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CHAPITRE IX

Ouverture de la succession d'Espagne. — 1700-1704

Dans les dernières années du siècle, l’Espagne el son roi moribond, Charles II, étaient préoccupés de deux grandes affaires, auprès desquelles la guerre comptait à peine. Tant de malheurs, tant de ruines, étaient choses secondaires. L’affaire capitale était celle du monde surnaturel, de l’enfer et du ciel, comme un drame de Calderon, où les anges et les diables tiraillent une âme agonisante.

D’une part, la Reine du ciel, la vraie divinité du siècle, la Vierge, avait-elle honoré l’Espagne entre les nations, parlé aux rois d’Espagne par Marie d’Agreda? Celle-ci était-elle une sainte?

D’autre part, ce royaume favorisé du ciel, pour-

quoi finissait-il, sinon par la malice du diable? Si le roi n’avait pas d’enfant, c’est qu’il était ensorcelé. Mais de qui venait ce charme infernal? On avait interrogé une possédée dont le démon disait que l’auteur de ce charme était un de ses confrères, un démon autrichien. Celte enquête, permise par un inquisiteur favorable à la France, fut condamnée ensuite par un inquisiteur favorable au parti de l’Autriche.

Ainsi, depuis longues années, un combat indirect et sourd se livrait dans cette pauvre Espagne pour savoir à qui elle allait tomber; combat dans la cour, dans l'alcôve et le lit du malade, combat sur sa personne même. L’Espagne, qui se voyait mourir, passer à l’étranger, priait, suppliait Charles II d’engendrer, de laisser un roi qui lui sauvât l’invasion, lui continuât sa vie nationale.

Ce pauvre Charles II, qu’on a trop méprisé peut-être, en proie aux étrangers, les voyant, de son vivant même, mettre sur son Espagne une main avide, se sentit Espagnol de cœur plus que ne l’avaient été ses aïeux, issus du Flamand Charles- Quint. Déjà son père, Philippe IV, avait été fort Espagnol , trop galant, mais dévot, sensible au mouvement d’art qui se produisit sous son règne, le roi de Calderon, le roi de Vélasquez, celui de Marie d’Agreda, la grande sainte d’alors. Il avait avec elle une correspondance que l’on a retrouvée

depuis. Par elle, en dédommagement de tant de pertes (Portugal , Roussillon , Flandre, Açores, etc.), par elle il recevait les consolations de la Vierge. Elle en était la confidente, en écrivait l’histoire; l’ordre de Saint-François en elle avait trouvé sa sainte et conquis l’Espagne et le roi dans un féminin mysticisme qui eut des effets analogues à ceux de notre Sacré-Cœur.

Charles II fut un vrai Espagnol, victime de la France, spolié sur la terre, s’indemnisant au ciel. Même avant qu’il naisse, Mazarin s’arrange pour le ruiner. On commence à ourdir dans le traité des Pyrénées ce filet dont la trame occupe soixante ans la diplomatie. L’orphelin au berceau est volé par Louis XIV, son protecteur naturel, le mari de sa sœur, qui, par une chicane de procureur, lui escamote la Flandre. Il n’avait pas sept ans que les deux maris de ses sœurs, Louis XIV et Léopold, se mettaient à peu près d’accord pour le démembrement de son empire. Louis offrait à l’Autrichien l’Espagne et l’Amérique, en prenant l’Italie avec les Pays-Bas. La chose fut arrangée ainsi par un traité secret, dès 1668 .

Nous avons raconté les longs malheurs de Charles II, la trahison qui livra à Louis XIV la Franche-Comté, la violence avec laquelle il lui prit en pleine paix des places aux Pays-Bas, la guerre de Calalogne. Ce n’est pas tout. La

France le persécute à Rome, fait la guerre aux saints espagnols, forçant le pape d’enfermer Molinos, l’empêchant de canoniser la bienheureuse Marie.

Cette théologie espagnole, dans son amour de la mort et son goût du suicide, exprimait la société. L’abandon de soi-même, le salut par le désespoir, ces doctrines sont la voix réelle d’une nation agonisante. Plus de travail. Le peu qui restait de fabriques trouvèrent intérêt à fermer. Les nobles ne vivaient que de la vente de leurs meubles enlevés aux pays étrangers. Le roi mettait en gage ses joyaux, ses tableaux. Des couvents même étaient réduits à engager des ornements d’église. Madrid offrait l’aspect d’un déménagement général, l’Espagne d’une succession ouverte avant le décès où déjà tout est à l’encan.

