SC
anglaise, tirés à quelques pas, y firent une horrible trouée. Le Roi y lâcha sa Maison. Tous se lancèrent, môme les pages. D’autre part, Maurice avait pu enfin faire parvenir aux corps isolés, un ordre de charger d'ensemble. La colonne qui en six heures devait avoir perdu beaucoup, sous le canon tiré de près, n’était plus que de dix mille hommes; et sous la charge, elle fondit.
Fonlenoy et la prise de tous les Pays-Bas, opérée heureusement par les manœuvres habiles de Maurice et de Lowendall , avançaient-ils la paix? Point du tout ; au contraire. Les Anglais ulcérés poussèrent en furieux dans la guerre de subsides, gorgeant Marie-Thérèse, et les principicules nécessiteux de l’Allemagne, nous foudroyant de leurs guinées. — La grosse reine des brigands du Danube riait, engraissée de ses perles. Des subsides énormes de Londres, elle avait de quoi faire son mari Empereur, noyer la Prusse de barbares. Nos victoires inutiles de Flandre servaient si peu à Frédéric qu’il dit : « Autant vaudraient des batailles au bord du Scamandre ou bien la prise de Pékin. » Au moment où il espérait quelque diversion de la France, il apprit qu’au contraire notre armée d’Allemagne, affaiblie pour celle de Flandre, venait de repasser le Rhin. Marie-Thérèse, impératrice, était encore plus impla-
cable , enflée d’orgueil et de fureur. Elle ne voyait, n’entendait plus. Frédéric, par expérience, savait qu’elle ne devenait bonne qu’en recevant les étrivières. 11 les lui prodigua. A chaque refus, une victoire.
D’août en octobre 1745, la ligue (d’Autriche, Saxe, Angleterre, Piémont) était vaincue partout. En Flandre on avait pris Bruges et Gand, et l’on investissait Bruxelles. En Italie, une armée espagnole, partie de Naples, et ayant joint notre armée de Provence, secondée des Génois, avait séparé brusquement le Piémontais de l’Autrichien. Ce qui est bien plus grave , les Montagnards d’Ecosse avec le Prétendant descendent à Édimbourg (2 octobre). La claymore à Preslon brise l’épée anglaise. Les enfants de Fingal et l’aigre cornemuse traversent l’Angleterre et directement vont à Londres.
Tout est merveilleux dans l’affaire, sublime et fou. C’est un chant d’Ossian. Charles-Edouard, second fds du roi Jacques, qui n’avait rien de lui, rien des Stuarts, mais tout de la Pologne et de sa mère Sobieska, unit trois avantages, beau et intrépide, ignorant, ne sachant rien du réel , du possi. ble. Quand notre embarquement manqua (en mars 1744), il eût trouvé tout simple de passer en bateau sur des coques de noix. 11 resta ici, remuant Versailles en dessous par son frère, plus
Digitize
adroit. Par Tencin il agit, par Richelieu qui espérait commander une descente.
Versailles hésitait fort, voulait, ne voulait pas. On prêta seulement deux vaisseaux à un armateur Irlandais, de Nantes, qui disait « faire la course. » On ne donna nulles troupes, quelques armes à peine, et peu, très-peu d’argent. Le brave prince ne s’arrêta pas à tout cela. Il avait son roman en tête, de laisser là les Jacobites trop prudents, mais de se jeter tout d’abord dans les Hautes Terres, chez ces vaillants sauvages aux courts jupons d’Ecosse, sans calcul et prêts au combat. La fol ie Polonaise avec la folie Gaélique, cela pouvait faire quelque chose d’extraordinaire, de grand. L’absurde de la chose, l’improbable aidaient au succès. Arrivant seul et sans force étrangère , il avait plus de chance. Nul souci des moyens. Il calculait si peu qu’il avait pris l’habit le plus impopulaire, le plus mal vu en Angleterre, celui du séminaire Écossais de Paris.
