, il devint facile de convaincre M. de Sussy qu'il n'y avait rien à faire de ses ordonnances : il s'exécuta de bonne grâce, et, sans insister davantage , il partit.
Une délibération plus grave s'ouvrit presque immédiatement ; elle fut provoquée par M. de Schonen. Il demandait que la commission envoyât sa démission au lieutenant-général. « Une autorité régulière, » disait-il, venait d'être reconnue, et la commission, » qui ne formait qu'un pouvoir exceptionnel , devait y\ dès-lors abandonner ses fonctions. » Son a\is fut soutenu par M. Mérilhou qui, en qualité de secrétaire , prenait part aux discussions , sans participer au vote. M. Mauguin se prononça contre. « La » commission tenait tous ses pouvoirs de la cham- » bre. Ainsi , disait-il , quand elle jugera sa mission » accomplie, c'est, non au lieutenant-général, mais » à la chambre qu'elle devra adresser , non sa démis- » sion , mais un rapport. Un lieutenant-général était » reconnu , mais rien encore n'était créé par lui ni » autour de lui. On ne pouvait certainement lui » supposer que des intentions pures ; mais il fal- » lait savoir qui il appellerait dans son conseil , et » quelle marche serait adoptée. Il était possible » qu'en restant pouvoir encore quelques jours, et en » conservant ainsi un droit et une possibilité de re- » présentation , la commission fût d'une haute uti-
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» lité pour le pays. Dans tous les cas, le parti à pren- » dre devait être délibéré avec une grande maturité; » il y avait à réfléchir à la fois sur les événemens et » sur les hommes ; la délibération s'ouvrait trop vite; » il fallait la remettre au lendemain. »
Elle fut remise en effet au lendemain. Mais le lendemain, à six heures du matin, la démission était arrêtée et expédiée avec les signatures de MM. de Schonen, Lobau et Audry de Puiraveau. Il en fut donné récépissé à sept heures au Palais-Royal. M. Mauguin était absent , et n'avait pas été prévenu \
La démission donnée, la commission n'existait plus. Elle n'avait plus de pouvoirs. Elle avait cependant à rendre au prince , de concert avec le général Lafayette , la visite qu'ils en avaient reçue la veille. Elle voulut profiter de l'occasion pour faire son
1 Celte démission était ainsi formulée :
« Hôtel-de-Villc ier, août , 1 83o.
» Monseigneur ,
» Les membres de la commission municipale de Paris ont » l'honneur d'exposer à votre Altesse Royale que, les circonstan- » ces graves qui avaient nécessite la création de ce pouvoir >» temporaire n'existant plus depuis votre avènement à la » lieutenancegénéraledu royaume, ils attendent les instructions » de Votre Altesse pour remettre entre les mains qu'elle voudra » bien désigner les fonctions qui leur ont été confiées. » Nous sommes, avec respect, » Monseigueur,
» De votre Allesse Royale , » Les très-hurnbles et très-obéissans serviteurs , etc. >i
testament politique. MM. Mérilhou et Odilon-Barrot furent chargés de rédiger un discours qui devait être lu au lieutenant-général , et où seraient exprimés les principes et les vœux de la commission. Elle s'était trouvée au milieu du mouvement, elle se considérait comme spécialement chargée d'en faire connaître le but et la nature. La visite devait être rendue à midi. MM. Mérilhou et Barrot donnèrent lecture de leur projet de discours à onze heures et demie. Il ne contenait guère que des félicitations. M. Mauguin, qui avait demandé un discours de principes , déclara qu'il n'acceptait point le projet. MM. Lobau et Audry de Puyraveau imitèrent son exemple. Le projet fut abandonné, et on n'eut plus le temps d'en écrire un nouveau. C'est à cette circonstance qu'il faut attribuer le silence de la commission sur les garanties dues au pays. Sa démission lui enlevait d'autres occasions de faire entendre sa voix.
