CHAPITRE V
Le désastre de la Bogue. — 1692.
Tant que Colbert et Louvois ont vécu, le gouvernement, quelle que fût sa violence, fut un gouvernement public et conduit politiquement. Du jour de la mort de Louvois, c’est un gouvernement privé, où l’intérieur gouverne, l’habitude domestique, la conscience religieuse. La fiction royale n’en est plus une; c’est la réalité. Le roi règne vraiment; plus de ministres, mais de simples commis. Le roi les choisit même novices et incapables, pour s’assurer seul l’action. Spectacle remarquable : dans ce moment critique où la France, sans allié, isolée, épuisée, semble déjà s’affaisser sur elle-même, quelqu’un se charge de soutenir la ruine. Qui ? Le roi même. Il
assistait jusqu’ici au conseil : désormais il agit. Chose nouvelle, il écrit de sa main nombre de choses oxi il veut le secret. Délivré de Louvois, il prend la plume de ce roi des bureaux. « Point de journée, dit Dangeau, où le roi ne travaille huit ou neuf heures (août 91, avril 92). »
Ce Louvois, quelle que fût sa fougue, n’étant dévot ni magnanime, avait toujours gêné le roi. Il ne le laissait pas agir selon son cœur pour ses hôtes de Saint-Germain. Toujours, il ajourna la grande idée du règne, rêvée par les ardents du clergé dès les temps de Turenne, la croisade d’Angleterre. A peine il avait consenti à la diversion d’Irlande. Une chose, il est vrai, semblait appuyer ses avis : les deux grandes puissances maritimes étaient unies, et, d’autre part, l’émigration de nos officiers protestants nous avait affaiblis, et brisait le nerf de la flotte. Si, bravant une lutte inégale, nous faisions la folie de jouer notre va-tout dans une grande bataille navale, si même, l’ayant gagnée, nous faisions une descente, qu’adviendrail-il? Qu’en Angleterre les partis s’effaceraient, que tous s’uniraient sous Guillaume, et que notre imprudence l’aurait pour toujours affermi.
Donc Louvois poussait vers la terre, éloignait de la mer. Tout opposées étaient les vues de madame de Maintenon. Elle ne disait rien, et ne conseillait rien. Mais par Seignelay, par les trois gendres de
Colbert, les grands seigneurs dévots qui entouraient le roi, elle appuyait les prières et les larmes de la reine d’Angleterre. Elle ne disait rien, mais elle aimait bien mieux les expéditions maritimes où le roi n’allait pas que ces campagnes de terre où la variété de mille objets le sortait de ses habitudes. A Namur, soixante dames, qui obtinrent de lui la permission de sortir de la ville assiégée, vinrent le payer de leurs plus doux regards. Après le siège de Mons, les jeunes chanoinesses de celte ville firent événement par leur costume étrange, absurdement joli, et leurs charmants bonnets pointus. (E. les gravures du temps.) Tout cela n’était pas sans danger. D’autant plus vivement, madame de Maintenon voulait la guerre navale,, et tenir le roi à Versailles. Fixée sur son ouvrage, silencieuse pendant le conseil, la discrète personne parlait par l’altitude et ses tristes regards.
Elle avait aux finances un homme à elle, Pontchartrain, et elle fit si bien, que, malgré ses refus, ses protestations d’ignorance, il fut chargé encore de la marine. C’était un homme intelligent, honnête, et plus que Seignelay. Cet orgueilleux fils de Colbert ne dédaignait pas, comme on a vu, de faire des affaires, de faire la course à son profit. Rien de tel avec Pontcharlrain. Son cruel génie de finances n’agit jamais que pour le roi, pour les nécessités publiques. Ce n’était pas sa faute
si, sous un tel gouvernement, la première des nécessités était le faste royal, le grand jeu de Marly, les solennels voyages de la cour à l’armée, lorsque le roi menait les dûmes en Flandre. Ce qui faisait bien moins de bruit et coûtait gros pourtant, c’était le travail souterrain des rats qui dévoraient Versailles. J’appelle ainsi la mendicité sainte, la mendicité noble qui, par cent voies secrètes, arrivait à madame de Maintenon. Couvents nécessiteux, nobles veuves et filles en péril dont une dot sauvait la vertu, enfin les grandes maisons, ruinées par le jeu, qu’il fallait soutenir pour l’honneur de la monarchie, tout cela grattait à la porte de cette mère commune de la noblesse et de l’église. Pontchartrain, tant fûl-il à sec, n’avait garde de rien refuser. 11 trouvait d’en haut ou d’en bas ; en bas, par des taxes nouvelles, en haut par le retranchement de quelque dépense publique.
