CHAPITRE IV
Madame de la Maisonfort. — Athalic. — ilort de Louvois. — 1690-1691.
Jusqu’où madame de Mainlenon irail-elle dans les voies mystiques où l’entraînaient le parti des duchesses, la cour de Saint-Germain, et, pour le dire en général, la dévote cabale des ennemis de Louvois? C’était une grande question. Son influence, timide, réservée, d’autant plus profonde, devait, si elle se donnait à eux, agir peu à peu sur le roi, changer la politique d’intérêts en politique pieuse de sentiments et de passion, c’està-dire lancer le roi à l’aveugle dans la grande affaire d’Angleterre.
Voilà pourquoi il faut bien s’arrêter derrière la coulisse, chez madame de Mainlenon et surtout à Saint-Cyr, où se fait (entre des personnes
innocentes, ignorantes de tout) le violent combat des deux esprits qui se disputent le monde.
Madame de Maintenon, malgré sa dévotion de forme et même sa bonne intention d’être dévote, n’avait aucune tendance à l’amour du surnaturel. Elle était trop sensée pour se prendre à la grossière légende de Saint -Germain, au Cœur sanglant, religion matérielle, qui fut bientôt si populaire. Et d’autre part, elle était trop froide, trop sèche pour être bien sensible aux suaves douceurs de madame Guyon. Notons en passant qu’en cela, elle était comme tout le monde. Peu, très-peu de gens en France goûtèrent le quiétisme. Le grand bruit qu’ont fait là-dessus les glorieux champions, Fénelon et Bossuet, ne doit pas faire illusion. C’étaient de vieilles choses, surannées, dépassées. Le mysticisme pur, rajeuni par le charmant génie de madame Guyon, voulait des âmes tendres, rêveuses, comme on n’en trouvait guère chez un peuple rieur. Le mysticisme impur de Molinos, qui dès longtemps et avant Molinos, fut un art subtil de corrompre, était trop sinueux, trop lent, trop patient pour les derniers temps où nous sommes. On allait bien plus droit au but par la transparente équivoque du Cœur et le culte du sang.
Madame de Maintenon n’apportait au quiétisme nulle vocation qu’un très-profond ennui, un
grand besoin de nouveauté. Avec sa vie renfermée, solitaire même à certaines heures, on eût dit qu’elle avait un pied dans la vie religieuse. Elle manquait de ce qui eu est le fond, une certaine intériorité, un calme d’innocence. Sa solitude était fort agitée, tout occupée d’affaires d’église, de cour, de son Sainl-Cyr et surtout de sa petite police.
Madame Guyon l’amusa. C’était une fête de l’entendre. Elle était touchante et comique; c’était sainte Thérèse, et c’était dom Quichotte. Ses amies, les duchesses, bonnes et caressantes personnes, étaient un monde de velours, où l’on sentait une infinie douceur. Elles serraient, flattaienl madame de Maintenon, se trompant, la trompant sur ce qu’elle sentait elle-même. Elle se crut attendrie, imagina que son aridité cesserait. Elle était, si on peut dire, en coquetterie pieuse avec Fénelon qui, devenu précepteur (août 89), de plus en plus entra* dans ces doctrines. Elle trouvait piquant d’aller le dimanche incognito chez les duchesses à de petits diuers mystérieux où il présidait. Point d’écouteurs. On se servait soi-même, pour n’avoir pas de domestiques.
Dans tout cela, les idées étaient peu, les personnes étaient tout, et c’étaient elles qui donnaient attrait aux idées. Madame de Maintenon, pour s’y engager fortement, avait besoin d’y être
7 'Cli V irale!
intéressée par ce qui seul l’intéressait, un gouvernement d’âme, par une amitié (non d’égales, de grandes dames, comme étaient les duchesses), mais une amitié protectrice pour une jeune âme dépendante qui marcherait sous elle et avec elle dans ces sentiers de la haute dévotion. Car, elle était née directeur (bien plus encore qu’éducatrice). 11 lui fallait quelqu’un à diriger, aimer et tourmenter.
Sous son extérieur calculé de tenue, de convenance, son âme était très-âpre, comme on l’est volontiers, lorsque l’on a beaucoup pâti. Elle avait eu des amants, sans aimer. Elle avait été recherchée très-vivement (V. sa première lettre) de certaines dames qui raffolaient de la créole, la belle indienne, comme on l’appelait. Mais ces dames étaient trop au-dessus, d’ailleurs, des ennuyeuses; elle ne fit que les supporter. Cette froideur l’avait conservée. Dans cet âge déjà avancé, dans ce terrible ennui, elle avait une certaine flamme. La Palatine à qui rien n’échappe, note ce trait, la lueur singulière qui, sous ses coiffes noires, brillait aux yeux de la sinistre fée et faisait quelque peur dans la personne toutepuissante.
