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CHAPITRE VII

Nccrwinde. Affaissement. Pais de Ryawyck. — 1695-1698.

La guerre fut plus cruelle après Louvois. Le roi, qui lui avait reproché sa cruauté, la dépassa pourtant. Comment expliquer cela ? C’est que la guerre devint, de politique qu’elle était, une guerre personnelle et royale, de sentiment, de passion. Le roi était aigri et de l’invasion du Dauphiné, et du désastre de la Hogue, et de l’affaire Grandval, si honteusement démasquée. Il en voulait beaucoup aux princes, ses parents ou alliés, qui, honorés de mariages français, ne lui faisaient pas moins la guerre ; il voulait châr lier le Palatin, le Savoyard. 11 les prit par leur faible, leurs villes favorites, leurs châteaux de

famille où ils mettaient toutes leurs complaisances. A cet ordre de destruction, Catinat répond : « Je puis assurer Votre Majesté que l’on exécutera avec passion et ressentiment ce qu’elle ordonne. » 11 était spécifié expressément que la ruine, l’extermination, commencée sur les paysans, s’étendrait désormais à la noblesse. De là les massacres du Piémont, et, sur le Rhin, l’horrible événement d’Heidelberg.

Cette atrocité de la guerre, cet universel écrasement, ne sont nullement sentis dans les trèsfroids mémoires du temps. Le seul historien ici, c’est le Puget, le grand solitaire de Toulon. Le roi ne l’aimait guère, et je ne m’en étonne pas. Son génie lier et tendre, même dans ses monuments officiels, proteste douloureusement. J’ai parlé des Atlas et de la petite Andromède, où l’on croit reconnaître les saints forçats de la Révocation et les enlèvements d’enfants. En 1688, un voyage qu’il fil à Versailles le remplit de mélancolie, de mépris delà cour, ce semble. Et il sculpta le hardi bas-relief d’Alexandre et de Diogène, où le cynique, au conquérant bouffi, dit : « Retire-toi de mon soleil. »

Une statue équestre du roi devait être faite à Toulon. Puget en donna un projet. Etrange et violente satire, qui à coup sûr ne put être goûtée. C’est le petit Alexandre qu’on voit au Louvre.

On s’y arrête peu. La vulgarité du héros (voulue, calculée, par l’artiste), fait qu’on eu détourne les yeux. C’est le vulgaire bel homme sur un gros cheval fort lancé. Ils galopent, comme un lourd centaure, sans remarquer ce qu’ils écrasent, une montagne de chair humaine.

Au plus bas, sur le sol, un beau jeune homme, à longs cheveux de femme, si ce n’est même une femme. La pauvre créature gît sur le dos. Son ventre porte le poids immense; il doit être écrasé, crevé. Ce que notre nature a de faible et qui craint le plus la douleur, est en saillie pour souffrir davantage. Au-dessus, cuirassé, un terrible soldat, désarmé, mais de force énorme, n’est nullement aplati encore; il est précipité sur les genoux. Son bras droit, bras d’airain qui porte à terre et ne plie pas, fait arcboutant, porte le cavalier. Et bien plus, il porte un mourant, autre jeune figure, qui touche justement le cheval, la poitrine brisée par cet horrible poids. Elle craque; on l’entend. De la main gauche, il s’arrache les cheveux, et la droite en appelle au ciel.

Dessous et dessus le soldat cuirassé, les deux jeunes gens sans cuirasse ont l’air d’être deux frères. C’est le peuple, ceux-ci, le peuple innocent, pacifique, qui ne voulait que sc défendre, qui a péri pour sauver le foyer.

