CHAPITRE XV
Suite du gouvernement des saints. — L'année 1709.
On devinait que quelque chose de terrible allait arriver. Les prophètes ne manquaient pas; mais qui les croit dans ces moments? Les avertissements successifs, les appels à la pénitence, je veux dire aux grandes réformes, revinrent souvent, comme une cloche funèbre. Fénelon dès 93; Boisguilbert en 98; et celui-ci plus tard encore dans sa mémorable réponse à la principale objection : « Peut-on réformer l’État en pleine guerre? » Il cite avec raison l’exemple d’Henri IV et de Sully, qui vaillamment commencèrent la réforme bien avant la paix de Vervins.
Mais le dernier et le grand avertissement se
fit en 1707. On entrait dans la banqueroute.
Chamillart en était aux ressources désespérées des assignats, d’une espèce de papier-monnaie. Et on n’en voulait plus, de son papier. Tout l’argent fuyait sous la terre. Eperdu, ne sachant où donner la tête, devenu jaune, étique, luimême ne pouvait plus se porter sur ses jambes. 11 n’y avait pas de temps à perdre. L’année 1708 était mangée d’avance. Pour faire face à la guerre et à toutes dépenses, il ne restait que 20 millions.
Dans ce moment suprême, à ce lit de l’agonisant, viennent deux médecins, deux prophètes, Vauban, et encore Boisguilbert. Leurs avis, différents en plusieurs choses, sont identiques en une, l’essentielle, qu’on peut dire d’un mot : « Légalité, » l’impôt sur tous, sans égard aux privilèges.
Ces créateurs de la science économique, parmi leurs vues fécondes, mêlaient (toute création a pour ombre un peu de chaos) mêlaient nombre de choses hasardées et qui donnaient prise. Leur grand élan de cœur, leur chaleur admirable, faisait tort quelquefois à ce qu’ils apportaient de lumineuse vérité. Il était trop facile de ridiculiser Vauban, par exemple sur la dîme royale payée en nature par la gerbe patriarcale des anciens âges. Leurs réformes, à ces choses près, étaientelles impraticables par excès de hardiesse? Point
du tout. La plupart se sont faites par le progrès des temps, et nous semblent aujourd’hui timides. Même trois ans après, on en prit quelque chose, et l’on imposa la noblesse.
Tous ne lirez rien de si éloquent dans les hommes de 4789, non pas même dans Mirabeau, que la préface du Factum de Boisguilbert (1707). 11 y a à la fois l’amertume du grand inventeur méconnu, l’âpreté désespérée de la sibylle qui revient une dernière fois; ce sont les accents de Cassandre, mais avec la sombre menace du temps nouveau qui vient vengeur. En voici deux mots abrégés : « On a ri de mon premier livre (en 98). Il y avait encore alors (le l'huile à la lampe. Ceux qui ruinent la France, trouvaient encore de quoi se payer leurs mensonges, acheter la protection. Mais aujourd’hui que tout a pris fin faute de matière, que leur sert de me contredire?... Ils ont crié à la folie. Oui, l’un des deux partis est fou... Christophe Colomb et Copernic ont été traités ainsi. Saint Augustin, Laclance, ont appelé fou celui qui le premier parla des antipodes. Et la suite a fait voir que la folie était de leur côté... »
« La France a la pierre dans les reins. II faut une incision. . . »
Était-elle praticable? Non, disait la routine, l’administration (d’accord avec la cour, et les trai-
tants protégés par clic). Non, disait l’utopie anodine et superficielle de Fénelon, de Beauvilliers,' du duc de Bourgogne; et l’on va voir qu’euxmèmes ils ne savaient proposer rien.
