CHAPITRE VIII
Misère. — Dissolution. Libertins, Quiétistes. Essor du Sacré-Cœur. 1696 - 1700 .
La France, par moments, a de nobles réveils; elle se souvient alors des grands hommes et des grandes choses. La mémoire lui revient, et sou âme est hantée d’illustres revenants qui, dans leur lempb, urent cette âme elle-même. Qu’un de ces moments vienne ! puissions-nous voir, sur le pont de Rouen, vis-à-vis de Corneille, la statue d’un grand citoyen, qui, cent années avant 89, lit partir de Rouen la voix première de la Révolution, avec autant de force et plus de gravité que ne lit plus tard Mirabeau.
Cet homme, courageux entre tous, était juge au bailliage de Normandie (petit tribunal de première instance). Il s’appelait Pesant de Boisguillebert.
{tGliG-1700)
Son admirable livre, le Réveil de la France, précéda de dix ans la Dîme royale de Vauban et les secrets mémoires que Fénelon envoyait de Cambrai à Versailles.
Sa supériorité sur eux est de deux sortes : l’audace de l’initiative, l’originalité des vues.
Nous ne voulons rien ôter à Vauban ni à Fénelon. Mais cependant que risquaient-ils? Vauban, un maréchal, sacré par nos victoires, par tant de sièges heureux qui avaient fait la gloire du roi, Vauban, bouclier de la France, et, comme tel, inviolable, propose dans sa Dîme une réforme aussi timide qu’elle est impraticable, de lever l’impôt en nature. Il s’adresse au roi et à la noblesse, promet à celle-ci de la relever, de lui rendre de grands avantages. (Voir la collection de ses mém. àXafiiblioüwquc.)
Fénelon, à l'époque de sa grande faveur près de madame de Maintenon, vers 1693, lorsqu’elle le pria de lui dire à elle-même ses pi'ûpres défauts , fit dans la même forme (et certainement à sa prière) une lettre au roi sur ses défauts, sur ceux de son gouvernement. Madame de Maintenon parle de cette lettre (en 95 à Noailles, v. Rulhières) , mais elle ne dit point du tout que la lettre fut montrée au roi. 11 faudrait ignorer la cour et sa situation, toute l’histoire du temps, ignorer la timidité de madame de Maintenon, ignorer l’or-
— Ut —
gueil irritable du roi, pour croire qu’elle hasarda d’envoyer une telle lettre anonyme à son adresse. L’auteur, trouvé bien vile par les limiers de la police, eût été droit à la Bastille. Ce fut évidemment une chose confidentielle, un amusement entre elle, Fénelon, les ducs et duchesses de Beauvilliers et de Chcvreuse. Les filles du roi écrivaient contre lui des lettres et des chansons. Le petit groupe quiétisle put faire contre lui des mémoires.
Plus tard, Fénelon, archevêque de Cambrai, prince d’Empire, exilé dans son diocèse, ne pouvant rien craindre de plus, n’ayant rien à faire qu’à attendre la mort du roi et l’avénement de son élève, put être hardi tout à son aise. Le Télémaque, publié en 1700 (contre sa volonté, dit-on), lui avait aliéné le roi pour toujours. La glace ainsi cassée décidément, il put écrire et envoyer aux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse des mémoires sur la situation de la France. Ces très-prudents, très-timides amis, lisaient cela au duc de Bourgogne, mais auprès du roi n’en usaient (s’ils en usèrent jamais) qu’avec d’infinis ménagements. Dans ces mémoires, que voulait Fénelon? Soulager le peuple en relevant la noblesse, faire le traité des moulons et des loups. 11 voulait, dans le Télémaque, pacifier la société en l’immobilisant en castes invariables, dont chacune porterait tel babil.
Salenle est copié sur le pensionnat de Saint-Cyr.
Tout cela fut écrit visiblement pour une petite société de grands seigneurs. Fénelon en est de naissance; c’est à la noblesse qu’il parle. Avec plus de douceur et de désintéressement, ses idées diffèrent peu de celles de Saint-Simon et de Boulainvilliers.
Boisguillebert parle au peuple, à tous. C’est sa première et redoutable originalité. Pour la réforme, il attend peu d’en haut.
Il pose cette réforme dans une grande simplicité : « La permission pour le peuple de labourer, de commercer, » de vivre, d’échapper aux cent mille liens, créés pour la plupart par la bureaucratie, la réglementation infinie de Colbert, tellement aggravée encore depuis sa mort.
D’où viennent tous les maux de la France?
1 0 On ne consomme plus, on ne peut consommer. L’impôt, la rente, absorbent tout. L’impôt est proportionnel en sens inverse. Une ferme de quatre mille livres de rentes paye dix écus ; une de quatre cents livres paye cent écus. La première, dix fois plus forte, paye dix fois moins ; donc, au total, le riche paye cent fois moins que le pauvre.
2° On ne circule plus. Les aides et les douanes empêchent le transport. Les denrées pourrissent et périssent. Le droit sur le détail est tel qu’un
sou de vin se vend vingt sous. Les commis, maîtres des auberges qui sont sous leur Terreur, se chargent de leur vendre du vin. Ils tuent toutes celles des campagnes. On fait huit lieues sans boire, sans trouver un abri.
