‹ Louis quatorzieme et le duc de BourgogneChapitre 14 sur 28 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Guerre de la succession d’Espagne. — 1702-1704.

La guerre, c’est le nom propre du vrai roi d’Angleterre, Marlborough, qui va, sous la reine Anne, gouverner et combattre. La guerre, le nom d’Eugène, l’épée, l’âme meurtrière de l’Autriche. Deux sinistres figures, mais d’effet redoutable. Le bel Anglais, dans un tableau du temps, avec de nobles traits, a le teint trouble et faux qui dénonce les âmes fangeuses. Eugène, à trente-huit ans ( Voir Musée d’Amsterdam), dans son visage indéfiniment long, ses longues et pâles joues flétries, est comme le fantôme d’un vieux prince italien. On en ferait de mauvais rêves. Sa mère, l’empoisonneuse, sa jeunesse avilie ( Voir la Palatine), sont rappelés

dans le gris équivoque, malpropre, de la face. Mais les yeux parlants et le front illuminé, la bouche ardente, le souffle des narines, révèlent puissamment un esprit. Esprit sans âme. Il était fort lettré, artiste en fait de guerre, et poète sur le champ de bataille, un fin connaisseur italien dans ces grands tableaux de tuerie. En plein carnage, calme comme aux musées, il observait, et faisait voir aux siens les effets fantastiques, le pittoresque de la mort, en goûtait la sauvage horreur.

Ni l’un, ni l’autre, n’eut le froid sublime de Turenne, son pur génie mathématique. S’il faut le dire, ces deux hommes de guerre eurent avant tout l’esprit de ruse; ils furent des intrigants d’abord, et non pas des plus élevés. L’Anglais, vendu aux juifs, fut l’homme de la bourse de Londres. Eugène organisa aux colonies frontières l’instrument machiavélique, le poignard de l’Autriche, qui, retourné contre les peuples, perpétua ce monstre, cette babel impériale.

Il est plaisant de voir ce que Versailles opposait à ces deux exterminateurs. Tous pauvres gens de bien, créatures médiocres de madame de Maintenon. La place du féroce Louvois était tenue par l’agneau Chamillarl, un bonhomme incapable de faire aucun mal à personne. Il était si adroit à la guerre du billard que le roi judicieusement le

lit ministre de la guerre. 11 avait d’ailleurs ce mérite d’avoir arrangé les affaires entre les Chevreuse et Saint-Cyr dont les terres se touchaient. Pourquoi n’eûl-il pas arrangé les affaires de l’Europe? Les généraux de Chamillard, dignes de lui, ne ressemblaient en rien à ce dangereux Luxembourg de Steinkerque et Fleurus, c’étaient des gens paisibles. — Marsin, homme du monde fort léger, mais dévot, ami de Fénelon et de M. de Beauvilliers. — Tallart, esprit doux, fin, gracieux, nullement incapable comme intendant d’armée, mais myope, hanneton qui se heurtait à tout. Ces généraux modestes autant que malheureux, avaient leurs défaites écrites déjà sur le visage. En regard, au contraire, mettons deux trèsbeaux hommes, têtes vides et légères que la cour admirait, dont rafolaient les dames : le favori de Chamillard, la Feuillade, qui devint son gendre, et Villeroy, ami de madame de Mainlenon, tellement agréable au roi, qu’un jour il s’avança jusqu’à l’appeler « mon favori. » Ces deux fats, adorés et de tous et d’eux-mêmes, étaient précisément les deux hommes qu’Eugène et Marlborough eussent demandés pour adversaires, si ou les avait consultés.

La France avait pourtant un très-capable général, vainqueur naguère à Slaffarde etMarsaille, le sage et ferme Câlinât. 11 ne fil rien, ne put rien

faire ni en Italie, ni en Alsace. Nos anciennes armées avaient fondu, et il n’avait que des recrues contre les vieux soldats d’Eugène. Son inaction désespérait le roi qui voulait des batailles. L’étal du matériel les eût rendues fort dangereuses. Sur le Rhin, la moitié de l’armée manquait de fusils (Villars). En Espagne, M. de Tessé avait de vieux canons qui à chaque instant éclataientetne tuaient que leurs canonniers.

