‹ Louis quatorzieme et le duc de BourgogneChapitre 5 sur 28 · IC89-I · texte numérisé non relu

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en a, sonl élevés contre elle, dressés à l’espionner et à se moquer de leur mère. Nul refuge pour elle dans sa propre maison, nul que la prière et le rêve.

Elle eut des maladies terribles, où sa bellemère faillit la faire mourir. Une cruelle petite vérole la marqua, menaça sa vue. Elle eut souvent mal à un œil. Et avec tout cela très-jolie, mais de bonté surtout. Je ne sais quoi d’enfantin, de comique, mais d’amoureux aussi, faisait sourire, touchait, la rendait délicieuse. Sa douceur d’ange était sur son visage, et le cœur fondait à la regarder. Dans un petit séjour qu’elle fit aux carmélites de Paris, madame de Longueville, qui y demeurait, la rencontra au jardin; elle qui avait vu tant de choses, vieille et blasée, séchée de jansénisme, elle n’en fut pas moins saisie ; elle ne se lassait pas de contempler cette personne attendrissante, n’en pouvait détacher les yeux.

Pauvre souffre-douleur, moquée de sa famille, traitée comme une enfant, elle vivait, dit-elle, comme ne vivant pas, et dans une sorte d’enfance qui lui resta toute sa vie. Elle en sortait par des réveils lucides; elle montra une grande capacité d’affaires, dans un moment où l’intérêt de son mari le commandait; elle déploya plus lard une vive éloquence, une vraie force théologique. Avec cela, toujours enfant.

xiv. 3

Un jour qu’elle alla consulter un vieux franciscain très-austère qui vivait enfermé, et, disaiton, n’avait pas vu de femme depuis longues années, il lui dit ce mot seul : « Vous cherchez au dehors ce que vous avez au dedans. Cherchez Dieu en vous; il y est. » Puis lui tourna le dos. « Ce fut un coup de flèche, dit-elle; je me sentis une plaie d’amour délicieuse, avec le vœu de n’en jamais guérir. »

Elle prit sur elle d’y retourner encore, et il lui apprit une étrange nouvelle : « Qu’une voix d’en haut lui avait dit : C'est mon épouse. » Sur quoi, elle s’écrie dans une adorable innocence : « Moi ! si indigne, votre épouse !... Pardonnez-moi, Seigneur, mais vous n’y pensiez pas ! »

Bien d’autres ont eu cette révélation. La visitandine Marie Alacoquc, dont j’ai parlé, dans sa vision du sacré Cœur qui est à peu près du même temps, sut aussi qu’elle était l’épouse de Jésus. Son abbesse dressa le contrat, célébra les noces. Et néanmoins la différence est grande. La forte visitandine de Bourgogne que l’on saignait sans cesse, ivre de vie, eut le délire physique et voyait le sang par torrent. Madame Guyon n’était qu’une âme; dans le mariage même, elle ne sut pas ce que c’était, mère n’en fut pas moins demoiselle. Délicate et souvent malade, elle resta infiniment pure, éthérée d’imagination. Elle aima vraiment

uu Esprit, n’eut besoin de donner nulle ligure à Celui qu’elle cherchait, n’eut de l’amour que la souffrance, l’aspiration et le soupir, puis une étonnante paix.

A travers sa crédulité, souvent puérile, elle a deux choses très-hautes pour l’émancipation de l’âme. Elle se défie des visions, croit que Dieu ne s’y montre point (F. sa vie, I, 81, 83). Elle se défie des directeurs (Ibid., II, 68), et croit qu’on est bien fou de croire l’homme infaillible. Elle s’exposa souvent pour sauver de belles filles de leur confesseur.

N’était-elle pas dangereuse elle-même à son insu? Si faible et maladive, elle n’en avait pas moins, on le voit, une singulière plénitude magnétique. Les plus purs, les plus saints, hommes ou femmes, en sentaientles effluves toutes-puissantes. Le pieux M. de Clievreuse le disait à Bossuet : « N’avez-vous pas senti qu’on ne peut être assis près d’elle sans éprouver d’étranges mouvements? »

Bien loin d’abuser de cette puissance pour s’asservir des volontés, elle s’était imposé le supplice de vivre avec une âme réfractaire à la sienne, une femme de chambre de rude dévotion, dont la parole et le contact lui étaient un martyre. Celle femme la crucifiait tout le jour. Cependant, si elle était malade, elle su-

bissail l'ascendant de sa douce maîtresse; il suffisait que madame Guyon lui défendit de l’être; elle guérissait à l’instant.

Nombre de gens la suivaient malgré eux. Tel fut le P. Lacombe, par qui elle se crut dirigée et qu’elle dirigeait elle-même. Tant qu’il était près d’elle, c’était un saint. Loin d’elle, il s’évanouissait, pour ainsi dire, n’était plus rien. La prison qu’elle supporta très-bien longues années, fut mortelle à Lacombe. Il se mourait de mélancolie. Sa tête faiblissant, il finit par écrire (ce qui avait peut-être été le vrai secret de sa vie) qu’il était éperdu, désespéré d’amour. Elle sourit, et dit : « 11 est devenu fou.» C’était vrai, et il mourut tel.