A qui la faute? Là, l’auteur montre un grand courage. La faute? aux financiers, aux traitants, qui ruinent le pays pour leur profit, non pour l’Etat. Et, derrière les traitants, il voit la main des princes, qui partagent avec eux. Plus loin encore, en remontant dans le passé, il voit l’Église. Elle s’est fait donner le domaine royal, qui jadis dispensait d’impôt. Elle a enlevé la dîme au roi, qui, à la place, a mis la taille.
Ainsi « les biens du peuple ont été saisis. » — Qui dit cela? Le peuple même. « Dans ces mémoires, quinze millions d'hommes parlent contre trois cents personnes qui s’enrichissent de leur ruine. »
Terrible et menaçante désignation, qui, en face de la nation, montre le gouffre : les princes, hauts seigneurs et traitants, qui ensemble dévorent toute la substance publique.
Le principal remède, selon lui, c’est de rendre la taille générale, de tailler tout, princes, nobles et clergé, d'y joindre un impôt uniforme par feu, de supprimer les aides, les douanes intérieures, de rendre le mouvement au pays, à
la France le droit de commercer avec la France.
Remède insuffisant, comme on l’a dit. On lui reproche aussi , avec raison , de s’exagérer le passé, d’y placer je ne sais quel paradis qui ne fut jamais. 11 est trop dur, injuste pour Colbert, ne lient pas compte de la fatalité qui a pesé sur lui, l’a fait agir contre ses idées propres.
Avec tous ces défauts, c’est encore Boisguillebert qui donne la plus précieuse lumière sur ce passé. Nous lui devons d’avoir marqué le point précis de la révolution qui, au milieu du siècle, fit passer la propriété des mains des travailleurs aux mains improductives. Sous la terrible administration de Mazarin, surtout de 1648 à 1651, pendant la Fronde, la taille fut doublée par l’État. Et cet État d’ailleurs, ne maintenant aucun ordre public, les riches, les notables, firent en famille, à leur profit, d’inégales et d’injustes répartitions de l’impôt. Les petits propriétaires, nés sous Sully et Richelieu, furent écrasés, et se hâtèrent de vendre à vil prix aux seigneurs de paroisse.
Grande et cruelle révolution. Les seigneurs ne restèrent pas là pour profiter de ces terres achetées. Us vinrent à la cour tant qu’ils purent, et pendant qu’ils s’y ruinaient, leur intendant, pressurant le fermier, rendant le travail misérable, les ruinait d’une autre façon. Les nobles, tant favorisés, ne vivotaient pourtant qu’en empruntant.
Cela fut dévoilé quand ils demandèrent et obtinrent du roi qu’on laisserait leurs emprunts inconnus, qu’on supprimerait la publicité des hypothèques, établie par Colbert. Mais qui pouvait avoir le courage de leur prêter? Leur intendant, qui seul savait au vrai ce qu’ils avaient encore, et qui ne prêtait qu’à coup sûr sur ces biens que lui-même avait dans les mains. C’est la principale origine des traitants , desBoisfranc, Crozat, Bechameil, et autres, qui traitèrent dans l’impôt, dans les fermes royales, et ruinèrent l’État, comme ils avaient ruiné leurs maîtres.
« Mais ces traitants, devenus seigneurs, propriétaires de terre, ils avaient des fermiers qui la leur labouraient. Pourquoi est -elle improductive? » Les nouveaux maîtres sont absents, comme l’ont été les vrais seigneurs. De cette terre qu’ils n’ont vue jamais, ils tirent beaucoup. Elle est deux fois mangée par la rente et l’impôt. Les bestiaux disparaissent, et avec eux l’engrais et la fécondité. Enfin, sur cette agriculture éreintée, comme sur la bête agonisante au combat de taureaux, arrive le matador, le lueur; c’est Y Enregistrement. Dans l’intérêt fiscal, il veut des mutations fréquentes, et défend les baux à longs termes, qui auraient pu encore intéresser le fermier à la terre et perpétuer la culture !
« Et le noble, que deviendra-t-il? » C’est ce
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grand peuple en guenilles élégantes, qui pique les assiettes des seigneurs, qui mendie une place dans les bureaux de Pontchartrain, de Barbezieux ou de Torcy. « Pour travailler? » Fi donc ! Pour se vouer au plus profond repos. Le commis-noble a le mépris, l’horreur du travail, à ce point que tout se paralyse. A la mort du grand roi, on trouva à la Bastille un homme qui depuis trentecinq ans y était sans savoir pourquoi. C’était une méprise ; on l’avait mis là pour un autre, et, dans ces trente-cinq ans, on n’avait pas eu le temps de chercher son dossier.