On avisa que pour chauffer ce sage et trop vieux Câlinât, il fallait un jeune homme. On envoya le bouillant Villeroy, qui n’avait guère- que soixante ans. On était sûr du moins qu’avec celui-ci on aurait du nouveau. Et, en effet, du premier coup, Villeroy se lit prendre. 11 était dans Crémone, si peu, si mal gardé que, dans une nuit d’hiver (1 er février 1702), le prince Eugène eut le temps d’entrer par un égout et de faire entrer cinq mille hommes. La garnison dormait et dormait aussi Villeroy. Un régiment, par grand hasard, s’était levé pour passer une revue; il voit les Autrichiens sur la place, fait une décharge. La garnison s’éveille. Villeroy descend, sort, est prisonnier. Heureux événement. L’armée sans général ne s’en battit que mieux de rue en rue. Elle coupa le pont qui allait amener encore huit mille hommes à Eugène. D’un clocher, avec désespoir, il vit Crémone perdu, et

partit assez vite. On mangea son dîner, avec des risées pour Eugène et des risées pour Villeroy.

Cent chansons en furent faites, et beaucoup excellentes. L’ami du roi eut le mérite de ressus* citer notre verve. Le grand' recueil de Maurepas témoigne de cette révolution. Aux dernières années du siècle fini, nulle chanson que des impromptus graveleux ou de matières grasses, comme les petites pièces ordurières de madame la Duchesse. En 1702, Villeroy a ranimé l’esprit frondeur. Par lui, la chanson politique recommence. Cette muse est renée de Crémone.

Ainsi du premier coup, Eugène eut l’ascendant. 11 nous eût pris la grande place de Mantoue si les pluies et les boues n’avaient retenu ses canons. Tout l’hiver nos recrues furent poussées par les Alpes pour compléter l’armée qu’on voulait faire supérieure à tout prix. On avait envoyé Vendôme pour débloquer Mantoue, pour préparer une belle campagne au petit roi d’Espagne, qui devait y venir, et pour dominer, entraîner notre allié douteux, le Savoyard. Celui-ci, double d’intérêt, encore plus de nature, était notre beaupère; il était au cœur de Versailles par sa fille adorée, cette petite fée, la duchesse de Bourgogne, qui savait tout, lui disait tout; mais cela ne l’empêchait pas d’être en bons termes avec le prince

Eugène (de Savoie), son parent, qui, disait-on, au fond, était excellent Savoyard.

Une intrigue, fort bien menée entre Turin et Versailles, avait dupé le roi, lui avait surpris son aveu pour le mariage d’une sœur de la duchesse de Bourgogne avec le jeune roi d’Espagne. Celleci avait adroitement caressé, aveuglé madame de Maintenon. Le roi n’eut pas plutôt consenti qu’il le regretta.

Le plan très-dangereux du Savoyard était, par cette petite fille, pleine d’esprit, et d’un rusé eourage pour l’intérêt de la famille, d’obtenir qu’il fût seul en Italie le général de l'Espagne et de la France, qu’il eût nos armées dans sa main. Là, à son aise, il eût fait ses marchés, balancé les avantages des deux partis. L’Autriche lui offrait le Monlferrat, même un morceau du Milanais. Il aurait fallu que la France, contre un pareil appât, lui offrît un royaume (la Lombardie, la Couronne de fer?). La petite venait pour réaliser sur l’Espagne la fable du Lion amoureux, qui se laisse couper griffes et dents.

On lui avait ôté ses dames piémontaises, mais pour lui donner la pire intrigante de l’Europe , madame des Ursins , une Française, qui avait toujours traîné à Rome, vieille maîtresse des cardinaux, des d’Eslrée, des Bouillon, galante à soixante ans, admirable pour la

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pervertir , la rendre encore plus dangereuse.

La petite avait treize ans, lui dix-sept. Deux enfants. Leurs enfantillages vont faire le destin de l’Europe. L’Espagne, en de telles mains, sera le terrible embarras, le fléau de la France, et toutes deux, s’il ne vient pas un miracle, vont rouler ensemble à l’abîme. Notons donc bien ces choses puériles, ces misères de nature. Comment les mépriser, puisqu’elles décident de la vie, de la mort des nations?

Saint-Simon, qui écrit trente ans après, a tout défiguré. 11 faut en croire Louville, qui y était, en croire Philippe V, qui se confia à cet ami d’enfance, en croire son confesseur, le P. Daubenton, qui donne les plus secrets détails. (Louville, I, 207; II, 98, 99).