Je ne connais aucun monument d’art qui plus fortement morde au cœur. Et cependant cette image de guerre, si cruelle, n’en donne pas ce qui en fait alors la laide et basse horreur. La guerre, sans argent ni ressource, se continue, comment? par la gaieté affreuse et la liberté effrénée, qu’hors des batailles on permet au soldat. Trois cent mille gueux, sans pain ni solde, jeûnent, il est vrai, mais tout au moins s’amusent. Leurs campagnes sont des bacchanales d’un rire sauvage qui partout fait pleurer. Les généraux donnent l’exemple. Luxembourg est l’autorité des jeunes, pour les plus sinistres orgies. Vendôme obtient du roi un congé pour se faire soigner d’une honteuse maladie (il revient sans nez à la cour). ViUars, gai, brave, aimable, a des gaietés si débordées qu’un beau jeune Allemand, un prince souverain, est forcé de tirer l’épée (F. Madame). Tels généraux et tels soldats. Ceux-ci, sans loi ni frein, par-devant l’officier, font de la guerre royale une jacquerie populacière, en toute liberté de Gomorrhe.

Peuple riche en contrastes. La même armée, à travers tout cela, présente des choses admirables. Un de ces soldats si misérables, ayant tué un seigneur cousu d’or, jette le vil métal et le renvoie à l’ennemi. A Neerwinde, nos officiers, voyant le chef des réfugiés, Ruvigny, qui s’était

emporté au milieu d’eux et allait être pris, ne voulurent pas le voir, le reconnaître, le laissèrent échapper. A la destruction d’Heidelberg, ils faisaient l’aumône d’une main à ceux même qu'ils ruinaient de l’autre.

La campagne de 93 s’ouvrit par cet affreux événement. On se rappelle qu’en 74, Turenne avait bridé dans ce pays deux villes et vingt-cinq villages, détruit les vivres et les bestiaux. En 89, Duras, à l’incendie, ajouta la démolition; le pic, la poudre y travaillèrent. Spire, Worms, Manheim, furent changés en monceaux de cendres; Heidelberg fut atteint. Il était encore noir du feu en 93; mais, hélas! celte fois, ce ne furent plus les pierres seules qui souffrirent; ce furent les personnes même. La ruine des villes détruites en 89 avait augmenté Heidelberg, la ville de cour. Cette capitale chérie du Palatin paraissait un plus sûr asile. C’est pour cela justement qu’elle fut si odieusement insultée.

Le maréchal de Lorges avait passé le Rhin, et les gens d’Heidelberg voulaient douter encore. On leur faisait espérer le secours des Impériaux. Au 19 mai, la ville voit ses belles montagnes de chênes toutes hérissées d’épées et de mousquets. Le redouté Mélac, bourreau connu des Allemands, l’homme des grosses exécutions, était là, et couvait la ville. La lettre d’un bourgeois qui vit et

subit l’événement (dans Limiers, XI, 554) nous dit l’agonie de terreur où on était. Le gouverneur perd la tête, enclouc ses canons, se retire au château. Au fond, ne pouvant résister, il espérait pour la ville la miséricorde du roi, quelque égard pour le Palatin son beau-frère. Plus d’un bourgeois y crut aussi. Mais les autres en foule se précipitent pour entrer au château. On s’étouffe, on s’écrase aux portes. Les faibles, les dames et les enfants, refoulés dans la ville, s’entassent dans les églises. Le soldat entre, sans combat et à froid; il tue pourtant un peu, puis bat, joue et s’amuse, met de pauvres gens sans chemise. Mais ceci n’était rien. Quand ils entrent aux églises, et voient cette immense proie de femmes tremblantes, l’orgie alors se rue, l’outrage, le caprice effréné. Ces dames, leurs enfants dans les bras, sont insultées, souillées par les affreux rieurs, et exécutées sur l’autel.

Près de ces demi-mortes laissées là, la joyeuse canaille fait sortir les vrais morts, les squelettes, les cadavres demi-pourris des anciens Électeurs. Effroyable spectacle! Ils arrivent dans leurs bandelettes, traînés la tête en bas. Nul officier, nul chef n’eût osé empêcher cela. Le père de la duchesse d’Orléans, de Madame, fut très-spécialement distingué. On lui coupa la tête, puis on lui

fit, le traînant par les pieds, son triomphe autour de l’église.