Des professions nouvelles commencent pour la noblesse. D’innombrables tripots, aux tournois de leurs tapis verts, voient jouter la chevalerie nouvelle ; un mot a enrichi la langue : chevalier d'industrie. Pour toute industrie, d’autres n’ont que leur élégance, une figure de fille effrontée. Dans la collection des modes de Bonnard, regardez ce joli jeune homme qui, adossé aux piliers de la scène, dans une gracieuse pose, éclipse les acteurs. Ce garçon avisé fait déjà, le commerce que fera demain Richelieu, héros du genre, qui, de chaque maltresse, prendra au moins douze louis.
Ce qui, sous Henri III et du temps du père de Condé, deMazarin, etc., s’appelait les mœurs italiennes; ce qu’on notait alors comme excentricité,
devient fort ordinaire en France. Vers le milieu du siècle, Monsieur, Choisy et autres, s’habillaient volontiers en femmes. Burlesque carnaval de quelques jeunes fous, qui peut-être choquait moins encore que l’habit d’homme efféminé qu’on porte généralement aux temps de la vieillesse de Louis XIV. La parure féminine, mouches et manchon, etc., mêlée au costume viril, est l’enseigne dégradante et comme le drapeau d’un ambigu de vices effrontément unis et étalés.
Même immoralité dans les modes de femmes.
Les gravures très-soignées de modes, étant la plupart des portraits de grandes dames bien connues, sont significatives. Elles n’ont plus les beaux traits classiques des Ninon et des Montespan, ni le riche épanouissement qu’on montrait sans façon. Le diable n’y perd rien. Si l’on ne laisse plus voir de dos, d’épaules, le peu qu’on montre et que l’on semble offrir, n’est que plus provoquant. Le front tout découvert, les cheveux relevés dont on voit toutes les racines, le très-haut peigne ou bonnet diadème, ont une audace qui ne correspond guère à des visages d’enfants à traits petits et mous. Celte enfance, si peu naïve, avec la steinkerque masculine , leur donne l’air de mignons de sérail ou- de fripons de pages qui au-
raient volé des habits de femme. Telles elles voulaient être, pour plaire à la dépravation.
A peine, aux premiers moments du mariage et pour avoir un héritier, le mari se faisait l’effort de penser à sa femme. Les plus honteux moyens pour créer sans désir devenaient nécessaires. Elles-mêmes avouaient avec simplicité cette chose humiliante, que l’infamie d’un tiers pouvait seule ranimer ces morts. Ce qu’avouait madame d’EIbeuf dépasse tout Suétone. Et Saint-Simon en rit, la chose évidemment n’étant rare ni mystérieuse.
Tout cela, chaque semaine, allait au confessionnal. On n’en épargnait pas la moindre chose au prêtre. Le pénitent malicieux ne lui faisait pas grâce. A lui de blanchir tout. Les jésuites, en particulier, ne gardaient leur crédit qu’à condition de laisser faire. Leur discussion avec leur général, leurs divisions, leurs reculades en 97, les achevaient. Ils lâchaient tout, acceptaient tout. D’autant plus on allait à eux, mais comme on va à la borne banale du carrefour, constamment hantée des passants. Les résultats témoignent qu’ils étaient arrivésaux derniers avilissements de l’indulgence. Les plus dévots ménages, confessés chaque jour, sont stériles ou presque stériles. La femme, ayant mari, amants, ne craint plus les grossesses. Le triste art d’éluder l’amour, le plaisir égoïste, que
Liguori consacrera plus lard, triomphe ici déjà. Le libertinage, permis, devient plus froid que la vertu. On le subit, on le méprise. Madame la duchesse put avoir un amant pour faire enrager son mari : ses goûts étaient ailleurs; la rieuse Caylus la désennuyait de Conli.
Le roi ignorait-il l’état réel des mœurs? Point du tout ; il fermait les yeux. Pour les prêtres surtout, il était indulgent, pour ne pas faire de bruit. Un évêque, exilé pour ses déréglements, a avec lui un compagnon étrange, un homme-femme (femme déguisée). 11 se démet, cela suffit; le roi lui écrit même « qu’il le verra avec plaisir. » (Corresp. adm. IV, 195, 233.) Même indulgence dans une chose plus forte. Un jeune cocher accuse certain abbé, très-coutumier du fait. Et l’abbé en est quitte pour se retirer chez lui ; le roi lui fait dire d’y rester. C’est toute la punition. (Ibid., 298, note.) Plus lard, les prêtres de ce genre furent si nombreux, si effrontés, que le roi fut forcé d’en mettre bon nombre à Bicêtre pour une courte correction. Mais comment atteindre et punir un vice universel, découvert dans les prêtres, couvert dans la famille? Tout cela est abandonné au seul tribunal de l’Église, au confessionnal, à la plus complète indulgence.
La gravité du roi, la décence de madame de
Mainlenon, imposaient cependant. Quel était leur propre intérieur? L’important médaillon de cire, que très-heureusement M. Soulié a retrouvé (Versailles), donne là-dessus des idées étranges. 11 porte la trace parlante des basses sensualités du temps. Il y a de l’endurcissement, mais il y a surtout une certaine détente morale. Ces joues, ces lippes épaissies, n’expriment que trop bien un pesant amour de la chair, qui doit exiger plus qu’au temps de la jeunesse.
