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CHAPITRE XVI

La reine Anne et Sarah Marlborough. — Malplaquet. — 1709-1710.

Le grand peuple qui meurt dans cette année funèbre s’éteint sans voix. Il effraye le inonde de sa patience.

A peine quelques pages rares et presque ignorées d’un petit paysan (Duval) disent l’horreur profonde des pauvres troupeaux d’hommes poursuivis par la faim, la laissant au village et la trouvant partout, errants sur la plaine déserte, ivres, éblouis de l’hiver, frappés, mais résignés, s’asseyant à terre pour mourir.

Ceux qui étaient armés montraient môme douceur. Ni plainte ni pillage. Dans une armée de cent mille hommes à qui le pain manquait sans cesse, nos soldats épuisés jeûnaient et ne se plai-

gnaient pas, et mouraient de la mort des saints.

Les langues sont finies et les mots épuisés, devant de tels spectacles. L’histoire en deuil s’arrêterait, s’assoierait aussi pour pleurer, si, dans l’abîme même, elle n’avait vu enfin une lueur.

Hors de la politique atroce qui froidement perpétuait les maux, deux faits fort différents eurent lieu qui recommencèrent la nature.

Nature 1 grand nom ! qu’importe qu’on en ait abusé ! Ce n’est pas une vaine parole, c’est la réalité solide qui porte tout le reste, c’est la vie ellemême; d’autre part, l’amour, la pitié. Dans les situations désespérées, ayant creusé la mort, on trouve (au fond, dessous) la Toute-puissante et l’ Adorable, qui renouvelle le monde.

Dès longtemps la pitié, la conscience, tyrannisées et étouffées, réclamaient pourtant et criaient. La reine Anne pleurait à chaque ordre de guerre qu’on la contraignait de signer.

D’autre part, notre infortuné paysan de France, dans l’excès des maux même, eut un réveil étrange. Par le sublime coup de Malplaquet, il reconquit pour nous l’intérêt, le respect de tous.

L’opinion tourna et redevint française. Anne s’enhardit peu à peu, et commença d’agir. Malplaquet n’y suffisait pas. L’élan définitif, qui fit enfin sortir le monde de la merde sang, eut lieu,

il faut le dire, d’abord tout simplement dans le cœur d’une bonne femme.

Elle était bonne, et voilà tout. Du reste, faible, craintive et née pour obéir, pour être le jouet des autres. Tous l’ont méprisée, dénigrée. Elle n’avait pourtant pris le trône que par scrupule religieux. Anglicane zélée et craignant le papisme, elle faisait avec remords et larmes la guerre à son frère qu’elle aimait. Esclave du parti de la guerre, malheureuse dans son intérieur, elle tomba de chagrin dans de tristes faiblesses. N’importe, elle était bonne, d’un cœur compatissant, avait horreur du sang, et on lui doit la paix du monde.

Elle était toute pitié, sensibilité instinctive. Il n’y eut pas une seule exécution (même de meurtriers) pendant son règne, parce que la signature de la reine y était nécessaire et qu’elle ne pouvait la donner. On peut juger du désespoir où la jetaient ces grandes exécutions d’innocents qu’on appelle des batailles, de sa douleur aux massacres inutiles qu’on s’obstinait à faire, la France offrant tout pour la paix! Elle s’écriait : « Mon Dieu ! quand donc finira cette horrible effusion de sang? »

On la faisait marcher, on la faisait signer au rebours de sa volonté; par exemple le terrible writ qui inflige la nioi't à quiconque communiquera avec un pays où serait le Prétendant. Sauvage précaution pour rendre toute négociation

impossible, élargir le détroit, éterniser la guerre, faire couler entre les deux peuples un infranchissable fleuve de sang.

Cette pauvre âme de douceur et de paix était entre les mains du démon de la guerre. J’appelle ainsi son amie d’enfance, Sarah Marlborough, charmante, intrigante et perverse, d’un cœur cruel , qu’elle aimait uniquement. Née pauvre, elle était si riche de malice et d’esprit, que le sage Marlborough n’hésita pas à l’épouser, sûr d’y trouver une mine d’or. Comme il était toujours absent, et le mari d’Anne toujours iyre, les deux délaissées s’épousèrent, pour ainsi dire. Mais Anne était la femme. Elle avait les besoins d’une Anglaise : aimer, obéir. Elle dépendait extrêmement de Sarah, car elle souffrait dès qu’elle ne la voyait pas, et elle lui écrivait sans cesse sous le petit nom de Morley. Elle appelait Sarah Freeman (l’homme libre), allusion à son parti et à l’énergie de son caractère.