La race même penchait vers la mort. La sobriété fabuleuse des Espagnols, leurs jeûnes de dévotion ou de nécessité, la misère, l’ascétisme, avaient exterminé la vie. Drapés de noirs manteaux, ils n’étaient que des ombres. Charles II, vrai roi d’un tel peuple, ne marchait à cinq ans que soutenu ; toute sa vie il fut à la lisière !

Une seule chose restait à l’Espagne, sa police, son cancer sacré qui semblait avoir absorbé toute vie nationale, l’Inquisition dominicaine. La place de grand inquisiteur, ce vrai trône d’Espagne,

donnée un moment par la mère de Charles II au jésuite allemand Nithard, revint aux Espagnols et aux dominicains; mais pour flotter entre les étrangers, pour favoriser tour à tour les trois partis, France, Autriche et Bavière.

La France l’emporta en 1679. Charles II, âgé de vingt ans, épousa la personne qui semblait la plus propre à faire le miracle espéré, la vive et charmante fille d’Henriette d’Orléans. Toutes les grâces du ciel furent appelées sur ce mariage par un superbe auto-da-fé de cent dix-huit personnes (dontdix-neuffurentbrûlées). El cependant Louise d’Orléans ne devint pas enceinte. Son mariage avec un malade, doux et bon, mais scrofuleux, et qui tremblait de fièvre dès que se fermaient ses scrofules, la remplit de mélancolie. Elle se consolait avec une Française, Olympe Mancini, la mère du prince Eugène, au service autrichien. On crut que cette mère empoisonna Louise, et fit à Vienne, par un si grand service, la haute fortune de son fils.

On revint à une Allemande. Charles II épousa une princesse de Neubourg. Elle pouvait avoir deux influences. Elle était de la maison de Bavière, ennemie de l’Autriche, mais d’autre part sœur de l’impératrice, donc, en rapport avec l’Autriche. Pour qui se déciderait-elle? C’était la question. Ce que la France craignait le plus, c’était qu’elle

ne fût pour l’Autriche, et qu’on ne vît renaître par l’union de l’Espagne et de l’Allemagne l’épouvantable empire de Charles-Quint. Le confesseur du roi Froilan et le cardinal Porto-Carrero, partisans de la France, imaginèrent l’ensorcellement, pour tuer le parti de l’Autriche. Ils s’étaient fait autoriser à consulter le diable par un grand inquisiteur qui était de leur parti. Il mourut, et son successeur poursuivit Froilan sous le prétexte de la consultation, mais en réalité pour une affaire plus sérieuse, une audacieuse tentative de réformer l'Inquisition.

Fait extrêmement important , dont l’histoire n’a pas tenu compte. Pour l’apprécier, reportonsnous plus haut, et formulons d’un mot tout le destin de cette grande nation : L’Espagne, née de la croisade , a été le martyr du catholicisme. La croisade, l’ambition de convertir la terre, la folie de sauver le monde par la victoire et l’épée à la main, déversa ce peuple hors de lui, le perdit au dehors. Un aveugle désir d’épuration religieuse le perdit au dedans, lui fit supporter la cruelle machine où s’est exprimé le plus fortement le génie catholique, la police de l’Inquisition. De là encore, ces sacrifices immenses où l’Espagne, se mutilant, chassa le commerce (les Juifs), chassa l’agriculture (les Maures).

Cependant la noblesse innée du génie espagnol,

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un certain sens de justice héroïque qui est dans le peuple du Cid, lui conservait une ressource contre sa passion, sa folie religieuse.. Toujours le Conseil de Castille, toujours les légistes espagnols lultèren! et contre les désordres cruels qui exterminèrent les Indiens , et contre la tyrannie intérieure de l’Inquisition. Les règlements les plus humains, les plus minutieux, furent faits, hélas! en vain, pour sauver l’Amérique. D’autre part, à leur grand péril, les mêmes hommes, sans se décourager, posèrent courageusement la loi nationale contre ce monstre sacré qui pouvait, en revanche, les saisir un à un, et, sous un vain prétexte, peut-être les enfouir dans un in-pace éternel.