Elle eût pu s’attacher à ses élèves. Mais pas une ne tourna bien, ni madame la duchesse, ni sa nièce Caylus, ni (disons-le d’avance) la duchesse
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de Bourgogne qu’elle eut petite, qu’elle soigna, et qui pourtant lui échappa comme les autres. Auraitelle plus de succès chez les dames et demoiselles de Saint-Cyr, pauvres et dépendantes, plusieurs même orphelines. Nouvelles catholiques qui n’avaient plus aucune racine sur la terre, et d’autant plus auraient pu se donner?
Plusieurs ont laissé souvenir. Quelques-unes mondaines et de destin étrange, comme M llc de Marsilly, que le père de Caylus. M. de Villette épousa; elle fit son chemin de mari en mari, et devint lady Bolingbroke. Moins habile fut M llc Osmane, une vive Provençale, qui se perdit dans le roman, mais qui finit par mourir sainte. Parmi les dames, il y eut des personnes accomplies ; la plus dévouée, Glapian, aimable, toujours gaie, parfaite, et désolée de n’êlre pas meilleure; elle avait pris le rôle dont on voulait le moins, celui du vieux Mardochée, et sa touchante voix émut tout le monde. M lle La Loubère fut la raison autant que la beauté; on la fit à vingt ans supérieure de Saint-Cyr.
Mais la perle, entre toutes, incontestablement fut Élise, la Maisonfort, pour qui celte âme plus que mûre, peu aimante, s’ouvrit, la première fois peut-être, dans une âpre amitié. Elle eut lé douloureux honneur d’occuper, de troubler pendant six années madame de Mainlenon et le roi, Fénelon
et Bossuet. Tragédie palpitante où Versailles s’intéressa plus qu’au spectacle de l’Europe. L’intérêt fut si vif qu’on n’en linit qu’en exterminant la victime. Tous, amis, ennemis, ils concoururent à la briser.
En 1686, au moment où madame de Mainlenon partait pour le voyage annuel de Fontainebleau, son confesseur, Gobelin, lui présenta une demoiselle; on l’appelait dame, elle était chanoinesse. Elle amenait sa petite sœur et demandait qu’on la reçût à Saint-Cyr. L’enfant était jolie. Madame de Maintenon l'accepta; mais en faisant causer la grande sœur, elle lui trouva tant de raison, de douceur et de grâce qu’elle la pria de rester, la garda pour elle-même et l’emmena à Fontainebleau.
La jeune dame était du Berry, ce pays central de la France, où certains ordres religieux prenaient leurs sujets de préférence comme mieux équilibrés, plus complets, propres à tout. Ce fut cet équilibre, justement, et la belle harmonie, sereine, aimable et souriante, qui charma dans celle-ci madame de Maintenon. Elle était judicieuse, et son bon sens plus tard embarrassa fort les théologiens. Sous tout cela, se cachait un cœur tendre, capable de vive amitié. Elle n’avait pas été gâtée. Dès l’âge de douze ans, son père, un pauvre gentilhomme, l’avait donnée aux dames
de Poussay, qui lui assuraient une place de chanoinesse. Mais cette petite prébende ne pouvait la faire vivre. Revenue à Paris, trouvant son père remarié, elle était fort embarrassée et allait être obligée de se mettre en servitude, sous titre de demoiselle, dans la sombre maison des Gondés. Se voir, à ce moment, par un accueil si imprévu, adoptée, comme enlevée, par la plus grande dame de France, portée par enchantement en pleine cour de Fontainebleau; trouver là l’insigne faveur de vivre au sanctuaire près de cette haute personne, cela semblait un conte des Mille et une nuits. La Maisonforl, surprise, mais encore plus touchée, se dévoua sans réserve.
Les amitiés de femmes étaient fortes en ce siècle. Les hommes en étaient cause, n’étant que des poupées, comme Monsieur et autres avec des mœurs honteuses, ou des fats insolents et très-cruellement indiscrets. Le mari n’était point, et l’amant, c’était l’ennemi. La méchanceté d’un Yardes ou d’un Lauzun, le plaisir qu’ils avaient à payer par le ridicule l’amour et l’abandon, devaient mettre les femmes en garde. De là une grande froideur. Madame de Sévigné n’eut d’amant que sa lille. Madame d’Aiguillon, la prudente nièce de Richelieu, n’eut de liaison forte qu’avec une dame qui laissa tout pour elle et lui sacrifia son mari. Marie de Médicis fut
comme ensorcelée de la Galigaï, sa sœur de lait, et Marie Thérèse d’une sœur bâtarde qui lui rendait tous les soins d’intérieur. Pour la môme raison, les dames préféraient à tout la personne indispensable, leur femme de chambre. Au siècle suivant, celle-ci est souvent un homme de lettres et ne diffère presque en rien de la demoiselle de compagnie, la plus distinguée.
Madame de Mainlenon avait une femme de Chambre, ancienne et très-capable, mademoiselle Balbien, fille d’un architecte de Paris, qui l’avait servie dans sa pauvreté, et fut dans sa grandeur une sorte de factotum. Elle lui fit organiser tout le matériel de Saint-Cyr, acheter le mobilier et aménager tout. Pour le spirituel, elle comptait sur l’excellent esprit de la Maisônfort qui s’y dévoua. Chaque jour madame de Maintenon y allait passer ses meilleures heures dans cette aimable société. Quand madame Brinon partit, la Maisonfort l’eût remplacée comme supérieure. Mais elle demanda à ne faire jamais qu’obéir. Son cœur répugnait au manège, aux petites nécessités de dureté, de police, qu’implique le gouvernement.