Le précieux journal des médecins du roi indique que, depuis la fistule (de 1687 à 1700), sauf de légers accès de goutte, il était raffermi. Mais son médecin Daquin, uniquement occupé à faire face à ses excès de table, l’avait longtemps purgé, ce qui devait le tenir faible. Madame de Mainlenon, attentive, commença, en 92, à faire sous main prévaloir les conseils d’un homme d’esprit, Fagon, le médecin des enfants de France, qui l’avait aidée à faire vivre le duc du Maine. Fagon, très-sagement,- substitua le bourgogne au champagne que buvait le roi, essaya clandestinement le kinkina et le cavé (sic). Il supplanta Daquin (nov. 95). Il remonta le roi. Seulement, dans sa grasse vie de viandes et de vins, la matérialité débordante qui en résultait, dut prendre, malgré l’âge, les tendances bassement charnelles dont témoigne le médaillon.
Une vie plus variée l’en avait préservé. Mais alors la concentration dans un cercle étroit d’habitudes, une vie calfeutrée, pour tant de longues heures, dans l’arrière-chambre sans fenêtres de Fontainebleau, l’arrière-cabinet noir (nommé oratoire) de Versailles, le matérialisaient encore. Au médaillon, pour parler franchement, le porc domine, bien plus, le porc sauvage.
On plaint madame de Maintenon. Elle eut certes à pâtir. Elle échappait des heures à Saint-Cyr tant qu’elle pouvait. Cette sobre personne, qui ne but jamais que de l’eau, froide de tempérament et d’âge, dans sa sèche vieillesse, endurait le contraste d’une vieillesse toute charnelle. La lourdeur autrichienne avait reparu chez le roi. Fixé par sa conversion et tenace de nature, il accablait de sa fidélité madame de Maintenon et le père La Chaise. Saint-Simon donne le martyre du dernier, mais il ne l’explique pas. Un homme qui entendait sans cesse de la bouche du roi, outre les secrets politiques, d’autres plus tristes encore, ces misères de nature qu’on se cache à soi-même, un tel homme, dis-je, était un prisonnier d’Élat à perpétuité. Le roi ne le lâcha jamais, et pas même mourant. 11 s’acharnait à ce cadavre. Il était mort déjà, que le roi le forçait encore à l’écouter et à l’absoudre.
Quel que fût l’intérieur du roi, il est certain
que sa décence contenait quelque peu la débâcle des mœurs, à la cour, dans l’Église. L’honneur de celle-ci surtout était son inquiétude. N’ayant plus rien à demander contre les protestants, elle n’avait plus rien à faire ; en tuant, elle s’élait tuée. Nulle pensée, et dès lors, une grande dissolution. Les Assemblées du clergé étaient mortes. Elles ne se faisaient que pour voter le don gratuit. Elles n’auraient su faire autre chose. Les députés, prélats souvent imberbes, étaient des fils de ministres ou de grands seigneurs favoris. Les vieux évêques, Cosnac et autres, en étaient indignés. Un de ces prélats-enfants, Croissy- Colbert, avait quinze ans à peine. Son précepteur le menait, le ramenait et le gardait à vue. Cosnac les rencontra à propos au moment où le précepteur, irrité d’une escapade de Monseigneur, sans son intervention, lui eût donné le fouet. (Mém. de l’abbé Legendre.)
Une chose était trop évidente. Le catholicisme fondait, s’écroulait. Il n’était plus gardé que par le roi.
Deux forces, en apparence opposées, le mettaient à rien.
Les libertins d’une part, mêlaient une liberté de mœurs abandonnée, honteuse, à quelques lueurs faibles de la liberté de penser.
D’autre part, les mystiques, avec leur amour
pur, faisaient du dogme et des pratiques du sacrement une chose secondaire. Us l’adoraient, mais en le dépassant, et vivant au delà.
Chose bizarre, mais très-réelle, madame Guyon et Fénelon, à leur insu, étaient alliés naturels des Chaulieu , des Vendôme, de l’effréné monde du Temple. Us allaient, chacun par leur voie, à la dissolution du christianisme même.
Un des convives du Temple, le cardinal de Bouillon, un des amants de la reine des esprits forts , duchesse de Bouillon , souillé de vices étranges qu’il ne cachait nullement, n’en fut pas moins ami des quiétistes. 11 se fit envoyer à Rome pour y défendre Fénelon.
C’est là évidemment ce qui frappa Bossuet.
Les libertins, de plus en plus nombreux (tout à l’heure philosophes) , supprimaient le christianisme. Les quiétistes le rendaient inutile. Comment? En l’épuisant dans ce qu’il a de plus intime, donnant à tous sa dangereuse essence, son absorption de l’homme en Dieu.
Ce qui est dur à dire, et pourtant vrai, c’est que dans la fluctuation morale du temps, madame Guyon, avec sa pureté angélique, était plus dangereuse que le libertinage des esprits forts. Pourquoi? Parce que ceux-ci, dans leur corruption même, faisant appel à la raison active, poussaient aux énergies nouvelles, à la résurrection
de la pensée. Et elle) innocemment, par un sommeil d’enfance, elle enfonçait les âmes dans l’impuissance radicale et dans la mort définitive.