La rencontre eut lieu à Figuières (3 novembre 1701). Le roi, qui croyait avoir une femme, se trouva avoir une enfant. C’était une toute petite fille qui grandissait. Elle était vive et jolie, très-blanche, trop môme (elle était scrofuleuse); mais elle n’avait pas le goitre commencé de la duchesse de Bourgogne. Elle en avait la grâce et la faeiliLé. Ces filles d’Ainédée savaient tout en naissant. Celle-ci, emportée, se dominant moins que sa sœur, avait au moindre mot un torrent d'éloquence et de passion. Grand fut l’étonnement du jeune homme, quand cette intrépide poupée se

(1702-no*) — 198 —

mit à discourir bride abattue , comme un vieux

politique, et fit ses conditions.

Elle avait beau jeu. Il avait été élevé, non pour régner, mais pour obéir, céder toujours (à son aîné, le duc de Bourgogne). Il avait du sens, du courage, de la vertu, mais une timidité extrême, et il semblait muet comme un poisson. Il paraît que la petite fille lui débita sa leçon de Turin, voulut le lier, l’engager à remettre tout à son beau-père. Chose impossible. Philippe V arrivait plein encore du respect, de la crainte de son grand-père Louis XIV, et il n’osa promettre rien.

On avait cru tout emporter d’assaut, pensant que le jeune homme, d’un tempérament exigeant, impérieux, ne pourrait disputer. Mais deux choses le soutinrent : d’abord l’enfant n’était pas une femme, puis déjà il en avait une.

Une chanson, qu’on chantait à Versailles (collection Maurepas, X, 35), nous apprend que le frère cadet de Télémaque était accompagné en Espagne de la fille de sa nourrice. Philippe, sans cela, aurait été très-sérieusement malade. On eut même dispense que pour Louis XIV enfant. Cette lille suivit le roi avec sa mère et son père. Le père, huissier du roi, fut (pour cela, sans doute) haï des grands, et même, un jour, outrageusement battu. (Louville, I, 290.)

D’autre part, le confesseur, le P. d’Aubenlon, sut et dit à Louville que la petite princesse, si précoce de langue et de tête, était absolument retardée pour le reste, à peu près inutile. Elle ne devint femme que deux ans après; il fallut encore trois ans de plus pour qu’elle pût avoir un enfant.

Mariage sans mariage. Vrai désespoir pour le jeune prince honnête, qui, dès ce jour, n’avait plus de maîtresse et n’avait pas d’épouse.

Philippe V tomba dans la plus noire mélancolie. Ceux qui étaient contraires au mariage de Savoie écrivirent à Versailles qu'il était illusoire. On consulta deux théologiens, le P. Lachaise, et Godet Desmarest, l’homme de madame de Maintenon. Us étaient trop prudents pour déplaire à la duchesse de Bourgogne, sœur de la reine d’Espagne. Us dirent que le temps, ce grand maître, remédiait à toute chose, confirmèrent le mariage, condamnèrent Philippe Y à perpétuité. (Louville, 11, 99.)

Vietor-Amédée, toutefois, crut que l’affaire était perdue, que Philippe aurait d’autres femmes, et. que la reine enfant serait sans influence. Dès le 5 janvier 1702, il traita avec Eugène, sans se déclarer encore ouvertement, afin de le mieux servir contre nous. On le soupçonna à Versailles. Louis XIV, faisan! passer Philippe en Italie, ne

permit pas à la petite reine de le suivre. Par suite de la même défiance, en payant fort le Savoyard, on le tint hors de notre armée, pour qu’il ne vît pas de trop près nos mouvements. L’étiquette espagnole servit à cela; devant le roi d’Espagne, il n’eut qu’un tabouret, non le fauteuil royal (objet de son ambition).

Le roi avait pour général Vendôme, soixante mille Français, deux mille Espagnols. Il parut ferme et brave. Avec cela, peu de succès. Si Vendôme eut la chance, avec son jeune roi, débattre les impériaux dans deux affaires brillantes, il ne put, de toute l’année, déloger Eugène de l’île entourée de rivières qu’on appelait seiraglio de Mantoue. D’innombrables Français périrent dans ce pays malsain.

