‹ Louis quatorzieme et le duc de BourgogneChapitre 24 sur 28 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

l/« duc d'Orléans. — Fin du règne. 1712.-1715.

Ce triste siècle s'est survécu .douze ans jusqu’à la mort du duc de Bourgogne. Mais, pour le coup, il est fini. La guerre aussi réellement; elle a perdu son nerf. Le règne enfin, ce règne excédant de soixante-douze ans, va finir. Louis XIV a l’air «le vivre encore jusqu’en 1715.

L’autre siècle est déjà tout entier en dessous, Je siècle de la libre pensée, celui des libertiîis, comme on disait, siècle des audaces effrénées dans l’infini spirituel. Est-ce assez de l’appeler, comme Hegel, l 'empire de l’esprit? Ce siècle a dit son nom, plus complet, plus profond: Retour à la nature, retour aux sentiments de la vie, de l’humanité.

11 naît dans les souillures, celles de l’autre siècle et les siennes. N’exagérons pas toutefois. 11 a de moins l’hypocrisie. Il a de moins les hontes ténébreuses à’ anti-nature où son prédécesseur a trop vécu. Il est bruyant, il est cynique, il élale ses vices au soleil. Il ne les cache pas aux égoûts.

L’ Anti-nature, par devant, c’est la Trappe.

Et ailleurs? on n’ose dire quoi. Triste par les deux faces, et profondément triste! même désespérée aux choquants sonnets de Shakespeare.

La Nature, même vicieuse, a la lumière pour elle et la joie de la vie. Ne s’égarant pas dans la nuit, elle peut retrouver son chemin. C’est un caractère vigoureux du dix-huitième siècle. Il s’ouvre par un immense, par un strident éclat de rire, sur la bulle Unigenitus. Il se pose déjà dans sa forme première avec son roi des libertins, cet homme doux, de tant d’esprit, facile et humain, le Régent, qui ne put haïr ni punir, qui pleurait ses ennemis, oubliait ses amis, et laissait tout aller au vent.

On n’a pas dit pourtant assez une chose, c’est que cet homme si gâté, dans ses vices, n’eut point l’infamie de son père, ni la saleté de Vendôme. Un meilleur temps commence. L’orgie est bien l’orgie, mais elle ne se passe plus d’esprit ni de gaieté. Elle viole la morale, mais non plus l’histoire naturelle. Les femmes sont débordées, et cepen-

dant un peu plus Hères, les filles fie théâtre moinscomplaisantes (V. chansons de Maurcpas). Ce que les casuistes toléraient sous Louis XIV, ce que la bonne madame d’Elbeuf avouait (sans y trouver le moindre mal, V. Saint-Simon), n’eût plus étépossible, môme aux soupers du Régent. Ses daines, d’Argcnton, Tencin, Parabère, exigeantes et brillantes, libertines pour leur propre compte, par leurs saillies obligeaient de compter. Et quand une fut noble et digne, comme mademoiselle Aïssé, elle sut imprimer le respect.

Ce sont des différences d’un siècle à l’autre qu’on a trop peu senties. Maintenant, voyons l’homme même.

line s’agit pas de refaire, encore moins de copier, le grand portrait, si fort, si fin dans le détail, qu’en a fait Saint-Simon. Tous l’ont lu, tous le savent. Je me tiendrai surtout aux points qu’il laisse dans l’ombre.

Il n’y eut jamais un homme plus doué. Brillant esprit, rapide à prendre tout au vol, étonnante mémoire, et, avec peu d’études, un monde de connaissances. Tous les arts. Et la grâce en tout.

Il ne manquait à cela qu’une certaine base de fixité, de personnalité. Il était né d’éléments trop divers et d’opposition monstrueuse. Son père, Monsieur, était une jolie petite Italienne (un Ma-

zarin. selon toute vraisemblance). Ce pauvre prince, sur l’injonction du roi, dut avoir des enfants, et il fui épousé par la robuste et hommasse bavaroise, Madame, d’un corps, d’un esprit mâle, qui n’en faisait grand cas.