Le narrateur, fort modéré, et qui recueille ce qu’il y a de plus favorable aux Français, dit qu’un de nos officiers le sauva avec sa famille, les mena au château. Tout y allait. Le feu étant mis vers le soir aux quatre coins de la ville, pour n’être pas brûlées, les victimes des églises durent en sortir, se traîner au château. Cette grande foule désespérée, sans vivres, sans abri que le ciel, resta la nuit dans les cours. Masse compacte à ne pas remuer. Quelle fut encore leur épouvante, quand on sut que, pour brusquer la reddition de la place, on allait y jeter des bombes. Une seule qui eût éclaté, dans une foule si serrée, aurait emporté par centaines des membres et des têtes. On se rendit. La nuit du 23, tous partirent. Us étaient quinze mille. Désordre immense; effroi. Les maraudeurs pouvaient les suivre, en faire ce qu’ils voudraient. Us étaient dispersés, éperdus, ne pouvaient même se rejoindre. On n’entendait que des cris de douleur, du mari qui cherchait sa femme ou ses enfants perdus. Mais personne ne s’arrêtait. On allait dans la boue, à travers les ténèbres. Nulle nourriture. Des femmes grosses succombèrent, accouchèrent, délaissées; les nouneau-nés mangés des chiens !

L’homme d’Heidelberg ajoute avec une douceur

surprenante : « 11 y eut, dans tout cela, plus de licence que de volonté. Des officiers payèrent de leur bourse les ravages et les incendies qu’ils ne faisaient que par ordre. »

L’armée du Rhin ne fit plus rien après ce bel exploit. Elle s’affaiblit en envoyant des troupes à celle de Flandre, dont le roi venait de prendre le commandement (7 juin 93). Il était tard dans la saison, et cependant le prince d’Orange n’avait pu mettre à fin le grand travail de négociation qui préparait chaque campagne. Il n’avait pas encore toutes ses forces. Il devina très-bien que le roi, ayant pris Mons et Namur, visait Liège ou Bruxelles. 11 prit poste à Louvain, d’où il était à demi-route pour secourir également les deux villes menacées. 11 ne pouvait mieux faire. Mais sa situation n’était pas bonne. Liège, français de cœur, ne voulait pas de son secours, et, s’il en approchait, pouvait bien tourner contre lui.

L’armée du roi, au contraire, était gaie, pleine d’espoir. Les princesses étaient à Namur avec un monde de dames, d’officiers de chambre et de bouche, de musiciens, tout un complet Versailles. On s’amusait. Madame la Duchesse, avec sa petite Caylus, faisait un roman satirique où sa sœur, la belle Conti (qu’elle y nommait Julie, fille d’Auguste), avait les mœurs de Messaline. On se croyait établi là, et on s’y était arrangé. Tout à

coup ordre de départ. Le roi retourne. Pour faire un siège, il faut une bataille, et il ne veut pas la livrer. Même reculade qu’en 76 devant Bouchain, ici plus triste encore. Luxembourg qui, dit-on, se croyait sûr de vaincre, se jeta aux genoux du roi. Un conseil, que l’on tint, se garda Lien d’être moins sage, moins prudent que Sa Majesté. Le pis, c’est qu’après son départ elle eut lieu, cette bataille, et que Luxembourg la gagna.

Luxembourg sentait bien quel serait l’effet en Europe, si, avec une armée nombreuse, il ne se battait pas. Quoique affaibli d’un détachement qu’on renvoya au Rhin, il était supérieur en force, et il le devint encore plus quand Guillaume, pour retenir Liège, y jeta vingt mille hommes. 11 n’en avait que cinquante mille contre quatrevingt mille Français. Il y fut admirable de bravoure et d’obstination. Le village de Neerwinden, où il s’était fortifié, fut défendu, pris et repris, perdu, et pris encore. Les princes français étaient tous à la tête de ces charges acharnées. Guillaume mit pied à terre quatre fois, mêlé à son infanterie. U était fort reconnaissable par la Jarretière qu’il portait et son étoile de diamants. Trop faible, il refusait le poids de la cuirasse que l’on portait encore. Il ne fut pas blessé, mais frôlé de trois ■balles, dont l’une effleura sa perruque, l’autre son habit; une autre le serra au côté de si près

qu’elle coupa son ruban bleu. Macaulay, à ce sujet, note ingénieusement le caractère moderne de la guerre. La bataille n’est pas ici entre les forts, entre Hector et Ajax, mais entre les plus faibles, le nain bossu, le squelette asthmatique, dont l’un fit les brillantes charges, et l’autre couvrit l’armée anglaise par une fière retraite qu’on ne poursuivit pas. (29 juillet 1693.)