Les amitiés passionnées de femmes sont, on l'a vu, un caractère de ce siècle. L’amour des hommes était si peu de chose î Les emportées s’y jetaient avec scandale, virilement, comme la fameuse Christine de Suède. Les dévotes avec une certaine onction féminine, comme les deux reines d’Angleterre, celle de Londres et celle de Saint- Germain (la seconde pour une Italienne). Mais

cette bien-aimée Sarah abusait cruellement de son ascendant masculin. C’était un politique en jupes, espion des whigs et lieutenant de Marlborough, qui leur livrait la reine dans son plus secret intérieur. Si elle avait soupiré pour la paix, si elle avait pleuré au souvenir de sa famille, on le savait, et d’autant plus on la traînait dans les voies de la guerre.

Tant que Louis XIV fut vraiment redoutable, avant Blenheim, Ramillies et Turin, la guerre était le droit de l’Angleterre. Mais quand il baissa tellement, qu’il offrit l’Italie, quand il offrit l’Espagne même, il était insensé que les wighs s’acharnassent pour grandir l’Autrichien, pour en faire un Louis XIV. Us se disaient le parti patriote, et patriotiquement gagnaient de toute manière. Us engraissaient par la bourse et la banque, en écrasant d’impôts l’agriculture, ruinant le commerce, la marine marchande, partout en proie à nos corsaires. Pendant que leur poète Addison écrivait Caton à leur gloire, leur chef Marlborough s’arrondissait et se faisait tout d’or. 11 gagnait par les fournitures, gagnait par les troupes incomplètes, recevait pension des rois, des juifs de Londres. Peu à peu cependant, les offres de la France augmentant, il devenait clair qu’on ne voulait plus rien dans la guerre que remplir ses poches. Comment cette effrontée Sarah soutenait-elle près de

la reine une si honteuse situation? Par des moyens honteux certainement, par tout ce qui pouvait obscurcir, affaiblir, ce très-faible esprit.

Le croissant ascendant du parti whig qui gouverna dans le dix-huitième siècle, le souvenir des victoires de Marlborough, ont protégé Sarah, et l’ont grandie. Si on la fait criminelle, on la pose en lady Macbeth, digne, altière dans le crime. A l’en croire elle-même, elle aurait tout emporté de haute lutte par l’ascendant d’une âme forte sur une faible. Elle n’eût rompu avec la reine que par mépris de sa dépravation. Le contraire est bien plus probable. Sarah est si souvent menteuse dans ce qu’elle a écrit, qu’elle doit mentir ici encore. Anne était une douce personne, honnête et pieuse, triste, ennuyée, maussade, une sotte peut-être, qui, par pudeur, se défendit fort mal des accusations impudiques d’une femme qui ne rougissait pas. Mais, à les regarder toutes deux, Anne et Sarah, l’histoire (sous serment) jurerait : « La coupable, c’est celle-ci. »

Elle tenait la reine dans ses mains, dans celte demi-séquestration où nous avons vu en Espagne Philippe V. Une personne, ainsi captive, est bien peu responsable. Elle reçoit, subit tout du dehors, même ses vices. Anne, avec sa vie de recluse, d’esclave toujours contrariée, était sur la pente générale alors; elle aimait les spiritueux, buvait

l’oubli. Sarah, qui pour cela l’insullaplus tard, y trouvait fort son compte. Dans l’éblouissement, les pesanteurs de tête, le vertige d’un tel état, les signatures passaient bien aisément.

La confidence de cette misère lui donnait une grande prise. C’est un triste côté de la nature humaine qu’une faible personne aime plus celle qui voit ses hontes de nature ou de vice, ces choses humiliantes ou ridicules dont on demande pardon. L’enfant aime qui le souffre, le gâté, sa bonne ou sa nourrice. La demi-ivresse est une enfance. Elle tourne volontiers à l’attendrissement. Anne, tendre d’elle-même, en ces moments de défaillance où l’on est à discrétion, servie, soutenue de Sarah, avait pour elle des élans et des larmes, qu’on eût cru des larmes d’amour. Fort loin des désordres du temps, ignorante des mœurs qu’indiquent les sonnets de Shakespeare, elle se défiait peu, suivait l’instinct aveugle. Sa vie avait été abstinente, ajournée.' D’autant plus aisément les mauvaises fées pouvaient agir, l’ivresse et l’ivresse du sang, enfin les ruses caressantes qui sans nul doute ne furent pas épargnées pour tirer des gages solides. Si la pauvre folle en venait à écrire ces folies, si Sarah avait d’elle des lettres ridicules, elle devenait maîtresse absolue. Les rôles étaient changés. Anne était sa servante, et Sarah la foulait aux pieds.

Sarah avait été élevée avec la reine, donc n’était pas très-jeune, et elle n’était pas précisément belle. C’était une petite femme, à traits fins, délicats, dans un contraste singulier avec sa langue aiguë, sa piquante énergie. Si sa riche chevelure, à flots voluptueux, n’eût eu un effet féminin, elle eût tenu beaucoup du jeune homme.

