‹ Louis quinzeieme 17241757Chapitre 21 sur 37 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

La Pompadour cl Fontenoy. — Voltaire et l’origine de l’Encyclopédie. 1745-1746.

L’opposition du Roi et du Dauphin s’est fortement marquée à Metz. Elle nous donne le fil intime de l’histoire de Versailles et de nombre de faits qui autrement seraient inexplicables.

Le Roi , imprudemment , ne chasse le gouverneur du Dauphin que pour lui donner un homme beaucoup plus dangereux. Jusque-là le Dauphin n’avait pas son guide-âne. 11 l’eut dans ce nouveau venu, la Yauguyon, homme de trente-neuf ans, et de certain mérite. Voilà l’inséparable ami du prince, ou, disons mieux, son âme, et il sera plus tard le gouverneur de Louis XVI. Dévot peu scrupuleux, il se démasquera en se faisant compère et patron de la Du Rarry.

En février, la Vauguyon arrive et la cour du Dauphin plus que jamais est le foyer des critiques contre Louis XV. En février, le parti opposé offre au Roi, au bal de la Ville, la brillante maîtresse qui, malgré le Dauphin, va régner vingt années. Le roi, fort peu séduit, ne l’accepte pas moins (de la main des banquiers, des Pàris, ses patrons), en haine de ses censeurs dévots.

11 était naturel que le Roi, à la longue, las de ses hautaines maîtresses, la Nesle et la Tournelle, peut-être aussi trouvant un peu nauséabondes les facilités deChoisy, acceptât ce que jeune il avait refusé, une femme d’esprit, une intelligente amuseuse.

M"' Poisson, filleule des Paris, et la fille du Poisson pendu (en effigie), était de race de bouchers. De là- de sots lazzis sur la viande et sur le poisson . Elle n’avait nullement la fraîcheur des belles de la boucherie. Dans ses portraits, elle est gentille et fade, d’agréable médiocrité. Elle crachait le sang de bonne heure ; c’était peut-être la faute de sa mère (une grosse beauté hardie et forte) qui, spéculant sur elle, la fit trop travailler. On lui fit prédire à neuf ans « qu’elle serait maîtresse du Roi. » Sa mère, dont la maison attirait fort les gens de lettres, sans cesse faisait l’exhibition du prodige, vantant ses talents et ses charmes, disant : « C’est un morceau de roi. »

La mère Poisson, qui ne rougissait guère, autour de Louis XV, fit comme un siège, une attaque en tous sens. Elle l’essaya en Diane, on l’a vu. Elle l’essaya en musicienne. Elle brillait sur le clavecin, enchanta la bonne Mailly. L’effet fut tout contraire sur la Tournelle. Une dame ayant eu l’imprudence d’admirer, la Tournellç lui marche sur le pied et lui écrase un doigt.

Donc, il fallut attendre. Le Normand, fermier général, plus qu’ami des Poisson et peut-être père delà petite, la maria à son neveu d’Elioles. Posée, encadrée dans le luxe, elle put dégorger ce qu’elle avait de bas, se former et prendre altitude. Elle eut un salon, réunit artistes et gens de lettres, les trompettes de la renommée. Mais , son grand moyen de succès, c’est quelle se fit un théâtre, avec décors, costumes, machines, etc. Elle jouait, déployait le talent d’une agréable actrice de second ou de troisième ordre. Elle chantait d’une voix de serin, qu’on disait voix de rossignol. Cela retentissait plus haut. Le président Hénault en fut ravi et put en parler chez la reine. Plus directement les Tencin s’en occupèrent. Encore plus un Binet, un parent des Poisson et valet de chambre du Dauphin. 11 la vantait au Roi. Mais, chez le Dauphin , il disait qu’elle ne voulait rien qu'une place de fermier général.

Par un autre canal encore elle arrivait au Roi,

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par son écuyer Briges, qui l’eut d’abord. Enfin tous firent si bien qu’un soir il la reçut. 11 n’en fut pas charmé. Elle avait vingt-trois ans, quatre ans de mariage, deux enfants. Elle était déjà fatiguée, molle et loin d’être neuve. Elle (it si peu d’impression que même, un mois après, il ne s’en souvint plus. Il fallut aider sa mémoire, lui rappeler certain soir, certaine dame. On lui disait que , depuis ce soir-là la pauvre dame était restée éprise, que son mari était horriblement jaloux, qu’elle était tourmentée, désespérée, pensait à se tuer. C’était avril. Le Roi allait en Flandre. On brusqua tout, on la lui ramena (la nuit du 22) à souper. Richelieu y était et n’en fit pas grand cas. Mais , lui parti, en excellente actrice, elle dit quelle était perdue , qu’elle ne pouvait pas retourner, qu’il fallait qu’il la prît, la cachât n’importe où. Situation piquante. Leroi la mit au petit entresol qu’il avait sur sa tête. Là, quelques jours, en secret, il l’eut, il la nourrit, tremblante et désolée des lettres folles qu'écrivait le mari. 11 vil comme on tenait à elle, sentit le prix de ce trésor. Le voilà attaché décidément. Il ne la cache plus. La famille sombrement muette, les murmures, les mines maussades le piquent . N’esl-il donc pas le maître? Pour faire dépit à tous, il la déclare maîtresse, et, pour comble d’éclat, à Pâques.