Dix mille Français, dix-sept mille alliés, restèrent pour engraisser la terre. On se battait des deux côtés, avec une fureur inexplicable. 11 n’y avait nul fanatisme, ni religieux, ni politique. Mais tel est le sauvage enivrement de la guerre. Il va toujours croissant, sans cause. Les Français en 90 avaient tué et brûlé en Piémont. Les Piémonlais en 91 ont brûlé, tué, en Dauphiné. Et pourtant en 93, l’armée de Catinat est aussi furieuse que si elle n’avait provoqué. Elle détruit encore les villages, les granges, pour que, l’hiver, l’habitant meure de faim. Elle détruit les belles villas, dont chacune était un musée. On met en pièces les statues, les tableaux. Le 4 octobre, à la Marsaille, bataille horriblement cruelle, nos Français catholiques, voyant en face, dans les rangs piémontais, les Français protestants, s’y acharnèrent, bien moins par haine religieuse que par rivalité de guerre, par celte émulation féroce qu’on vit dans la guerre de Trente Ans. Les catholiques

avaient la baïonnette, récemment adoptée chez nous. Ils ne tirèrent pas, mais coururent, confiants dans cette arme terrible. Ce fut une boucherie, longtemps même après la bataille. Les réfugiés, les Piémontais, les Allemands du duc de Savoie, furent égorgés jusqu’au dernier.

La guerre, en mer, n’était pas moins terrible, et le commerce avait cessé. I.a France avait tout l’avantage d’un pays ruiné, point de marchands à protéger, nul embarras de défensive, un grand nombre de matelots inoccupés, donc, grande facilité d’attaque. La misère excessive , les mauvaises récoltes, le pain à vingt sols ( quatre francs d’aujourd’hui), tout cela précipitait les hommes vers la mer. La marine de France ne songea plus qu’aux prises. Le roi se fit pirate. Je veux dire qu’on ne dirigea guère nos Hottes que vers des coups de main lucratifs. On n’osait plus sortir de Londres ou d’Amsterdam qu’en grandes caravanes, escortées de vaisseaux de guerre. Quatre cents vaisseaux marchands, en une fois, ce qu’on appelait la flotte du Levant, sortent de la Tamise en 1693. Mais Tourville et d’Estrées, plus heureux qu’eu 92, opèrent leur jonction, surprennent à Lagos celte énorme flotte. Ils battent, ils dispersent, ils détruisent, calamité immense. Quelque Français qu’on soit, comment se réjouir de ces grandes destructions de paisibles marchands, pères

de famille étrangers à la guerre, de ces vastes noyades de trésors qui ne profitent à personne? De telles expéditions, très-cruelles ù nos ennemis, nous rapportaient fort peu. Pontchartrain en tirait quelques millions à peine. La guerre s’en irritait, s’envenimait. L’Angleterre enragée, de plus en plus, se donna à Guillaume et lui fournit les sommes fabuleuses qui lui firent sa victoire, son traité vainqueur de Ryswyck.

Ce qui exaspéra l’Anglais, c’est que, depuis la Hogue, se croyant le maître des mers, il ne pouvait cependant bloquer nos ports. Devant Dunkerque, il tenait à grands frais une escadre permanente, et Jean Bart sortait à toute heure.

I) s’appelait Bart, et non Barth, c’est-à-dire qu’il était Français, d’origine normande, de Dieppe, du Pollet, ce faubourg des pêcheurs. De longue date, les Bart s’étaient établis à Dunkerque pour se faire pêcheurs d’hommes, autrement dit, corsaires. Les Hollandais faisaient tant de cas de ces Dunkerquois, qu’ils n’en prenaient pas un sans le faire pendre. Mais on n’en prenait guère; ils se faisaient sauter. Ainsi fit Jacobsen, grand-oncle de Jean Bart, nommé le Renard, de la mer.