La marine, en notre pays, est le ministère sur lequel ont toujours grapillé les autres. Il était facile à prévoir que Pontchartrain, dans ses besoins extrêmes, dévoré par la guerre et rongé par la cour, forcé de ne ménager rien sur la campagne de Flandre où le roi allait en personne, immolerait la marine, ou la dirigerait dans l’intérêt seul des finances. C’est ce qui arriva en 1691. L’objet de la campagne maritime, pour lui, c’était une
capture, l’enlèvement de la grande flotte marchande du Levant, qui, disait-on, portait trente millions. Ces millions attendus, espérés, entamés d’avance, c’était toute sa pensée. Il y comptait. La vie d’un si grand État que la France, ses urgentes nécessités, tout semblait tenir à cette petite et si douteuse affaire, au hasard des vents et des flots. Tourville eut des ordres en ce sens, mais des ordres contradictoires. On voulait à la fois qu’il protégeât nos côtes menacées, c’est-à-dire se tînt près, et qu’il poursuivît, enlevât cette flotte marchande dans sa fuite, sa dispersion, poursuite qui infailliblement allait l'éloigner de nos côtes. Contradiction flagrante, qui fait douter s’il faut accuser l’ineptie ou la perfidie des bureaux. Forbin, Yillars, dans leurs Mémoires, accusent nettement les ministres d’avoir voulu les perdre soit par des ordres écrits qu’on ne pouvait exécuter, soit par des paroles équivoques, légères, qu’on relirait ensuite. Il est certain que la marine assise et bureaucrate était envieuse, malveillante, autant que l’autre, la marine agissante, dorée, empanachée, des brillants officiers de mer, était outrageusement orgueilleuse. Le plumitif malignement embarrassait, parfois humiliait ces rois de théâtre. Il y trouvait trop de facilité dans les accusations mutuelles que les officiers envoyaient aux bureaux les uns contre les autres. La révo-
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cation de l’édit de Nantes, qui en fit partir un grand nombre, et des meilleurs, laissa un germe de discorde parmi ceux qui restaient.
L’école de Duquesne (protestant, roturier), qui si glorieusement tint l’Océan - contre Ruyter, voyait avec tristesse la gloire, le bonheur de Tourville, élève des galères, de Malte et de Toulon. Normand, comme Duquesne, mais chevalier de Malle, Tourville par là semblait plus spécialement le marin catholique. Sa grande intelligence de la tactique navale, sa belle tête, sa personne majestueuse et pour ainsi dire rayonnante, le rendaient l’objet d’une grande faveur. Tel homme et tel vaisseau. Sur le Soleil royal, splendide vaisseau de plus de cent canons, le brillant amiral semblait plutôt un Dieu des mers.
Une guerre sourde existait entre Tourville et le vieux marin Gabaret, son lieutenant, élève de Duquesne. On ne sait pas précisément quelles étaient les prétentions ou les accusations de celui-ci ; une note de la main de Tourville ferait penser que le vieux loup de mer osait douter de sa valeur. 11 se croit obligé non pas de se justifier, du moins de rappeler les actes de vigueur qui l’ont honoré tant de fois. D’autres discordes existaient aux rangs moins élevés de la flotte, spécialement entre M. de Villette, un nouveau catholique, parent de madame de Maintenon, et
M. d’Amfreville, gendre du maréchal de Bellefond, à qui on allait confier l’armée que l’on donnait à Jacques et la descente d’Angleterre.
Tourville, en 91, manqua la flotte marchande, les trente millions tant désirés, mais en récompense il couvrit, rassura nos côtes. L’amiral d’Angleterre, Russell, sous prétexte de faire escorte à ces marchands, était sorti avec cent vaisseaux. C’était toute la marine anglaise. La côte était trèseffrayée. On ne savait pas où cette grande force allait s’abattre. Ferait-elle une descente pour venger la nôtre en 90? Elle pouvait encore emporter Brest, détruire notre grand établissement sur l’Océan. La perte aurait été de bien autre importance que la petite prise qui excitait tellement l’avidité de Pontcharlrain.