C’est l’Inquisition elle-même, en ses archives, qui a fourni la preuve de ces résistances de l’Espagne. Llorente, secrétaire de l’Inquisition (chap. xxvi, xxxix), a donné, d’après les pièces, l’authentique histoire et des abus et de la lutte. On y voit que la tentative de réforme qu’on fit sous Charles II, plus sérieuse que les précédentes, était confiée à une Grande Junte, tirée des principaux corps de l’État. Elle n’entreprit pas moins que l’affranchissement du pouvoir civil.

La chose était fort dangereuse. L’Inquisition avait pour elle une armée de canaille, un mystérieux empire de terreur populacière. Elle avait, outre ses domestiques, commensaux, parasites,

outre ses officiers, geôliers, bourreaux, un monde ténébreux, en toute classe et tout métier, ses familiers, espions, recors. On voulait l’être pour se faire redouter. Malheur à celui qui ne parlait pas chapeau bas au laquais d’un inquisiteur, ou qui, dans les marchés, ne donnait pas au familier ses meilleures denrées à vil prix. Il risquait le cachot.

Ces cachots étaient si horribles, que beaucoup aimaient mieux la mort. Une fois là, on pouvait languir à jamais. Nulle forme de justice. Relâché, on restait noté, entaché, soi et les siens incapables d’emplois.

La Grande Junte osa rappeler que cette monstrueuse justice de l’Inquisition en matière civile n’avait nulle origine que la tolérance royale. Elle entreprit de faire rentrer ce fleuve de mort, si épouvantablement extravasé, dans ses limites naturelles, la justice en matière de foi. Elle demanda deux choses : que les personnes arrêtées pour causes étrangères à la foi fussent mises dans les prisons du roi, et que, si l’Inquisition agissait par voie de censure, on pût s’en plaindre comme d’abus aux cours royales, qui prononceraient. En résumé, le suprême droit d’appel eût été donné au juge laïque.

Il est touchant de voir cet infortuné Charles II, malgré toute sa dévotion, s’imposer cet effort de

ustice et autoriser une enquête si hardie. On s’en prit à son confesseur. Le grand inquisiteur fit examiner son affaire de diablerie par cinq théologiens qui soutinrent courageusement qu’il n’y avait pas lieu à poursuivre. Cependant, fort peu rassuré, il se sauva à Rome.

Llorente dit qu’on soupçonna que Charles II, dans sa perplexité de conscience sur le choix d’un successeur, fit lui-même passer son confesseur à Rome pour consulter le pape. Le vieil Innocent XI (Pignatelli) , qui se sentait aussi mourir, répondit en vrai Italien qui voulait sauver son pays des Allemands; il lui dit qu’en conscience il devait choisir un Français.

Les tergiversations de Charles II étaient bien naturelles. Le jeune prince de Bavière, qu’il eût préféré, et qui eût été accepté de l’Europe, mourut à propos pour l’Autriche, et on le crut empoisonné. Restaient le Français, l’Autrichien, l’ennemi de l’Espagne et son perfide ami.

L’Autriche ne pouvait lui donner nul espoir de résurrection. Tyrannie furieuse de jésuites et de capucins, baignée du sang de la Hongrie, rude, grossière, roturière pour les nobles nations du Midi, elle était la barbarie en pleine Europe. Toujours sauvée par l’étranger (Sobieski, Eugène), elle n’en était pas moins sottement insolente. Son ambassadeur, Harrach, avait une

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petite armée de gamisaires allemands qui occupaient Madrid, devant le roi mourant. Il bravait tout le monde, même la reine, appui de son parti. Pour comble, le grand inquisiteur, dévoué à l’Autriche, arracha au mourant un ordre d’enlever à Rome ce confesseur anti-autrichien qui s’y était réfugié. Il le traîna militairement de prison en prison, et, malgré le conseil de Castille, malgré l’inquisition elle-même, le tint enfermé à Madrid.

Telle était l’insolence du parti autrichien. D’autre part, le parti français ne devait guère donner d’espoir. La France s’affaissait elle-même. Le roi français, Philippe V, ne reprit nullement la réforme tentée sous Charles II. Il s’allia avec l’inquisition, y chercha un soutien, fut son indigne serviteur.