Il y avait dans ces familles, où l’on ne savait lire, une science étonnante. Le détroit et la Manche, la mer du Nord, ils savaient tout cela de tradition dans le plus terrible détail. Ils connais-

saienl les bancs, à toute profondeur, les courants, les marées, savaient les jours, les heures, les passes très-précises où l’on pouvait parfois voguer sur un écueil. Ils passaient par des lieux, des temps et des tempêtes où personne n’aurait su le faire. Ils faisaient des choses insensées (du moins qui semblaient telles), mais qui réussissaient. La mer, dans celte intimité qu’ils avaient avec elle, leur permettait de hasarder ce qui eût fait périr tout autre. Le forçat protestant Marteilhe vil le frère de Jean Bart (un pêcheur, toujours gris) sauver ainsi la flotte des galères qu’on avait si imprudemment mises dans l’Océan. Par un horrible temps, où l’on ne ramait plus, ce Bart osa tendre des voiles; par un revirement terrible, mais sauveur, la flotte tourbillonne... On se croyait perdu. On était au quai de Dunkerque.

Ces braves gens faisaient un peu de tout, de la pêche, de la contrebande, pour se délasser de la course. Ainsi, jadis, nos flibustiers avaient varié leurs industries. Ce qu’ils firent à l’Espagne, les Dunkerquois le firent à la Hollande. Jean Bart a quelques traits (plus nobles) de Montbars l’exterminateur.

Son début fut la contrebande. De douze à seize ans, il la fit à l’école la plus cruelle, sous un certain Picard, fameux pour sa férocité. Mais il avait l’ambition de servir un bien autre chef. Il alla

se donner au grand Ruyter, jusqu’à vingt et un ans. Ainsi, tout jeune encore, il put, sous son bon maître, coopérer au plus beau coup du siècle, la fameuse visite que Ruyter fit à la Tamise, son séjour à Clialham, où il resla tant qu’il voulut. Un tel fait crée des hommes. Jean Bart revint en France. Il était Jean Bart pour toujours.

C’était un grand garçon, blond, de beau teint, avec des yeux bleus, une physionomie heureuse. 11 était très-robuste (une fois, se sauvant d’Angleterre, il rama deux jours et deux nuits). Avec cette grande vocation pour tuer, il était fort brave homme, affable et bon enfant, charitable à tous ceux qui venaient lui conter leurs malheurs. Il n’avait aucune gloriole. Ce que Forbin, son rusé camarade, dit, qu’il le menait en laisse, le montrait comme un ours, est extrêmement vraisemblable. Bart parlait peu, n’écoutait pas, ayant toujours sa guerre en tête, quelque chose devant les yeux. Quelle? La mer, la mer de Hollande, la grande mer aux harengs. Il en avait un sens parfait, profond. Il savait que c’étaient là les vraies mines d’or qui soldaient la coalition. Par une lettre de Seignelay, on voit que l’idée fixe de Jean Bart eût été d’y croiser toujours, vers le nord et vers la Baltique. Le ministre aima mieux le faire courir à son profit. Sous Pontchartrain, Jean Bart, revenant à la charge, demanda qu’on organisât une croi-

sièrc de légères frégates pour inquiéter, empêcher le commerce de couper ses communications. Cette escadre, tantôt réunie, tantôt séparée tout à coup, aurait dans l’Océan des points de ralliement déterminés d’avance. Cruelle idée, mais de génie, qui devait supprimer la sécurité sur toutes les mers. Pontcharlrain opposa d’abord un refus aigre et sot. Forbin , plus habile que Jean Bart, fit réussir l’idée et se l’appropria. Les résultats en furent immenses. On ne voyait dans Londres que marchands pâles, épouvantés, désespérés. Devant les grandes Hottes anglaises, Jean Bart entrait, sortait comme il voulait, avec son Provençal Forbin. La gaieté de Ruyter (F. son portrait au Louvre) était dans ces deux hommes, dans leurs redoutés bâtiments. Forbin montait les Jeux, et Jean Bart la Railleuse. Jamais hommes ne jouirent autant de ces terribles fêtes de l’abordage et du triple péril d’un combat à mort sans retraite entre la mer et l’incendie. Il paraît qu’il y a là des douceurs, des délices que les élus connaissent. Les gens de Saint-Malo en prenaient largement leur part. Un jeune homme, Duguay-Trouin, fou de femmes et de jeu, trouvait pourtant dans l’abordage de bien autres plaisirs. 11 raconte qu’il tremblait d’abord, puis s’y délectait tellement qu’il allait plus loin que les autres. Cassart, de Nantes, ne fut pas moins ter-