Ce parti était au plus haut, puisqu’il donna au roi, comme j’ai dit, son ministre et son confesseur. Eh bien! avec tant de paroles et de vaine sensibilité, il était si peu sérieux, que sur ces vingt millions qui restaient en tout pour l’année, il en donne un à notre gouverneur des Pays-Bas, l’électeur de Bavière, pour qu’il laisse la place et l’éclat des succès au duc de Bourgogne. La dévote cabale voyait l’avenir, et Salenle, le prochain règne du jeune Télémaque, et ne voyait pas l’horreur de la situation présente. Du moins elle ne la sentait pas, mais elle en jasait à merveille.
Vauban fut disgracié, comme un dangereux fou. Ordre de saisir son livre. Il meurt six semaines après de voir la France perdue. Pour Boisguilbert, on lui accorde l’essai de son système, mais où? comment? dans un essai dérisoire, impossible, qu’on en lit justement chez un parent de Desmarets son adversaire, intéressé à faire échouer tout. Boisguilbert s’emporta, fut exilé, privé de son gagne-pain, sa place de petit juge de Rouen. Saint-Simon eut grand’peine à le sauver.
11 dit très-bien : « Les livres de Vauban et de Boisguilbert avaient un grand défaut. Ils enrichissaient le roi et sauvaient le peuple; mais ils ruinaient l’armée des financiers, des commis, des employés. La robe, qui a toutes ces places, en rugit tout entière. » — Il devrait ajouter la Cour. Les gens de cour, même tels parents de madame de Maintenon, telle duchesse, sublime d 'amour pur et de quiétiste, étaient autorisés par le roi à avoir part dans les affaires des traitants. Ils s’associaient (à l’aveugle, je veux bien le croire) dans mainte affaire véreuse qu’ils ne comprenaient même pas. Le roi ainsi réparait leur fortune.
Affaire de cœur et de pitié. Tous les abus de cour étaient intéressants, et il y avait la plus grande cruauté à les frapper. Celaient tous des cas spéciaux et hors des lois, de ces misera biles personæ devant lesquelles le droit s’arrête. Vauban et Boisguilbert, qui fauchaient tout cela, semblaient des cœurs bien durs. Les bons, les doux, les pacifiques, comme Beauvi Hiers, Chevreuse, même leur austère jeune prince, n’auraient pas supporté le toile et les cris qu’une telle violence eût soulevés. Le roi, attaché au passé, dominé par la cour, n’eût pu la voir en deuil, en larmes.
Les hauts tenants de la situation, Beauvilliers
et Chevreusc, gendres de Colbert, mirent aux finances le cousin de leurs femmes, neveu de Colbert, Desmarets, qui se fil fort de nous tirer d’affaire sans sortir des anciens errements, sans entrer dans l’inconnu périlleux des révolutions.
La qualité qu’on demandait le plus aux contrôleurs généraux, c’était la dureté, et Desmarets l’avait. Saint-Simon l’appelle cyclope, anthropophage. Il n’avait pas bonne réputation, et on l’avait chassé jadis pour une assez mauvaise affaire. Il était très-capable. Il le montra par cette belle réforme de créer les receveurs généraux, de faire par eux presque pour rien ce qui engraissait tellement les traitants. L’histoire pardonnera beaucoup à celui qui fit face à ce moment terrible, et trouva de l’argent pour le suprême effort des résistances, dans cette crise désespérée.
N’eût-il pas pu le trouver autrement? Oui, s’il avait pu faire peser la grande réforme sur les privilégiés, sur le clergé, le grand propriétaire, et, dès 1708, exiger d’eux sérieusement ce qu’il essaya d’en tirer plus tard, en un mol faire payer la guerre, la défense du sol à ceux qui possédaient le sol. Pour cela, il aurait fallu que ceux qui influaient et qui donnèrent un confesseur au roi, le lui trouvassent hardi, d’un grand cœur qui forçât le sien et lui imposât la réforme pour expiation de son règne. Desmarets alors, ayant carte
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blanche, eûl pu oser prendre l’argent où il était vraiment, au lieu de pressurer et de sucer à mort ceux qui n’avaient plus que les os.