Le rapport que Tourville fit de celte campagne et qu’a publié Eugène Sue (t. V, 38, 44), porte en marge des notes écrites d’une main inconnue, malveillante à l’excès. On le chicane sur le nombre des vaisseaux qu’avait Russell; on les réduit de nombre. On mêle à la critique des mots sanglants, amers, injurieux, ceux-ci entre autres : « On lui avait dit de ne rien hasarder, mais cela ne signifie pas qu'il faille continuellement fuir au moindre bruit de l’approche des ennemis sans jamais les voir. »
Et encore, p. 44, Tourville disant : « Je suis
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surpris que les ennemis ne nous aient pas joints. » L’anonyme ajoute en marge cette cruelle parole : « Peut-être n’en avaient-ils pas plus d’envie que nous. »
Tourville avait quarante-sept ans. Il venait de devenir riche tout à coup par son mariage avec la veuve d’un fermier général. On disait qu’il aimait l’argent, et n’avait pas voulu d’une fille pauvre. Sa femme était (ou allait être) enceinte. On supposait que ce bonheur récent pouvait calmer sa fougue guerrière et qu’il ne tenait pas à être tué.
Il aurait pu récriminer fortement contre les bureaux. Soit pénurie, soit négligence, la désorganisation entrait partout. Non-seulement on faisait de mauvaises affaires, mais on les faisait mal. La comptabilité, exacte et sévère sous Colbert, et qui eût conservé du moins la lumière dans le désordre même, n’était plus régulière. Les maux augmentaient d’autant plus que la trace en restait moins. Dès lors, de plus en plus, on va s’égarant dans la nuit : nuit des finances, nuit administrative, spécialement dans les fournitures, les actes des munitionnaires. Un petit fait peindra ces temps. Je le prends dans l’intéressant voyage de Chasles, franc et libre penseur. C’était un simple écrivain de vaisseau, mais il ne cache pas avec quelle horreur il voyait tous, em-
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ployés, officiers, faire risée de la chose publique. La Compagnie des Indes ayant du pain sur les vaisseaux du roi, les munitionnaires de Brest n’en voulaient pas, voulaient qu’il fût perdu. Le capitaine dit à Chasles : « Jclons-le à la mer. Ou bien vendez-le à votre prolit. »
Le grand ministère de la guerre allait encore par un reste de l’impulsion de Louvois. Nous avions quatre cent cinquante mille hommes, deux fois plus que dans la guerre de Hollande, mais deux fois moins organisés. Ces vastes troupeaux d’hommes arrachés aux moissons pour mourir de misère, la plupart n’élaicnl pas soldats. Chose bizarre et fort coûteuse, tout était officiers, tout était cavaliers; cent mille hommes de cavalerie I Des masses de valets à cheval; exemple, les trente-cinq du petit duc de Saint-Simon, qui la première fois va en guerre. Il y avait une bonne armée, celle du Nord, où allait le roi. Et le reste faisait pitié.
On avait ramassé vers Cherbourg et Coutanees une masse d’Irlandais, mal nourris et déguenillés, avec les troupes françaises que Tourville devait faire passer en Angleterre. L’afïaire tenait uniquement à la promptitude de l’exécution, Si Tourville eût passé en mars, il n’aurait trouvé pour obstacle que fort peu de vaisseaux anglais, au lieu qu’en attendant, il allait avoir à faire à la
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masse des flottes anglaise et hollandaisé. Alors on était sûr qu’il lui faudrait pour passer un rude combat où, vainqueur même, il aurait peine à empêcher les bateaux chargés de troupes d’être cruellement maltraités. On attendait les vivres, l’équipement, les bas, les souliers. Les munitionnaires se firent attendre quinze jours. Funeste et terrible retard.
Tourville ne put partir de Brest que dans les premiers jours de mai (du 9 au 12), et encore il n’emportait pas ce qu’il fallait de poudre. Il y en avait à Valogne, à Carentan, partout. Et il n’y en avait pas à Brest. Le peu qu’on emporta de poudre était mauvais. « Elle ne poussait pas le boulet moitié aussi loin que celle des ennemis. » (Foucault, éd. de M. Baudry).
