CHAPITRE XVII
Ruine de la noblesse. Ruine du clergé. Mort du duc de Bourgogne. 1710 - 1712 .
Il est grand temps que tout ceci finisse. On vieillirait à user ce vieux monde, qui, par delà toute raison, prolonge sa décrépitude. Tout est fini. Qu’en faire? Pas une idée ne sortira de là. « Ce sont de ces moments (pour parler comme Luther), où Dieu s’ennuie du jeu, et jette les cartes sous la table. »
Les cartes, ce sont les rois, les reines et les valets. Tout cela va disparaître en deux ou trois années. L’Empereur d’abord, ce qui fait empereur son frère Charles, prétendant d’Espagne (et cela finira à la longue la guerre). Puis, presque à la fois la reine Anne, le duc, la duchesse de Bourgogne, et je ne sais combien d’autres princes en Europe.
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En tête de ces morts, nommons les deux grands morts, non pas des hommes, mais des classes entières. La noblesse, le clergé périssent, dévoilés et déshonorés, elle par l’enquête du Dixième, lui par YUnigenitus. La noblesse apparaît, ruinée de fortune et de cœur, vivant de honteuse industrie. Le clergé, dans sa folle bulle, condamne à la fois le dogme chrétien, l’esprit anti-chrétien. Il rejette le passé, l’avenir, s’asseoit entre eux dans le néant.
C’eût été bien dommage que l’invasion eût réussi. Si l’étranger fût venu donner le dernier coup à la vieille machine, on n'eût pas vu combien elle était pourrie en dessous, on ne l’aurait pas vue s’affaisser d’elle-même.
En septembre 1710, lorsque Desmarets aux abois revint aux grands expédients repoussés en 1708, quand il proposa d’ajouter à tous les impôts le Dixième sur le revenu, qui devait atteindre tout le monde, le clergé même et la noblesse, on calma les scrupules du roi en lui disant que le clergé s'en tirerait par un abonnement médiocre, et que la noblesse, recevant de ses dons plus que ce dixième, elle en souffrirait peu. On pouvait ajouter que les gens en crédit se feraient exempter, ne payeraient guère. C’est ce qui arriva. Ce gigantesque impôt ne donna par an que vingt-cinq millions.
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Ce qu’il donna, ce fut la connaissance que les commis (et par eux tout le monde) eurent des affaires de la noblesse, le jour effrayant et subit qui se fit dans cet égout. Ces commis ne respectèrent rien. Pour s’exempter ou se faire alléger, il fallut leur montrer le fond du fonds. Saint-Simon est révolté de leur royauté insolente, de leur curiosité effrontée. « Un rat de cave, dit-il, fut plus roi que Louis le Grand. »
Que fit-il donc, ce rat de cave, et quel fut ce martyre qu’endura la noblesse? Le grand seigneur le dit en termes vagues, forts, mais obscurs. On voit qu’il aurait trop souffert de s’expliquer. « Il fallut faire toucher ses plaies, » produire au grand jour « les turpitudes domestiques, » subir « cette lampe portée sur les parties honteuses » qui frémissaient d’être montrées.
Que veut-il dire? Voici ce que l’on vit.
La noblesse, généralement expropriée, ruinée, ne vit plus alors que de hasards, d’expédients, jeu, mendicité, vente effrontée du crédit qu’on n’a pas, sales associations avec les financiers, servage des hommes d’argent.
Ceux-ci, robins, commis, traitants, hommes de travail et d’industrie (le plus souvent mauvaise, il faut le dire), avaient secrètement acquis le bien du monde oisif. S'ils laissaient celui-ci subsister, c’était uniquement pour l’exploiter près
île la cour. 11 ne vivait qu’en l’air, dans l’ombre de lui-même. 11 figurait, mais n’était plus.
Entre ces faux propriétaires et les vrais qui daignaient leur laisser leurs titres encore, on vit les plus honteuses, les plus dégradantes transactions. La finance, longtemps plumée par la noblesse, prenait bien sa revanche. Elle se laissait bien moins endormir par des mariages. Georges Dandin, devenu Turcaret, défendait mieux son coffre. De là les désespoirs, les fureurs, les poisons, du temps de la Brinvilliers et de la Voisin.