Et certainement elle était plus qu’une femme. Sa violence, sa force impérieuse, donnaient du prix à des moments plus doux. C’était un maître, et d’autant plus aimé, pour peu qu’il mollit et fit grâce. Mais cela, sans témoin. En public, elle commandait, grondait et corrigeait la reine.

Elle avait donné à Sarah, on peut dire, l’extrême confiance d’habitudes et de privautés, en la faisant Maîtresse de la garde-robe. Place analogue à celle de la Camerera mayor d’Espagne. C’était la royauté de l’intérieur le plus intime, l’entrée aux heures cachées, aux moments impossibles. Les reines et rois, toujours sous les yeux du public, n’avaient nulle autre retraite (la duchesse de Bourgogne, plus tard le petit Louis XV, s’y cachaient pour pleurer). Moins de mystère, du reste, en France, Espagne ou Italie, où on ne s’enfermait guère. Mais en Angleterre, tout fermé. L’heureuse favorite, admise à cet asile, le témoin unique et chéri pour qui on ne se gardait plus, tenait la personne môme. Sarah avait bien plus que la princesse des

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Ursins, ayant la clef cl le verrou, le sanctuaire où la prude timide laissait la pruderie, mollissait tout à fait. Sortant de là, émue, sous uu reste d’ivresse, elle achevait de délirer, et elle écrivait à Sarah bien plus peut-être qu’elle n’eût osé lui dire. C’est ce que voulait la perfide. Loin de la redresser doucement et d’anéantir ces billets, elle les gardait comme menace permanente, comme arme, pour la perdre au besoin.

Dès lors, elle la ménagea peu, la traita comme un mari dur traite une femme de cinquante ans, trop tendre. Non-seulement elle la faisait taire, lui imposait le silence, mais elle signalait son vice, la dévoilait cruellement, comme Cham fit à Noé. Un jour, à un office solennel à Saint-Paul, elle lui donna ses gants à tenir, ce que fit la reine avec soumission. Puis, les lui reprenant, elle se détourna insolemment comme pour éviter son haleine. Anne eût pleuré, et c’eût été tout, si, en particulier, Sarah l’avait dédommagée; mais c’était le contraire. L’assiduité lui pesait. Elle crut pouvoir sans danger l’occuper, l’amuser, en plaçant auprès d’elle sa propre cousine, jeune femme agréable, lady Masham, « pour le service de la chambre à coucher. » Celle-ci était modeste, intéressante. Elle était pauvre. Son père, bon négociant, s’était ruiné. Mariée, elle était veuve, n’ayant qu’un mari nul, de forme et de cérémonie.

La reine la trouva fort douce, aussi obéissante que Sarah était insolente. Déplus, elle avait justement les opinions de la reine, du torysme anglican. Elle ne parlait que de la paix.

Les deux femmes s’attendrirent ensemble sur les misères de la guerre, le désolant état de l’Europe. Anne sut peu à peu bien des choses qu’elle ignorait. Elle sut que l’Empereur, la Hollande, faisaient peu et ne payaient rien, donc que tout retombait sur l’Angleterre, qui seule payait le massacre annuel, pour l’élévation de l’Autriche et le profit de Marlborough. Le bon cœur de la reine se souleva. Sa conscience s’ouvrit, et elle y vit ce jour terrible, que d’elle primitivement, de sa signature, de sa main, dérivaient tous ces maux, — d’elle captive, d’elle esclave de deux vices, épouse dégradée de ce demi-mari qui l’avilissait en public.

Mais, d’autre part, la pauvre femme se voyait seule. Ce démon tenait tout. Le Parlement, l’armée, toutes les places depuis longtemps étaient dans la main sanglante de Marlborough et de Sarah : « El mon honneur aussi! » pouvait dire Anne. Car, dans la figure aigre et sombre de son tyran, elle lisait : « Je te perdrai quand je voudrai! »

La honte, la pudeur est forte chez la femme, bien forte chez la femme anglaise. Pour telle mi-

sère, fort innocente, elle pâlit, frémit. On a tort de rire ou douter. Elles sont telles, en effet. Qu’élait-ee donc, grand Dieu ! pour la reine Anne d’être violemment découverte en cette honte d’intérieur, qu’elle avait peu sentie à travers certaines fumées, mais qui maintenant lui semblait si fangeuse!... La reine, en Angleterre, c’est un être de religion, une divinité politique. Et celte divinité, on allait la moquer aux cafés, la chanter aux tavernes, aux carrefours, la traîner aux ruisseaux... Plutôt mourir. Nul doute, que telle n’ait été sa pensée. Entre la peur et la pitié, la conscience, la peur l’emportait.