Tout se fit par gestes et regards, car il ne savait pas leur langue, ni eux la sienne. Ils le virent, furent émus. Dès qu’ils furent douze cents, la cornemuse en tête, ils descendirent dans Edimbourg; alors, ils furent trois mille. Sans se compter, ils chargent les Anglais à Preston Pans, et les défont. Toute l’Écosse se déclare. Mais la
difficulté élait de mener jusqu’à Londres ccs fils de la montagne, si attachés au sol natal.
Beaucoup laissent le prince, qui n’avance pas moins. Plus il enfonce en Angleterre, plus il espère deux choses : que le vieux loyalisme va remonter au cœur des Jacobites Anglais; que la France, l’Espagne, rougiront à la fin, ne voudront pas le voir périr.
Le secours fut étrange : trois compagnies françaises, juste assez pour nous compromettre sans ie fortifier. Les Jacobites d’autre part, loin d’avoir quelque élan, lurent plutôt effrayés. Ils ne voulaient rien faire sans une grosse armée de la France. Les wighs , les anti-jacobiles ne bougeaient pas non plus. 11 en fut justement comme à l’invasion de Guillaume en 1688. Nul mouvement ni de l’un ni de l’autre parti. Mais celte fois, la chose fut d’autant plus plaisante qu’elle eut lieu au moment où les Anglais croyant la guerre très-loin, en Allemagne, bouillonnaient de vaillance, guerroyaient de paroles, impitoyablement soufflaient le feu, le fer. La guerre? Mais la voici, à deux journées de Londres. L’un dit : « Je suis marchand ; — moi banquier ; — moi fermier. » C’est l’affaire du Roi, des soldats.
Situation comique. Celle d’Auguste III devant le roi de Prusse ne l’est pas moins; il s’eu-
fuit en Pologne, et Frédéric, pour la seconde fois , gardant la Silésie , a fait plier Marie- Thérèse. Le Savoyard, chassé par nous de la Savoie, de tous ses états presque, voit tomber ses places une à une; on conduit eu triomphe notre Infant Philippe à Milan. En Flandre, nous serrons Bruxelles. Tant de succès, par-dessus Fontenoy, mettent le Roi plus haut qu’il ne le fut dans tout son règne. Ses censeurs de Versailles sont désorientés. La maîtresse, déclarée à Pâques, au mépris des saints jours, n’a pas porté malheur. En septembre, à Versailles, elle a son Fontenoy.
La ligue universelle de la cour, les lazzis, les chansons qui l’attaquent, les innombrables poissonades , obligent la Poisson d’avoir un grand mérite. Elle a celui des convenances. Tout au rebours de la Tournelle, si insolente pour la reine, celle-ci devant elle est humble et tendre, semble demander grâce, même avoir besoin d’èlre aimée. A sa présentation , sous les yeux de tant d’ennemis , elle fut et charmante et touchante. La reine lui sut gré de son trouble, la rassura, lui lit un accueil quasi maternel. Elle jugea qu’après tout, si le Roi devait avoir une maîtresse, celle-ci était la meilleure. Celte faveur alla bien loin. Elle la fil dîner avec elle à Choisy.
Grand coup pour le Dauphin. Vraie lumière
sur Versailles. La reine n’était pas en tout de la cabale. Ses lettres (à l’occasion de Fonlenoy, Ary ., éd. J., t. V, sub. fin.) montrenL qu’en bien des choses elle était séparée du Dauphin. Elle le fut bientôt de ses fdles, vouées passivement à leur frère , contre la Pompadour, lui enlevant le Roi et blessant la reine elle-même.