Entre de tels époux, il est bien clair que Madame fit tout, Monsieur rien. Elle fit un corps vigoureux qui eut peine à s’éreinter par les excès. Elle fit un esprit curieux , nullement inerte (comme Monsieur), mais au contraire actif et voyageur à travers toute science, avec un goût d’universalité fort étranger à la France de ce temps-là (donc allemand, si je ne me trompe). Qu’eut-il donc de son père? Peut-être le goût italien de la musique, peut-être aussi certaine facilité débonnaire. Mais il ne tomba pas, comme son père, au burlesque, à la platitude. Le principicule italien, la femmelette et le vieux mignon, qui étaient les traits paternels, ne parurent point dans le Régent. Il était fort vaillant, comme sa mère, très-franc du collier, net, lucide au champ de bataille. Il vit clair à Turin. II vit clair en Espagne; il vit et fit, à travers mille difficultés qu’on lui suscita. Il y eut des succès, prit des places qui avaient arrêté Condé.

Ce que sa courageuse mère ne lui transmit pas malheureusement, ce fut l’orgueil. Ce soutien lui manqua. Il fil bon marché de lui-même. Il n’y

tenait pas, et n’exigeait pas qu’on y tînt. De là un abandon étrange, un grand laisser-aller, beaucoup d’indifférence pour le bien et le mal. 11 appelait cela aimer la liberté. Et il citait l’heureuse liberté de l’Angleterre sous Charles II.

Une chose lui fit grand tort, d’avoir un héros favori, de vouloir être un Henri IV, de vouloir lui ressembler, même de visage. Prétention assez commune de nos Bourbons, qui leur était fort chère, en raison de l’invraisemblance. Louis XIII en parlait, voulait qu’on y crût. Do même le duc d’Orléans, qui n’y avait aucun rapport. Sa bonne corpulence allemande ne rappelait guère le Béarnais. Sa face pleine cl sanguine manquait du fameux nez. Il avait la facilité, mais dans l’abondance éloquente, non l’étincelle du silex, l’éclair gascon. Cette faiblesse d’imitation mena loin Orléans. Si on l’eût laissé en Espagne, il eût rappelé Henri IV par sa valeur. Mais on fil croire au roi qu’il était ambitieux, qu’il supplanterait Philippe V, et on le tint en cage. Il ne put imiter d’Henri que ses galanteries, point sa sobriété. Dans son désœuvrement, il s’enivra de plus en plus.

Dans l’affaissement du vieux monde, le nouveau n’étant pas encore, tout semblait incertain. Orléans eut plaisir à rire de tout ce que croyait Versailles. C’était au fond le mouvement du temps, et

surtout celui de Paris. Le siècle semblait suivre, à son début, le précepte de Descartes : Douter d'abord de tout, avant de reconstruire. On secoua, on remua toute base, et la morale même. Cela parut, dès qu’on osa. Mais, déjà au Palais-Royal, le précepteur du prince, Dubois, l’endoclrinait à son profit, pour détruire eu lui toute foi, surtout la foi à la vertu, le conduire au mépris des hommes.

D’où venait ce Dubois? Du plus sale endroit du palais. Les dégoûtants insectes de latrine et d’alcôve pullulent les uns par les autres. Monsieur reçut Dubois de son ami de cœur, du chevalier de Lorraine, et judicieusement lui confia son fils unique. L’utilité de ce coquin fut de convertir le jeune prince au mariage qu’on lui imposait. Le roi lui fil accepter sa bâtarde, fille de Monlespan. Déplorable union. Le jeune homme y sentit le froid de la mort. Rien au cœur. Un orgueil infernal et profond. Il l’appelait madame Lucifer, et elle en souriait. Elle ne rêvait qu’une chose, faire régner les bâtards, son frère le duc du Maine, et elle lui livrait tout ce qu’elle savait de son mari. Il ne l’ignorait pas. Il ne se fâcha point, mais se jeta dans le désordre. Il essayait parfois aussi de l’élude, faisait de la chimie avec le célèbre Humbert. Saint-Simon le blâme de ces vaines curiosités. Mais c’est encore par là qu’il est un vrai représentant du siècle.