Les hommes dominent leur bonté fort aisément et l’étouffent au besoin. Mais dans le cœur des femmes, la pitié est souvent une passion souveraine et la bonté une douleur à laquelle elles ne savent résister. Deux choses paraissent avoir emporté la reine Anne, vaincu la peur et la pudeur qui lui liaient les mains.

Elle sut l’épouvantable horreur de notre année 1709 et la grande boucherie du siècle, Malplaquel.

Elle sut la dernière négociation de Louis XIV en Hollande au printemps de 1710. Elle en eut honte et douleur pour les rois.

Ce ne sont pas les femmes seulement, ce sont les hommes et les plus durs, du plus ferme cou-

rage, qui pleureront au souvenir de la patience et de la douceur de nos pères dans ces extrémités funèbres.

Les fourbes qui menaient la guerre et qui venaient de refuser les offres illimitées du roi, espéraient retrouver l’aventure de Blenheim. Us avaient 130,000 hommes de vieilles troupes, et Villars 90,000, en partie de recrues. Avec ce surplus énorme de 40,000 hommes, avec des masses de soldats aguerris contre des corps boiteux complétés par des paysans, ils étaient sûrs de tout, et cependant, ils essayèrent la tromperie, les pourparlers qui à Blenheim avaient détrempé les courages. Yillars, qui avait entassé dans Mous ses malades innombrables, couvrait cette ville dans une position assez forte, un croissant dont les pointes étaient gardées de bois. Sa malheureuse armée, retardée par les vivres, avait marché la nuit, et s’était à la hâte fortifiée d’abatis, de petits retranchements.

Les Hollandais hésitaient d’attaquer. Eugène le voulait. Marlborough envoya d’abord des promeneurs qui vinrent causer et regarder. La vue de ces gens bien nourris, bien vêtus, était une tentation. Les nôtres, en guenilles, sentaient d’autant mieux leur misère. Le rouge Anglais et le lourd Hollandais semblaient une risée de leurs tristes figures, de leurs bras maigres, faibles

pour lever le fusil. Ces promeneurs inoffensifs furent bien reçus des nôtres. Ils avaient l’air de dire : « Pourquoi se battre? arrangeons-nous. »

Ils firent venir aussi leurs officiers, et enfin l’homme important, dirigeant, de l’armée anglaise, le factotum de Marlborough, le rusé Cadogan, qui, tout en observant nos positions et nos défenses, s’adressa à un de nos généraux, l’Italien Albergotti. On parla de paix, on regretta que Villars ne fût pas là pour en parler. De sorte que ce mot fatal de paix circulait de rang en rang, l’espoir aussi, l’idée qu’entre braves gens on pouvait s’entendre. Voilà qu’on s’attendrit là-dessus; on est amis déjà, on s’embrasse sans se connaître. Villars vil le danger. Mais ces Anglais nous aimaient tant qu’ils ne voulaient pas se retirer. Pour en venir à bout, il fit tirer des coups en l’air.

S’ils n’avaient pu débaucher nos soldats, du moins ils s’en allaient instruits. Quelques dessinateurs avaient eu le temps de saisir les profils de nos défenses; on voyait les jours, les endroits où leur canon pouvait nous entamer, où leurs grosses masses se jetteraient pour nous écraser de leur nombre. Ils virent que le centre était faible, et qu’en portant la grande attaque sur la droite, ils forceraient Villars à affaiblir encore le centre pour secourir celte droite.

-Pi git i zod b y Coogic

Ils virent supérieurement le matériel, point du tout le moral. L’impatience des souffrances, la bataille retardée deux jours, ce parlage inutile et ces embrassements de Judas, avaient donné à nos soldats une violente irritation, une sombre et terrible fureur. Yillars, passant devant les lignes, vit des morceaux de pain à terre qu’ils avaient jetés. Ils ne voulaient plus manger, mais le sang de leurs ennemis.

L’expérience s’en fit par les mercenaires de Hollande. Ils vinrent faire contre notre gauche l’attaque secondaire pendant que les Anglais faisaient la principale à droite. Ces soldats allemands étaient menés par de vrais Hollandais, capitaines orangistes, et par le petit prince neveu de Guillaume II! ; ils voulaient lui faire gagner sa princerie avec du sang allemand, lui faire planter le drapeau jaune sur les lignes françaises. On les laissa venir à bout portant, et là les grasses légions, mitraillées, fusillées, lardées, fondirent et disparurent. Le recul du drapeau tuait la maison d’Orange. Les pauvres diables de soldats achetés, ne refusèrent pas, gagnèrent leur argent. Ils furent ramenés trois fois par ces furieux orangistes. En un moment, les nôtres firent un tas de douze mille morts.