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rible. Mais pas un d’eux n’a emporté la gloire de l’Ours du Nord, qui, seul, put toujours entrer et sortir de Dunkerque avec liberté, et qui, sans parler de ses prises sur les Anglais, à la Hollande seule prit ou brûla sept cents vaisseaux.

Cet homme, qui fit tant de prises, eut des millions en main, n’eut pas grande faveur et ne fil pas fortune. Il avait 2,000 livres de pension. Ce ne fut que fort tard, près de sa mort, que le roi le fit chef d’escadre. Il laissa 24,000 francs. 11 fut payé de bien autre monnaie, en gloire proverbiale et populaire. Il eut cet insigne bonheur, en 94, de nourrir la France affamée. Il prit un grand convoi qui fit tomber le boisseau de blé de trente francs à trois. La nouvelle, portée à Versailles par le fils de Jean Bart, mit partout une grande joie. Le roi lui donna la noblesse, dont il n’avait que faire. Mieux avisée, une femme charmante, qui, dans ses vices, gardait du cœur pourtant, la fille de la Vallièrc, princesse de Conti, pour porter à son père, lui remit une fleur.

Ces coups d’audace et d’héroïsme, le grand succès que Jean-Bart eut encore peu après, en brûlant 55 vaisseaux, n’empêchaient pas les grandes flottes des Anglais de dominer la mer. Ils vinrent à leur aise insulter cruellement nos ports en 93 et 94, par les machines infernales qui menacèrent Saint-Malo, détruisirent Dieppe,

mutilèrent Dunkerque et le Havre. Ils auraient certainement occupé Brest, si Marlborough ne nous eût avertis de celte expédition. Vauban y accourut à temps et écrasa les assaillants. Grande honte pourtant de n’avoir été sauvé que par l’avis d’un traître.

Chose plus humiliante et plus inattendue, Guillaume prit l’ascendant sur terre. Luxembourg était mort ; le roi l'avait remplacé par son ami d’enfance, Villeroi, le brillant, le charmant (toutes les femmes l’appelaient ainsi) , irrésistible à 50 ans. Mais tel il ne fut pas sur le champ de bataille. Il emmenait, il est vrai, un bagage embarrassant, le jeune duc du Maine, qu’il fallait faire briller et ne pas exposer. Cette fine petite fouine de cour, dressée au demi-jour dans la chambre d’une femme, ne supporta pas la lumière, défaillit devant l’ennemi. On pouvait accabler à part Yaudemont, lieutenant de Guillaume; mais il fallait une bataille. Le succès était sûr, et Villeroi l’avait promis au roi. Au moment, le petit homme n’eut pas même la force de déguiser sa peur. On demandait ses ordres. Il demanda son confesseur. Pendant qu’il songe à son salut, Vaudemont accomplit le sien. Rien ne fut plus sensible au roi que cette honte. Personne n’osa l’en avertir. Il ne l’apprit que par les gorges chaudes qu’en firent les gazettes hollandaises. Il eût étouffé de mau-

vaisc humeur, si, pour une occasion légère, il n’eût cassé sa canne sur le dos d’un laquais. II ne recula pas devant la vengeance plus directe que promettaient les nouveaux complots contre Guillaume.