Mais les amis de Fénelon, les Beauvilliers, etc., amis dévoués des jésuites, étaient très-loin de ces idées. Leur cœur sensible eut pitié des abus, pitié du clergé, des seigneurs. Desmarets ne put rien que suivre l’ancienne route, c’est-à-dire écraser le pauvre.
Son premier pas est net et simple. Il ne paye plus. Des fonds mangés d’avance, en 1708, aucun payement. On payera en 1709, puis plus tard, puis jamais. Cependant la nécessité l’oblige d’anticiper sur les années suivantes jusqu’en 1716! El comme on doute fort qu’on soit jamais payé, on ne lui prête plus qu’avec une usure effroyable.
Mais si l’industrie, le commerce pouvaient se relever, l’impôt retrouverait où se prendre. Le colossal effort de Colbert, le grandiose, l’éphémère monument de l’Industrie improvisée par lui, et aujourd’hui gisant à terre, ne va-t-il pas se relever sous son neveu? Pour cela, le moyen est simple. Rouvrez les portes de la France. Telle est l’obstination de nos protestants exilés dans leur amoui pour elle, que la plupart encore quitteraient les meilleurs abris, pour venir travailler ici, sous l’écrasement de l’impôt. En cela justement, Desmarets est encore lié par sa malheureuse origine.
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Il est appelé, créé précisément par le parti dévot qui repousse l’idée de ce rappel, qui subirait plutôt toute réforme; celle-ci blesse trop leur conscience. On l’a vu par ce que nous avons cité des papiers du duc de Bourgogne.
Loin de relever l’industrie, le commerce, Desmarets, étranglé par le pressant besoin, pour un petit profit, leur porte un coup terrible. Boisguilbert avait dit que le salut se trouverait surtout dans la libre circulation. Desmarets la supprime. B double en une fois les droits de passage sur les routes, les péages des rivières. Dès lors, le peu de mouvement qui restait a cessé. Dans ce grand corps paralytique, chaque parti s’isole. La main gauche peut mourir que la droite n’en saura rien. Nulle action que celle de la dévorante armée financière qui ronge le royaume. Nul bruit que celui des mâchoires du cyclope exterminateur, qui mange les mourants et tout à l’heure les morts.
C’est une erreur de dire que Desmarets relevait la France quand le terrible hiver de 1709 vint l’accabler. Il faut dire au contraire que les grands coups étaient portés même avant cet hiver, et que, s’il fut si meurtrier, c’est qu’il sévit sur un peuple que l’on avait mis en chemise.
On fut saisi cruellement, et l’on perdit l’esprit. Il y paraît aux contradictions singulières qu’on trouve dans les récits de ce fléau. On ne s’accorde
ni sur la date du mois où il sévit, ni sur son intensité réelle. Ce qui est sûr, c’est qu’après un début d’hiver tiède, où les feuilles revinrent, on fut percé à vif d’un froid subit. Les uns disent que la mer gelait (exagération ridicule). Toutes les rivières furent prises. Le froid, dit M. Peignot dans ses recherches sur les grands hivers, fut à Paris de 16 degrés Réaumur et ailleurs de 18. Cela est rigoureux, mais nullement extraordinaire. C’est ce qui se voit habituellement en Pologne, souvent même en plusieurs parties de l’Allemagne; c’est ce qui n’est nullement inouï en France, ce qui s’est vu et avant et depuis (en 1788, en 1829).
La mortalité n’en fut pas moins épouvantable. On le comprend par ce qu’on vient de voir, que la riche Normandie, dans sa riche généralité de Rouen, ne couchait que sur la paille. — On le comprend quand on sait que le pauvre Français d’alors n’était vêtu que de toile (l’Anglais de laine); — quand on sait que partout les maisons ne se réparaient plus, que la chaumière, ouverte à la bise sifflante, était vide de bestiaux, que la famille n’avait plus ces bons compagnons, ces doux réchauffeurs de la vie humaine qui, de leurs toisons, de leur tiède haleine, la défendent si puissamment. La nature fut sévère, mais n’eùl pas été homicide, si elle n’eùt pas frappé sur l’homme nu, dépouillé par l’homme.