Notre droite, moins heureuse devant l’épaisse armée anglaise, avait faibli. Yillars, pour la sau-

ver, prit des troupes au centre; il chargeait à leur tête, quand un coup de feu lui brisa le genou. On l’emporta évanoui. Heureusement, le vieux Boufflers, qui était venu généreusement l’aider et qui déjà avait eu ce succès de la gauche, accourt au centre. Déjà il était percé par Eugène. Succès facile avec ces nombres énormes. Eugène jeta là trente mille hommes qu’il avait de trop. Boufflers avait de son côté toute la cavalerie française, qui n’avait pas donné encore. Il chargea, rechargea, je ne sais combien de fois. Tout restait incertain, lorsque Marlborough vint établir une batterie qui mettait notre cavalerie entre deux feux. Cela décida la retraite. Boufflers la lit lentement avec une moitié de l’armée. L’autre moitié rejoignit bientôt.

Comment les alliés, les prétendus vainqueurs, ne profilèrent-ils pas de cette séparation? C’est qu’ils n’en pouvaient plus. Les nôtres voulaient combattre encore. On ne leur laissa rien que cet horrible champ à nettoyer. L’homme le plus véridique, le modeste Boufflers, dit qu’ils eurent vingt mille morts, elles Français sept mille.

Rien ne manquait à la laideur de l’événement. Il était inutile, puisque la France offrait tout. Il fut taché de trahison, fatal aux alliés, qui n’en tirèrent que Mons, qui, plus nombreux que nous d’un tiers, perdirent trois fois plus que nous. Ils purent sonner les cloches, mais les cloches des morts.

Môme succès sur la frontière. Entrés par trois côtés, Allemands, Autrichiens, Savoyards, se donnaient rendez-vous à Lyon. La partie fut manquée. Les premiers qui parurent, les Allemands, furent jetés dans le Rhin. On commençait à voir qu’on n’entrait pas impunément en France. Marlborough avouait lui-même que les Français ne se battaient pas mal, « quand ils étaient bien conduits. » A Malplaquet, ils ne furent pas conduits; Villars fut blessé tout d’abord, et vers la lin Boufflers, dans ses brillantes charges, négligea d’appeler à lui sa droite, qui était alors disponible et aurait donné la victoire. Ainsi manquèrent les généraux. Tout se fit par l’élan et l’obstination du soldat.

Il y avait donc une France, on l’avait vu, senti, mais une France à bout de ressource.

L’hiver, Desmarets descendit aux hontes dernières. Il ne payait qu’en rentes les sommes exigibles. Celui qui attendait cent francs, en louchait cinq, plus un papier de 5 pour 100. C’est la dérision du consolidé, solidement fondé sur la banqueroute prochaine. Éperdu de détresse, il en était à voler des dépôts, à brocanter des grâces; pour argent, il amnistiait les dilapidateurs de la marine; il innocentait les faussaires. Les jeunes arbres des forêts royales, l’avenir, l’espérance, il les coupait, les vendait à bas prix.

Dans ce Versailles doré, sous les triomphants plafonds de Lebrun, l’Europe voyait un mendiant, pauvre diable en faillite, débiteur insolvable. Aux négociations que le roi ouvrit au printemps, quand il offrit de l’argent pour la guerre qu’on faisait à son petit-fils, les Hollandais se mirent à rire, et demandèrent où seraient les sûretés, quels seraient les banquiers qui répondraient pour un homme tellement ruiné. Nos négociateurs, Uxelles et Polignac, répondaient sérieusement, nommaient telles solides maisons. Mais les Hollandais prolongeaient cruellement la facétie, disant : « Si ces banquiers faisaient faillite euxmêmes...? »

De telles risées portent malheur. On trouva partout odieuse la conduite d’Heinsius. Il voulait seulement pouvoir dire au parti de la paix : « Vous le voyez, je négocie. » Il appelait nos négociateurs, et en même temps, par tous les genres d’affronts, il tâchait d’irriter, d’exaspérer. On lui avait envoyé les deux hommes les plus endurants du royaume, décidés à sourire à chaque soufflet. L’un, le hel ahbé Polignac, dispensé (comme prêtre) d’avoir du cœur. L’autre, Uxelles, un bas courtisan. Ils étonnèrent l’Europe de leur martyre diplomatique.

On ne voulait pas seulement qu’ils débarquassent (mars 1710). Puis on ne leur permit

de séjour que Gertruydemberg, petite citadelle noyée, et on les logea dans un trou. Encore, durent-ils se déguiser, Polignacen laïque, d’Uxelles quitter son habit militaire. On les tint là comme en prison, avec si peu d’égards, qu’on leur ouvrait leurs lettres et qu’on les leur donnait ouvertes. On traînait le plus qu’on pouvait; chaque proposition mettait dix jours pour aller à la Haye.