Elle devait même croire sa mission entièrement terminée. Une lettre du lieutenant-général l'engagea toutefois à conserver celles de ses fonctions qui se rapportaient à l'état intérieur, à la sûreté et aux intérêts municipaux de la ville de Paris1. Dans cette
1 Cette lettre était ainsi conçue :
«Messieurs,
»J'ai reçu la lettre par laquelle vous m'annoncez que, les circonstances graves qui avaient nécessité la création du pouvoir temporaire dont vous avez éié investis n'existant plus, vous
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tâche nouvelle , plus restreinte que la première, il y avait encore des services à rendre. La commission consentit à s'en charger pour quelques jours ; mais dès ce moment, ses délibérations perdirent leur intérêt politique.
Le conseil du prince se faisait déjà remarquer
attendez mes instructions pour résigner les fonctions qui vous ont été confiées. En vous remerciant du patriotisme et du zèle avec lesquels vous avez exercé de si difficiles et si honorables fonctions, je verrais un grand avantage à ce que vous consentissiez à conserver provisoirement celles de ces fonctions qui se rapportent à l'étal iulérieur, à la sûreté et aux intérêts municipaux de la ville de Paris. Je vous prie donc de continuer à vous en occuper, en renvovant les autres aux différens départemens ministériels qu'elles concernent.
A cette lettre la commission répondit : « Monseigneur ,
» Nous avons reçu la lettre par laquelle vous nous engagez à conserver provisoirement celles de nos fonctions qui sa rapportent à l'état intérieur, à la sûreté et aux intérêts municipaux de la ville de Paris.
»Ces intérêts tiennent de trop près à ceux de la France entière, au milieu des graves circonstances où nous sommes placés , pour que nous n'apportions pas à leur protection et à leur défense le zèle et le patriotisme que les conjonctures réclameront.
» Nous avonsl'honneur d'être avec un profond respect, deVotre Altesse Rovale,
» Monseigneur , » Les très-humbles et très-obéissans etc. ,
» Comte Lobau, Audry de Puiraveau, Màuguin.»
par cette inactivité , par cette faiblesse à manier le pouvoir qui fut si funeste pendant les derniers mois de i85o. Les ministères étaient comme abandonnés ; personne ne s'y présentait, même pour ouvrir les dépêches qui s'y accumulaient tous les jours. La commission y envoya des secrétaires généraux avec recommandation spéciale d'expédier les affaires urgentes. Par le même motif, elle organisa le conseil général du département de la Seine. Elle nomma en même temps des commissaires pour distribuer des secours aux blessés et à leurs familles, pour subvenir aux besoins des ouvriers sans travail, pour recueillir les faits mémorables des trois journées , enfin pour faire élever des monumens à la mémoire des victimes de la liberté. Elle décida aussi que l'histoire des trois jours serait écrite, et en confia la rédaction à un homme digne de cette tâche par son talent , et qui l'avait lui-même sollicitée.
Ces diverses mesures trouvèrent peu d'approbateurs dans un ministère déjà animé de l'esprit de réaction. M. Guizot, qui voulait en finir promptement avec l'héroïsme, se chargea de les paralyser, et, pour cela, il employa un moyen sûr, ce fut de paraître s'en occuper lui-même. La commission réclama hautement ; elle n'était pas de caractère à laisser empiéter sur ses droits1. Le ministère garda le si-
1 M. Guizot ayant empiété sur les droits de la commission en
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lence ; mais , le 6 août , la commission ayant délivré vin mandat de 3oo francs sur la caisse de l'Hôtelde-Yille , le caissier refusa de payer. Appelé sur-lechamp et interrogé sur ses motifs , il répondit que
prenant un arrêté relatif aux victimes des trois journées , elle lui répondit :
« Monsieur,
» Nous recevons à l'instant ampliation de votre arrêté du » Ier de ce mois , par lequel vous déclarez que quatre commis- » saires seront chargés , dans chaque arrondissement munici- » pal de la ville de Paris , de recueillir les noms des victimes des «derniers événemens, et de dresser un tableau qui doit vous » mettre à même de prendre ou de proposer les mesures néces- :> saires pour acquitter les dettes de la patrie.
» Nous recevons , en même temps , votre lettre de ce jour >» par laquelle vous nous engagez à seconder M. le préfet de la » Seine dans l'exécution de cette mesure , en lui réservant la » nomination définitive des commissaires désignes parles maires » et les corps municipaux.
