‹ Louis quatorzieme et le duc de BourgogneChapitre 8 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Steinkerque. — Saint-Cvr devient un monastère. — 1692-1693.

La France, après ce coup cruel el honteux de La Hogue, entamée d’autre part par le prince Eugène et le jeune Schomberg qui pénétraient en Dauphiné, la France était en fête. Fête d’apparat, officielle. Luxembourg, surpris par Guillaume dans les bois de Steinkerque, et ne pouvant faire usage de son immense cavalerie, la mit à pied, et, par un grand effort, avec de grandes pertes, gagna une bataille brillante, de peu de résultat. De quinze mille morts ou blessés, nous en eûmes sept mille. Le succès retentit, surtout parce que les princes, Bourbon, Chartres, Vendôme, se battirent en simples mortels.

C’était l’aube pour eux (une heure après

midi), quand vint celte surprise. En grand négligé du malin, ils n’eurent pas le loisir de faire la solennelle toilette que les seigneurs faisaient pour la bataille (V. La Feuillade dans Saint- Simon). Le débraillé de l’habit ordinaire était alors extrême (Bonnard, XVIII), et digne de leurs mœurs; point de gilet sous le pourpoint, la chemise tout en évidence, et des culottes lâches, quasi tombantes. Conli, sur tout cela, avec un instinct féminin de molle grâce italienne (sa mère était des Mancini), jeta un ornement de hasard, une écharpe qu’il se roula «autour du cou. Il était fort aimé parce que le roi le détestait. Avec beaucoup d’esprit et de valeur, une figure charmante, il avait l’excentricité de sa maîtresse (madame la duchesse); ils se moquaient de tout, de leur amour et de la nature même, se passaient l’un à l’autre leurs bizarres infidélités. Ce hasard de Sleinkerque fit une mode. De ces héros du vice et de la mode, celle-ci gagna chez tout le monde, à la cour, à la ville. Les femmes coquettement se mirent au cou l’écharpe de bataille.

Elles trouvaient cette mode brave et jolie. Cela ne cachait rien, mais jouait sur le sein. On l’appelait une Steinkei'({ue. Masculine parure qui allait bien avec le haut bonnet, effronté et hardi. Par contre, les hommes portent les mouches et le manchon (Collection Bonnard).

Huit jours après Steinkerque, une honte éclatait. Guillaume faisait le procès de Grandval, l’homme envoyé de Saint-Germain (12 août 92). Sans torture, sans espoir de grâce, sentant quelque remords peut-être, il déclara la part que Jacques, Louvois et Barbezieux avaient eue à l’affaire. Madame de Mainlenon n’avait rien ignoré. Le tout imprimé, publié, nullement démenti par la cour de Versailles.

La guerre languit. Car, on n’en pouvait plus. De longues pluies détruisaient les récoltes. Le paysan mourait de faim, et, ce qui semblait bien plus dur, la noblesse ne touchait plus rien, ni de place, ni de revenu. Avec cette vaine bouffissure de Namur, de Steinkerque, le roi désirait fort la paix, mais la désirait seul. La tentative d’assassinat était un préliminaire fâcheux aux négociations. Un seul des alliés ouvrait l’oreille, celui dont on n’avait que faire, le pape (Innocent XII). Dans le cours de 92, on supplia, on le fléchit. On lui fit accepter une rétractation des propositions gallicanes, un désaveu de l’assemblée de 1682, c’est-à-dire l’abandon des vieilles libertés de notre Eglise. Les évêques, nommés par le roi, qui ne pouvaient avoir leurs bulles de Rome, furent trop heureux d’écrire, un à un, leur soumission, leur repentir.

Cette humiliation, les revers de la Boyne, de

la Hogue, la détresse publique, devaient changer Versailles et ne pouvait manquer d’influer sur Saint-Cyr. Les contre-coups des grands événements viennent tous aboutir à la chambre de madame de Maintenon. De celte chambre, secrète et muette, transpire pourtant l’effet moral de tout cela, les aigreurs,. les tristesses; on les entrevoit dans ses lettres, et on les voit en plein dans ses exécutions sur la maison d’épreuves où elle manifestait son âme. De 1690 à 1693, pendant ces trois années de guerres, de sièges et de batailles, sa guerre qu’elle poursuit, c’est la réduction de Saint-Cyr et de la Maisonfort à la vie religieuse.

D’accord avec Godet, elle y employait Fénelon. Elle allait jusqu’à dire ces paroles imprudentes, peu mesurées : « Voyez l’abbé de Fénelon. Accoutumez-vous à vivre avec lui. » Pour faire de celui-ci un instrument docile, elle lui présenta un leurre, l’espoir de la diriger elle-même (et par elle le roi et la France). Elle lui fit la prière flatteuse de lui dire ses défauts. S’il eût pris cela au sérieux, il empiétait sur Godet et se perdait. Godet eût éclaté, dénoncé ses doctrines. 11 ne tomba pas dans le piège. Dans sa réponse prudente, admirable de diplomatie, il recule, il pose en principe qu'il ne faut qu’un seid directeur.

Rien de plus sévère, rien de plus flatteur que celle lettre. Il lui accorde généreusement

toutes les veiins mondaines (sauf de jolis petits défauts). Puis, il voudrait que ces vertus disparussent dans une plus pure, la haute spiritualité, l’amour de Dieu. Elle est née modeste et timide; elle se défie trop d’ elle-même. Là une stratégie merveilleuse de préceptes contradictoires : ne pas se mêler des affaires, cependant faire faire de bons choix, soutenir les honnêtes gens qui sont en place, faire donner du pouvoir à MM. de Beauvilliers et de Chevreuse. Il faut ouvrir le cœur du roi par une conduite ingénue, enfantine. Ce sont les mots qu’on aurait adressés à une femme de vingt ans.

Il n’est pas dupe d’elle, et pourtant il la sert. Il conduit peu à peu la Maisonfort où elle veut. Sous l’ascendant de ce doux conseiller, de douceur impérieuse, la pauvre personne éperdue et désorientée promet de faire ce que voudront les plus honnêtes gens, Fénelon et Godet (celui «i assisté de deux lazaristes, MM. Tiberge et Brisacier). Et elle abandonne son sort. Combien il lui en coûte! « Elle m’a raconté, dit Phélippeaux, qu’elle s’était retirée devant le Saint-Sacrement, dans une étrange angoisse. Quand elle sut la décision de ces Messieurs, elle pensa mourir de douleur et versa dans sa chambre toute la nuit un torrent de larmes. » (Phélippeaux, 38.)

La vive joie de madame de Maintenon est très-

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