Qu’imposait-on? que voulait-on? on ne daignait le dire. Le roi, après tant de choses offertes, offrait encore l’Alsace, il offrait de démolir Dunkerque de ses mains ; il offrait cette chose déshonorante de faire une guerre d’argent à son petit-fds, de payer l’exécution de sa ruine. Que voulait-on? tantôt c’était Metz, les trois évêchés, tantôt la Franche-Comté. Pourquoi pas la Bourgogne? pourquoi pas Lyon? Jadis il a dépendu de l’Empire. Bref, on ne voulait rien.

Eugène avait en poche un plan dressé, signé par lui, du démembrement de la France (Duclos l’a vu). C’était là son roman, et il s’y obstinait en furieux. Fort sottement les Hollandais se faisaient ses organes, disaient les choses folles qui devaient rompre tout et rouvrir le champ aux armées. Le roi consentant à payer ceux qui chassaient son petit-fils : « Non, ce n’est pas cela, dirent-ils. Il faut que seul il le chasse lui-même, et en deux mois. — Mais, disait Polignac, Philippe V tient toute

l’Espagne, moins Barcelone. Comment le faire partir de là, si vous ne lui donnez au moins la Sicile? Esl-il possible que le roi fasse eu deux mois la conquête de l’Espagne et des Indes? — Eli bien! la guerre sera possible; nous allons la recommencer. »

C’était assez et c’était trop. Polignac publia par une lettre dans tous les journaux les offres excessives du roi, les insolences incroyables des Hollandais, le détail désolant de cette bastonnade diplomatique. Triste publicité, dont les cœurs furent touchés pourtant. Un grand revirement avait eu lieu en Angleterre. Trois partis, sans s’entendre, agirent pour faire sauter les wighs :

1° Les amis de la paix. C’était presque tout le monde, la masse immense qui souffrait de la guerre. Agriculture, commerce, marine marchande, immolés par la banque, la bourse et les agioteurs.

2° Ce qu’on peut appeler les amis'de la France. Je ne parle pas des vieux jacobites ; je parle du petit parti, très-puissant et très-influent, des gens d’esprit qui admiraient, aimaient notre littérature, les mœurs faciles, les modes de France. Groupe brillant de libres penseurs, qui nous dut son élan, et nous le rendit bien. Us n’influèrent pas peu sur Montesquieu et sur Voltaire.

3° Mais la coalition qui se faisait contre les

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wighs avait besoin d'agir dans une forme identique, de prendre unité, force, dans quelque grand mouvement. En Angleterre, les choses politiques prennent souvent l’aspect religieux. Ce fut l’anglicanisme qui fournit cette force, cette apparence populaire. On attaqua les wighs par un côté certainement imprévu, leur tolérance (indifférence en matière religieuse). Un furieux anglican, Sacheverel, déchaîna toutes les langues. 11 dénonça, piloria, en chaire, les chefs des wighs. Il prêcha pour le droit des rois et contre la Révolution. Applaudissements unanimes. Chacun trouva commode de placer ses griefs, financiers, politiques, sous ce masque de réaction. Sacheverel, poursuivi, condamné, n’en fut que plus populaire. Les dames eurent son portrait sur les bagues et les éventails. Nul n’y prit intérêt plus que la reine. Elle assista secrètement au procès. Elle attendait de là son émancipation. Chose bizarre, mais vraie. La véhémence fanatique, intolérante, absolutiste, de Sacheverel, travaillait pour la liberté, battant en brèche le parti de la guerre, les Catons de la Bourse, les spéculateurs en carnage.

L’Angleterre était traînée par eux au rebours de sa volonté dans cette guerre éternelle. La reine n’osait même soupirer. On la tenait tellement captive et si étroitement séquestrée, que Sarah ne

lui laissait pas seulement porter du vin à une domestique malade. L’ayant surprise ainsi en flagrant délit de charité, elle lui fit une scène effroyable. Anne voulut s’échapper, mais elle la retint, s’adossa à la porte, la força d’entendre une bonne heure cent choses abominables. Elle parlait si haut, qu’au-dessous les domestiques entendaient tout. Anne, prisonnière, tête basse, écoutait malgré elle, perdue de honte et de rougeur.

Et il n’en fut nulle autre chose. La reine avala cela. Contre Sarah, elle n’avait d’armes que la fuite. Six mois après, autre mortelle injure. Marlborough devant être parrain d’une fille qu’on voulait nommer Anne : « Je ne le souffrirai pas, dit la furie, si elle doit porter le nom de cette p... » Le mot court, on en rit. Anne s’enfuit, va se cacher à son château de Kensington. Sarah l’y poursuit et nie tout. Elle l'aurait ramenée en laisse, si la nouvelle amie (selon toute apparence) n’eût été là, invisible et présente. Anne n’osa lui désobéir en obéissant à Sarah. J’explique ainsi sa fermeté. Les pleurs menaçants de Sarah furent inutiles. Anne resta de glace. Ayant une fois résisté, elle se trouva plus brave. On lui fit faire le pas décisif, de commencer à modifier le ministère.