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On put jouir alors de la belle ordonnance qui doublait les droits de passage. Le blé resta où il était, et ne circula point. Il s’accumula forcément, ou s’entassa perfidement, attendant, spéculant sur la cherté croissante. Saint-Simon donne ici et paraît partager les horribles soupçons qui couraient dans le peuple. La cour aurait été complice! Madame va plus loin; elle affirme que madame de Maintenon, qui, pieusement en public, mangeait du pain bis, trafiquait sur les blés, et y gagna énormément. 11 n’y a à cela aucune vraisemblance. Peut-être ses parents, expressément autorisés à refaire leur fortune en prenant part aux affaires des traitants, furent-ils (à leur insu) associés aux bénéfices de ces cruelles spéculations.
Louis XIV, nullement complice, agit comme s’il l’eût été. 11 trouva fort mauvais que les parlements menaçassent les monopoleurs. Il se chargea de les punir lui-memc. Mais aucun de ses officiers n’auraient osé saisir des gens appuyés de si haut.
Pour comble, de pauvres laboureurs s’étant avisés de semer du blé de mars, alors pou répandu, la police, soit par bêtise et stupide ignorance, soit par servilité féroce pour les puissants accapareurs du froment, défendit cette culture. Défense monstrueuse! qu’on révoqua trop lard.
Des petits travaux élans Paris, donnés à quel-
ques ouvriers, un petit essai (le taxe des pauvres, tout fut misérable et honteux.
On crut un moment que la peste allait aider la faim. Des épidémies vinrent. Immense queue à la porte des hôpitaux. Ceux-ci, épuisés de ressources, revomissaient les pauvres par torrents pour mourir de faim.
Les suites du fléau furent plus cruelles peutêtre encore. Les misérables survivants, les enfants pâles, étiques que laissèrent des pères épuisés, eux-mêmes n’engendrèrent que des infirmes et des avortons maladifs. I/cxiguité des Français fut proverbiale en Europe. Les gravures anglaises surtout exposent à la risée, sous leur taille de nains, les sujets de Louis le Grand (V. Hogarth, etc.).
Comment le roi prit-il cette crise? La misère n’était plus au loin. Elle était sous ses yeux, à sa cour, à sa table presque. Elle emplissait Versailles. Un flot de squelettes affamés venait battre la grille d’or. On ne se fia pour la repousser qu’aux Suisses, qui ne sachant que l’allemand, n’entendaient pas leurs navrantes prières. L’idée du châtiment que Dieu étend sur les rois même, la redoutable idée que les puissants parfois expient les maux publics, lui vint-elle enfin à l’esprit? La peur et la pitié auraient bien pu, ce semble, agir en son cœur pour le pauvre, et lui faire enfin écouler la voix de ces réformes
populaires qu’il avait si outrageusement écartées. Un homme qu’il aimait, son chirurgien, Maréchal, un homme excellent, ferme et droit, eut le courage de lui dire la situation, mais ceux à qui elle profitait trouvèrent moyen de l’irriter. On afficha dans Paris des lettres où l’on disait « qu’il y aurait encore des Ravaillac. » Bon moyen de donner le change, de le crisper, de le roidir, de le tenir dans les vieilles voies, fermé, serré dans son Versailles.
Il était tard pour qu’il changeât. Ce peuple qui criait à lui, qui croyait encore à son roi, et semblait espérer qu’il changerait les pierres en pain, ce roi n’y comprit rien que le Paris de son enfance, le Paris de la Fronde. Il s’assombrit, mais ne s’attendrit pas.