Elle allait à l’aveugle, voyait sans voir. Chose bizarre : elle avait très-bien observé comment on abusait de la direction pour corrompre les religieuses, et elle ne voyait nullement que sa spiritualité amoureuse pouvait devenir l’auxiliaire le plus puissant de ces abus. A part l’imprévoyance et l’invincible aveuglement, elle fut admirable. On la mêle dans cette affaire beaucoup trop avec Fénelon. Leur doctrine ne fut pas la même. Leurs conduites furent toutes contraires.
Elle montra un abandon, une douceur, une docilité extrêmes. Elle se remit sans réserve à Bossuet, communia de sa main ; elle alla s’établir à Meaux au couvent qu’il lui désigna, promit de ne plus écrire, de ne plus parler, et elle eût tenu parole si les partisans de Bossuet n’eussent cruellement abusé de son silence.
Toute autre en cette affaire fut la diplomatie de Fénelon : habile , ingénieuse et subtile. On sent que toutes ses démarches furent délibérées, calculées dans le cénacle des saints et saintes qui avaient pour suprême vœu de le garder à Paris, à la cour, de l’y faire tout-puissant, inattaquable, comme archevêque de Paris. On ne pouvait réussir malgré Bossuet. M. de Ghevreuse,
l’ordinaire messager de la petite Église, alla lui dire que tout lui était remis dans les mains. Fénelon, pour mieux le gagner, s’engagea à l’excès, se soumettant docilement « et comme un petit écolier » à ce que Bossuet déciderait. Il acceptait la chance étrange de renier ce qu’il croyait la vérité.
La décision définitive fut remise par le roi à trois personnes : Bossuet , Noailles , évêque de Châlons, allié de madame de Mainlenon, et à M. Tronson, supérieur de Saint-Sulpice, ami de Fénelon. La soumission de celui-ci rendait ces commissaires fort modérés. Bossuet avoua que l’Église n’avait jamais condamné en lui-même l’amour pur, désintéressé. Cela donnait espoir pour l’archevêché de Paris (qu’IIarlay, malade, allait rendre vacant). Mais dans l’ombre veillait l’homme que Fénelon avait déjà rencontré à Saint- Cyr sur son chemin, Godet, l’évêque de Chartres. Il était directeur de madame de Maintenon. Il la trouvait plus froide pour Fénelon, surtout craintive et incapable de contrarier le roi, antipathique au quiétisme. En février 95, quand on croyait avoir vaincu, tenir le siège de Paris, la foudre tonne ; le roi a promu Fénelon à l’archevêché de Cambrai! Haute fortune, une principauté, mais principauté dans l’exil!
Tant d’adresse fut donc inutile ! L’affaire si bien
menée échoua. A vrai dire, Godet n’eut pas grand mal. Cet arrangement donnait le siège de Paris à M. deNoailles, dont le neveu épousait une nièce de madame de Maintenon.
Fénelon perdait à la fois et son élève, le duc de Bourgogne, et ses amis dévoués; les duchesses, leurs pieux maris. Toutes pleurèrent; une en fut alitée.
Fénelon signa (le iO mars) les articles arrêtés à Issy par les commissaires. De partie on le faisait juge, mais pour qu’il se frappât lui-même. On lui faisait signer avec ses juges l’instruction qui condamnait en partie son credo intérieur. Il avala cela, et, en signe d’unité parfaite avec scs adversaires, le 10 juin, il fut sacré (pour l’exil et pour la disgrâce) par Bossuet, assisté de l’évêque de Chartres. Celui-ci eut victoire complète, et vit Fénelon à ses pieds.
Cependant le roi était vieux, et son petit-fils jeune. Fénelon devait croire qu’il avait pour lui l’avenir. En 95 et 96, il montra une prudence infinie, excessive. Il écrivit des choses dures sur madame Guyon, fit très-bon marché d’elle. La pauvre femme, dans son couvent de Meaux, quoiqu’on eût reconnu son innocence, était âprement insultée, calomniée. On diffamait ses mœurs. Elle fit un tout petit mensonge, obtint de son tyran la permission d’aller aux eaux, et vint se cacher à
Paris chez ses amis et défenseurs. Le roi, sur la demande de Bossuet, lâcha contre elle la meute de police. On eut l’indignité d’employer ce Desgrais, l’horrible agent qui prit La Brinvilliers, en lui faisant l’amour. Le lieutenant La Beynie, habitué à interroger les assassins et le voleur, s’ingénia à la surprendre, cette innocente, cette sainte, en ses paroles. 11 la tint trois ans sous sa main enfermée à Paris. En 98, n’en tirant rien que l’amour pur de Dieu, il l’envoya à la Bastille et «à Vincennes. Elle y resta quatre ans, heureuse de souffrir et de pouvoir se dire en mauvais vers qui ne sont pas sans charmes :
Mon cœur n’aurait connu Vincennes ni souffrance,
S’il n’eùt connu le pur amour!