On y alla tout doucement. On changea les ministres un à un, pour tâter l’opinion. On réserva Marlborough. A l’entrée de la campagne, on n’o-

sait lui ôter les armées. Qu’eût-on dit au moindre revers ? Les ministres tories, l’adroit Harley et le spirituel Bolingbroke, se tinrent en observation, l’œil sur leur ennemi, ne faisant rien et le regardant faire.

Il ne fit rien du tout, — que prendre de petites villes. Et en même temps Stanhope, autre général wigh, éprouvait en Espagne la plus sanglante défaite. Cette année 1710 fut étonnante en changements rapides et romanesques. Les Autrichiens et les Anglais sont vainqueurs d’abord. Philippe V fuit de Madrid. Mais il a l’Espagne pour lui, et la France lui envoie Vendôme. L’archiduc fuit à son tour. Vendôme, à Villaviciosa, trouve les alliés séparés. Par le coup le plus hasardeux, il force les Anglais dans une petite ville, puis bal les Autrichiens. Ceux-ci ont à jamais perdu la partie. L’Europe voit la question d’Espagne décidée.

Celle d’Angleterre l’est aussi. Les wighs perdent l’espoir de remonter.

Une chance unique leur restait. Une surprise pouvait leur rendre le palais et la reine elle-même peut-être. Chassés par devant de Saint-James, ils auraient pu tenter de revenir par les derrières. Anne était une femme faible, tendre, timide, qui aisément s’éblouissait. Sarah avait toujours les clefs du plus secret appariement. L’obstacle unique peut-être et le vrai était son orgueil. Mais son

mari, plus corrompu encore, ayant à craindre pour ses vols, n’aurait-il pu la plier jusque-là, la pousser à cette porte ? On savait les moments où Anne avait peu de défense. N’eût-elle pas été embarrassée si tout à coup elle avait vu Sarah repentante lui baiser les pieds? N’eût-elle pas été émue de voir la tierté même joindre les mains, vaincue, rendue à discrétion, implorant d’elle, non sa grâce, mais son châtiment? Qui châtie n’en aime que plus. La reine eût bien pu s’attendrir, et la /usée, pour un moment de honte, se serait retrouvée maîtresse.

Les tories n’eurent point de repos que la dangereuse porte ne fût fermée, que Sarah ne rendit la clef. Elle fit une résistance désespérée, sentant que c’était tout. Il le fallut pourtant. Furieuse alors, elle se mit à courir Londres de maison en maison, criant qu’elle publierait les lettres d’Anne, contant toute chose secrète, dévoilant (l’impudique) les tristes nudités de sa maîtresse, exagérant, noircissant, salissant.

Elle mêlait à cela une calomnie meurtrière. Elle disait à l’oreille que le Prétendant naguère avait été dans Londres, qu’Anne l’avait fait venir, l’avait vu, embrassé, qu’elle était vendue à la France, aux papistes, etc.

Terrible accusation en Angleterre. Qu’on se rappelle tant de lugubres souvenirs, la furieuse

explosion antipapisle qui eut lieu par trois fois, et sous Élisabeth, et sous Jacques I* r . enfin par Titus Oatès. Avec un morceau de drap rouge, on rend un taureau fou. Et l’Angleterre aussi, avec ces vieilles lueurs de la conspiralion des poudres. Que la réaction wigh se fit sous Anne, on aurait eu, au lieu du procès de Marlborough, le procès de la reine, et sa tendre amie eût refait pour elle l’échafaud de Charles I* r .

Elle fût morte de peur, cette femme craintive, si elle eût su son frère dans Londres. Ses ministres frémissaient à l’idée seule d’ouvrir des négociations avec la France. 11 y avait peine de mort. Personne n’osait donner aux wighs une telle occasion, et nul n’attachait le grelot.

On avisa dans un grenier de Londres un quidam, homme de peu, rien qu’un homme mortel, comme dit Shakspeare. C’était un abbé Gautier. On lui fil passer le détroit, d’Angleterre en Flandre. C était la fin de janvier 1711. Gautier arrive à Versailles chez Torcy : « Voulezvous de la paix? » dit-il. « C’était demander, dit Torcy, au mourant s’il voudrait guérir. »

Les Anglais offraient de négocier en Hollande. Le roi les étonna en leur disant qu’il aimait mieux négocier en Angleterre. Il leur donna cette grande situation d’arbitres de la paix, leur transmit le sceptre du monde.