L’Espagne, en 1700, se serait amendée peutêtre, si elle eût pu rentrer en soi; si, soulagée du gigantesque empire qui la tenait hors d’ellemême, elle eût été forcée de revenir à l’exploitation de son sol et de sa nationalité. Ces grands empires qui sont, au fond, des crimes, sont aussi la punition des peuples qui les créent. Pourquoi la Russie, la vraie Russie de Moscou, ne peut-elle exister, pourquoi reste-t-elle dans » un incurable néant? C’est qu’elle est un empire, la violation de trente nationalités. Il faut

savoir mourir, guérir de son iniquité. Si l’Espagne eût alors perdu ses possessions extérieures, elle ne fût pas demeurée une noble nation de fonctionnaires, de parasites et de valets. Mais les quelques familles, où l’on prenait les vice-rois de Naples, de Milan, de Lima, une douzaine de grands d’Espagne, s’entendirent pour sauver, non pas la nation, mais l'empire qui leur profitait. A l’Autrichien, trop éloigné, trop lent, ils préférèrent le plus proche voisin dont les armées arrivaient de plain-pied. Il est vrai que c’était le très-mauvais voisin qui avait martyrisé Charles II, le plus puissant voisin et le plus dangereux. N’importe, ils le choisirent, en première ligne, et, s’il refusait, l’Autrichien.

Une famine qui régnait à Madrid, et dont on accusait le parti allemand, avait exaspéré le peuple. La reine eut peur, et surtout peur pour une amie qui la gouvernait et qu’elle aimait uniquement. Pour la faire échapper avec ce qu’elle avait volé, la reine obtint de l’ambassadeur autrichien qu’il renverrait ses soldats allemands. Cela facilita la chose. Charles 11, en pleurant, céda à ce qu’on présentait comme la voix du peuple et le devoir de la conscience. Il testa pour un petit-fils de Louis XIV, qui renoncerait à la couronne de France. S’il refusait, l’Espagne passait au frère de l’Empereur. La chose faite, il la regrettait, mais

il mourut un mois après (novembre, 1700).

Le roi de France, qui n’avait pas osé espérer ce grand sacrifice de Charles II, avait fait la démarche modérée, raisonnable, de s’entendre d’avance avec Guillaume sur l’empire espagnol.

Tous deux voulaient la paix. Le roi se sentait vieux et la France épuisée; il écoutait les craintes, si naturelles, de madame de Maintenon, du duc de Beauvilliers. Guillaume, malade et poitrinaire, était bien plus malade encore des aigreurs de son parlement. Après le traité triomphant, qui l’avait mis si haut, il n’en trouvait pas moins d’incurables difficultés avec des partis mercenaires qu’on ne menait que par l’argent, et qui, payés, n’en aboyaient pas moins. L’Angleterre corrompue avait été sauvée réellement par la Hollande, par Guillaume et par ses amis, et maintenant elle persécutait Guillaume pour chasser ses sauveurs. Dans cette situation, on s’entendit. Louis XIV nonseulement renonçait à la succession générale mais réduisait la part qu’il avait ambitionnée en 1668. Il ne demandait plus ce qui eût alarmé l’Angleterre, les Pays-Bas. Il voulait la Savoie et Nice, quelques ports de Toscane, les Deux-Siciles. Possessions de grand avenir, si l’on ressuscitait l’Italie maritime, mais alors misérables ; les Siciles n’étaient qu’une ruine.

Le testament inattendu de Charles 11, tombé

tout à coup à Versailles (8 novembre 1700), fit regretter ce sage arrangement. Le traité de partage qu’on venait de signer avantageait la France, lui donnait des frontières, fortifiait sa marine; mais il ne faisait rien pour la famille royale. Toute celte famille, de cupidité ignorante et de sotte gloire, mordit à la pomme d’or. La plus hardie à parler haut fut la petite princesse de Savoie, qui, en 97, avait été le gage de la paix avec son père, et dès lors mariée, quoique enfant. Elle menait toute la cour par sa gaieté, son charme, son apparent abandon, plein de ruse. Madame de Maintenon, qu’elle appelait ma tante, croyait l’élever, et s’imaginait la tenir, parce qu’elle en était caressée. Elle restait purement et profondément savoyarde, et ne songeait qu’à la grandeur de sa famille. Dans cette affaire déjà, elle entrevit pour sa sœur le plus grand mariage du monde, celui du roi d’Espagne, et dit, avec sa feinte étourderie : « Le roi serait bien sot s’il refusait l’Espagne pour son petit-fils. »