Que faisait Fénelon pour elle? 11 offre d’en tirer une rétractation, mais proteste qu’il ne demande pas qu’elle sorte de prison : « Je suis content quelle y meure, que nous ne la voyions jamais et que nous n’entendions plus parler d’elle. » (Bcausset, II, 328-336.) Et ailleurs : « S’il est vrai que celle femme ait voulu établir ce système damnable (de Molinos), il faudrait la brûler , au lieu de la communier, comme l’a fait M. de Meaux. » (Maintenon, III, 248.) .
Bossuet voulait le faire aller plus loin, lui faire
condamner, comme archevêque, le livre dogmatique où il prétendait distinguer entre la vraie et la fausse spiritualité. Fénelon gagna les devants, et très-secrètement écrivit, imprima son Explication des Maximes des saints.
Il triomphe à son aise quand il rappelle historiquement la longue tradition des mystiques, acceptés, loués de l’Eglise ; mais beaucoup moins, quand il essaye de ramener celte ivresse du coeur à une sagesse relative, de mettre la raison dans les folies de l’amour, de délirer avec méthode et jusqu’à certain point. Avec quelques ménagements pour échapper dans le détail, il prend de tout cela justement le plus dangereux, avouant que la transformation de Pâme est justement l’état le plus passif, recommandant la plus profonde mort comme l’état le plus élevé.
Par le côté essentiel, il est bien inférieur à madame Guyon. Il n’emprunte rien d’elle qu’en lui ôtant ce qui est tout en elle, la liberté charmante de l’âme solitaire. Il subordonne tout au directeur, et y renvoie sans cesse. Toujours le prêtre, partout le prêtre. C’est comme dans les lettres de madame de Maintenon (sur l’éducation) ; en toute chose il faut consulter. On ne peut pas marcher. Il faut des lisières, des béquilles.
Madame Guyon a beau être absurde ou puérile, elle a des ailes, un souffle. Même dans ses
peintures terribles de la mort mystique, on sent que la morte est vivante. Elle est en terre, mais à ciel découvert, tout au contraire de Molinos. Chez lui, elle est scellée sous la pierre funéraire, sous la pesante direction. C’est là précisément ce que pourtant Fénelon rétablit. Ce côté étouffant et dangereux du quiétisme qui avait éclaté pourtant par des scandales, c’était le côté cher aux prêtres, même étrangers au quiétisme. Les jésuites et le pape étaient peu inquiets du fond de la doctrine, pourvu que la confession fût souveraine et la direction absolue.
Jamais Bossuet et Fénelon ne déployèrent plus de talent. Mais, au point de vue moral, la lutte fut moins glorieuse. Bossuet montra infiniment de violence, et nulle délicatesse sur le choix des moyens de vaincre. Il tronqua des passages (voir Beausset), abusa de lettres confidentielles. D’autre part, Fénelon usa d’un stratagème, d’une ruse qu’une femme, ou un prêtre, pouvait seul imaginer; ce fut d’adresser à Bossuet une sorte de confession, qui, s’il l’eût acceptée, le liait, et, comme confesseur, l’obligeait au silence.
Tous deux, dans cette affaire, s’appuyaient du pouvoir royal. Bossuet directement dénonça l’affaire à Louis XIV, le poussa et le fit agir. Fénelon indirectement avait l’appui du roi d’Espagne, Charles II, qui justement sollicitait à Rome la
canonisation d’une Guyon espagnole, sœur Marie d’Agreda. Celte béate avait été correspondante et conseillère du roi Philippe IV, et, à ce titre, vénérée par Charles II, son fils. Fénelon, obtenant de faire juger son livre à Rome, mettait le pape dans un grand embarras.
On comprend l’irritation de Louis XIV. Sorti de sa maison, et fait par lui la veille archevêque de Cambrai (ville espagnole encore et récemment conquise), Fénelon se trouvait marcher à peu près dans la voie des mystiques espagnols que soutenait Charles II. Cambrai n’était nullement une prélalure ordinaire; l’archevêque était prince, et avait gardé sa justice à côté de celle du roi. Qu’arriverait-il, si cette importante ville frontière était assiégée, et que son prince évêque eût affaire à ces Espagnols avec qui il était d’accord dans un point si grave de foi?
Fénelon était soutenu par d’autres alliés encore, les ordres monastiques. Le grand ordre populaire de saint François, les Cordeliers, plaidaient à Rome pour leur sainte, Marie d’Agreda, et pour le quiétisme. Les jésuites qui voyaient ces doctrines si puissantes en Espagne, en Italie, dans tous les couvents catholiques, ne leur étaient nullement ennemis en JF rance et favorisaient Fénelon.
L’ordre était bien malade, en parfaite débâcle morale. Démenti et déconsidéré, en sa mission,
avili en Europe, au confessionnal, par ses pénitents même, il subissait à Rome une violente révolution. Un nouveau général, l’espagnol Gonzalès, voyant ce corps périr, s’enfoncer dans la boue, avait imaginé l’emploi d’un remède héroïque, de passer tout à coup de l’indulgence à la sévérité, d’interdire le probabilisme. Brusque revirement, impossible en pratique. Comment changer tous les confessionnaux, interdire aujourd’hui ce que l’on permettait hier ?