Elles donnèrent, il est vrai, une prise à ses ennemis. La puissante cabale qui voulait continuer Pimbécillité du vieux règne et le triomphe des jésuites, saisit aux cheveux l’occasion d’écarter, de perdre Orléans, d’introniser le duc du Maine. On ne comptait guère l’enfant de quatre ans qu’avait laissé le duc de Bourgogne. On croyait qu’il ne vivrait pas.

L’affaire fut bien montée. On profita de l’émotion extrême de cette mort si prompte, de l’ébranlement des imaginations qui se perdaient en conjectures sinistres. On dénonça sans dénoncer. On n’articulait pas l’accusation, mais on fuyait le prince, on frémissait, on pâlissait, on levait vers le ciel de tristes yeux . Si on ne parlait pas, c’est qu’on ne voulait pas briser le cœur du roi. Mais on aurait eu tant à dire ! Comédie scélérate, à laquelle cette vieille Maintenon, uniquement dévouée à son pupille, ne rougit pas de s’associer. Le roi n’était pas rassuré. Heureusement pourtant, il ne perdit pas son bon sens. Quelques hommes honnêtes, comme son chirurgien Maréchal, n’aidèrent pas peu à l’affermir.

Quant au peuple, d’avance aigri par ses misères, il donna fort aveuglément dans le panneau. Nul doute qu’il n’y ait eu aussi de l’art et de l’argent. Plus d’une fois, dans cette histoire, on a pu étudier les procédés, toujours les mêmes,

par lesquels un grand corps, riche et disposant des aumônes, fabrique à volonté des mouvements spontanés. Que de fois, au seizième siècle, ces mécaniques grossières furent-elles heureusement employées par les moines d’alors et par les curés de la Ligue!

Quand Orléans mena le deuil du duc de Bourgogne, ce bon peuple était sur le point de le mettre en pièces; il criait, maudissait, menaçait du poing. A. Versailles, à Marly, persécution plus cruelle; où il était, on faisait le désert. Désespéré, il suivit le conseil (perfide et dangereux) qu’on lui donnait pour le perdre. Il demanda au roi qu’on lui permît d’entrer à la Bastille, qu’on le jugeât, ce que le roi sagement refusa. La prison seule l’aurait déjà flétri.

Quand même on ne saurait rien des deux rivaux, on se déciderait par une chose, une seule, qui dispense du reste :

Lorsque mourut le grand Dauphin, et avec lui sa violente cabale qui déjà voulait perdre le duc d’Orléans, Saint-Simon le croyait au comble de la joie. Il le trouva en larmes qui pleurait son ennemi.

Lorsque mourut Louis XIV, son bien-aimé duc du Maine, si monstrueusement favorisé, le soir rit et fit rire tout ce qui était là. 11 bouffonna, d’un tel talent de mime, que personne ne put se tenir:

Ce tonnerre de gaieté perça les murs, jusqu’au mourant peut-être.

Orléans avait aimé fort le duc de Bourgogne, et il était plein des idées de Fénelon. Qu’il pût être accusé d’une chose si atroce, cela le jeta dans le désespoir. Un de ses intimes le trouva sanglotant, se roulant par terre. Et cependant il faut avouer qu’il n’était pas tout à fait innocent des idées odieuses que l’on pouvait avoir. S’il était doux, en revanche il était étonnamment faible, tout livré à sa fille, la petite duchesse de Berry, un prodige de vices, vraie Messaline. On la crut une Brinvilliers. Elle haïssait la duchesse de Bourgogne. Elle pouvait souhaiter sa mort; mais jusqu’à la lui donner? Non.

Toute violente qu’elle parut, on ne voit pas, malgré sa terrible réputation, qu’elle ait rien fait d’atroce, même quand elle fut toute-puissante. Elle fut débordée, mais non à la mode d’alors, hypocrite et passive. Elle était intrépide dans le mal, affichait, montrait tout, et plus encore peutêtre qu’il n’ y en avait. Sa courte vie fut un suicide. Elle n’eut point les arts du temps. Elle voulut, ce semble, périr, se tua, s’extermina par les grossesses.