Cette attraction était universelle. Ses ennemis et ses persécuteurs y cédaient à la fin. Même sa belle-mère y céda, et se mit à l’aimer. Même la vieille fille insolente qui l’avait tant persécutée. Elle l’aima avec emportement, et quand elle quitta la France, elle mourut, dit-on, de regret.

Une pieuse ligue de dévots l’envoyait à Genève, comptant sur sa séduction. Elle donna en parlant son bien à sa famille, se réservant une petite pension, n’emportant rien que son dernier enfant, sa toute petite fille, et quelques livres, entre autres Gmelidis et D. Quichotte. Elle avait été bien longtemps elle-même l’infortunée Griselidis, raar-

tyr du mariage, et elle continuait de l'être en savourant « l’amère douceur des rigueurs du céleste Époux. «Pendant six ans, elle courut la France, la Suisse et l’Italie, les nuages surtout et le pays de l’imagination, comme le chevalier de Gervantès ou ses touchantes Dorothées, réchauffant tous les cœurs, les amusant, les consolant, jetant partout son âme.

Ce qui est curieux, c’est qu’elle se croit trèssoumise au clergé; elle veut l’être. Mais les libertés de l’amour divin l’émancipent malgré elle. Elle fait créer deux hôpitaux, pas un couvent, pas une église. L’église et le couvent, ce sont les Alpes, qui ont inspiré ses Torrents. Elle aime étonnamment le peuple et les petits, les paysans, les bergers, les troupeaux. Ses amis sont en toute condition. Ses tendresses, son admiration sont pour trois femmes de Thonon, marchande, serrurière, lavandière, humbles personnes unies en Dieu d’une sainte et suave amitié.

Ce qu’on tolérait le moins en elle, c’est qu’avec sa douce innocence, elle voyait tout cependant, voyait les mœurs du clergé, et les hontes intérieures du cloître. 1 Sans critiquer ni censurer, elle encourage les pauvres religieuses à s’affranchir, à ne plus être le jouet du vice, à rompre telle habitude immonde que sa tyrannie imposait. De là des ennemis terribles, dont la rage la suit

partout. Elle ne peut rester ni à Gex, ni à Annecy, ni à Grenoble, ni en Italie.

On la disait sorcière. On éprouvait pour elle les sentiments les plus contradictoires. Une fille de Grenoble la détestait absente, présente l’adorait. Une autre, de la même ville, de bourgeoisie aisée, pleine d’esprit et d’une âme orageuse, tourna le dos aux amoureux, s’éprit de virginité et de madame Guyon, et ne voulut plus la quitter. Elle partait pour l’Italie où on l’avait souvent priée de venir. C’était alors un grand et dangereux voyage. Elle était chargée déjà d’un enfant, sa petite fille, et n’avait de suite que sa femme de chambre et un ecclésiastique inférieur (un quasidomestique). Cette fille à garder n’était pas un petit embarras, étant de plus fort belle. Il n’y eut pas moyen de l’empêcher de suivre. Madame Guyon en prit la charge, comme imposée de Dieu; elle la tenait au plus près d’elle, ne la couchant que dans sa chambre et avec elle. Elles faillirent périr ensemble sur le Rhône, souffrirent beaucoup en mer. Nul moyen d’aller que par Gênes. Mais Gênes, nouvellement bombardée par les Français, pouvait leur faire un très-mauvais parti. A grand’peine trouva t-elle un muletier pour passer l’Apennin. Elle avait envoyé en avant son ecclésiastique pour préparer l’établissement en Italie. Le muletier, un Génois très- suspect, avait en main celte

pauvre caravane de femmes; il les mène droit dans un bois de voleurs. Madame Guy on ne s’étonne pas, reste calme et sourit. Voilà des gens interdits, en déroute, qui ne savent que dire. Ces incidents la troublaient si peu, que, le long du chemin, elle versait son cœur, ses rêveries, épanchait son livre sublime . et fort dangereux, des Torrents. Tout cela plus passionné dans l’âpreté de l’Apennin. La pauvre fille en fut enivrée, et comme anéantie. A l’arrivée, elle tomba malade; âme et corps, tout lui échappait.

On dut avertir les parents, et ils crurent sottement que madame Guyon voulait la faire tester en sa faveur. Ils envoyèrent son frère en hâte pour la ramener. Elle se remettait, mais refusait, disait qu’elle aimait mieux mourir. Quelle fut sa surprise quand madame Guyon elle-même se mit du côté du frère et lui conseilla de retourner! Le déchirement fut si cruel, qu’elle changea tout à coup, jeta là sa dévotion, montra le fond du fond, la passion, l’attache personnelle et la furie de la douleur. Son trère l’arracha, l’emporta, mais sj ulcéree, si haineuse qu’elle dit tout ce que lui firent dire les ennemis de madame Guyon. Elle vomit mille calomnies contre elle, tourna en hontes ses bontés, ses tendresses. Tout cela dit, épuisée de fureur, elle pleura, eut horreur d’ellemême, et, de remords, perdit l’esprit.