» Nous vous rappellerons, à ce sujet, monsieur, que M. le » lieutenant-général du royaume, par sa lettre du ier août, nous a engage à veiller souverainement à la sûreté, à l'état intérieur » et aux intérêts municipaux de la ville de Paris. Ces attribu- » tions embrassent la mesure qui fait l'objet de votre arrêté , » et nous sommes , sur ce point , d'autant plus jaloux d'éviter » tout conflit de pouvoir, qu'il s'agit de soulager des infortunes >> nées dans les mêmes circonstances que notre mission ; nous » pensons , dès-lors , que votre arrêté demande quelques expli- » cations que nous attendons avec d'autant plus d'impatience » que nous nous occupons du même objet.
» Agréez, etc. »
2QO LOUIS-PHILIPPE
le préfet provisoire, M. Delaborde, nommé par la commission même, lui avait prescrit de ne plus connaître à l'avenir d'autres ordres que les siens . t Si » le mandat n'est pas payé dans dix minutes , lui dit » M. Mauguin , vous et le préfet serez destitués dans » un quart d'heure. Allez-le lui dire. »
Le mandat fut payé , mais la lutte était commencée , et la commission ne devait pas se compromettre. Le 9 août, le roi avait prêté son serment; le 10, elle se retira. Sa mission d'ailleurs était légalement expirée. Elle avait eu à régler tous les cas imprévus qui surgirent d'une désorganisation complète et fondamentale. Mais, l'état réorganisé et la légalité ayant repris son empire, son pouvoir extraordinaire n'eût fait que blesser l'ordre et les lois.
Il lui restait à rendre compte de ses actes. Elle n'avait eu que trois jours d'existence politique et neuf d'existence municipale. Dans ce court intervalle , elle avait , par elle ou ses délégués , tenu et manié tous les ressorts de l'état. Elle avait même disposé des caisses publiques , et cependant ses dépenses , toutes régulièrement constatées , n'avaient pas excédé 5o,ooo francs.
La commission municipale voulait rendre compte de ses actes à la chambre des députés. Le président, M. Laffîtte , déclara qu'il n'accorderait pas la parole pour la lecture du rapport. Alors elle l'adressa au roi et le fit publier en même temps dans les journaux. Cette pièce est celle au bas de laquelle la commis-
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sîon fit j sans s'en apercevoir , la faute d'adapter le formulaire d'étiquette : Vos très- humbles et obéis sans serviteurs et fidèles sujets. Au reste , en lui reprochant cette faute à la tribune , les ministres lui ont appris que le rapport en question avait été reçu , et qu'on avait au moins daigné en lire les signatures. Jamais il n'en avait été dit ni écrit un mot aux membres de la commission; comme jamais non plus on ne leur a demandé ni un avis ni un renseignement sur l'état de l'opinion publique , ses exigences ou ses besoins.
On a reproché à la commission la désignation du premier ministère. L'expérience a certes bien justifié ces reproches. Sans doute la composition proposée par elle était détestable; elle le savait, mais elle avait si bien deviné les penchans du nouveau pouvoir, que celui-ci trouva moyen de faire un choix plus mauvais encore. Au lieu de sept ministres , on en nomma onze, et dans ces onze, on fit dominer toutà-fait la tendance réactionnaire. Cependant tout n'était pas perdu. Il restait , comme gardiens de l'esprit et du mouvement de juillet , le général Lafayette qui avait le commandement de toute la garde nationale, c'est-à-dire de toute la force du royaume ; M. Dupont de l'Eure qui régissait l'action de la justice et des parquets; M. Laffitte qui, peu de temps après, reçut la présidence du conseil et les finances ; enfin , M. Odilon-Barrot appelé à la préfecture de la Seine, si importante dans ces premiers temps. C'était sur
eux , sur leur habileté , sur leur concert , que reposait l'espoir de la révolution. J'ai dit comment le patriotisme de tous ces hommes de bien a été trompé et trahi par les circonstances , et plus encore par les savantes déceptions du gouvernement dans les mains duquel ils laissèrent tomber les destinées de la France, dans une heure fatale.
Avant d'aborder la contre-révolution dans ses doctrines et dans sa marche , je dois expliquer , par quelques exemples, les causes de la déplorable erreur dans laquelle tombèrent les grands citoyens que je viens de nommer. Cet examen ouvrira le second volume de cet ouvrage.