Quelle chute après celte bâtarde des Condés,

que le Roi appelait princesse! Celle-ci, lagrisette, la robine (comme on dit tout bas), n’est pas née. Eh ! bien, c’est tant mieux. Le roi la crée et la fait naître ; il y met son plaisir. En quinze jours il la décore, l’honore, lui donne un train et des palais. 11 la titre du nom sonore d’une maison éteinte. Elle est et restera la marquise de Pompadour (2 C 2 avril- 6 mai 1745).

Le Roi était si mal avec sa famille au départ pour la Flandre, qu’il ne dit pas meme adieu à la reine. 11 aurait bien voulu laisser ici le paquet le plus lourd , son gros jeune dévot. Mais cela était difficile. Arrivé le 9 mai au camp, devant Tournai, il apprit dans la nuit que l’ennemi marchait, qu’il y aimait bataille. Il défendit qu’on éveillât son fils, partit, voulant peut-être qu’il ne le joignit pas à temps. Mais le Dauphin fit hâte, ne lui donna pas ce plaisir.

L’armée était très-forte (aux dépens de celle du Rhin); elle n'avait guère moins de quatrevingt mille hommes. El tout cela était mené par un malade, par Maurice, hydropique, à qui, au départ, on venait de faire la ponction. Ce que ce héros de la mode avait tant poursuivi, et par tant de moyens, intrigues et coups d’audace (plus que coups de génie), le commandement en chef, il l’avait, et mourant il ne voulait pas le lâcher. Autant qu’il le pouvait, il

cacha son état. 11 assiégeait Tournai, mais souffrait tellement qu’il vil par l’œil d’autrui, chargea ses lieutenants de chercher, de choisir un lieu propice à la bataille ( Iiich .). — En passant l’Escaut on trouvait trois villages, Autoing, Fontenov et Barry, où l’on fil trois redoutes, et de plus les villages avaient devant eux deux ravins. Cela paraissait fort. Ce qui gâtait la chose, c’est que l’armée française avait dans le dos la rivière. Sa retraite c’était l’Escaut. — Des ponts étaient jetés tout prêts, un spécialement pour le roi en cas d’échec. La retraite de tant de mille hommes «à la file sur des ponts étroits est une opération scabreuse. Notez que pour garder ces ponts, on mit sur les deux rives un corps de vingt mille hommes qui restait l’arme aux bras. — Notez que pour garder le Roi, on immobilisa encore sa Maison, une armée de six mille hommes d’élite avec une batterie de canons. Plan étonnant, d’après lequel les combattants réels n’étaient plus guère que cinquante mille. Notre supériorité de nombre était parfaitement annulée.

Maurice vint de Tournai dans une carriole d’osier, vil fort bien le danger (dit Richelieu'). Mais le temps lui manquait pour changer de

1 J'ai tous les récils sous les yeux. Le meilleur est celui que Richelieu fit pour Louis XVI, en 1782 ( lUch . VII), sauf le point où il veut faire croire que seul il eut l'idée, si simple, que tout le monde avait.

position. L’ennemi avançait, conduit par un fils du roi Georges, le duc de Cumberland, et le Roi allait arriver.

Le 11 mai, de bonne heure, le brouillard s’étant élevé, notre artillerie lirait déjà. Le Roi était placé un peu haut et près d’un moulin, de manière à voir sans danger. Couvert de sa Maison, de ses canons à lui, il était gai. Et, dans ce groupe de seigneurs, de ministres, qui l’entouraient, pendant que le Dauphin priait tout bas sans doute, il se mit à chanter et à faire chanter une chanson, trop gaie, de corps de garde. Cela ne parut pas humain, au moment d’une si grande destruction d’hommes. « C’était bravoure? » — - J’en doute. Les très-braves sont calmes et froids dans les grandes attentes.