Ainsi double malheur. Les munitions en retard ne permirent de passer qu’au prix d’un grand combat. Les munitions défectueuses rendaient la défaite infaillible.
M. de Tourville s’étant plaint que la poudre était mauvaise et ne portait pas les boulets, un commis lui écrivit que, s’il trouvait que la poudre ne portait pas assez loin, il n’avait qu’à s’approcher de plus près des ennemis. (Valincourt, lviï, dans Villetle.)
Une question tout autrement grave préoccupait la cour. Le roi irait-ü à la gueire? Ce n’était
pas l’avis de madame de Maintenon. Tout changement à leur vie de Versailles si régulière, si arrangée, lui semblait dangereux. Il fallait de deux choses l’une : ou abréger excessivement et ridiculement la campagne, comme en 91, où le roi s’absenta un mois pour voir assiéger Mons et revint en avril au grand étonnement de l’Europe, — ou bien l’accompagner, ne le quitter d’un pas.
Madame de Maintenon vainquit et l’on prit ce dernier parti. Habituée à la vie renfermée, toujours serrée et calfeutrée, ne pouvant supporter un souffle d’air, elle n’eût pu se hasarder avant le mois de mai. Et d’ailleurs, on n’était pas prêt. La main de Louvois n’était plus là, ni sa terrible activité. Le roi allait au pas des dames, lentement, à petites journées. Le 11 mai, à Chantilly, il s’arrêta chez les Condé, et dit solennellement à la cour : « Il y aura un grand combat en mer. J’ai donné à Tourville un ordre écrit de ma main pour qu’il cherchât la flotte ennemie, et qu’il l’attaquât, forte ou faible, partout où il la trouverait. »
Un peu plus loin, il sut que Tourville était sorti le 9 de Brest, qu’il avait trente-sept vaisseaux, sans compter ceux que l’amiral d’Eslrées devait lui amener de Toulon. Ces derniers ne vinrent pas.
Les gens de bon sens s’inquiétaient. M. de
Val incourt ayant dit à Naraur, dans la tente du roi, qu'on craignait pour la flotte, le duc de Beauvillers lui dit qu’« il n’y avoit rien à craindre; que le roi savoit combien les vaisseaux ennemis étoient supérieurs en nombre, mais qu’il savoit aussi que leurs boulets étoient plus petits que les nôtres, et que trois boulets des ennemis sur un des nôtres ne faisoient pas tant d’effet qu’un de nos boulets sur les vaisseaux ennemis. » (Valincourt, lviii, dans Yillette, et Henri Martin.)
Jacques et Tourville n’étaient guère mieux informés que le roi. Ils croyaient que l’ennemi n’avait réuni que quarante vaisseaux. Rien n’était moins exact. Dès mars, l’amiral anglais Delavall, devançant les grands vents qui plus tard arrêtèrent d’Estrées, était sorti de la Méditerranée; le 12 mars, il fut aux Dunes; et cela de lui-même, sans avoir reçu d’ordre, devinant le danger public. En avril, toute la flotte anglaise, de soixante-trois vaisseaux qui portaient quatre mille canons, fut réunie. Les Hollandais, prompts cette fois, du 29 avril au 15 mai, y joi- * gnirent trente-six vaisseaux portant deux mille six cents canons. Tourville ne réunit, en tout, que quarante-quatre vaisseaux. Disproportion énorme. L’ordre, plus que léger, de combattre quoi qu’il arrivât, était un ordre de périr.
Habitué par ses campagnes de terre à devancer
de longtemps l’ennemi, à se trouver prêt dès l’hiver, le roi crut qu’il en serait de même sur l’élément où tout dépend du hasard des vents ët des flots. Puis, on s’inquiéta des lenteurs de Tourville, et on le poussa follement, comme avait fait Seignelay en 1690. Enfin, du pays des ro^ mans, de la vaine cour de Saint-Germain, un vent de folle illusion avait soufflé, gagné le roi; c’était chose de foi à Versailles comme à Saint- Germain « qu’il n’y aurait pas de combat, » que l’Angleterre était excédée de Guillaume, que la flotte ne venait au-devant de la nôtre que pour reconnaître son roi. Tant de prières dans les églises, tant de vœux des religieuses, les innocentes voix des demoiselles de Saint-Gyr, avaient certainement touché Dieu.