Pour la comprendre, il faut se rappeler qu’elle naquit de la discorde même. Orléans, marié malgré lui, l’eut d’une femme où il voyait son ly-

ran, son espion. La petite entendit Madame, si grand’mère, parler outrageusement delà bâtarde. Elle fut élevée, dirigée, par une ennemie de sa mère, une ex-maîtresse d’Orléans, la fdle de sa nourrice, une De Vienne, femme de chambre perverse, et qui la fit à son image.

Elle fut très-précoce, en contraste parfait avec sa taciturne mère, tout en dehors, parlante, amusante dans ses caprices passionnés. Orléans, avec ses roués, ses maîtresses payées, était réellement seul. De plus en plus, il fut pris par l’enfant. Il ne la quittait guère. A peine grandelelle, elle le tenait à sa toilette les matinées entières. Elle se fil son camarade en tout. Le soir, il buvait; elle but. Dans la demi-ivresse et l’effréné babil qu’elle donne, elle l’imitait, le dépassait en risées de l’Eglise et de la vieille cour, et de sa mère surtout. Celle-ci, avec un parler gras, traînant, une grande paresse, semblait une eau dormante, comme un marais suspect. Elle avait une grâce oblique, n’étant pas trop droite de taille, boitant un peu tout bas (non pas tant que son frère). Elle était belle, pourtant n’attirait pas, avec des joues pendantes, des sourcils ras, pelés et roses, qui ne donnaient pas bonne idée de sa peau. Plus, telle infirmité peu agréable dans le monde. Le père, la fille, avaient un très-vilain plaisir à disséquer la mère. La fille la méprisait,

se comparait,. Grande et jolie, svelte, légère, elle avait de charmantes mains, dont son père, dit-on, raffolait. Ses yeux, non rassurants, quelque peu égarés, avaient l’attraction des demifous. Elle plaisait par ce qui doit déplaire (mais non aux hommes vicieux), la furie du plaisir. Elle ne savait pas sa mesure, s’abandonnait de manière effrayante. Une fois, à quinze ans, devant toute la cour, elle s’enivra avec son père et fut malade, au point de salir tout.

Nul doute que la De Vienne ne la dressât à faire lp dernier outragea sa mère, à profiler des hasards de l’ivresse pour la supplanter tout à fait. En ce siècle, l’inceste était fort à la mode chez les princes et les grands prélats, toléré dans le bas clergé, où la parenté la plus proche couvrait tout, dispensait du bruit. Bientôt, dans un petit roman, Montesquieu exalte les unions patriarcales entre frère et sœur. Les dispenses s’étant élargies depuis le moyen âge, la cousine, la nièce étant déjà permises (et bientôt la sœur de la femme), on disait que la sœur serait permise aussi. Et tel Italien dit : la fille !

C’est la fureur première dans l’émancipation de braver tout. Il suffit que la chose parût hardie, impie, pour qu’on l’ait faite alors. Orléans, qui fuyait Sodome, tomba-t-il au piège deLoth? Il le niait. Mais deux choses feraient croire qu’il en fut

ainsi. Il sc montra très-froid pour marier sa fille au duc de Berry, qui pourtant l’approchait du trône. Et elle, d’autre part, mariée, exigea de son père ce qui pouvait le mieux dégrader sa mère comme épouse, constater à quel point il préférait sa fille. Il s’agissait d’un collier de diamants qui venait de la succession de Monseigneur, et qui était alors dans les écrins de madame d’Orléans. Elle voulut qu’on le lui ôtât, que son père le lui mît au cou, à elle. 11 n’osait, hésitait; il remontrait que sa femme allait éclater près du roi. La petite furie n'entendit rien. Elle fit de si épouvantables cris, qu’il eut peur d’elle encore plus que du roi. Brave de peur, il affronta madame d’Orléans, se fit ouvrir sa garde-robe, ses pierreries, enleva le collier.