Dans l’étal de sécheresse où il était, on ne peut môme dire qu’au propre sens, il fût dévot. Il pouvait seulement, sans humilité vraie, s’abaisser, céder tout, se livrer entièrement aux amis des jésuites, qui étaient ceux de la paix à tout prix.
Il faut laisser l’orgueil, être vrai, ne déguiser rien. Tout ce qu’on a dit sur la dignité du gouvernement de Versailles dans ces extrêmes malheurs est absolument faux. Deux ans durant, il donna à l’Europe un solennel spectacle d’humilité dévote dans la diplomatie, avala les risées, souffleté, tendit l’autre joue.
Depuis plusieurs années, les menées maladroites de Torcy et de Chamillart faisaient l’amusement de la Hollande. Chacun des deux ministres envoyait des agents secrets, des quidams de toute sorte qui travaillaient à part, se dénigraient les uns les autres. On les faisait parler, on en tirait ce qu’on voulait, on en riait, on ne répondait rien.
Cependant, en 1709, le grand pensionnaire Heinsius, notre rancuneux ennemi, calcula qu’en faisant semblant de vouloir nous entendre il amuserait en Hollande le parti de la paix, et réellement fortifierait la guerre par l’avilissement du roi.
Sur ce leurre d’Heinsius, on envoya bien vite M. Rouillé de Marbeuf à un très-secret rendezvous, où il trouva deux Hollandais sans instructions, sans pouvoirs, et qui n’avaient rien à lui dire. L’entrevue secrète est publiée partout. Eugène et Marlborough simulent la surprise, une grande colère contre leur compère hollandais. Nulle paix si le roi n’abandonne Philippe V. « // l'abandonne, ne demande pour lui que les Deux- Siciles. — Non, ce n’est pas assez... Il faut qu’il le renverse et le chasse lui-même. — Mais le roi reprendra-t-il Lille? — Nous gardons Lille, et nous voulons l’Alsace. »
Voilà ce qu’on avait gagné à cette démarche.
Une telle négociation, en mars, avant la campagne,
valait déjà la perte d’une bataille. Eli bien! cela n’éclaira pas. Beauvilliers (d’après Fénelon) imaginait que, l’Espagne perdue, la France était sauvée. Un conseil eut lieu le 28 avril, où il y eut moins de raisons que de larmes. Ceux qui avaient repoussé les grandes réformes, repris la routine impuissante, exposèrent lamentablement la situation, sans dire (ni voir peut-être euXmêmes) combien ils y avaient contribué. M. de Beauvilliers, par ce navrant tableau, fit pleurer tout le monde. Son homme, Desmarets, l’empirique, qui, en 1708, s’était fait fort de sauver tout sans recourir aux moyens radicaux de Vauban et de Boisguilbcrt, avoua qu’il était perdu, qu’il ne pouvait plus rien. Curieuse destinée de nos contrôleurs généraux. Chamillart avait fini par une sorte d’idiotisme. Desmarets, que vit Saint- Simon, lui parut un fou furieux dans la rage du joueur à sec.
Sous ce vertige, le conseil, effaré de désespoir et de terreur, eut recours à ce qui était la ruine et l’abîme môme, la honte des offres suppliantes... Le roi écrivit de sa main à Rouillé de céder sur tout, pour tout, et sans réserve. Puis, la peur gagnant dans la nuit, on avisa le lendemain que Rouillé, ignorant l’absence absolue de ressources où l’on était, louvoierait encore, traînerait. Le ministre Torcy lui-même, emportant ce fatal se-
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cret, alla solliciter à la Haye la pitié de nos ennemis implacables. Dans sa petite maison d’où il gouvernait la Hollande, Heinsius fut bien étonné quand on lui dit qu’un homme était là dans son antichambre, et que cet homme était... la France, en son ministre des affaires étrangères. Autre bataille gagnée, à bon marché. Eugène et Marlborough ne montrèrent aucune grandeur. Ils jouèrent comme le chat féroce avec la proie. Ils dirent qu’on pourrait bien donner un royaume à Philippe Y pour le dédommager, non la Sicile, mais un royaume en France, fourni .par son grand-père, par exemple la Franche-Comté.