Du reste, elle donna à madame de Maintenon le gage le plus sûr d’un abandon illimité. Elle lui demanda un confesseur. Signe extrême de confiance. Les religieuses faisaient tout le contraire. Rien ne les désolait plus que d’avoir un
confesseur de leur abbesse. Elles savaient que le prêtre le plus discret, sans préciser le détail ni dire les choses parleur nom, peut fort bien faire entendre l’essentiel, le plus délicat. Quand elles pouvaient, elles se confessaient à un jésuite, à un moine qui passait et qui emportait leur secret. Madame de Maintenon lui donna son Godel-Desmarais, celte figure malpropre et décharnée, un homme de mérite, mais sec, dur, répulsif. Grande peine de se desserrer devant quelqu’un qui vous contracte. La Maisonfort ne l’accepta pas moins comme l’homme de sa protectrice, voulant se donner toute, mettre son cœur dans la main de madame de Maintenon.
Celle-ci avait de grandes vues sur Saint-Cyr. Dans un portrait gravé du temps, et certainement autorisé, on lui donne ce litre : La marquise de Maintenon, supérieure de V abbaye royale de Saint-Cyr (Bonnard). Elle fait de la main un geste de commandement, vif, dur, impérieux. C’était sa pensée d’avenir. Si elle fût devenue veuve de bonne heure, elle aurait sans nul doute aimé à être abbesse, à satisfaire dans la plénitude absolue son goût unique, de gouvernement et de règlement, de surveillance minutieuse. Elle l’exerçait déjà sur les dames de Saint-Cyr.
Leur vie captive et remplie heure par heure, toute à jour, cachait peu leurs actes. D’autant
plus elle voulait atteindre leurs pensées, pénétrer leurs petits mystères, leurs innocents secrets. Or, elle n’y arrivait pas, tant qu’elle ne les avait pas amenées à la soumission absolue de la religieuse, qui ne s’appartient plus, ne peut garder une pensée à elle, et doit tout dire, jusqu’au rêve oublié.
Beaucoup mollissaient tout de suite, se rendaient sans être assiégées et n’en valaient pas la peine. Mais une âme, riche et vivante, comme la Maisonfort, quelque soumise qu’elle voulût être, avait toujours en elle de libres élans de nature. Il y avait de quoi opprimer, toujours un infini à acquérir et conquérir. Devant cette amitié si exigeante qui toujours avançait, pénétrait, elle reculait timidement pour garder un peu d’intérieur. Ce travail la troublait. En trois ans elle avait perdu la belle et sereine harmonie qui avait plu en 86. Au contact des épines, s’était dégagé d’elle ce qu’elle avait au fond, une grande susceptibilité de douleur.
Racine en fut frappé, comme on a vu. Et elle aussi vit bien sa sensibilité. Elle pencha un moment vers lui et vers son jansénisme, si austère, si persécuté. Mais, à ce moment même, madame Guyon parut, enleva tout, la Maisonfort, Saint-Cyr, jusqu’à madame de Maintenon. Le laisser faire et le laisser aller du quiétisme, cet
amoureux suicide, convenait à merveille aux captives, si dépendantes, qui ne pouvaient rien faire pour leur propre sort.
La Maisonfort ne voulait rien de plus que cette paix en Dieu. Elle n’avait jamais été mondaine. Si accomplie, et dans cette haute faveur, elle eût pu faire un bel établissement, mais n’y avait nullement songé. Elle avait trouvé son amour, et n’en voulait nul autre. Elle ne rêvait rien que son rêve de captivité volontaire. Ce fut madame de Maintenon qui, poussant ses empiétements, lui imposant le voile, la réveilla. De cette paix mystique qu’on eût cru une mort, ressuscita la volonté.
Madame de Maintenon, arrêtée court, se montra fort habile. Elle tourna l’obstacle. Elle sentit qu’avec une telle nature, qui n’avait jamais résisté, mais qui était très-libre au fond, il n’y avait de prise que le cœur. Godet-Desmarais, inspiré d’elle, se retira un peu. 11 prétextait son évêché de Chartres, qui rendait plus rares ses visites à Saint-Cyr, conseilla à la Maisonfort de consulter Fénelon, le nouveau précepteur du duc de Bourgogne, nouvellement établi à Versailles. Conseil fort hasardeux, et je dirais presque jnachiavélique, d’adresser une âme inflammable à cet homme jeune encore, et de grande séduction.