Grand bruit. La duchesse de Bourgogne prêcha en vain l’orgueilleuse. Il fallut que le roi intervînt, la forçât de restituer et demander pardon. Il chassa la De 'Vienne. Elle fut enragée, donna cours à sa haine, à son envie, contre la duchesse de Bourgogne, dont la mort très-prochaine d’autant plus lui fut imputée.

La France tout entière était si occupée et de ces bruits et de la Bulle, que la guerre lui semblait une affaire secondaire. La mort du duc de Bourgogne compliquait pourtant la situation en rapprochant de la succession Philippe V. Louis XIV

eut la maladresse de traîner, d’hésiter à tirer de lui la renonciation qu’attendait l’Angleterre. Elle retira bientôt ses troupes, quinze mille Anglais. Mais les Allemands qu’elle soldait s’obstinèrent à rester, à servir sous Eugène. S’il fût resté le vrai Eugène, il aurait marché sur Paris. 11 devint un vieux tacticien. Pour prendre Landrecies, il étendit ses lignes à dix lieues de distance. Un conseiller du Parlement, qui se promenait, vit le premier un point faible où on pouvait le forcer.

Le grand rhéloricien Villars , grand menteur (tout héros qu’il est), ou du moins exagéralcur, boursouffleur souvent ridicule, pour mieux grossir sa victoire de Denain, suppose qu’en 1712, la situation était celle à peu près de 1709, dans cet effroi qui précéda l’affaire de Malplaquet, quand la France était en prières et que Versailles faisait les prières de quarante heures. «Louis XIV, dit-il, en lui disant adieu, pleura, lui dit que, s’il lui arrivait malheur, lui, Louis monterait à cheval et irait se faire tuer. » Ce morceau à effet devait faire l’ornement du discours que Villars prononça en 1715, lorsqu’il se fit recevoir à l’Académie française. Le roi lui fit rayer cela.

Réellement, dès janvier 1712, on savait la disposition de l’Angleterre. Eugène y avait été de sa personne tâter le terrain. 11 y perdit deux mois. On lui avait fait croire que l’on pourrait forcer la

main à la reine malade et aux tories. L’électeur de Hanovre, successeur très-hostile de la mourante, qui attendait impatiemment, eût avoué de tout Eugène, si l’on eût pu monter un complot, faire un mauvais coup. Rien ne bougea. La reine ne se vengea qu’en donnant à Eugène une épée qui valait cent mille livres.

Les conférences venaient de s’ouvrir à Ulrecht, et, malgré les reproches, les vaines fureurs de l'Autriche et de la Hollande, l’accord réel de l’Angleterre et de la France rendait la paix probable. Les ministres anglais nous étaient amis plus que nous-mêmes. Ils nous ouvraient une chance admirable, celle de transférer Philippe V en Italie, de lui donner la Savoie, le Piémont et la Sicile, qui après lui reviendraient à la France. Le duc de Savoie eûL été roi d’Espagne. La politique anglaise, alors vraiment grande et hardie, était (en s’emparant des mers) de renouveler l’Europe par les deux faits qui voulaient- s’y produire, la création de deux royaumes : la royauté de Prusse, contre-poids protestant de la vieille et bigote Autriche ; la royauté du Savoyard en Italie ou en Espagne. Philippe V s’obstina à rester roi d’Espagne, et lit un mal immense à son pays. Les wigjis, qui régnèrent après Anne, firent roi le duc de Savoie, mais pour qu’il gardât les Alpes contre nous, nous séparât de l’Italie.

Eugène, voyant les Anglais échapper, voulait dès son retour les employer. Au premier ordre, il vit leur cavalerie qui dessellait, et lui tournait le dos. Le 12 juin, la nouvelle arrive d’une trêve conclue entre l’Angleterre et la France. Pour arrhes, le roi donnait Dunkerque. Nouveau coup pour Eugène. Il perdait l’armée britannique, plus de soixante mille hommes. Mais les mercenaires allemands et belges, qui en faisaient les trois quarts, sans s’inquiéter du serment qu’ils avaient fait à la reine Anne, restèrent obstinément, laissèrent partir les vrais Anglais. 11 se trouva avoir encore en tout cent trente mille hommes. Villars prétend n’en avoir eu que soixante-dix mille avec trente mauvais canons. S’il en était ainsi, Eugène, plus fort du double, n’avait qu’à aller en avant. II en parlait, disait qu’il irait à Versailles. Seulement, il voulait d’abord prendre Landrecies, petite place, qui, dans le style des vieilles guerres, couvrait la Picardie. Autre faute, pour ce siège, il divise son armée en trois armées. Ses lignes étaient faibles à Denain. 11 y avait là douze mille de ces coquins, qui servaient contre leur serment, ayant pour général le fds du fameux traître Monck, le restaurateur des Sluarts. On dit qu’un conseiller au Parlement qui se promenait vit le premier cette faiblesse de Denain, et avertit.