La meilleure épée d’Angleterre, Marlborough, qui avait fait le mal, promettait de le réparer. 11 faisait savoir au roi Jacques qu’il ne vivait plus que pour le repentir. Il le prouvait en ramenant la princesse Anne à son père et à la nature. Le 1" décembre 91, elle avait écrit à Jacques son profond désir d’expier, la tendre compassion qu’elle avait pour son infortune.
Le plus ardent des whigs, Russell, maintenant aigri, mécontent, n’était pas loin d’appeler Jacques, de lui livrer la flotte. Un agent jacobite, exagérant ce qu’avait dit Russell dans ses fureurs, donna
à Saint-Germain l’assurance positive de sa défection.
Les jacobites d’Angleterre étaient pleins d’espérance, lorsqu’arriva de France une pièce étrange, un acte de Jacques, qu’on pouvait appeler un coup de canon que lui-même tirait sur son propre parti. 11 était déjà entouré et de nos troupes et de son armée irlandaise, au bord de la mer, à la Hogue. 11 ne lui manquait pour passer qu'une victoire de Tourville, ou la défection de Russell. La mer porte à la tête; 11 était sûr de son affaire. Qu’était-ce que ce petit fossé de la Manche pour l’arrêter? 11 crut qu’il était beau, noble, loyal, de faire d’ici acte de roi, de constater qu’il n’était pas lié des lâches amnisties que donnaient en son nom les renards et les doubles traîtres qui allaient et venaient entre les deux partis. Il disait nettement à l’Angleterre ce qu’elle avait à attendre. Outre certains coupables marqués pour la mort, des classes entières, trèsnombreuses, étaient menacées : tous les juges, avocats, témoins, qui avaient, n’importe comment, participé au jugement des jacobites, tous ceux qui avaient dévoilé les projets de Saint-Germain, tous les juges de paix qui tarderaient à se déclarer pouf Jacques, tons les geôliers qui ne délivreraient pas sur l’heure les prisonniers, — livrés à la rigueur des loisl
Les amis de Jacques en frémirent. Cette déclaration mettait dix mille têtes sur le billot. Elle épouvantait l’Angleterre, lui faisait voir parfaitement ce que pourrait être l’invasion. Telle serait la justice paternelle du roi. Et qu’attendre, de plus, de la licence militaire de ceux qu’il amenait?
On devine aisément avec quelle force celte terreur agit. L’Angleterre frémit, se serra. Marie et Guillaume le virent: ils fermèrent l’oreille aux accusations dont on les troublait de toutes parts. Ils sentirent que, devant une telle unité nationale, les traîtres ne pouvaient pas trahir. Pensée vraie et hardie. Une déclaration de la reine fut lue le 1 5 mai à la flotte par l’amiral Russell lui-même ; elle annonçait qu’elle mettait dans ses marins une absolue confiance. Des cris d'enthousiasme l’accueillirent. La flotte appareilla (17 mai) résolue et loyale, impatiente du combat.
Le roi était en roule et fort loin vers Namur. Pontchartrain enfin averti, mais n’osant révoquer un ordre écrit de la main du roi, lui envoie un courrier. Long et très-long retard. Ce ne fut que le 27 mai qu’arriva à la Hogue un autre ordre du roi qui dispensait Tourvilie de combattre, lui disait d’attendre d’Eslrées. Cet ordre lui fut envoyé, mais ne lui parvint pas. Le 28, un suédois qui passait par hasard lui dit les forces de l’en-
nemi, et l’avertit de ce que le brouillard lui cachait, que cette immense flotte était là devant lui.
Tourville avait l’ordre de combattre. Il n’avait nul besoin de consulter ses officiers. Mais il ne fut pas fâché d’humilier ceux qui l’accusaient de prudence. Tous ayant donné leur avis (y compris le vieux Cabaret), l’avis unanime de ne pas combattre, Tourville dit froidement que l’on combattrait, tira l’ordre de sa poche, leur montra l’écriture du roi. Et il donna à Cabaret le poste le moins exposé.