Véritable énigme vivante pour les contempo-
rains, et sur laquelle nos modernes, Rousseau et autres, se trompent ridiculement. Il faut l’expliquer par sa vie, qui ne fut jamais nette et simple, qui fut impénétrable à ses intimes même et les surprit toujours par des revirements imprévus. Il avait enfin pris pied à la cour. Il le devait à sa mission de Saintonge, où il mérita l’appui des jésuites, du Père La Chaise, du ministre Seignelay et de ses sœurs, les pieuses duchesses. Il n’est pas plus tolérant que Bossuet. Dans ses lettres à Seignelay, sans approuver les rigueurs irritantes, il demande main-forte pour fermer la frontière, retenir les protestants fugitifs. Dans le livre célèbre qu’il écrit en 89 pour instruire son élève des principes du gouvernement, il ressasse la vieille et si fausse assimilation de la souveraineté et de la propriété, ne voyant point de différence entre le républicain et le voleur.
Eu pleine cour, il vécut très-caché. Ni Bossuet, ni les sulpiciens, n’avaient prévu son quiétisme. Les jésuites, madame de Maintenon, qui le protégèrent ensuite, étaient loin de prévoir le Télémaque. Même le petit troupeau mystique des ducs et des duchesses aurait-il deviné que, entre l’éducation et la direction, entre son élève et Saint-Cyr, il écrivait Calypso, Eucharis, ces pages romanesques, moins propres à contenir qu’à troubler un jeune cœur?
Fénelon élait-il un prêtre dur et sans pitié? Etait-il spécialement sans intérêt pour la victime qu’on lui demandait d’immoler? N’avait-il du moins le scrupule de faire une mauvaise religieuse? En réalité, il n’était pas libre, il n’était pas un homme, mais l’homme d’un parti. La lutte était très-vive alors entre Louvois et Seignelay, le frère des trois duchesses, le ministre du parti dévot. Que fût-il arrivé si madame de Mainteuon leur eût retiré son appui? Seignelay faisait alors le dernier effort pour la croisade catholique. Expliquons la situation.
Le roi, en mars 90, avait, malgré Louvois, donné à Jacques une petite armée de sept mille hommes. Elle lui eût donné l’avantage, si Seignelay fût parvenu à être si fort en mer, que l’Angleterre craignît une descente, retînt Guillaume et l’empêchât de passer en Irlande. Le fastueux ministre avait grossi la flotte, construit force vaisseaux, mais les arsenaux étaient vides, et cette flotte fort mal équipée. Pour la fortifier, il avait eu recours à un expédient inouï, cruel, autant que chimérique. Il lit passer nos galères de la Méditerranée dans l’Océan. La rame les rendait plus indépendantes du vent; tirant peu d’eau, elles pouvaient, comme nos bateaux à vapeur, approcher mieux la côte. O’aulre part, leur construction légère les exposait extrêmement;
les rameurs, dans la grande lame, devaient cruellement fatiguer; ces hommes nus, le pont étant très-bas, étaient constamment inondés, ne séchaient pas, devaient rester des mois dans l’eau froide et au vent glacé. Barbarie inutile : l’Océan fil risée de ces maigres galères qui ne tenaient pas aux secousses de son lourd et fort mouvement. On avait beau éreinter les forçats; les échines écorchées, les bras sanglants n’y pouvaient rien ; la galère ne pouvait presque jamais suivre la flotte; elle traînait derrière et se faisait attendre. »
Guillaume garda tout son sang-froid. Il ne crut pas à la descente. Il était entouré de traîtres. Mais telles furent sa fermeté d’esprit et sa divination, qu’il vit que ces traîtres môme ne pouvaient pas encore trahir. Ils n’avaient pas mûri, assuré leur traité. Donc, Guillaume étonna la France, il hasarda ce coup d’emmener tout, son armée et son grand général Schomberg, de confier l’Angleterre à elle-même (4 juin 1690).
Rien de plus violent que les ordres donnés coup sur coup à Tourville notre amiral. Seignelay lui écrit qu’il faut livrer bataille quoi qu'il puisse arriver. — Puis, ce n’est pas assez : « Combattez sous les dunes, juscjue dans la Tamise. » — Puis : « N’ayez pas à craindre de risquer des vaisseaux.]»
Une furie de jalousie emportait Seignelay. Il
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apprenait que Luxembourg (poussé, précipité par Louvois) avait, en divisant ses troupes et risquant tout, gagné à F leu rus une sanglante bataille (1 er juillet 90). — Sanglante aussi pour lui qui perdit presque autant que l’ennemi. N’importe; c’était une victoire, et Scignelay, s’arrachant les cheveux, écrivait à Tourville ces paroles pressantes : « Heureux Louvois qu’on obéit si bien 1 » Il va jusqu’à l’injure, dit à ce grand marin : « Nous êtes brave de cœur, je le sais, mais poltron d’esprit. »
Tourville, au moment même (10 juillet 89), gagnait une bataille en vue de l’Angleterre. Par faiblesse, par hésitation, prudence politique, l’amiral anglais, Torrington, se fit scrupule de combattre l’allié du roi Jacques; cependant ayant ordre exprès de livrer la bataille, il prit un moyen terme, tint ses Anglais presque immobiles, et laissa écraser ce qu’il avait de vaisseaux hollandais.