Celui-ci, dans celle campagne, trouva son apogée. La fortune, qui si longtemps avait chicané avec lui, vaincue par la persévérance, rendit hommage à la sagesse. Tel fut le secret, l’admirable rapidité de ses opérations, qu’avant qu’on se fût mis en garde, ses forces (anglaises et alliées) convergèrent vers Namur. Boufflcrs n’eut que le temps de s’y jeter. Ce très-bon général y avait avec lui toute une armée, seize mille hommes. La grande armée de Villeroi arrivait. A Versailles, on croyait Guillaume en danger. Mais l’art d’attaquer et défendre les places, désormais régularisé, permit au très-habile Cohorn de reprendre Namur aussi bien que Vauban naguère avait su le lui prendre. Les gardes de Guillaume et autres troupes anglaises se montrèrent dans l’attaque, à travers le fer et le feu, d’une ténacité surprenante. La ville fut prise le 6 juillet, Boufflers renfermé dans le château.

Que faisait Villeroi? 11 se promenait en Flandre et en Brabant. Il écrasait de bombes la ville inoffensive de Bruxelles, pour venger, disaitil, nos ports incendiés. Six couvents, quinze

cents maisons anéantis. Des masses de dentelles, de tapisseries, brûlées. Force femmes tuées, ou qui moururent de peur. L’éleclrice de Bavière en fit une fausse couche. Celle barbare et ridicule expédition ne pouvait faire manquer l’affaire de Guillaume. 'Villeroi vint enfin, ayant ramassé 80,000 hommes, en vue de Namur. Boufflers, du haut de sa citadelle, le voyait déjà, l’espérait, écoutait avec joie la promesse du salut, une salve de cent coups de canon que lui fit Villeroi. C’était l’heure attendue. A Versailles, le roi, madame de Mainlenon, avaient communié, et le saint-sacrement était exposé dans la chapelle. Guillaume, comme tout le monde, croyait à la bataille. Le 19 juillet, tout était prêt. Mais Villeroi avait vu la bonne position de Guillaume; il battit en retraite. Et Boufflers, sans espoir, ayant, pour son honneur, repoussé encore un assaut, rendit la citadelle (26 août 1694).

Très-grand événement militaire, le plus grand depuis cinquante ans! La France y perdit l’ascendant qui datait de la bataille de Rocroi.

Les Anglais, d’orgueil et de joie, perdirent presque l'esprit. Maîtres des mers, ils crurent l’être de la terre. Ils s’exagérèrent même la valeur du succès, l’estimant très-grossièrement comme une supériorité de race et de vigueur physique. Tout l’honneur de l’affaire fut pour un certain

Cutts, dont on fit un Ajax, et dont on dit des choses ridicules. Ce Cutis, assurait-on, était si fort qu’il avait passé à travers le feu sans se brûler. Swift en fit une farce : Description de la Salamandre.

Le héros, après Cutts, et plus justement, fut Guillaume. « L’Angleterre, quoi qu’il fît, était décidée dès lors à trouver tout bien » (Macaulay). L’Europe reconnut son incontestable grandeur. La coalition lui obéit (moins le duc de Savoie, que regagna la France). Sa marche fut facile et simple. Tout alla au torrent des Whigs, et, pour la première fois, il y eut un ministère vraiment parlementaire. Guillaume, sans crainte ni danger, lâcha la presse et la fit libre. Elle était tout entière pour lui. La Banque naissante de Londres reçut de toutes parts des capitaux, pour les prêter largement au roi. Cela tranchait la question d’avenir. On savait bien que Jacques, s’il revenait, n’en payerait pas un sol ; il eût plutôt fait pendre les prêteurs. Ceux-ci, de plus en plus nombreux, furent d’ardents orangistes. L’Angleterre, entraînée par eux, fit pour ainsi dire au dernier vivant avec Guillaume. La Banque devint le fort et la forteresse des Whigs. Le parti déclinant des Torys se réfugia surtout dans l’Eglise.

Le plus flatteur peut-être pour Guillaume fut l’admiration de la cour de France, qui lui rendit

enfin justice. Un jacobile distingué, Middleton, ayant quitté Guillaume, et venant à Versailles, fut élonné d’entendre dire au roi et aux ministres : « C’est un grand homme. » 11 n’en pouvait croire ses oreilles.

Jamais une vie personnelle n’eut un tel poids dans la balance du sort. Jamais aussi on ne désira plus que cette vie fût tranchée. Le fils de Jacques, le froid et très-intelligent Berwick, raconte qu’il détailla au roi un nouveau plan d’assassinat, et que Louis XIV n’y fit aucune objection. Seulement il voulait ne donner des troupes qu 'après le meurtre, lorsque l’insurrection aurait déjà éclaté. Les jacobites les désiraient avant.