Les hommes, plus légers, joueurs et parasites, sautant d’un pied sur l’autre, prenaient mieux leur parti. Mais les femmes, plutôt que de baisser, faisaient tout, aimaient mieux périr. Elles défendaient jusqu’au bout l’apparence, le litre, qui les soutenaient à la cour, à portée des bontés du roi. De là une situation contradictoire et difficile. Pour se maintenir dans celte vieille cour de madame de Maintenon, il fallait un peu de décence; au contraire, pour traiter avec les créanciers, beaucoup, beaucoup de complaisance.
La plus liëre devait en rabattre. Le mari l’envoyait. Mais l’homme de finance aimait à les tenir suspendus sur la ruine, près d’y tomber. Il exigeait des gages écrits de honte. D’autres, espérant se relever, pour vendre leur crédit, avoir part
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aux affaires d’argent les plus malpropres, épuisaient les bassesses.
Même avilissement du clergé. J’ai parlé de ses mœurs, des prêtres que le roi sauvait de la justice, mettait en correction à Saint-Lazare, à la Sodome deBicêlre. 11 les cachait, mais eux se dénonçaient, les uns les autres. Les jésuites avaient ri de voir le gallican Harlav, archevêque de Paris, hué du peuple qui l’éclairait la nuit quand il allait secrètement de sa griselte à sa duchesse. Les gallicans purent rire quand le procureur général des jésuites partit en emportant la caisse et faisant banqueroute aux créanciers de la maison.
Un peu de honte passe vite. Ils remontaient par la terreur. Dans leur affaire des rites de la Chine, le pape y ayant envoyé le cardinal de Tournon pour faire enquête, ils le firent enfermer dans les prisons chinoises, où il mourut trop tôt pour leur honneur. Le pape n’osa examiner, mais décida contre eux la question des rites.
D’autant plus ils poussèrent la guerre du Jansénisme. J’en ai parlé ailleurs, et j’en ai dit le fonds. Les jansénistes furent les derniers chrétiens. Us soutenaient ce qui est le fonds du christianisme, la Grâce, contre le libre arbitre. Les jésuites, gens d’affaires par le confessionnal, enseignaient traîtreusement la liberté pour la salir.
Ce qu’il y avait en France de plus saint, c’était Port-Royal. Il s’éteignait, avantdéfense de recevoir des novices. Les religieuses étaient vingt-deux vieilles femmes, plusieurs octogénaires. Les jésuites n’avaieut pas de temps à perdre pour détruire celte maison détruite. Ils calculèrent qu’un tel coup, obtenu du roi, étonnerait aussi le pape. Le 5 novembre 1709, le lieutenant de police d’Argenson, le magistrat des filles, fort connu pour ses mœurs, vint avec les recors mettre sa main de police sur ces saintes. On enleva les malades qui ne pouvaient se traîner. A peine purent-elles prendre un peu de pain et de vin. Par une nuit humide et froide, on les fil voyager, cinquante lieues d’une traite. Une, de quatre-vingt-six ans, mourut.
Les morts môme furent persécutes. L’église, le cimetière, contenaient trois mille cercueils. 11 y avait là le cœur du grand Arnaud (apporté de l’exil), les corps des fameux solitaires, Lemaistre de Sacy, Tillemont. Racine y reposait. La grande foule, c’étaient les religieuses, autour de leurs abbesses, la mère Agnès et la mère Angélique. Les pauvres vierges, dans le long martyre d’une vie si austère, privée de toute joie de nature, avaient bien gagné le repos. Gardées, de leur vivant, par le voile et la grille, elles l’étaient alors par la terre. On eut l’indignité d’aller les regarder
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au tond de celle fosse, d’ôter le dernier voiie. Celles dont l’inhumation était récente, honteusement livrées au soleil, furent, parmi les risées, jetées au tombereau.