La grande question était de savoir si Tourville poursuivrait Torrington réfugié dans la Tamise. On se rappelle l’audace de Ruyter qui remonta ce fleuve. Torrington ôta les balises, et Tourville hésita à se lancer dans l’inconnu. Il avait eu un grand succès, douze vaisseaux détruits en bataille et treize encore après. Il s’en tint à une descente dans le midi de l’Angleterre, brûla une
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petite ville, crut que c’était assez, rentra couvert de gloire.
Seignelay en rugit, et dit qu’il le destituerait. Folle fureur. Quand même Tourville eût remonté la Tamise, au risque d’échouer, d’être pris, cela n’eût rien fait aux affaires. Il avait peu de troupes. Et quand même il en aurait eu assez pour piller Londres, cet acte impie, barbare, n’aurait encore rien fait. On savait à Londres que le lendemain même de la bataille de Tourville, Guillaume avait gagné la sienne, celle de Boyne en Irlande, c’est-à-dire tranché le grand nœud (11 juillet 89). Il y perdit Schomberg, mais se sacra lui-même de son sang; il y fut blessé. On savait le résultat à Londres, et une insulte de Tourville n’eût fait qu’envenimer les choses.
La petite descente qu’il fit et là petite ville brûlée fut déjà un coup très-funeste aux intérêts de Jacques. Les Anglais virent ce qu’ils risquaient dans leurs sottes tergiversations, dans leur mauvaise volonté pour Guillaume. Agréable ou désagréable, c’était leur défenseur unique. On fit dans leurs dix mille églises des collectes pour la ville brûlée ; toute famille donna, songeant à ce qu’elle eût souffert d’une descente, d’une dragonnade française.
Ce fut un coup mortel pour Seignelay. Il s’alita et n’en releva pas. Son beau-frère, M. de
Chevreuse, était près de lui, et lui faisait de pieuses lectures de Ylmitation. Fénelon lui écrivait ses consolations dévotes, mais si vagues et si générales ! Trop profonde était la blessure. Ce n’était pas encore l’insuffisance des succès de Tourville. C’était surtout Fleurus, et le triomphe de Louvois. Lui seul, l’impie Aman, avait su bien servir son maître. Et le monde des saints, la cour de Saint-Germain, madame de Maintenon et son ministre, avaient compromis l’avenir, en ralliant l’Angleterre et lui donnant quelque unité. Seignclay mourut en novembre.
On avait trop compté sur les moyens humains.
Il ne fallait qu’un coup de Dieu. Guillaume avait été blessé. Il pouvait l’être encore, frappé d’en haut. C’est cet espoir que manifesta Athalie, dans l’hiver de 91. Le parti des saints espéraient, attendaient le miracle. Et Louvois tâchait de le faire; il organisait une campagne étonnante, qui fut son chef-d’œuvre, ne repoussant nullement du reste les moyens plus directs que Saint-Germain cherchait dans quelque trahison d’Abner, ou le couteau sacré de Samuel.
La sombre pièce d ’ Athalie fut jouée le 5 janvier 91, à huis clos, devant les rois tout seuls, et, on peut le dire, pour le roi d’Angleterre. Elle répondait à merveille à l’irritation des deux cours de Versailles et de Saint-Germain.
Elle était faite visiblement pour celle-ci. Dans l’absence de Jacques où la reine avait tant pleuré, le roi ému la comblait de présents dévots, chapelets ou reliques, et de fêtes données pour elle. Il ordonna expressément (Esther étant défendue) qu’on achevât Athalie. Cette pièce terrible où l’on jouait la mort de Guillaume, comme dans Esther celle de Louvois, venait à point pour consoler la triste cour du retour ridicule et trop pressé de Jacques. Humiliée sous la main de Dieu, elle voyait du moins, dans la tragédie prophétique, que cette main vengeresse allait frapper son ennemi.
L’inspiration de la nature, la pitié d’un enfant, soutint Racine, et préparait les cœurs au dénoûment dénaturé. Un enfant au berceau dépossédé, persécuté, voilà tout ce qu’on y sentait. Cet attendrissement acceptait volontiers la trahison d’Abner et l’égorgement d’Athalie.
Le noir Paris d’alors, tout prosaïque qu’on le suppose, concentrant, refoulant en lui le grand poêle, avait fortifié son intériorité, ses tristesses dévotes, jansénistes et bibliques. Élevé au maussade désert de Port-Royal, et transplanté sous Saint-Séverin, il écrivit Andromcujue, Iphigénie et Phèdre, dans l’humide rue Saint-André-des- Arcs. On sait sa pénitence, son mariage, autre pénitence. Au-dessus du bruit, du brouillard, il
monta quelque peu, se posa à mi-côte, rue des Maçons. Douze ans durant, il y languit stérilisé dans l’ombre froide de la Sorbonne. Un doux jeune rayon lui revint de Saint-Cyr, comme une aurore en plein couchant. Les délicates harmonies de couvent, ces innocentes amours de jeunes sœurs, lui firent la mélodie à'Esther. Enfin, montant plus haut, dans l’austérité pure, il trouva le sublime : c’est la tragédie d’un enfant.