Villars, pat* une feinte heureuse, en se porlanl vers Landrecies, y attira Eugène, qui affaiblit Denain, s’en éloigna. Villars trompa aussi les siens, qui ne comprenaient rien à ses manœuvres. Ils murmuraient. Tout à cortp, il se lance sur Denain. Point de fascines pour aider l’escalade. On y monta avec des .hommes, sur les vivants et sur les morts. Rien ne tint contre cet élan. Tout fut tué, eide plus ce qu’Eugène envoya au secours. 11 était venu au galop, et furieux, mordant ses gants et ses dentelles, il assistait à la déroute (24 juillet 1712). C’était celle de sa fortune, qui ne se releva jamais. Villars, fortifié, emporta toutes les places voisines, tous les magasins de l’ennemi, se trouva riche tout à coup. Soixante drapeaux envoyés à Versailles.

La France fut rassurée, le ministère anglais encouragé. En août, le brillant Bolingbroke vint à Paris et fut reçu comme l’ange de la paix. Il eut à l’Opéra un de ces enivrants triomphes comme nous savons seuls les donner. Il n’y avait point à cela de bassesse. Car, nous étions vainqueurs partout. Et sur le Rhin, et vers les Alpes; l’ennemi avait été arrêté glorieusement. Bolingbroke nous plaisait par l’éclat de son esprit, par son audace d’opinion en toute chose. Paris lui fut charmant. Versailles, encore si près de son grand deuil, l’accueillit de façon touchante.

Par une distinction délicate et unique, le roi lui donna un diamant que portail au chapeau son tant regretté petit-fils , le duc de Bourgogne. Bolingbroke retourna Français.

Il avait servi à la fois les deux pays , en avançant l’œuvre de paix. Ni la reine, ni le roi, n’avaient beaucoup à vivre. Les ambassadeurs d’Anne signifièrent à Utrecht que, si la paix n’était pas signée le 11 avril 1713, ils la signeraient seuls. Donc, le 11, fut signée la paix, malgré 1 Empereur qui lui-môme fut bientôt forcé de signer à Radstadt. L’Angleterre gagne tout. La France ne perd presque rien. Elle croit (bien à tort) avoir acquis l’Espagne. La Hollande reste ruinée. L’Autriche a les Pays-Bas, Milan, Naples, la Sardaigne.

La victoire de Denain! et la paix de l’Europe! deux merveilleuses éclaircies. La misère est la même, l’embarras financier s’accroît. Mais l’âme est riche d’espérance. On voil que le vieux roi, la vieille cour, n’iront pas longtemps. Versailles de plus en plus pâlit, et Paris reprend l’ascendant. Paris n’a pas encore la vie officielle, mais il a celle d’opinion. C’est à l’Opéra de Paris qu’éclata la scène du triomphe de Bolingbroke, triomphe de la fraternité entre les deux grands peuples, qui moins visiblement, mais réellement en-dessous, fut l’élan de la pensée libre.

Un brusque changement dans les modes indiqua celui des esprits. L’insipide échafaud en lit de fer, à deux pieds de hauteur, que les dames portaient branlant et tremblotant, comme la vieille tète de madame de Maintenon , il s’écroule un matin. Cela durait depuis 1689. Le roi le délestait. Chacun le trouvait incommode. El nul n’y pouvait rien changer. L’ambassadrice d’Angleterre, comtesse de Shrewsbury, Italienne de mère, hardie et fort parleuse, arrive en coiffure simple , harmonique à la tête humaine. Nos dames, à l’instant, démolissent leur château, descendent leurs cheveux, exagèrent même, et visent au plat extrême.