Cela rompit partout l’unité de l’ordre. Les divisions cachées apparurent. Paris vit avec étonnement jésuites contre jésuites. Les jésuites enseignants du grand collège (rue Saint-Jacques), et la majorité de l’ordre, en tête le P. La Chaise, étaient pour Fénelon, le quiétisme, la doctrine espagnole. Les jésuites prédicateurs ou confesseurs de la rue Saint-Antoine, Bourdaîoue et La Rue, etc., furent contre Fénelon, pour le roi et la cour, pour la doctrine française. S’ils n’eussent suivi le roi, ils perdaient tous leurs pénitents.
En juillet, août 97, le roi se porte à Rome accusateur de Fénelon, défend à celui-ci d’aller se défendre, et lui ordonne de rester à Cambrai. Le pape espère gagner du temps. Depuis cinq ans, il amusait l’Espagne par l’examen interminable de Marie d’Agreda. Il comptait amuser la Fiances Le 12 octobre 97, il nomme une com-
mission pour Fénelon, laquelle, toute une année, reste en süspens, ne résout rien, et n’obtient nulle majorité : toujours six contre six.
Le P. La Chaise, par une lettre hardie, faisait entendre à Rome que le roi ne tenait pas à la condamnation. Le roi le sut et lui lava la tête. Les jésuites, effrayés, firent le plongeon. Lorsqu’on doutait encore du parti qu’ils prendraient, leur P. La Rue, en chaire devant le roi, invectiva contre le quiétisme.
Le roi montra à Rome la même hauteur impérieuse que pour la condamnation de Molinos. Il ne s’arrêta pas à la longue comédie qui voulait lui donner le change. Il insista, il menaça. Le pape, poussé au pied du mur, condamna plusieurs propositions tirées des Maximes des saints. Coup cruel à l’Espagne, à Charles II, dont la sainte était frappée du même coup. Un mois avant celle condamnation de Rome, Fénelon à Cambrai avait déclaré sa soumission. Elle fut son triomphe. Il gardait avec lui tout le grand Midi catholique, et Rome même, qui n’avait agi que sous la pression de la France (1699).
Toute théologie était finie. Bossuet meurt peu après dans le silence et le désert. Il travaille, et il parle encore, mais personne n’écoute plus. Le jansénisme, épouvantail du roi, dans sa faible résurrection, ne dut son pâle éclat qu’àja per-
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sécution cruelle qui s’acharna aux os des morts, ruina Port-Royal. Mais il l’était déjà.
Le grand mouvement désormais était hors du quiétisme, hors du jansénisme. Tout cela était trop raffiné. Un pesant matérialisme remplaça les disputes. C’était la tendance invincible. Bossuet même, le meilleur de tous, dans ses lettres à la Cornuau, n’hésite pas à user de la très-charnelle poésie du Cantique des cantiques. Son serviteur et panégyriste, l’abbé Le Dieu, remarque que, dans ses Sermons, dans ses Heures, dans son Catéchisme, il dit en parlant de l’Eucharistie : « L’union corps à corps et esprit à esprit. » Les libertins, dit Le Dieu, n’y voyaient autre chose que ipsa copula, la plus sensuelle union (II, 508. 17 nov. 1705).
Ces tendances matérielles trouvèrent prise dans l’équivoque du Sacré-Cœur, du Cœur sanglant, du Précieux Sang et des Cinq Plaies sanglantes.
En 1697, la cour de Saint-Germain, dès longtemps dans cette voie, pria la cour de Rome d’en faire l’objet d’un culte spécial, et elle obtint d’abord le culte des Cinq Plaies. Rome affecta de croire qu’en toute l’affaire du Cœur il s’agissait d’un objet symbolique ( F. Tabaraud, et mon livre le Prêtre). Mais les jésuites, ici et partout, avouèrent qu’il n’y avait pas de
métaphore, qu’il s’agissait de la chair même.
Le mélange des Cœurs, agréable équivoque!
le plus fécond principe des confréries qui fût jamais. Vers le milieu du siècle, ce mouvement avait commencé par une Marie des Vallées, adoratrice de la Vierge; ce fut d’abord le culte d’une femme pour le cœur d’une femme. A ce cœur de Marie, celui de Jésus fut ajouté après coup par un Anglais, Godwin, et l’oralorien Eudes, élève des jésuites. Ceux-ci exploitèrent les deux formes. Mais, quoi qu’on fit, la Vierge, son cœur et son sang dominaient. Des religieuses, dans leurs hymnes, chantaient ce cœur de femme, comme une quatrième personne de la Trinité.
Un manuel de Nantes dit expressément que Jésus, relique de la Vierge, et tenant d’elle toute tendresse, est naturellement au-dessous de sa mère (Grég., II, 69). La face féminine du christianisme, subordonnée longtemps, mais si vraie, si profonde, parut décidément, et pour ne plus être éclipsée.