Le monde recula d’étonnement. On mesura par là la férocité des jésuites, leur pouvoir, la servitude du roi. Mais ce qui surprit le plus, ce fut la honteuse faiblesse de Noailles, l'archevêque de Paris, qui avait consenti, pour se laver du crime de jansénisme. Des trois juges deFénelon (Bossuet, Godet, Noailles), les premiers étaient morts, et le dernier tombé bien bas. Fénelon ne blâma la destruction de Port-Royal que sous un point de vue politique, craignant seulement « quelle n’excitât la compassion pour ces filles. » Du reste, il en profile pour accabler Noailles. Dans la même lettre (à M. deChevreuse, 24 novembre 1709), il dénonce un M. Habert, dangereux janséniste, que Noailles tenait chez lui, dans son cloître de Notre- Dame; il envoie à la cour une réfutation de cet Habert, et prie Chevreuse de voir avec le P. Tellier ce qu’on pourrait faire contre lui. Noailles, ainsi noté, dans celte llagrante inconséquence d’abriter à Paris le jansénisme qu’il persécutait à Port-Royal, semblait double, hypocrite et traître. Il n’était que faible et lloltant.
Les fervents et fidèles amis de Fénelon, le voyant •triomphant, croyaient le ramener àda cour. A leur
étonnement, le roi persévéra dans son antipathie. Les jésuites eux-mêmes, très-probablement, l’aimaient mieux à Cambrai, dépendant, espérant, que d’ètre sous lui à Versailles. 11 attend patiemment, mais, tout en protestant qu’il est résigné à l’exil, et priant Tellier « de ne pas s’exposer pour lui, » il ne néglige rien pour son retour. 11 dément dans scs.lellres ce qui peut irriter le roi. Il assure « qu’il n’y a nulle satire dans le Télémaque; » et ailleurs : « qu’il n’a jamais proposé de rendre les conquêtes du roi. » Mensonges évidents qui ne servirent de rien.
11 avait rendu aux jésuites le plus grand service, qui leur livra l’Eglise, celui de faire inar cher avec eux les sulpiciens, leurs rivaux, les lazaristes, leurs ennemis, la grande armée de Saint-Vincent de Paul (les jésuites de la charité). C’est par un sulpicien, soigneusement dressé à Cambrai, qu’il exécuta pour Tellier la perte de Noailles et prépara le grand coup de Terreur (bulle Unujenitus). Ce sulpicien, séide de Tellier et de Fénelon, alla secrètement en Vendée, pays barbarisé par la persécution et devenu le plus ignorant de la France. Là résidaient deux évêques imbéciles, un Lescure, un Champflour (Saint- Simon). Cet homme, arrivant de la part des deux grandes puissances, du confesseur qui nommait les évêques, et du grand prélat de Cambrai, (il
faire aux évêques (ou apporta tout fait) un mandement terrible contre Quesnel et Noailles. Et celle pièce fut, contre toute règle, affichée au diocèse de Paris. Noailles la lut avec effroi sur les portes de l’archevêché. Fort maladroitement il répondit, relira aux jésuites leurs pouvoirs dans son diocèse, en exceptant Tcllier! Tel lier lui fit défendre de paraître à la cour, et, par ruse ou terreur, travaillant par toute la France, il lança sur lui trente évêques, qui signèrent les lettres que leur envoyaient le jésuite.
La mort du dauphin (16 avril 1711) faisait Dauphin le duc de Bourgogne. Le prince des dévots; héritier présomptif, dès lors prit connaissance de toutes les affaires. Le roi même voulut que les ministres allassent travailler chez lui. Laborieux, consciencieux, il fut, cette année, un demi-roi de France. Son influence modeste, mais réellement illimitée, donna grand encouragement, et aux jésuites dans leur guerre, et aux utopistes de Cambrai, de Versailles, qui lui firent parvenir leurs plans.
Qu’ils partissent de la noblesse, comme Saint- Simon, ou, comme Fénelon, du clergé, ils s’entendaient si bien qu’en comparant ces projets non concertés, ils crurent qu’il y avait du miracle. Le fonds commun était de faire la monarchie fortement aristocratique, de lui associer des
assemblées où domineraient les évêques et seigneurs, de remplacer chaque ministre par nu conseil de seigneurs et d’évêques. Curieuse médecine! Ils croient guérir les maux par ceux qui les ont faits 1
Fénelon va si loin dans son zèle pour la qualité qu’il veut qu’on préfère les nobles, non-seulement pour les grades militaires, mais pour les fonctions judiciaires, qu’on retourne au moyen âge, aux juges d’épée. Défense à la noblesse de se mésallier par des mariages bourgeois.