Cependant la présence du jeune roi était beaucoup en Italie. C’était son vrai champ de bataille. Yictor-Amédée le sentait. Cela le gênait fort. Madame des Ursins n’avait rien négligé pour rendre sa petite reine agréable à l’Espagne en promettant, en offrant tout à tous. Mais elle ne pouvait régner vraiment qu’en tirant le roi d’Italie, et le séquestrant en Espagne. Quoiqu’il souffrît de n’avoir pas de femme et même en fût parfois malade, il pensait peu à l’inutile enfant qu’il avait à Madrid, et n’en parlait jamais. Mais elle lui écrivait des lettres tendres, des plaintes

d’Ariane délaissée. Ces plaintes furent des cris lorsqu’on apprit que les Anglais avaient fait une descente eu Andalousie. On lit semblant de croire que quatre mille Anglais allaient prendre la monarchie, et Philippe V dut revenir (octobre 1702).

Le faire revenir, c’était tout. L’objet unique que sa vertu, sa piété lui permettaient eut une prise extraordinaire. Plus mélaucolique que jamais, sombrement amoureux et acharné à l’impossible, il ne la quittait plus. Trois longs tête-àtête par jour ne suffisaient pas ; il fallait encore écrire, et comme il se défiait de son talent, il faisait faire les billets doux par le jésuite d’Aubenton, son confesseur, qui les mettait sur sa toilette. Mais tout cela ne faisait rien. Elle était sèche et haute, le menait comme un nègre. A quatorze ans, elle ne rêvait qu’affaires, argent. Elle ne pensait pas encore à autre chose : en vain la des Ursins lui avait introduit un joli cavalier, neveu du duc de Savoie; elle n’y vit qu’un agent politique. Elle était vrai petit garçon, sans nulle pudeur de femme. Un jour qu’elle était mécontente de notre ambassadeur, elle entendit, à travers une porte, Louville qui le justifiait, et se précipita, en court jupon de toile, pour laver la tête à Louville. Elle allait ainsi le sein nu; madame des Ursins courait après, la cachait de la main. Mais elle ne s’en souciait guère. — Ses pro-

pos étaient effrénés. Témoin ce que, si jeune, elle contait à Louville de certaine duchesse qui, pour guérir son fils, maltraité de Vénus, avait imaginé de pulvériser des reliques et de les lui faire prendre en lavement. ’ *

Ce peliL démon colérique, mené par celle que Fleury appelait « la plus méchante femme d’Europe, » accomplit, sur le pauvre prince, une séquestration telle qu’il n’y en a nul exemple que dans les procès de cours d’assises. 11 ne vit plus ni notre ambassadeur, ni Louville, son ami d’enfance. Plus de promenades, encore moins de chasse, exercice dont il avait apporté l’habitude, le besoin absolu. Elle le tint assis et immobile. Même on lui défendit le jeu.

Rien hors l’église, et quelques petits divertissements puérils de la reine avec ses femmes et les nains du palais. Madame des Ursins était presque la seule personne qu’il vît. Elle ouvrait le malin, les rideaux du lit conjugal, et le soir les fermait. Elle éteignait et elle emportait pêle-mêle et la lampe, et Y épée du roi, et le vase de la reine, son pot de chambre du soir. Elle écrit cela à madame de Maintenon, s’en plaint en badinant. Elle sait bien qu’en réalité on la comptera davantage. Elle ne laissait à personne ces honneurs de sa charge, ces profits quotidiens de la camereira major. Ce que dit Saint-Simon de la

duchesse de Bourgogne montre assez que c’était la plus haute faveur.

Le pis pour Philippe V, c’est qd’il n’était pas idiot. Il sentait son malheur. Il avait des réveils. Une fois qu’il put voir Louville, il pleura devant lui sur sa situation. Une autre fois, il essaya de contredire la reine, et elle tomba sur lui à poings fermés. Le plus fort arriva lorsque Louis XIV rappela un moment madame des Ursins. La reine prit, la nuit, le moment le plus tendre, pour dire que si elle la perdait, elle voulait une Piémmtaise. Le roi voulant une Française, elle lui dit : « Sortez, » elle jeta à bas du lit. Il alla * en chemise s’asseoir et grelotter dans un fauteuil.