Si l’enfant eût rempli la pièce de son péril, l’intérêt eût été très-vif; on n’eût pas respiré. Les femmes auraient pleuré d’un bout à l’autre. Mais cela ne se pouvait pas. On eût taxé l’auteur d’impiété s’il eût laissé douter longtemps que la main divine est présente. Racine ne put faire autrement. Du premier mot, on sent que rien ne périclite, qu’un miracle tranchera tout, — donc, que l’enfant ne risque guère.
Esther avait été lue d’avance à madame de Maintenon de scène en scène, et il en dut être ainsi d ’Atlmlie. Elle craignait. Elle ne voulait plus y être prise. On resserra à l’excès le seul rôle qui intéressât. On craignit de faire de la gentillesse des petites une sensualité de cour, et, dans ce beau sujet du péril de l’enfant, l’enfant ne parut presque pas.
Cependant, le démon Louvois, en plein janvier, forgeait déjà la foudre. En grand secret,
il arrangeait une campagne de surprise, où le roi, cette fois encore, tout comme aux jours de sa jeunesse, n’aurait qu’à paraître pour vaincre. Il avait obtenu que, pour cette courte apparition, on ne ferait pas la dépense d’emmener la cour. Donc, pour la première fois, le roi se décidait à laisser madame de Maintenon. Quel renversement d’habitudes! et quel danger! Dans un amour de cinquante ans, l’habitude, on pouvait le croire, c’était le meilleur de l’amour. Mortelle fut l’inquiétude de la dame, mortelle sa haine de Louvois.
C’est la dernière campagne de Louvois, son chef-d’œuvre, un suprême coup de désespoir.
Du fond de la détresse publique, tout s’enfonçant sous lui (comme nos trois cents forteresses en ruine), l’homme qui faisait face à l’Europe, l’effraya, la fit reculer. On vit cette fois encore ce que la France était sous sa violente main.
La centralisation est une bien grande puissance. Tandis que Guillaume à la Haye négocie, sollicite des forces dans son concile interminable de princes allemands, Louvois, de toutes parts, a réuni les siennes, avec une artillerie, des vivres, un matériel immense. Tout converge sur Mons.
La coalition est surprise. Guillaume presse et supplie, s’agite. On lui promet deux cent mille
-hommes el on lui en donne trente-cinq. Louvois ,en a cent mille effectifs pour le siège, et pour 'l’armée de Luxembourg. Vauban enserre la ville, et Guillaume ne vient pas encore. Le roi, avec les princes et sa maison, arrive le 21 mars pour cette guerre à coup sûr. Le 20, on ouvre le feu ; soixantesix ..canons, vingt-quatre mortiers, écrasent la petite ville, l’incendient. Les flammes éclatent partout. Avant le jour prévu, les bourgeois forçent les soldats de capituler et se rendent, le 8 avril. Le 12, le roi part; il laisse Guillaume humilié, ayant perdu devant l’Europe le prestige dont sa victoire d’Irlande l’avait entouré.
Jamais campagne plus courte. Elle dura à peine un mois. L’effet de surprise fut grand sur le continent, plus grand au delà du détroit. On se défia de la fortune de Guillaume. Toute sa capacité connue n’empêchait pas qu’il ne fût faible comme chef de ce corps discordant, mal organisé, la Coalition, dragon-tortue qui sifflait de mille langues, mais n’arrivait jamais à temps. En Angleterre, la nation lui était un peu ralliée par la peur d’une descente. Mais les habiles, frappés du coup de Mons, commencèrent à se dire que les chances de Jacques valaient au moins celles de Guillaume. Les grands amis de celui-ci, les whigs, se trouvaient mal payés de leurs votes et de la bataille qui avaient transféré le trône. Guillaume, quoi
qu’il fît, ne pouvait pas les satisfaire, assouvir leur cupidité furieuse. Us recevaient, n’en trahissaient pas moins, s’adressaient à Jacques en dessous.
La plus complète collection de coquins que j’aie rencontrée dans l’histoire est celle que Macaulay nous donne à cette époque. Excellente galerie de portraits, finement dessinée. Plus la peinture est visiblement vraie, plus on se dit : Quoi! la nature a fait tant de menteurs, d’intrigants, de faussaires, de traîtres, de faux témoins, de délateurs? Notez que ces derniers, ne sachant rien, accusant au hasard, se trouvent avoir toujours raison.
L’exemple fut donné par la famille même de Guillaume, par Clarendon, oncle de sa femme.
Son ministre, le flottant Shrewsbury, ne crut pas sûr non plus de rester avec lui. Un dogue, le violent, le corrompu Russell, qui, en 88, lui avait porté à la Haye l’offre des lords, comblé de charges lucratives, grand amiral, gorgé d’argent, de biens, montrait les dents toujours. Les jacobites espéraient qu’ayant fait, il déferait, n’en resterait pas au début dans son rôle de faiseur de rois. Plus dangereux, plus hypocrite était Marlborough, le bel Anglais. Entre lui et sa femme, il possédait, gouvernait une reine possible, Anne, fille de Jacques, sœur cadette de Marie. Il s’étai'. fait le plan
ingénieux de faire sauter Guillaume, par la coalition des jacobites et des whigs mécontents, de montrer à Jacques la couronne pour la lui souffler au moment et la mettre sur la tête de cette Anne, poupée dont il tirait les fils. Dans ce projet de double trahison, l’honnête personne avait mandé à Saint-Germain son repentir; et, comme on en doutait, pour arrhe, il envoya un plan de la future campagne de Guillaume.