Ce qui surprend un peu dans les idées de ces gens, honnêtes pourtant, c’est leur parfait accord pour la banqueroute. Le •prêt à intérêt est un péché défendu par l’Eglise. Ceux qui ont prêté à l’État ont péché, doivent expier. Fénelon ne les rembourse qu’au trentième denier! Saint-Simon veut qu’on ne paye rien à cette canaille. L’horreur qu’on a pour les traitants, on l’étend- au peuple immense, infortuné, des petits créanciers de l’Etat, vieillards, orphelins, pauvres veuves, qui ont là leurs dernières ressources, leurs petites économies.
Autre vœu : Exterminer le jansénisme par une condamnation de Rome; on déposera les évêques, on destituera les docteurs, professeurs, confesseurs qui ne souscriront' pas. Il est bien ridicule, après ceci, de parler de la tolérance de Fénelon,
d’après scs premiers ouvrages théoriques. Il faut consulter sa pratique, surtout sa ligue avec Tel lier.
Saint-Simon, ami des jésuites, et qui en même temps, se croit gallican, dans son vertige éloquent et confus, veut nous persuader que le duc de Bourgogne, vers la lin, fut impartial, du moins tâcha de l’être; qu’il eût échappé aux jésuites; que, nommé par le roi médiateur dans leur querelle, il penchait pour Noailles; — qu’enfin, quand on surprit les lettres toutes faites que Teliier envoyait et faisait signer aux évêques, il se fût écrié: «Oh! s’il en est ainsi, il faut chasser le P. Tcllicr! »
Autre assertion de Saint-Simon. On surprit, on força le consentement du pape. 11 refusa jusqu’à la fin la Bulle de proscription. On la placarda malgré lui, etc.
Tout cela n’a guère de vraisemblance. On veut maladroitement laver le pape et le jeune prince. Mais la bulle fut demandée par le roi en décembre 1711, lorsque le duc de Bourgogne était à l’apogée de son influence. Elle ne fut point une surprise. Elle contenait ce que les jésuites avaient souvent formulé, ce qu’ils sollicitaient depuis cent ans. Le pape hésita de leur donner pleine victoire. Mais comment n’eût -il pas cédé? Le roi lui demandait de décider contre les rois.
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Fénelon, l’homme de la Bulle, son violent défenseur, n’était qu’une âme avec le duc de Bourgogne. Et le dernier écrit de celui-ci, inspiré de son maître, est contre les jansénistes, pour les jésuites et pour le pape.
Il faut ouvrir les yeux, ne pas faire sottement des héros d’humanité contre l’histoire. Le premier acte qui signala l’influence du jeune Dauphin au moment où il eut ce titre, fut un acte de persécution. On ferma aux protestants le commerce, l’unique carrière qui leur restait, en leur défendant de vendre môme des biens meubles (17 mai 1711). Cela manquait encore à la Révocation, que le duc de Bourgogne appelle « une conduite modérée. »
Le vieux tigre Basville, trop longtemps inactif, sc rafraîchit d’un nouveau sang. L’affaire de Mareilly (v. 1668) se renouvelle (avril 1711). Un camisard du nom de Saint-Julien passait en Languedoc les aumônes de Hollande. En ce moment, il y retournait, il partait de Genève. Basville dépêcha un officier et des soldats qui, sans respect pour la neutralité suisse, ni pour l’Etat de Berne dont dépendait le lac, l’enleva sur l’eau au passage, le mena à Basville qui, en un tour de main, le jugea, le fit rompre vif.
Répétons-Ie. C’est sous l’influence du duc de Bourgogne, de Beauvilliers, de Fénelon, que fut
demandée au pape la Bulle de proscription contre les jansénistes. On en parle toujours trop lard, longtemps après la mort du jeune prince. Il faut la replacer au moment où on l’exigea, en décembre 1711. Rien d’élonnant, puisqu'on la même année on recommençait à poursuivre aussi les protestants, à surprendre, à sabrer les pacifiques assemblées du désert.
« Quoi ! ces hommes si doux firent cela? » Ils y forcèrent leur cœur, voulant à tout prix rétablir, sauver l’unité de l’Eglise.