Elle n’aimait personne, pas môme la des Ursins, mais elle croyait ne régner que par elle. Elle lui passait tout pour cela, jusqu’à laisser coucher dans l’appariement des infantes, touchant au sien, le galant de la vieille, un Aubigny, qui était le vrai roi d’Espagne et vendait toutes les places. Son compère était un Orry, un fournisseur si probe qu’on apporta pour spécimen de ce qu’il fournissait à l’armée espagnole des boites de carton I La honte était au comble. Cet Aubigny, le malin, faisait sa toilette aux fenêtres de la des Ursins. Il la traitait (justement) de coquine, la désolait de jalousie pour la petite femme

d’un maître à danser venu de Paris. Digne gouvernement pour le pays du Cid !

Notre âge, indifférent à tout, qui déclare la peste innocente, ne pouvait manquer de réhabiliter madame des Ursins. On a dit qu’elle eut le mérite de se faire espagnole, de préférer les Espagnols aux étrangers. Il est vrai qu’elle déguisait son Àubigny en senhor don Luis, et lui faisait porter la fraise nationale. Elle disait et répétait qu’il fallait honorer l'Espagne, laisser agir les Espagnols. Et, en réalité, elle faisait tout par trois personnes étrangères, Aubigny, Orry et la reine. Elle jouait habilement de celle-ci , charmante marionnette italienne, qui devint un moment une actrice héroïque et ravit la nation.

Honorer, laisser faire l'Espagne, c’eût été la vraie politique dans un temps de profonde paix. Mais dans l’horrible crise où la France repoussait l’Europe, il fallait bien quelle se servît de l’Espagne qu’elle défendait. Or, celle-ci, honorée dans ses vices, dans sa paresse profonde, par celte flatteuse, ne daignait point changer. Elle nous était lourde et funeste. Nous avions sur les bras un géant mort qui ne faisait rien pour lui-même et empêchait de faire. On le voit en Italie (1702). La France fournit soixante mille hommes, l’Espagne deux mille. El en même temps la France aux Pays-Bas, suriner, partout,

s’épuisait à la défendre, dans celte guerre infinie, disséminée dans les deux hémisphères, deux mille lieues de frontières, deux mille lieues de rivages.

Le règne de celte femme fut funeste à l’Espagne tout autant qu’à la France. Le moment d’apparent réveil que la Castille va avoir ne dure point. Tout retombe plus bas que Charles II.

Il est bien ridicule de dire, comme on le fait légèrement, que l’Espagne se releva sous la dynastie de Bourbon. Rien pendant cinquante ans. Il n’y eut de changement qu’extérieur. L’ Aragon et la Catalogne, n’étant plus soustraits à l’impôt, le nouveau roi, plus riche que n’avait été Charles II, eut une armée, et voilà tout. Cela changet-il une nation? Les réformes tardives, et fort superficielles, de Charles III, résultèrent du grand mouvement général, sorti de la philosophie, qui révolutionna tout, et jusqu’à la bigote Autriche.

J’ai peine à concevoir que d’éminents historiens aient pris au sérieux les calculs de population qu’ont donnés quelques Espagnols : cinq millions sept cent mille âmes en 1702, six millions vingt-cinq mille en 1720, etc. Et tout cela pour un pays plus inconnu que la Russie I Rien de plus difficile, de plus hasardé que ces dénombrements. La France , en pleine lumière de civilisation, et dans la position spéciale du seul

pays centralisé, en a eu un premier essai en 1826 , et encore approximatif (Villermé).

L’Espagne a peu changé. C’est le pays de l’immobilité. Où il y eut désert du temps de Charles II, il y a désert aujourd’hui. C’est ce que disent unanimement nos ingénieurs. Sous Philippe II, il y avait à Madrid trente mille Français (Weiss), autant que de nos jours.

On eût cru, sous Philippe V, que ce gouvernement de femmes eût adouci les mœurs. Ce fut tout le contraire. L’inquisition fut plus féroce. Le jeune roi avait témoigné quelque horreur des auloda-fé, refusé d’y siéger. Mais les dames régnantes, la des Ursins, la reine, étaient trop bonnes Espagnoles pour rien changer. Le roi dut s’y plier. Dans leur règne de quinze années, puis sous sa seconde femme, enfin pendant les quarante-six ans de Philippe Y, il y eut sept cent quatrevingt-deux auto-da-fé. Douze mille victimes piloriées, fouettées, enterrées dans les inpace. Chaque année, trente-quatre corps humains de brûlés vifs! en tout, de quinze à seize cent. Et cela en présence de deux reines italiennes et sous les yeux d’un roi français.

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