Ainsi la glace fut rompue. Toute la cour alla dans ce sens. Toutes les ambitions s’éveillèrent. Pas un qui ne se crût déjà vice-roi des Indes. On connaissait le roi père avant tout; on pensait qu’il suivrait sa gloire. Louville, le confident du jeune roi d’Espagne, qui nous donne le seul tableau vrai de ce moment, dit que dès l’origine

l'acceptation paraissait résolue par le roi. Les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille madame de Mainlenon et le maladif Beauvilliers, voyaient avec terreur qu’on se lançait dans l’épouvantable aventure qui engloutirait tout. 11 y eut plus d’une conférence, où deux jeunes ministres, Barbezieux et Torcy, osèrent argumenter contre celle qu’on craignait tant, hardis de lâcheté, de flatterie pour le dauphin et le roi même. Barbezieux la poussa de raison en raison, et tellement qu’elle fut obligée de lui rappeler qu’elle était une femme, et cria : «Au secours! » Elle fil, dit Louville, une très-belle défense; dit au roi qu’il se trompait fort s’il croyait que la parenté dût assurer à la France une alliance éternelle de l’Espagne. M. de Beauvilliers parla comme un sage et un saint, en appela au cœur et à la conscience du roi, lui fit scrupule sur l’incroyable barbarie de recommencer la guerre, et contre toute l’Europe, avec cette pauvre France, blême, amaigrie, étique, et qui n’avait plus que les os. Le roi eut un moment d’honnêteté, de charité, de vraie religion. Il repoussa le démon tentateur qui venait pour perdre son âme, mettre à ses pieds les royaumes de la terre. Il refusa le testament (F. les pièces recueillies par M. Mignet, et citées par M. Moret).

Que devenait l’ambition de la cour et de la

famille? Une conspiration universelle s’était formée d’elle-même pour l’acceptation, et elle était dans l’air. Le Dauphin, à trente ans, déjà si près du trône, était craint. des plus raisonnables. Il eût fallu bien du courage pour se mettre en travers et braver sa rancune. Dans un dernier conseil, tenu chez madame de Maintenon, il n’y eut d’appelé que le chancelier Ponchartrain, M. de Beauvilliers, et Torcy, chargé des affaires étrangères. Torcy reproduisit tous les arguments pour l’acceptation. Ses raisons principales furent cellesci : Il prétendit que l’on n’avait pas à choisir entre la guerre et la paix, mais entre la guerre et la guerre. Détestable raison. Avec le traité de partage, la France demandant peu et n’effrayant personne, n’aurait eu qu’une guerre partielle ; mais en réclamant tout, elle jetait le défi à l’Europe, l’obligeait pour sa sûreté de lui faire une guerre universelle et d'extermination.

Il prétendait aussi que, quand même la France serait si modérée, l’Angleterre et la Hollande s’uniraient encore à l’Autriche. En quoi il se trompait certainement : les deux puissances maritimes regardaient alors vers les Indes, le commerce et la contrebande d’Amérique et d’Asie; on était sûr d’avance qu’elles seraient ennemies du maître des Indes, quel qu’il fût, donc, ennemies de l’autrichien, ennemies d’un nouveau Charles-Quinf,

qui, avec l’Espagne et les Indes, aurait les Pays- Bas, aurait Anvers contre Amsterdam et Londres. Sans doute, le préjugé anglais était contre la France, mais l’avarice anglaise aurait été contre l’Autriche.

Torcy parla avec l’assurance, l’éloquence et le flot d’un homme qui se sent soutenu. M. de Beauvilliers , accablé (et fort malade des entrailles) fit encore un effort pour la France et le pauvre peuple. Le chancelier, prudent (entre le Dauphin et madame de Maintenon), n’osa se décider, biaisa, s’en rapporta à la sagesse du roi. Avant le roi , le Dauphin devait parler, et il le fit d’une manière qui saisit tout le monde.

Personne n’en tenait grand compte jusque-là.

Il n’y a pas mémoire d’une plus lourde créature. Ses portraits sont d’un Autrichien blondasse; c’est la graisse de Marie-Thérèse, mais fort sanguine, apoplectique. Il mourut dignement pour s’être crevé de poisson.