Bien avant que le roi ne meure, se fait en tout le changement. Les soupçons insensés dont Orléans avait été victime, on les oublie; on en sent l’absurdité, le ridicule. Et n’est-ce pas assez de lui voir près de lui cet immuable ami, l’honnête Saint-Simon, l’ami du duc de Bourgogne?

A Versailles, à Marly, Orléans reste seul. On craint madame de Maintenon, le duc du Maine.

Mais beaucoup regardent vers lui. Beaucoup attendent, espèrent de ce côté. Et lui, que fera-t-il? rien du tout, que boire et dormir, le soir s’enfermer pour l’orgie. Mais à force de ne rien faire, il grandit cependant. Par la force des choses, il devient le roi de Paris.

Belle fortune pour ce paresseux. Il est désiré à la fois des incrédules et des croyants, des esprits forts, des jansénistes. Ceux-ci, ces hommes austères, sous la persécution cruelle, sont bien forcés de faire des vœux pour l’avénement de la tolérance. Combien plus les infortunés protestants, si barbarement écrasés !

Rien ne profita plus au duc d’Orléans que la bulle Unigenitus, les furieuses et grotesques violences de Tellier pour la faire recevoir. Cela d’avance tuait le rival d’Orléans, le duc du Maine, favori du parti bigot, sous lequel eût continué le règne du Néron jésuite.

Aristophane est grand dans son Plutus vainqueur, qui voit à sa cuisine les dieux destitués, heureux de lui tourner la broche. Rabelais est colossal dans le Gargantua; son rire est un tonnerre qui lézarde et* fend le vieux ciel. Mais combien supérieure la farce de l’Unigenitus, où la Rome idiote, sans s’en apercevoir, se moqua d’elle-mcme, exterminant et le catholicisme, et le christianisme, et, que dis-je? toute religion!

L’heureux Voltaire avait justement dix-huit ans. Ce fut là son point de départ, il eut de quoi rire pour un siècle.

Tout est miraculeux dans celte bulle. Sa naissance même est un prodige: un roi emploie ses efforts, scs millions (et dans ce temps de banque-

route), un argent emprunté à quatre cents pour cent ! pour obtenir du pape, quoi? que le pape condamne la maxime des royalistes : L’excommunication injuste est nulle, qu’il condamne les gallicans et désarme la royauté.

Il insiste pour que le pape se déclare infaillible et dans le dogme et dans le fait, pouvant forcer de croire non-seulement l’absurdité logique, mais le faux matériel, dire ou que trois font un, ou que le soleil luit la nuit.

Il veut que le pape tranche à grand bruit la profonde question de la Grâce, où est la base même du christianisme, question sur laquelle le pape même avait commandé le silence. Les protestants, les jansénistes, en rapportant tout à la Grâce, en abandonnant l’homme à Dieu, rendaient moins nécessaire le prêtre. Celui-ci gagne tout, à décider contre la Grâce, pour le libre arbitre de l’homme, si l’homme n’est libre que d’obéir au prêtre. Les jésuites poussaient dans ce sens, qui livrait tout au prêtre-Dieu de Rome. Au fond de leurs collèges et de leur vieille scolastique, ils se trompaient d’époque. S étant armés du fouet que le roi mettait dans leur main, ils prirent le grand public rieur pour un écolier de sixième, ils fouettèrent au hasard pour lui faire dire : Le pape est Dieu.

La papauté, depuis des siècles, gravitait vers

cela, et fatalement devait y arriver. Elle le désirait, le craignait. Par scrupule? non; mais par l’intelligence du danger qu’elle courait. Dans sa force, à l’époque où elle extermina des mondes (albigeois, hussites, moresques, protestants), elle ne formula pas cela; comment oser le faire au temps de sa décrépitude? Elle avait un pressentiment que si, vieille, édentée, quasi-paralytique, elle sautait sur l’autel, en béquilles, il lui arriverait malheur. 11 fallait la sottise de son terrible adorateur Tellier pour lui faire faire le pas qui devait lui rompre le cou.