Une maladi’oite tentative pour corrompre Marlborough ne fit qu’éclater sa vertu. L’irréprochable capitaine déclina respectueusement l’offre du roi. Nous étions tellement bas, et lui si haut, que ce n’était plus pour lui la peine de prendre quelque argent. Il croyait bientôt avoir tout.
La farce finit le 28 mai par l’ultimatum dérisoire qu’on fit au roi et qu’on peut dire d’un mot : N’obtenir rien , et céder tout. Le roi doit, en deux mois, chasser son petit-fils, faire sur lui la conquête de l’empire espagnol. Il doit, à l’instant môme, détruire, combler Dunkerque. Et, à ce prix, sans doute, il obtiendra la paix? — Non, une trêve de deux mois.
Mystification insolente, mais méritée par l’ex-
cès de sotlise de gens qui s’en allaient pleurer devant l’ennemi, qui énervaient ainsi la guerre à l’ouverture de la campagne.
Le roi alors, disent les historiens, se releva dignement par un appel à la nation. Cette pièce n’a point du tout ce caractère. C’est une circulaire adressée aux grands seigneurs, gouverneurs de province. Elle est pieuse plus que patriotique. Le roi montre qu’il a fait ce qu’il a pu pour avoir la paix, que la guerre n’est pas son péché, mais bien celui des alliés. Il pense que ses peuples refuseraient la paix à ces conditions qui blessent la justice et l’honneur.
Du moins sa conscience était calme; elle était en bonne main. Le P. La Chaise étant mort le 20 janvier 1709, le roi chargea MM. de Beauvilliers et de Chevreuse de choisir le jésuite qui deviendrait son confesseur. Grande mortification pour madame de Maintenon, non consultée. Par grâce, elle obtint cependant que ses hommes, les sulpiciens, Godet, évêque de Chartres, et le curé la Chétardie, conféreraient sur le choix avec les deux ducs. Ces sulpiciens, en baisse, furent trop heureux d’être de leur avis.
Beauvilliers et Chevreuse furent ici incompréhensibles. Ils firent un choix prodigieux, inattendu et incroyable, en parfaite contradiction avec ce que le roi pouvait désirer, et directement opposé à
leur propre caractère. Leur servilisme ultramontain ne suffit pas pour expliquer cela. Et il ne suffirait pas non plus de dire que, dans les grands malheurs, l’esprit baisse, que la vue devient trouble et louche. Si ce n’eût été que sottise, le résultat eût été négatif, ils auraient pris un imbécile. Il fut très-positif en mal, riche en funestes conséquences.
Dans les plus petites choses, ces messieurs regardaient Cambrai. Combien plus dans celle-ci, l’affaire vraiment la plus grave du royaume ! Qui sera assez sot pour croire qu’ils aient agi sans Fénelon? Il faut voir sérieusement ce qu’il était alors, et on le voit très-bien dans sa double correspondance, de direction mystique et de direction politique. Ceux qui ont tant jasé sur ses livres auraient bien fait de lire ses lettres, tout autrement transparentes , instructives.
Il est absolument perdu dans sa guerre du jansénisme. Toute sa peur, quand son élève vient en Flandre, c’est qu’il n’écoule les jansénistes. Il veut faire venir à Cambrai des jésuites pour travailler ensemble à cette belle guerre. On verra avec effroi jusqu’où l’esprit polémique put entraîner cette ombre qui ne vivait plus que par là. Dans l’affaire de la Bulle, il suivit les jésuites jusqu’à l’extinction du christianisme et la condamnation des propres mots de l’Évangile.