Les deux cœurs font l’accord du Dieu femme avec un Dieu féminin, femme encore. En cela les deux n’en font qu’un. C’est le principe féminin s’aimant lui-même.
Cette révolution était propre au dix-septième siècle, au temps où les femmes régnèrent, et par trois longues régences, et dans les mœurs. Le
premier des rois de l’Europe tenait conseil avec Colbert, Louvois, dans la chambre à coucher.
Une femme, même laide, même âgée, une femme dont on ne voulait rien, était comptée, influait comme femme. Voyez dans Saint-Simon comment le très-mauvais ministre Ponlchartrain est sauvé par la sienne.
Qu’était la cour de Saint-Germain, quand la reine d’Angleterre sollicita l’affaire du Cœur et du Sang? Elle avait la douleur de voir que le roi de France, qui lui avait montré un goût tout personnel et une sorte de chevalerie, était cependant obligé d’abandonner sa cause. Dans son plus intime intérieur, sa belle comtesse de Grammont, la délaissait; un moment quiétiste, elle tournait au jansénisme, antipode des dévotions’de Saint-Germain. La reine vivait alors d’une unique amitié et de plus en plus exclusive, celle d'une dame italienne qui lui avait sacrifié 1 Italie, sa famille, l’avait suivie partout. Ne pouvant supporter de la voir debout à Versailles, quand elle était assise, elle sollicita, obtint pour elle le litre de duchesse, qui lui donnait le tabouret. Ces deux amies, n’ayant qu’un même cœur, durent grouper autour d’elles dans les confréries primitives et des dames de cour qui n’osaient se faire quiélistes, et, d’autre part, des carmélites, des augustines de Chaillot , qui depuis cinquante
ans étaient sous le patronage des reines d’Angleterre. Si celle-ci perdit trois royaumes, elle en fit un immense, en donnant l’essor à cette puissante machine religieuse qui n’avait que faire de doctrines. Adieu les systèmes ; un emblème remplace tout ; que dis-je, un emblème? une pièce de chair sanglante! la saignante réalité que l’on sent battre en soi, et dans laquelle l’amoureuse équivoque à volonté mettra son rêve.
La grande sainte populaire de cette religion, sœur Marie Alacoque, avait naïvement montré la commodité de l’emblème. Du premier jour où on lui donna pour directeur le jeune P. La Colombières, le Cœur sanglant, qui jusque-là lui montrait seulement ses noces avec Jésus, lui représente son cœur mêlé à celui du jésuite. Un vaste champ se trouve ouvert à la dévotion sensuelle, et combien plus facile que la voie sinueuse et profonde du quiétisme !
Toutes les sévérités du roi sont pour l’austère jansénisme ou le quiétisme, peu répandu. Le Parlement de Dijon condamne au feu un curé quiéliste de Bourgogne (1697). Des sœurs quiétisles sont mises à la Salpêtrière, dans l’égout des filles publiques. Grande rigueur. Comment la concilier avec l’aveuglement complet que le roi et les Parlements montrèrent pour les dévolions du Cœur sanglant, plus dangereuses encore?
Des moyens tout nouveaux d’étouffer les scandales sont pratiqués alors dans les couvents. Les religieuses commencent à saigner, médeciner les religieuses. Madame de Mainlenon en fait même un devoir aux dames ou demoiselles de Saint-Cyr, dont un grand nombre, recrutant d’autres ordres, y portaient cette habileté.
Du reste, l’affaire de la Cadière, qui éclatera bientôt et révélera la brutalité des directeurs, fait comprendre pourquoi les pénitentes, rebutées, se rejetaient souvent vers les amitiés féminines, qui, dans leurs excès mêmes, semblaient plus délicates et leur répugnaient moins.
Vers la fin de Louis XIV, le gouffre des couvents devient plus absorbant et l’ennui y augmente. Toute vie morale y disparaît; même l’agitation radoteuse des disputes théologiques n’y occupe plus les esprits. La vie matérielle (qui le croirait après tant de fondations?) y est souvent très-misérable. En 1693, le roi permet aux couvents de demander de grosses dots aux riches héritières qu’on y jetait, pour concentrer les biens sur un frère, un aîné.
Que devenait la demoiselle, dans ce contraste extrême, passant du grand hôtel à la nudité de la cellule? Que devait-elle ressentir en voyant venir au parloir sa mère toujours mondaine, avec le cortège brillant de la femme à la mode, avec son
amant, son abbé? La triste créature n’avait guère de refuge que quelque intimité de fille, quelque tendre amitié, sur laquelle on fermait les yeux. C’étaient partout l’Esther, l’Élise de Racine, souvent moins pures, moins éthérées.
Le mélange des cœurs, la guirlande des cœurs mêlés (c’est la forme ordinaire), l’union de ces guirlandes de cœurs sanglants, c’est, dans les couvents, dans le monde, le fait immense et presque universel où finit, sous Louis XIV, une religion de femmes.
Quatre cent vingt-huit confréries se trouvent créées en trente années.