Qui donc serait Abner dans la tragédie que l’on préparait? Russell sur mer, et sur terre Marlborough, semblaient propres à ce rôle. Mais on avait une telle estime de Guillaume, que l’on croyait encore que, lui vivant, nulle trahison ne suffirait. Lui mort, tout devenait facile. Un acteur inférieur devenait nécessaire pour que le cinquième acte d'Athalie s’accomplît, que Joas fût vengé et que l’arrêt du ciel devînt la leçon de la terre.
Nous possédons un livre intitulé : Récit véritable de l’horrible conspiration tramée contre la vie de Sa Sacrée Majesté Guillaume III. Ce livre nous apprend qu’en 1691, sous le ministère de Louvois, un capitaine, nommé Grandval, offrit aux cours de Saint-Germain et de Versailles d’assas- , siner Guillaume, que ses offres furent agréées, que la tentative fut faite en 92, que le procès fut public, conduit avec douceur et sans torture,
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que l’accusé avoua tout. Publié en anglais, traduit en toute langue, le livre ne reçut aucun démenti. Macaulay, si modéré et si judicieux, établit solidement qu’il n’y a pas l’ombre d’un doute.
Il faut, à ce grave moment, se rendre compte de ce qu’était la cour de Saint-Germain. Le badin Hamilton, dans sa futilité brillante, en donne à peine l’extérieur. Plus il tâche de rire, plus on s’attriste. C’est pitié de le voir, au prologue de sa Zénéide, s’efforcer d’égayer la longue terrasse en amenant des nymphes, des déesses mythologiques, les songes des Mille et une Nuits. Les nymphes qui passaient et repassaient, c’étaient les robes noires des quarante prêtres et jésuites que logeait le château. Les lords et autres réfugiés, plus tristement encore, campaient, comme ils pouvaient, aux greniers de la ville. La reine en pleurs pendant l’expédition, était bien plus en deuil depuis le retour plus que prudent de Jacques et de Lauzun. Sa cour était surtout la vieille Montehevreuil (surveillante pour madame de Maintenon), et la sœur d’Hamilton, madame de Grammont, une beauté déjà de quarante ans, qui, avertie par sa santé, de plus en plus entrait en dévotion, sous Fénelon d’abord. Le quiétisme, toutefois, trop subtil, ne prit pas fort à Saint- Germain. La place y était occupée par des choses plus grossières, la religion du sacré Cœur et
la naissance légendaire du prince de Galles.
Contre les risées de Londres et les sourires de Versailles, l’Italienne, les jésuites anglais, les chaudes têtes irlandaises, défendent le miracle et le roman dévot.
Comment Macaulay s’étonne-t-il que Saint- Germain eût maltraité les jacobites protestants, dédaigné leur dévouement et leurs sacrifices, qu’il ait refusé toute entente avec ses partisans restés en Angleterre qu’on appelait les composants, qui voulaient l’amnistie, un peu de liberté? De telles habiletés humaines étaient indignes d’une telle cour. Tout son art était le miracle. Par le miracle seul elle voulait réussir.
Ce fut avant la mort de Louvois, et sans doute après Mons, en mai ou juin 91, que le capitaine Grandval fit scs offres à Saint-Germain. Elles sourirent à l’imagination italienne de la reine. Jacques n’avait aucun doute sur son droit royal de tuer. Il dit brutalement : « Si vous me rendez ce service, vous aurez toujours de quoi vivre. » S’il eût le moindre scrupule, ses jésuites, à coup sûr, lui auraient rassuré l’esprit.
Il fallait de l’argent, un peu d’aide. Grandval, envoyé à Versailles, ne put s’adresser qu’à Louvois, factotum des choses secrètes, l’homme d’exécution et qui réussissait toujours. C’était pour le ministre une heureuse occasion de relever son cré-
dit et de se rendre nécessaire. Son beau succès de Mons lui avait été funeste. Pour que rien ne manquât, il avait voulu être au siège, et là son importance, son insolence impérieuse avaient encore blessé le roi. Il enfonçait. L’affaire Grandval semblait être une branche où le noyé pouvait se raccrocher.
Quelle dut être l’impression du roi et de madame de Maintenon (elle sut tout, on le voit au procès)? Très-pénible sans doute. La vie privée où elle était restée n’endurcit pas à ces choses terribles. Elle fut un jour si troublée, dit Phélipeaux, dans une telle angoisse d’esprit, qu’elle envoya vite à Paris chercher partout madame Guyon, pour l’avoir avec elle, se distraire, se calmer à sa sainte parole et par sa sereine innocence.
Le Père La Chaise, sans nul doute, fut consulté. C’était un homme doux, de petite portée, et peu prisé de ses confrères. Il n’eût pas osé ne pas approuver. Pour trouver la chose mauvaise, il lui aurait fallu condamner son ordre même qui n’a guère varié là-dessus, condamner Rome, la majorité du monde catholique, pour qui Jacques Clément fut un saint, un martyr.