On est stupéfait de la manié ce étrange et malicieusement équivoque dont il parle du jansénisme : « Les libertins sont pour le jansénisme qui prêche de suivre son plus grand plaisir. »
Veut-il dire que les hommes de Port-Royal sont des épicuriens? C’est le premier sens qui se présente et qui trompera le lecteur vulgaire (qui est le plus nombreux). Ce qu’il veut dire au fond, c’est la calomnie éternelle des prêtres contre la Liberté. La Liberté pour eux, c’est Quod libet, ce qui plaît au caprice. Ils n’ont garde de reconnaître qu’elle consiste à suivre la voix, nullement capricieuse, de la conscience, interprète intérieur du Droit et de la Raison. Le respect que l’on doit à ce parti austère du jansénisme, c’est de reconnaître qu’à travers ses inconséquences, il défendit pourtant contre la Bulle (contre le Quod libet antichrétien de Rome), l’Évangile et la conscience.
Fcnelon dit ailleurs, avec une légèreté incroyable : « qu’en deux mois, on peut finir le jansénisme. » Une vicloire si prompte implique des moyens bien violents. Quel homme était capable d’employer ces moyens? Qui pouvait faire rentrer le roi dans la voie de rigueur, la voie de la Révocation, lui faire proscrire les jansénistes comme les protestants? Il n’en était qu’un seul.
MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, investis du
pouvoir étrange de choisir ce maître du roi, allèrent tout droit rue Saint-Antoine, aux Grands Jésuites (qu’on appelait ainsi en opposition des Jésuites enseignants delà rue Saint-Jacques). Ceux-ci n’enseignaient p^s, prêchaient un peu, mais surtout confessaient. Ils intriguaient, couraient les grands hôtels. Leur vraie besogne était de ruminer sans cesse, de conspirer pour la grandeur de l’ordre.
Derrière l’église maussade de Saint-Louis et de Saint-Paul, dans. une cour noire, verte d’humidité, et qui est comme un puits, on voit encore l’ennuyeux bâtiment (aujourd’hui collège Charlemagne). Les corridors étroits et monotones, percés de portes basses, vous mettent dans des chambres nues, tristement blanchies à la chaux. Dans une de ces chambres se trouvait un vieux cuistre, le P. Tellier, durci, recuit, dont l’âcre fiel jaunissait ses yeux louches. S’il ne les eût baissés, on n’eût pu supporter son x’egard de travers, faux, menteur, et pourtant d’un fou furieux.
Tellier avait, au grand complet, tout ce qui pouvait l’exclure de la place en question. Le roi aimait les belles ligures, et celui-ci' avait la mine atroce, « il eût fait peur au coin d’un bois. » Le roi, dans l’affaire de la Chine, s’était fort déclaré, avait chassé le P. Lecomte. Et justement Tellier,
pour cetle même affaire, eut contre lui les Missions, la Sorbonne, les Dominicains, tout le monde. Le roi était habitué avec La Chaise à être dirigé tout doucement, par un homme à tempéraments, qui, en même temps, ménageait le clergé, atténuait l’odieux de sa grande puissance. Tellier n’avait rien de tout cela ; il était fait pour briser tout. Il vivait dans une seule idée (la grandeur des jésuites), sans voir rien autre, ni ciel, ni terre. Il était clos dans cette monomanie, comme une bête dans une cage de fer. Ses confrères en avaient terreur. A peine cinq ou six, de sa trempe, hasardaient d’approcher du monstre.
Jamais un homme, même le plus mal né, n’arriverait de lui-même à cette perfection dans le mal. Il y faut l’action collective des grands corps qui, à la longue, concentrent dans un individu un enfer de méchanceté. Les jésuites de France, maîtres de nos rois et rois réels de la grande monarchie du siècle, étaient trop gros seigneurs pour être bien avec leurs généraux (Gonzalès, Tamburini). Le vrai Gesù était moins celui de Rome que celui de Paris, la grande vilaine maison. Là se tenait leur conseil étroit, une véritable inquisition dont le chef et la cheville ouvrière était ce Tellier. Ils réparaient leur indocilité en étant plus jésuites que les jésuites romains, plus intrigants, plus furieux, plus scélérats pour la
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grandeur de l’ordre. Ils avaient été impudents, comme on a vu, l’avaient payé. Et d’autant plus, par ces humiliations, le venin de Tellier s’élait envenimé. Il était fou de haine et de vengeance. Il empoigna cet énorme pouvoir que les deux ducs lui mettaient dans les mains, comme une massue pour écraser, comme un cruel fouet de pédant, un knout, un martinet de fer.