Il alla droit à l’ennemi, mais avec peu d’ensemble. Si inférieur en nombre, il le fut encore plus parce que le vent manquait, et que ses vaisseaux n’arrivaient pas en même temps. « Il y avait, dit Villette, du vide, de la confusion sur toute la ligne. Des quarante-quatre vaisseaux, la moitié seulement combattait. On ne peut pas comprendre comment les Anglais, si supérieurs en force, perdirent l’avantage de tenir nos vaisseaux enveloppés. »
Tourville le fut deux fois, par cinq, six vaisseaux à la lois, et ne résista que par miracle. Les trente-six vaisseaux hollandais se laissèrent occuper par quatorze des nôtres, et ne firent pas de grands efforts. La journée, au total, fut très-glorieuse pour nous. Les ennemis avaient perdu deux vaisseaux, les Français pas un seul.
Mais on avait beaucoup souffert. On ne pouvait recommencer le lendemain ce terrible combat.
Tourville avait besoin d’une retraite. 11 n’y en avait qu’une, bien éloignée, le port de Brest. Cherbourg n’existait pas. Nos autres ports ont tous un même» inconvénient : on n’y entre pas à toute heure; une flotte battue, un vaisseau poursuivi de près par l’ennemi, n’y ont accès qu’aux heurçs de haute marée. On dépense beaucoup aux ports des vieilles villes, qui la plupart ne vaudront jamais rien, au lieu de prendre les havres naturels, préparés par la mer, où l’on entrerait même à l’heure du reflux. C’est ce qui ressort à merveille des travaux récents de M. Havart.
Le 30 mai, Tourville avait trente-cinq vaisseaux ; neuf étaient dispersés. La flotte ennemie apparaissait avec ses cent vaisseaux. Il n’avait plus de poudre. Son vaisseau amiral, le magnifique Soleil royal, percé, criblé, se traînait lentement; il retardait les autres et compromettait tout. Tourville aurait dû le sentir. Mais les deux capitaines du Soleil ne voulaient pour rien laisser leur vaisseau, ils aimaient mieux s’abîmer là. Tourville ne tranchait pas par un ordre précis, craignant d'être accusé par eux. Il fallut que Villette l’allât trouver, lui arrachât cet ordre, le fit passer sur un meilleur vaisseau. ■
On marcha mieux alors, et, pour aller plus vite,
on hasarda de passer le raz Blanchard, étroit et dangereux passage entre la terre et les îles. La lenteur d’un pilote, qui menait tout, fit que vingt-deux vaisseaux seulement franchirent le raz et furent sauvés. Treize étaient en arrière, dont trois furent entraînés par les courants vers l’ennemi; dix restèrent à la Hogue.
L’ennemi était bien près. Cependant était-on captif? Ne pouvait-on sortir de là? Jean Bart certainement l’eût essayé; il eût passé, ou se fût fait sauter. On n’eût pas été longtemps poursuivi; nous étions bien meilleurs voiliers; les Hollandais surtout étaient très-lourds et seraient restés en arrière. Seulement, il fallait delà poudre. Jacques et le maréchal Bellefonds qui étaient là sur le rivage avec leurs troupes, n’en avaient pas. On en chercha à Valogne et à Carentan. Tourville avait ordre du roi de ne rien faire sans leur avis. On perdit la journée du 31 mai à délibérer.
Il faut faire connaître Bellefonds. Gigault, marquis de Bellefonds, était un honnête homme, fort pieux, pénitent de Bossuet, ami de Port-Royal. Il avait montré à la guerre beaucoup de fermeté. Mais sa gloire, son renom tenait surtout à ce que plus que personne il avait contribué à la conversion de la Vallière. De ses quatre filles, une était religieuse, une autre abbesse. Sa qualité de demijanséniste qui longtemps le tint en disgrâce, l’avait
pourtant recommandé ici. On voulait montrer aux Anglais un catholique raisonnable.