Celui-ci ne recula pas qu’il n’eût exécuté la chose. Dans son amour-propre de père, il n’eut point de repos que son monstrueux avorton, la Bulle, n’apparût, exposée à l’adoration dans les bras de la vieille Église.

On n’a jamais encore tout à fait disséqué cette chose étrange. Rien de lié, ni d’organique. Et de soudure, aucune. La plus grossière couture du tailleur de village y manquait même. On avait pris d’ici, de là, nombre de vieilles choses qui traînaient dans l’École, qui ne sortaient pas du séminaire et y seraient mortes tout doucement, si ces furieux maladroits ne les avaient fourrées de force dans leur belle ci’éation. Là, compilées, mises en face l’une de l’autre, elles criaient, de couleurs discordantes, elles hurlaient, de contradictions.

L’ensemble est si difforme qu’on a désespéré de le résumer. On montre tel article, tel membre. Essayons de donner le monstre même, éclos rue Saint-Antoine, adopté de Versailles, intronisé au Vatican, imposé urbi et orbi, mais, hélas! mort sous les sifflets :

Le but et le sens général est Mort à la liberté! à la vraie liberté pratique, qui relève d’elle-même et du droit. Mort à celle de !a conscience, et aux franchises de l’État! L’autorité au pape! au prêtre! Son excommunication injuste n’en est pas moins valable : il fait la justice et le droit.

Mort à la Grâce (à la non-liberté) , au dogme de saint Paul et de saint Augustin, qui disent que c’est Dieu qui fait le bien en nous *.

Anathème à l’amour de Dieu, à ceux qui disent que nul bien n’est sans cet amour *.

Anathème à la charité, à ceux qui disent que : La foi justifie quand elle opère, mais n’opère que par la charité s .

Anathème à l’amour de la justice, à ceux

* Proposition condamnée : La grâce de Jésus-Christ est nécessaire pour toute sorte de bonne œuvre.

* Proposition condamnée : Nulle bonne œuvre sans l’amour de Dieu.

5 Propositions condamnées : Il n’y a ni Dieu ni religion là ou n'est pas la charité. — Autre : La foi justifie quand elle opère, mais n’opère que par la charité.

qui prétendent que : Le cœur tient au péché, tant que cet amour ne le conduit pas ’.

On voit qu’en ce grossier mélange, on a copié d’une part la condamnation de l’esprit moderne, d’autre part celle de l’esprit ancien; celle de la Loi, celle de la Grâce. La philosophie, le christianisme, les deux plaideurs sont mis hors de cause, renvoyés dos à dos.

Quiuet a dit excellemment cette vérité profonde : « Pour en finir avec les hérésies, le pape ici poignarde non-seulement le christianisme, mais l’idée même de la religion et de Dieu.

« En vérité, le dix-huitième siècle s’ouvre avec plus de solennité qu’on ne le dit. Du haut du Vatican, le pape jette l’Évangile dans l’abîme. C’est la première journée du siècle. Ce reste de gloire appartenait au souverain de l’ancien monde, de donner le premier signal de son renversement. Voltaire, Rousseau, n’avaient pas une autorité suffisante pour commencer. Il fallait que le prêtre même livrât son Dieu, fît cet aveu : Que toute chose était consommée. »

L’effet fut admirable, une trentaine d’ouvrages parurent contre la Bulle. Mais le meilleur ne s’écrivait pas. On jasait, on riait partout. On contait

1 Proposition condamnée : Le cœur demeure attaché au péché, tant qu'il n'est point conduit par l'amour de la justice.

de Tellier (fausses ou vraies) mille choses plaisantes. A ceux qui objectaient que c’était condamner saint Paul, il aurait dit : « Saint Paul, saint Augustin étaient des têtes chaudes qu’on aurait mises à la Bastille. — Et saint Thomas?

lui disait-on. — Vous pouvez penser quel cas je fais d’un jacobin, quand j’en fais si peu d’un apôtre. »

Page 1