Macaulay explique parfaitement les deux complots qui se tramaient, l’un, celui d’un Charnock, qui, pendant deux années, y travailla à Londres; l’autre, celui d’un Barclay, homme de Saint- Germain, qui en sortit sous le prétexte, alors admis et à la mode, d’aller se faire guérir de certain mal. Vingt autres, dans le même but, quittèrent un à un Saint-Germain. L’affaire était manipulée à Londres par un bon moine. Il était arrangé qu’un dimanche, Guillaume passant pour aller à l’office ou à la chasse, on tirerait sur lui. Le coup n’était pas mal monté. Mais l’hésitation du roi de France, la tardive arrivée des troupesà Calais, l’apparition de Jacques, tout cela ralentissait ou com-

promcUait le complot. 11 fallait beaucoup d’hommes. Un défaillit, et dit ce qu’il savait. L’affairedès lors fut terrible pour Jacques, terrible pour la France. Elle créa pour Guillaume une (elle unanimité, qu’il n’y en avait pas eu de pareille depuis la Conspiration des poudres. Tout ce qui, en Angleterre, savait écrire, s’engagea par écrit à défendre ou venger le roi. Il y cul 314,000 signatures. Guillaume se sentit si haut, si fort, dans ce moment, qu’il ne voulut savoir aucun des noms des traîtres ; il fil couper la tête aux assassins qui offrirent de les révéler. Un délateur tardif lui désignait les chefs des Whigs; Guillaume fit venir et embrassa les dénoncés.

Louis XIV, ayant détaché la Savoie de la coalition, hésitait à subir la condition humiliante que l’épuisement lui imposait, la reconnaissance de Guillaume. La Chambre des communes supplia celui-ci de n’accorder nulle négociation, si, au premier article, il n’était reconnu roi d’Angleterre. La France était si bas, que l’impôt ne rendait plus rien. Le désespoir fit perdre le respect. Un grand cri de douleur, de révolution, échappe au Mirabeau du temps, un petit juge de Rouen, l’immortel Boisguillebert (1697). Nous en parlerons tout à l’heure.

Au contraire, le crédit anglais se relevait. L’hypothèque generale, la création d’un fonds conso-

Jidé, rassurant les prêteurs, Guillaume eut l’argent qu’il voulut ; il se retrouva riche et fort à la fin de celte longue guerre. Nous, nous étions in extremis. Contre l’Espagne même, « qui ne put réunir mille hommes,» nous avions eu peu desuscès. Nous n’occupâmes Barcelone que par l’abandon de la garnison espagnole. En Amérique, on surprit Carthagène. Une société d’armateurs envoya une flotte sous l’amiral Poinlis, qui, sans scrupule, se fit aider par douze cents flibustiers. Effroyable assistance, qui fit, dans une ville rendue par capitulation, un des plus grands malheurs du siècle. 11 y avait à Carthagène d’énormes masses d’or qu’on devait 'partager avec les flibustiers. Mais Pointis vola les voleurs, enleva les lingots en mer. Les flibustiers, exaspérés, se vengèrent sur la pauvre ville, renouvelèrent plus cruellement les horreurs d’Heidelberg, et firent subir aux femmes la plus infâme exécution.

Ce honteux et barbare succès ne relevait pas nos affaires. Il fallut se soumettre à avaler l’amère pilule, reconnaître Guillaume, promettre de ne plus le troubler dans la possession de ses trois royaumes, de n’aider plus ses ennemis ni les conspirateurs (1698).

H fallut rendre tout ce qu’on avait pris depuis le traité de Nimègue (1678) et restituer tous les

vols. L’Empire encore cette fois perdit seul ; on garda l’Alsace.

La question n’était pas moins tranchée et sur terre et sur mer, par la Hogue et Namur, contre la France et le catholicisme. L’Angleterre se sentit le pilote des affaires humaines, et se dit : Riüe! Britamia!

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