Bellefonds avait toute vertu privée, une grande attache à la famille. 11 avait sur la flotte son gendre d’Amfreville ; il repoussa l’avis d’une sortie désespérée où il pouvait périr. Il y avait aussi son neveu Scepville, un maladroit, qui pour la seconde fois, avait échoué son vaisseau. Bellefonds, eût voulu, pour couvrir cette sottise qu’on fît échouer tous les dix. Mais il hésitait à le dire, craignant d’être blâmé du roi. Si on l’eût fait à temps, si l’on eût entouré ces vaisseaux échoués d’estacades, défendues par l’armée de terre, on les aurait sauvés. Il y avait là de nombreuses chaloupes pour le transport des troupes; remplies de soldats, elles auraient gardé le rivage et les eâux peu profondes où les Anglais aussi n’auraient pu arriver qu’en chaloupes. L’obstacle fut la rivalité, antique et implacable, de la guerre et de la marine. Tourville aurait été perdu d’honneur dans le corps orgueilleux dont il était, s’il eût accepté pour se défendre le secours des troupes de terre. Il assura que ses marins suffisaient au combat (Macaulay). Il en avait à peine de quoi armer quinze chaloupes. Les Anglais en avaient deux cents.
Leur lenteur incroyable donnait le temps de se mettre en défense. Mais personne n’osait
prendre d’initiative. Us craignaient tous les terribles bureaux, avaient peur de "Versailles. Il fallut bien pourtant qu’ils en vinssent à l’échouage. Mais ils le firent avec un moyen terme qui permettait de le nier; ils le firent et ne le firent pas. Les vaisseaux restèrent droits sur leur quille. Us n’étaient pas en mer; ils n’étaient pas à terre. Point d’estacade autour. Nulle entente même pour le sauvetage du matériel. Tous avaient l’air d’avoir perdu l’esprit. Des matelots démoralisés volaient ce qu’ils pouvaient. Villette brûlait, pour que l’ennemi ne brûlât pas. Mais Tourville éteignait, soutenant obstinément qu’il était sûr de sauver tout.
Ce ne fut que le 2 juin que les Anglais, qui observaient et savaient qu’il y avait là une armée, se hasardèrent à envoyer leurs chaloupes. Us brûlèrent d’abord le vaisseau du maladroit Scepville, qui seul était vraiment échoué et assez loin en mer. Puis, ils arrivèrent à la côte. 11s avaient leurs deux cents chaloupes, Tourville ses quinze. Il eût fallu au moins qu’il fût soutenu d’une vive canonnade de Bellefonds. Celui-ci tira peu et mal ; il ménagea parfaitement l’orgueil de la marine, la laissa à elle-même. Macaulay, pour orner la victoire des Anglais, suppose un combat de terre entre eux et les régiments de Bellefonds,
« qui lâchèrent pied. » U n’y eut rien de tel. Ces
régiments tirèrent quelques coups du rivage, mais ils n’eurent point à fuir. Il n’y eut point de combat. Sans sortir de leurs barques, les Anglais brûlèrent cinq vaisseaux.
Toute la nuit la baie parut en flammes. De temps en temps sautait un magasin à poudre, ou des canons chargés partaient d’ eux-mêmes. Jacques et Bellefonds contemplaient ce spectacle comme un feu d’artifice, mais ils ne faisaient rien pour le lendemain. Au matin du 3, cependant, la marée ramena l’ennemi, et Tourville avec ses marins essaya de défendre les vaisseaux qui restaient. 11 n’eut d’autre secours que quelques coups de canon qui tuèrent un peu de monde aux Anglais. Ils n’en brûlèrent pas moins le reste de la flotte. Enfin, ils s’en allèrent encore dans une anse voisine brûler, prendre des vaisseaux marchands, qü’ils emmenèrent, à la barbe de Jacques, criant, chantant par dérision : God save the king!
. Il n’y eut jamais chose si honteuse. L’inertie de Jacques et de Bellefonds fît l’amusement des Anglais. Ils ne débarquaient pas, mais, de leurs barques, les insolents liraient sur le roi. Une de leurs balles l’atteignit presque. Elle blessa le cheval d’un officier qui était à côté de lui.