Cela enhardit les tories. Us pensèrent que si l’Angleterre recevait des Français eux-mêmes la royauté du commerce et des mers, elle leur pardonnerait d’avoir oublié la loi. Ils envoyèrent cette fois un Anglais, le poêle Prior, ex -garçon de taverne, hardi et plein d’esprit, qui savait la France à merveille. Mais d’abord il demandait tant, qu’on était effrayé. On laissa la campagne s’ouvrir. Elle n’eut pas grand résultat. Marlborough s’y enterra (dans l’or). 11 ne fit rien, gagna beaucoup; il se sentait descendre, et se hâtait de faire sa main. Pour une petite ville qu’il prit, dans tout l’été, il se trouva avoir mangé deux cents millions.

Anne se hasarda enlin à recevoir un Français, le normand Ménager, habile homme, avocat et négociant. Elle craignait beaucoup. Ménager logea près Saint-James, chez une sage-femme, et il ne sortait que la nuit pour conférer avec les ministres. En bonne femme, et femme de ménage, la reine s’occupa fort de lui, chargea Gautier d’en avoir soin et de le régaler pour elle.

Du premier coup, grande difficulté. Les tories disaient qu’il fallait satisfaire l’Angleterre d’abord, et remettre à la paix générale les intérêts de la France. « Quelle garantie, si vous n’écrivez rien? leur disait Ménager. — Notre parole et celle de la reine, notre fortune et notre vie. » Louis XIV fit dire qu’une telle garantie suffisait. Les Anglais

Curent saisis de joie. Harley retint Ménager à souper, et, renvoyant les domestiques, il but « au roi de France, au meilleur ami de la reine. » (Septembre 1711.)

On ne pouvait être difficile. Les tories, en péril, toujours en vue de leur procès futur qu’on leur ferait pour avoir fait la paix, étaient forcés d’être exigeants. Premier point capital pour les couvrir d’avance : la France renvoie le Prétendant; 2° la France détruit Dunkerque, le grand nid des corsaires. Elle livre Terre-Neuve (sauf un petit débarquement), Terre-Neuve, la pépinière de ses matelots, qui occupait quarante mille pêcheurs; 3° elle donne libéralement ce qui est à l’Espagne, Gibraltar, Port-Makon, la douane de Cadix, le monopole de la traite des nègres.

Enfin tout fut signé. Notre ami Bolingbroke mena le Français à Windsor, où la reine l’attendait. C’était la nuit, l’automne (6 octobre 1711). La reine aussi, comme les feuilles, avait pâli. Elle était loin dans son automne, malade, et elle ne dura guère. La scène fut touchante. Elle était heureuse de préparer la paix avant sa mort. Elle dit à Ménager avec bonté qu’elle haïssait la guerre, le sang, qu’elle le priait de présenter ses amitiés au roi de France. Peu après, Harley l’ayant rencontré, lui prit les mains et dit avec effusion :

« De deux nations n’en faisons qu’une, une seule nation d’amis. »

Grande parole dont tout cœur humain reste touché. Elle est féconde d’avenir. Elle portait bien moins sur le traité (nécessaire et dur) que sur l’autre lien qui rattacha les deux peuples. Je parle de ce pont sublime de la libre pensée et de ,1a nouvelle foi philosophique, victorieuse de deux fanatismes, qui fut jeté sur le détroit.

Le traité fut hardiment publié. Aux criailleries des Hollandais et Autrichiens, on répondit qu’ils n’avaient aucun droit, n’ayant rien fait de ce qu’ils avaient promis. Ils n’eurent plus de ressources qu’à conspirer contre la reine. L’agent même de son successeur, l’électeur de Hanovre, celui de la Hollande, l’ambassadeur d’Autriche, conféraient la nuit, débattaient des propositions violentes, cruellement révolutionnaires. Harley savait tout heure par heure. Il le leur dit, et chassa l’Autrichien en lui disant : « Vous êtes déshonoré... La reine eût dû vous faire sortir, mais par les fenêtres. » Il dit au Hollandais : « Vous êtes un incendiaire. »

Enfin, l’exécution fut achevée, comme il fallait, sur le dos de Marlborough, de l’illustre fripon qui si longtemps avait tripoté dans le sang. On arracha l’orgueilleux oripeau qui le couvrait, et l’on saisit dessous quelques-uns de ses vols : le

brocantage et filoutage que depuis si longtemps il faisait sur l’Europe, spécialement sur l’aveugle Angleterre. Un des articles montait à dix millions. En un seul, il put s’excuser, mais pour le reste, rien. Il en fut quitte pour partir, flétri. Non pas en tout. Il y avait trop de complices.

La principale, Sarah, qui seule avait rendu cela possible, par la servitude de la reine, au lieu d’être fouettée à Newgate, comme elle l’avait si bien gagné, alla, riche, trôner en Europe, et dans la France même, qu’elle avait égorgée.

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