. Ce pesant fils d’une pesante mère dit que, par elle, l’Espagne était son bien, qu’il consentait, pour la paix de l’Europe, à la donner à son second fils, qu’il n’était pas disposé à en céder à nul autre un pouce de terre. Tout cela adressé au roi avec respect, mais d’un visage rouge, enflammé, violent; et le dernier mot colérique, à intimider tout le monde.

(1700-nM)

« Et vous, Madame, dit le roi, que pensez-vous de tout ceci. » Elle fit la modeste, ne voulait plus parler. Mais le roi le lui commandant, elle divagua, se mit à louer monseigneur le Dauphin, et enfin ne résista plus.

Le roi dit : « A demain. La nuit porte conseil. » Elle avait une nuit encore, pour tenter un effort. C’est là le moment de l’épouse (V. madame de Coligny), ce moment où 1 ’ autre nous-même, pur, réservé, moins troublé par la vie, peut ramener l’homme égaré, lui retrouver la vraie lumière du ciel. Treize ans de guerre universelle, plusieurs milliards de banqueroute, plusieurs millions de vies humaines qui vont périr de misère et de faim, tout dépendait de cette heure (11 novembre 1700, entre dix et onze heures du soir). La responsabilité de madame de Maintenon était immense. Mais, cette fois, elle fut prudente encore. De même qu’elle se laissa arracher sou avis écrit pour la Révocation, elle céda, se soumit pour la Succession. Elle envisagea l’avenir, le Dauphin demain roi. Elle considéra le roi même qui resterait chagrin contre elle si elle réussissait à lui sauver une faute qu’il désirait commettre. Quelle prise elle eût donnée à la famille pour l’accuser tous les jours en dessous, la miner! Au contraire, si, après avoir honnêtement résisté, elle se soumettait et se lavait les

mains des conséquences, les malheurs infinis qui devaient arriver, de moment en moment témoigneraient de sa sagesse.

A vrai dire, avec un tel roi, de telle nature, et, par sa longue vie, mis sur une telle pente, il y avait fatalité. Il était entraîné du torrent de la cour, des cupidités éveillées, entraîné des caresses exigeantes de ses enfants, serf de la chair, de son instinct de bestialité paternelle. L’aveuglement sauvage du plaisir de génération reste non moins sauvage dans l’amour furieux des pères pour leurs petits. Ils diraient : « Périsse le monde! » Qui luttera contre la nature à ce moment? L’épouse âgée, bien froide désormais, de peu d’ascendant sur les sens, pouvait-elle ce qu’à peine eût osé une jeune maîtresse? Pouvaitelle risquer un attachement d’estime et d’habitude contre cette passion profonde, aveugle de la paternité, plus forte encore chez le vieillard par le déclin des autres? Elle avait vu pour les bâtards l’infirmité du roi. Pour les doter, il eût faq la France mendiante. Il fit plus pour les légitimes ; il la joua à croix ou pile , et l’aventura d’un seul coup.

Le plus terrible encore, dans celte folie colossale, c’est qu’elle fut faite sottement. Les belles grandes folies héroïques ont cela que la passion leur éclaircit la vue et les conduit si bien dans

l’exécution de la chose, que la plus hasardée a les effets de la sagesse. Mais les folies du radotage sont plus sottes encore d’exécution qu’elles n’étaient insensées d’idée. La première chose, ici, que fait le roi, c’est d’outrager l’Espagne. En acceptant le testament, il le viole en cette clause essentielle et sacrée : que la France et l’Espagne ne pourront être réunies. Il fait publiquement enregistrer au Parlement les lettres qui réservent au petit roi de pouvoir succéder à la couronne de France. Bel avenir pour l’Espagne d’être une province française ! D’aujourd’hui même il semble la croire telle. Il obtient de son petit-fils l’ordre aux gouverneurs espagnols d’obéir à tout ce qui sera ordonné de Versailles! Enfin, au moment où l’on choisit Philippe V pour éviter le démembrement de l’empire espagnol, il essaye de le démembrer et de voler son petit-fils, stipulant comme indemnité de guerre, une cession future des Pays-Bas !