Le roi se résigna, à faire? non, mais à laisser faire. Louvois, avec Grandval, suffisait pour arranger tout. Et pourtant, remarquable contra-
diction, pour ce service de Louvois, il le détesta d’autant plus. Il le voyait avec l’antipathie la plus profonde. C’est ce que raconte Saint-Simon sans le comprendre.
Il se contenait, ne disait rien, mais il avait le front toujours plissé. Enfin un échec de Louvois, une reculade ridicule que fit un officier qu’il protégeait en Italie, permit au roi de se soulager et de le traiter brutalement. Il comprit que c’était la dernière goutte qui, sur un vase comble, déborde et finit tout.
Il jeta ses papiers, sortit. Cette violente colère rentrée le frappa à mort. L’apoplexie était chose ordinaire dans sa famille. Il fut foudroyé à la lettre. On crut (sans vraisemblance) qu’il était mort empoisonné.
Le roi fut allégé et respira. Il se promena dans ses jardins, et un officier de Jacques et de la reine étant venu le complimenter, il prononça ce mot très-significatif, « que leurs affaires n’en iraient pas moins bien. »
Que voulait dire ce mot?
Que la descente en Angleterre, toujours refusée par Louvois, devenait une chose possible ; et sans doute aussi que l’affaire Grandval ne serait pas abandonnée.
C’est très-probablement ce dernier point qui décida le roi à prendre pour successeur d’un
homme de tant d’expérience, un garçon de vingt-cinq ans, le fils de Louvois, Barbezieux, qui avait ce grave secret, et continua l’affaire. Il en est posé comme lo-'chef et l’qrganisateur dans l’interrogatoire de^l’assaSsin. .'Mais sérieusement Barbezieux, jeune et sans consistance, remplaçait-il ici Louvois ? Pouvait-il , comme eût fait son père, prendre sur lui le crime, se contenter d’un vague laisser faire, frapper seul, avertir après, de sorte que le foi n’eût de la chose que le protit et non le trouble? Nullement. Un tel choix n’épargnait rien au roi, et il fallait dès lors qu’il eût le terrible déboire d’avaler les médecines que Louvois avalait pour lui, je veux dire les affaires secrètes et répugnantes, la manipulation des trahisons anglaises qui lui venaient par Saint-Germain, enfin J’affaire Grandval, cette horrible couleuvre. La cour le vit avec étonnement changer dès lors de vie. Avec sa goutte et ses cinquante-quatre ans, il se plongea dans le. travail, un travail solitaire, où, dit Dangeau, « il écrivait quatre heures par jour, et de sa main » (août 1691). Était-ce pour la guerre? Point du tout. Elle languit cette année. Il n’y eut presque rien depuis avril. La grande affaire qui remplit tout, ce fut la mine que, de façon diverse, on creusait sous Guillaume pour le faire sauter un matin.
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Qui eût dit que la mort, tant désirée, de Louvois, assombrirait la cour? C’est pourtant ce qui arriva? Les lourds secrets d’Élat, la poste violée, les bastilles», la cruçlle'police militaire, toutes ces besognes roÿnles cfUi, dans sa rude main, avaient si peu embarrassé, étaient maintenant bien pesantes, lorsque le roi les remuait dans la chambre même de madame de Maintenon. D’autant plus tâchait-elle, d’échapper, d’oublier, soit qu’à son oratoire elle mît tout cela devant Dieu, soit qu’elle eût quelques heures pour aller à Saint-Cyr. Elle eût voulu profiter davantage des communications de Fénelon. Mais cet homme si fin aimait mieux être désiré. 11 savait qu’au total, l’analogie de sécheresse, de médiocrité, la ramènerait toujours à Saint-Sulpice et à Godet. Il resta à distance, la laissa solitaire. Il en était de même des dames de Saint-Cyr. Dans leur respect tremblant, elles lui cédaient tout, et lui refusaient tout (le cœur). La seule qui l’aimât et celle qu’elle tourmentait le plus, la Maisonfort, lui montrait généreusement ses résistances et sa saignante plaie. D’autant plus s’acharnait-elle à celle-ci, et elle tournait là l’âcreté que lui donnait sa sombre vie d’une position non reconnue, dont elle n’avait que les misères.
Ajoutez que la royauté veut l’infini et ne peut presque rien. Mais ce qu’elle ne pouvait en Eu-
rope, elle eût voulu le pouvoir à Saint-Cyr, absorber l’infini d’une âme. La passion dominatrice s’entendait ici à merveille avec la dévotion et le besoin d’expiation. Car une âme peut payer pour d’autres (c’est le fond du dogme chrétien, l’antique idée du sacrifice). Dans les nécessités cruelles où l’on se trouvait engagé pour la défense de la foi, si ce grand but ne suffisait à sanctifier les moyens, c’était quelque chose d’offrir les larmes de ces femmes innocentes, le virginal martyre d’une jeune âme agréable à Dieu.