Grand coup pour Ponlchartrain. Mais il n’envoya la nouvelle à Namur que peu à peu, en
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plusieurs fois, et très-habilement adoucie. Namur se rendit le 5 juin, et le 6, le roi apprit le combat du 30, dont Tourville, avec son petit nombre, s’était si bien tiré; on regrettait seulement son beau vaisseau. Le roi n’en comprit que la gloire. Il était au plus haut de la sienne et dans l’empirée. Namur, la fameuse pucelle, comme on l’appelait, avait eu pourtant son vainqueur. Elle livrait les voies et de Liège, et des Pays-Bas, et de la basse Allemagne. Le Vauban hollandais, Cohorn, s’élait mis dans la place, en vain; il avait été forcé de la rendre à notre Vauban. Mais le beau, le sublime, le charmant de l'affaire, c’est que tout cela s’était fait devant le pauvre prince d’Orange, qui, avec quatre-vingt mille hommes, avait joui de ce spectacle, contenu par une armée de Luxembourg, ne pouvant l’attaquer qu’en passant deux rivières, où Luxembourg l’eût écrasé. Donc, il avait tout pris en patience. Les dames le plaignaient. La cour en faisait des risées. Les poètes avaient monté leur lyre. Boileau ne se connaissait plus, et, dans son faux délire, il faisait l’ode emphatique de Namur. Mais le roi se fiait plus encore à lui-même pour célébrer sa gloire. Il écrivit, imprima une relation de ce nouveau miracle de son règne, l’adressa au public, à la postérité. .
Le 8, on sut tout le malheur. On dit : « Il nous
en coûte quinze vaisseaux. » (Dangeau.) Et puis, on parla d’autre chose.
Il nous semble que jusqu’ici l’histoire a fait un peu comme la cour, ne tenant compte que de la perte matérielle, qui fut médiocre, et non de l’incalculable portée de l’événement.
Sous ce dernier rapport, c’est le grand fait du temps. C’est, au temps de Louis XIV, ce que fut au seizième siècle le désastre de l’Armada. Les brillantes batailles de Luxembourg et de Catinat, la vaste boucherie de Neerwinde, les fameux sièges de Mons et de Na mur, les audaces incroyables de Jean Bart ne lirent rien, ne produisirent rien. La Hogue, fort secondaire en apparence, trancha le nœud de l’avenir (1692).
C’est de ce jour que date la confiance de l’Angleterre, qui sur mer se crut invincible. On s’en étonne, quand on voit qu’avec cent vaisseaux elle avait pu à peine en accabler quarante. Mais cette confiance augmenta par les précautions plus que prudentes que prit dès lors notre ministère et qu’il imposa à nos flottes. Il commença une guerre de corsaires, lucrative, il est vrai, contre le commerce des Anglais, mais qui enhardit extraordinairement la marine militaire de l’Angleterre. Nos corsaires, bons voiliers, trompaient sa surveillance, échappaient aux fortes escadres qui leur donnaient en vain la chasse. Plus de grande
bataille navale. Dès l’année qui suit la défaite, notre amiral a ordre de ne pas chercher sa revanche, d’éviter les flottes anglaises. En 1694, ses ordres sont, si l’ennemi paraît, de se renfermer dans Toulon. Ainsi l’Anglais ne voit rien qui résiste, et il se figure qu’on n’ose l’attendre. Il s’habitue à poursuivre, à se croire supérieur. 11 croît d’audace, et le cœur lui grandit.
Ce qui ne fut pas moins fatal, mais trèsinattendu, celte affaire navale fil un tort grave à nos troupes de terre. Dans les trois jours qui suivent, en présence d’une armée dont on ne sut faire aucun usage, l’ennemi toucha le sol français, vint et revint sur le rivage brûler nos vaisseaux échoués. Insigne outrage, qui, impuni, changea étrangement les idées de l’Europe et spécialement de l’Angleterre.
La vraie cause de ce bizarre événement ne fut pas un simple hasard, ni un malentendu. Il tint au détraquement de la machine gouvernementale, à la désorganisation administrative qui commençait et ne fit que s’accroître. L’Angleterre n’eut garde de se dire tout cela pour s’expliquer notre défaite. Elle ne voulut y voir que sa victoire, la première depuis Azincourt. Elle en fut ivre, elle en fut folle. Et elle dut à celte folie commune, qui rallia tous les partis, une chose admirable que n’eût pas donnée la sa-
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gesse :• Y unité nationale qu’elle cherchait en vain depuis Élisabeth. De là sa force, son élan, sa générosité subite, ses grands sacrifices d’argent, obstinés et croissants, une certaine furie de joueur qui va doublant la mise. Elle jura de ne pas s’arrêter, mais de vaincre, et vraiment vainquit à Ryswyk, puisqu’elle y imposa à Louis XIV la reconnaissance du roi élu du peuple contre le roi héréditaire , autrement dit le droit moderne.