Les Anglais, Hollandais, Hanovriens regardaient cependant comment percer à nous. 11 fallait franchir les ravins; puis on était en face de trois redoutes, de Barry sur la droite (regardant les Anglais), d’Auloing à gauche et Fontenoy au centre. Dans ces redoutes tonnaient cent vingt canons. L’embarras cependant pour Cumberland n’était pas médiocre de s’être avancé là, si près du roi de France, nez à nez, et de reculer. Le vieil autrichien Krenigseck conseillait de tâter, de ne pas s’engager à fonds. Cependant le prix était grand. Non pas Tournai, mais le Roi même.

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Pour qui se souvenait de Poitiers, de Pavie, de nos rois prisonniers, celle présence de Louis XV était une grande tenlalion.

11 y avait des gens acharnés. De même que chez nous la brigade Irlandaise flairait le sang Anglais, dans les rangs anglais le Refuge, les fils des protestants altérés de combat, auraient donné leur vie pour prendre le petit-fils de Louis XIV. Ces gens-là les premiers durent voir où il fallait frapper. Le défaut de notre ordonnance dont Maurice fait l’aveu, c’est qu’entre Fonlenoy, Barry, il y avait du vide, et nos lignes baillaient. Franchir le ravin sous le feu, puis en courant passer à travers les boulets croisés de Barry et de Fonlenoy, ce n’était pas chose impossible. Mais il n’y avait guère de retour, ayant le ravin derrière soi, peu de chance de le repasser. Il fallait avancer, dépasser nos canons, les laisser derrière (inutiles). Alors on perçait notre armée, on la coupait en deux et l’on prenait le roi de France, ainsi que le Prince Noir prit Jean.

Et cela se fit presque. Le ravin fut passé. Et l’on passa encore entre les deux redoutes sous la grêle. Celle grêle elle-même fil serrer les Anglais, les massa en une colonne. Nos canons dépassés derrière ne tiraient plus, et les petites pièces que traînait l’ennemi de moment en moment, de la colonne ouverte, vomissaient le

1er et le feu. Elle avançait alors et faisait quelques pas. Six heures durant, elle avança. Comment pendant six heures Maurice lit-il si peu pour réunir nos forces, comment nous laissa-t-il faire si longtemps des charges inutiles, partielles, sur la masse qui nous foudroyait?... Beaucoup s’y obstinèrent. On dit que M. de Biron eut, sous lui, six chevaux tués.

L’homme de Maurice, d’Espagnac, est ridicule ici quand il veut nous faire croire que ce désastre était le comble de l’habileté, que, plus l’ennemi avançait, et mieux il était pris, que ce massacre utile des nôtres avait mis justement les Anglais dans la souricière. Ce qui est sûr, c’est que Maurice, tremblant pour le Boi, commençait à effectuer la retraite. Mais plusieurs ne voulaient pas se retirer. Nos Irlandais frémis-, saient de fureur.

Ce spectacle terrible, et rapproché du Roi, le lit suer à grosses gouttes (dit le témoin, valet de chambre, Rich., VII, 143). Au moulin, il était en vue, des boulets arrivaient et le passaient parfois. Il descendit plus bas. Tous autour de lui, fort émus. Les uns disaient que, si le Roi mettait en sûreté sa tête sacrée, on pourrait disposer de ce gros corps qui le gardait. Que le Roi prît part au combat, nul n’en avait même l’idée.

Le Dauphin seulement, avec son tact sûr pour

déplaire, demandait à charger, à joindre la cavalerie. Cela le perdit pour toujours; Louis XV jamais ne l’emmena, ne l’envoya, ne l’employa à rien. Il crut, à tort sans doute, que les conseillers du Dauphin l’avaient poussé perfidement pour faire mieux ressortir l’inaction du Roi. Elle était remarquée et surprenait. Nos Français avec leurs idées de roi vaillant à la François I", comprenaient peu cette sagesse. Ils l’appelaient « Louis du moulin (Frédéric). »

Beaucoup regardaient de travers ce moulin qui paralysait les six mille hommes de la Maison du Roi, qui gardait scs canons, si nécessaires alors. En les faisant tirer, on avait chance encore. Cela crevait les yeux, et chacun le disait. On ne l’entendait que de reste. Mais le Roi ne l’entendait pas. Richelieu hasarda de dire « qu’il faudrait des canons. » — « Où les prendre? » dit un courtisan. — Tout près. Je viens d’en voir. — Oui, mais le Maréchal défend que l’on y touche. — Le Roi peut l’ordonner. »

Là-dessus grand silence. Alors timidement (non sans effort, et d’un véritable courage). Richelieu, risquant sa fortune, demanda si Sa Majesté voudrait envoyer ces canons.

Le Roi parut troublé ( liieh ., 141). Il hésita, puis consentit, ne pouvant guère faire autrement. Ces canons, à l’instant traînés devant la masse

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