Telle était la situation lorsque tous ceux qui espéraient tant du duc de Bourgogne furent cruellement frappés. Une fièvre pourprée l’emporta, lui et sa charmante femme (février 1712). La cour fut à la lettre comme assommée du coup. Cent cinquante ans après, on pleure encore en lisant les pages navrantes où Saint-Simon a dit son deuil.
En réalité, quelque ombre que jette sur ce caractère sa bigote intolérance, on ne condamnera pas entièrement la faveur unanime dont les opinions diverses l’ont entourée. On doit considérer sa naissance, son éducation, la cour où il vécut, le mur insurmontable dont furent entourés son esprit ami du vrai, son âme sympathique. Pouvait-il déduire des abus la nécessité de l’égalité? Lui-même était abus, était clergé, noblesse. Il
était né justement identique à ce qu’il eût fallu changer. Donnez un point d’appui, un levier; je soulève un monde. 11 n’eut ni appui, ni levier, et il était dans ce monde même qu’il s’agissait d’ébranler de sa base. Pardonnons-lui et comptons-lui sa droite intention, sa vie pure, l’amour du devoir, le désir du bonheur des hommes. Il fil peu, mais voulut... L’histoire est désarmée. Elle est et restera attendrie de sa mémoire.
Il faut pourtant noter deux choses. Le duc de Bourgogne, impopulaire en 1708, fut-il tout à coup populaire au point qu’on dit? Cela s’est si souvent répété qu’on le dit toujours. En remontant aux sources, on ne trouve pour preuves que des témoignages de cour. Versailles pleura le prince qu’il trouvait accompli, l’idéal de la cour dévoie. Je doute que la France ruinée ait cm si fortement à ce prochain miracle de l’Age d’or. Je doute que Paris (déjà tout Régence en dessous) ait eu impatience de voir s’ouvrir un règne intolérant, ennemi de la libre pensée.
Autre chose peu remarquée, c’est que le bon souvenir que lui garda la France, le culte que l’on eut pour son maître, revendiqué également par les philosophes et les dévots, enfin la légende arrangée de Fénelon et du duc de Bourgogne, fut, au dix-huitième siècle, un des plus solides obstacles à la réforme des abus. Les œuvres im-
primées de l’un et les papiers secrets de l’autre, lus du Régent, de Louis XV, de son fils le Dauphin, surtout de Louis XVI, fixèrent leur opinion sur plusieurs points très-graves, la resserrèrent et la circonscrivirent. Us jugèrent que ces hommes vantés des philosophes eux-mêmes (qui ont fait de Fénelon une si aveugle apothéose), avaient posé la vraie limite des réformes raisonnables. Point de rappel des protestants. Point de grâce pour les jansénistes. La fixe division de castes, comme base de la société.
Tel fut le sort du duc de Bourgogne. 11 ne put faire le bien de son vivant, et, très-innocemment, il fit le mal après sa mort.
Dès le lendemain, le roi, frappé de Dieu, crut l’apaiser en faisant une chose qu’il supposa agréable à celui qu’il avait perdu. 11 renouvela la terrible ordonnance pour forcer le malade protestant de se confesser. Dès le second jour, le médecin devait l’en avertir, et, s’il ne le faisait pas sur-le-champ, s’en aller le troisième jour, le laisser crever là. S’il n’y pensait, ce médecin payait une grosse amende et pouvait perdre son état.
Le prêtre averti arrivait, mais avec un huissier pour verbaliser en cas de refus. Les voisins arrivaient. Ils obsédaient le moribond, lui disant le nouvel édit. S’il refusait, il ruinait ses enfants,
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ses biens étaient confisqués. Il leur donnait l’horreur de le voir traîné sur la claie.
Pour régaler la populace, dont c’étaient là les fêtes, on traînait le corps nu. Mademoiselle de Montalembert fut traînée ainsi à quatre-vingts ans, et la comtesse [de Monion, plus jeune, fut exhibée de même.
Cette ordonnance fut l’acte de piété, d’expiation, de pénitence, la fête funéraire, dont Tellier et le roi honorèrent le tombeau du duc de Bourgogne (8 mars 1712'.