C’était le terrible danger avec madame Gnyon. Elle semble ne pas l’avoir compris. Elle vous prenait votre âme innocemment, sans rien mettre à la place, sans rien communiquer de sa sérénité. Elle supposait convertis ceux qui se donnaient à elle, elle s’en séparait sans peine, ne leur laissant que le vide, la plus terrible aridité. Aucune âme vivante ne lui fut nécessaire. Sa plénitude et sa puissance ne furent jamais si grandes qu’en parfaite solitude. Elle monta alors très-haut, écrivit son seul livre vraiment original, le livre des Torrents.

J’ai dit ailleurs (F. le Prêtre) comment cela se fil. Dans un couvent de Savoie, les religieuses à qui elle payait pension, lui faisaient faire les choses les plus rudes, blanchir ou balayer l’église. Elle était si grande, cette église, que les bras lui tombaient de fatigue. Elle s’asseyait par terre dans un coin et rêvait. Cette rêverie, ce fut son livre.

Là elle est supérieure aux vieux mystiques, supérieure au Château de l’âme de sainte Thérèse. La comparaison des eaux, des torrents, des rivières, est bien autrement riche, vive, variée à l’infini. L’épreuve terrible de l’amour, le tableau de la mort mystique, est sans rival dans les romans passionnés. Les Eucharis sont bien fades, à côté.

Les gens qui la menaient et voulaient s’en scr-

vir, la lentèrent en lui promettant qu’elle trouverait ici des ci'oix plus cruelles, et, en effet, 5 peine revenue à Paris, elle fut arrêtée sous prétexte de Molinosisme par l’archevêque de Paris, Ilarlay de Chanvallon. Ce prélat, noté pour ses mœurs, enferma cette sainte. Elle ne sortit qu’en 88, à la prière de sa cousine, la Maisonfort, et de la bonne madame de Miramion, qui était la charité même, et n’ignorait pas que madame Guyon, en Suisse, avait créé deux hôpitaux.

C’était au printemps de 89, après Esther. Madame Guyon allait souvent à la campagne chez ses amies, la duchesse de Charost et la duchesse de Chevreuse. Elle voyait en passant sa parente «à Saint-Cyr. Ces visites étaient une fêle pour les pauvres captives. Dans la triste maison, de solennel ennui, elle arrivait, comme la vie ellemême, les mains pleines de fruits et de fleurs. Mais ce qu’on désirait le plus, c’était de la lier avec celui qui était le centre du petit groupe des duchesses. La grande sainte (madame de Charost) arrangea le rendez-vous, l’invita, et, avec elle, Fénelon. Elle les renvoya ensemble à Paris dans le même carrosse, avec une de ses dames en tiers. Madame Guyon dit que Fénelon s’ouvrit peu, et la laissait dire. Il n’était pas précepteur encore ; on travaillait à celte grande chose. Il devinait très-bien qu’une spiritualité si hardie,

si naïve, pouvait le compromettre. Enfin, elle lui dit : « Mais, monsieur, me comprenez vous? cela vous entre-t-il? » Alors, se réveillant, et par un mol vulgaire (chose très-inusitée chez lui), il dit : « Comme par une porte cochère. » Dès lors il parla un peu plus.

11 fallait être quiétiste pour complaire aux duchesses qui devaient travailler madame de Maintenon. Il ne fallait pas l’être pour garder Saint- Sulpice, et ne pas perdre la protection de Bossuet.

Ce fut autre chose à Saint-Cyr. Madame Guvon y eut plus qu’un triomphe. Ce fut un enchantement. Ces jeunes cœurs s’épanouirent, et se versaient tous à ses pieds. Les dames, pour la première fois, se sentirent libres. Et les demoiselles même se trouvaient extraordinairement attendries d’une telle mère, toujours jeune, qui plus que les jeunes avait gardé le don d’enfance.

Il est bien entendu que l’on n’en parlait pas. Tous avaient repris l’étincelle. Mais cet état nouveau était si étonnant, visiblement si dangereux, que je ne sais quel accord tacite dissimulait le tout au roi. Seulement la température de la cour avait changé autour de lui, et l’on sentait un souffle tiède. Il était comme un homme qui a un foyer invisible sous le plancher. Malgré les dangers, l’embarras, la détresse du moment, il

y avait chez ses meilleurs courtisans je ne sais quelle douceur de pieuse gaieté. D’autant moins pouvait-il tolérer le visage haïssable, la face apoplectique de ce païen Louvois, toujours furieux, tandis qu’autour de lui il ne voyait du reste qu’un certain paradis, et l’aimable sourire des saints.

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