La profonde ignorance où Versailles était de l’Europe, laissa ce cabinet aveugle sur ce qui aurait fait sa meilleure chance. Une grande révolution avait lieu à cette heure, dans le commerce et les habitudes. La ruine de Colbert et la Révocation avaient fait l’Angleterre, la Hollande, manufacturières. Elles vendaient par ruse ou par force dans l’immense empire espagnol. La contrebande

animait leurs fabriques. D’autre part, leur marine gagnait tout ce qu’elle voulait à rapporter, à vendre ici ce qui devenait le premier besoin de l’Europe, les stimulants de l’Équateur, le sucre, le tabac, le café. Tari d’idées, à sec, on buvait d’autant plus. On amusait le cerveau par l’ivresse, lucide ivresse du café, rêveuse ivresse du tabac. Besoin impérieux; toute politique y eût cédé. Si la France donnait carte blanche là-dessus aux deux puissances maritimes, elle engourdissait leur orgueil, les frappait de paralysie. Et la France elle-même, qui est pour elles un pays du Midi, les fascinait encore par le besoin croissant du vin, de l’eau-de-vie, de l’alcool, ce nouveau roi du monde. L'Angleterre frémissait d’une guerre qui lui fermait le Bordelais, et la condamnerait à l’empoisonnement du Porto (Hallam, chap. 46). Deux partis existaient à Londres. Les amis de la vie, médecins, sages docteurs, membres considérés de l’Église anglicane, tenaient pour le bordeaux et pour la paix. Les militaires, pour les liqueurs, les esprits, le feu concentré. Marlborough marchait avec cela, et il en donnait galamment à Villars, son ennemi. Villars, de son côté, sans pain, en plein hiver, galvanisait sa misérable armée avec de l’eau-de-vie.

Le roi ne savait rien et ne comprenait rien. Il jeta l’Angleterre, la Hollande, dans le désespoir,

on voulant leur fermer le paradis du Sud, leur refusant l’entrée de l’empire espagnol. Notez que c’était pour lui-même qu’il en voulait le plus lucratif. Il fit donner à une compagnie française la fourniture des nègres (assiento), que convoitaient les puissances maritimes.

Le sage roi, par tous ces moyens, créait dans tous les ports du Nord, dans les cabarets des marins, dans les comptoirs, dans les fabriques, une furie de guerre qui n’y existait nullement. Us crurent finie la grasse vie à cinq repas par jour que leur faisait le commerce interlope, s’imaginèrent n’en faire que quatre, et se sentirent comme affamés.

A cette irritation , il ajouta l’outrage, la peur même de l’invasion.

Les Hollandais tenaient du roi d’Espagne l’autorisation de garder certaines places des Pays- Bas qui les couvraient eux -mêmes. Us appelaient cela leur bamère. Leurs garnisons dormaient là fort tranquillement, n'y étant que par Charles II, dont l’héritier ne pouvait guère, ce semble, méconnaître la volonté. Un matin (6 février 1701), le gouverneur du pays, électeur de Bavière, notre ami, nous ouvre ces places; les Hollandais s’éveillent prisonniers. C’était une fort bonne armée de vingt mille hommes. La Hollande et Guillaume même, n’étant pas prêts,

ont l’humiliation de reconnaître Philippe V.

Guillaume était mourant. Épuisé et phthisique, les jambes ouvertes, il était averti par ses médecins; il l’était par Fagon, qu’il avait fait consulter sous un nom supposé, et qui avait répondu que le malade n’avait pas un an à vivre. Il l’employait stoïquement, cette année, à réveiller l’Angleterre et l’Europe par le sentiment du péril. Avec tout cela, son parlement avait si peu envie de faire la guerre qu’il punit une pétition belliqueuse du comté de Kent (18 mai 1701), mit les pétitionnaires en prison. Il fallait que Versailles, à force de sottises, parvînt à se faire faire la guerre. Jacques étant mort (12 septembre 1701), sa veuve et madame de Maintenon obtinrent qu’on reconnût son fils. Démarche fatale aux Stuarts. L’Angleterre déliée ainsi, brutalement secouée dans son demi-sommeil , se mit enfin debout , les poings crispés. Elle refit au prétendant papiste l’échafaud de Charles I er . Le parlement le condamna à mort. Le premier acte de la reine Anne, qui succède à Guillaume, est la déclaration de guerre (4 mai 1702).

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