Il faut avouer que ces honnêtes et modestes seigneurs qui n’avaient pris ascendant sur le roi qu’à force de l’adorer, le ménagèrent bien peu ici. Vingt ans plus tôt, jamais ils n’eussent osé lui montrer seulement un tel homme. Mais alors ils pensèrent sans doute que, vieux, sec et brisé, il serait moins sensible, recevrait le mors de cette rude main, et peut-être la subirait d’autant mieux parce qu’elle était rude, et par esprit de pénitence.
Les missions, les sulpiciens, les ex-concurrents des jésuites, appuyés sur l’influence décrépite de madame de Maintenon, ne purent faire équilibre. Elle continuait de baisser devant l’importance croissante du duc de Bourgogne, de Beauvilliers. Elle échoua pour mettre un homme à elle dans le conseil contre Beauvilliers. Voisin, qu’elle parvint à substituer à Chamillart, n’eut aucune influence morale. L’influence resta tout entière du côté du soleil levant, de la puis-
sance nouvelle qui montait à l’horizon, je veux dire du côté du duc de Bourgogne. Son père, le grand dauphin, déjà apoplectique, pouvait mourir et mourut en effet. ,y\ • • <=. ; 1 1 ü i
Toute la cour se rallia sous la pieuse cabale. Si le jeune prince, par excès de scrupule, faisait effort pour être juste (comme Saint-Simon veut le faire croire), il ne le pouvait pas. Il était en tutelle. On ne lui avait pas permis seulement de lire les Provinciales. C’est l’année de sa mort que Fénelon enfin lui permet, non de les lire, mais de se les faire lire par le jésuite Martineau, qui saura bien les commenter et en adoucir le venin.
La France étant eu de telles mains, la grande affaire est lé salut et le monde à venir, la dispute théologique. L’ennemi capital n’est pas Marlborough, mais Quesnel. Les grands événements ne sont pas les batailles, mais les mandements.
Pour l’extérieur, le trait saillant de la politique des saints, c’est la confiance pour l’enneiiii. 11 y aurait peu de charité à douter de la bonne foi de M. de Marlborough. Toute la colère de la cabale dévote est pour Philippe V, qui ne veut pas abdiquer. Fénelon ne dissimule pas qu’il craint nos succès, qui endurciraient le roi d’Espagne dans son obstination. Lui-même, si l’ennemi prend Cambrai, il ne quittera pas (dit-il), son diocèse, suibira le maître autrichien. Dans cet esprit de
résignation, de bons généraux et de bons ministres ne sont pas désirables; ils retarderaient ce qui doit s’accomplir, prolongeraient nos calamités. On rappelle d’Espagne notre ambassadeur Amelot, homme capable, administrateur sérieux qui eût un peu relevé ce pays. On rappelle le jeune Orléans, qui y a eu quelques succès. On laisse croupir chez lui Vendôme, qui eût pu en avoir. A grand’peine on en vint à l’employer plus lard .
Plusieurs proposaient de céder tout à l’ennemi jusqu’à la Somme, d’abandonner ce que la France avait gagné en deux cents ans, de revenir à la misérable France ouverte et désarmée que trouva Louis XI à son avènement.
Fénelon mord à cette idée. « On pourra, dans ce cas, dit-il, fortifier Péronne, Saint-Quentin, Guise. »
Qui prouve qu’on eût gardé Paris?