Tant que nous n’avions pas le Journal de M. de Luy nés, nous ne savions pas la part immense que les fdles du Roi eurent dans sa vie. Et partant nous ne sentions pas combien la Pompadour fut utile pour faire équilibre à celte funeste influence. Nous aurions pu le deviner pourtant en voyant qu’aux premières années, les hommes de valeur , Argenson , Machault , Duvcrney, Quesnay, les Encyclopédistes, sont tous avec la Pompadour. C’est évidemment le parti de Voltaire et de Montesquieu. Dans le trèsbeau pastel que Latour a fait d’elle, déjà pâle et usée , elle se pare de ces beaux génies. Elle a sur son bureau, très-ostensiblement, V Esprit des Lois, la Henriade, je crois même un volume de V Encyclopédie.
Elle était médiocre et froide, mais dirigée par des tètes plus fortes ( une lorraine surtout , M ,nr de Mirepoix). Elle sentit très-bien, dès la seconde année, qu’elle n’avait nulle chance de garder un amant satisfait, un homme secrètement
dominé par ses lilles, que par l’amusement, une vie d’art et de plaisir, tout opposée à la torpeur malsaine de ces influences secrètes. Son théâtre des cabinets groupa près d’elle un monde de courtisans, d’artistes, tous ravis d’approcher le maître. A la réalité , aux soupers, aux caresses qui servaient le parti dévot, elle opposa l’illusion et la fantaisie du théâtre, les séductions de l’esprit. Elle s’y mit, s’y usa sans réserve. Sa jolie voix et son talent d’actrice, cent sortes de costumes la renouvelaient tous les soirs. Sa douceur fade allait à YHerminie du Tasse; sa simplicité (fausse) lui permettait pourtant de jouer les bergères, Églé et Galathée. De bonne heure, elle fait des rôles humbles de vieille, et pour bien faire entendre qu’elle ne prétend qu’amilié pure, elle joue Uranie , dans une robe pailletée d’étoiles.
Quelque peu digne qu’elle en fût, il est sûr qu’elle fut (pendant près de dix ans, 1745-1755, avant la grande guerre, un centre pour les arts et les lettres. Elle fut une maîtresse bien moins qu’un ministère. Ceci explique un peu pourquoi elle eut besoin de tant d’argent. Elle ne put avoir, avec cette énorme dépense, le désintéressement de la Mailly, la Neslc. Des arts charmants naissaient, dans la décoration intérieure, dans l'ameublement. C’est un trait spécial, ori-
ginal du siècle. Ces dix ans en lurent l’apogée. Le déclin commença après, vers 1760.
Par là elle avait prise sur le Roi pour qui l’intérieur était beaucoup , si ce n’est tout. La question était de savoir si, de l’art, il pouvait passer aux idées de progrès politique, social, aux nouveautés qui venaient rajeunir , sauver ce monde vieilli. C’était là le débat et le combat réel entre la Pompadour et la famille royale. Déjà assez adroitement on avait introduit Voltaire, comme victime de la cabale du Dauphin. La forte antipathie de Louis XV pour son fils lui fit même accepter les risées que Voltaire faisait tous les jours de Boyer. Celui-ci se plaignant de passer pour un sot, le Roi dit : « C’est chose convenue. » Richelieu, la Tournelle, firent envoyer Voltaire auprès de Frédéric. On lui fît rédiger le manifeste de la descente en Angleterre. La Pompadour inaugura le théâtre des cabinets par son Enfant prodigue. Voltaire fut entraîné. Elle le fit académicien , gentilhomme de la chambre, historiographe du Roi. Dans sa vivacité crédule, il partageait le rêve de d’Argenson et de tous. Ils croyaient que le Bien aimé-, à force d’amour et d’éloges, de flatteries qui étaient des leçons, aurait pu être transformé, mis sur la voie Ces grandes choses.
11 est certain que la nécessité semblait falalc-
ment y pousser elle-même. Sans un changement radical qui étendrait l’impôt à tous, au clergé et à la noblesse, on succombait, on périssait. La Pompadour avait pour patrons les Paris, ce •Paris Duverney, qui, sous M. le Duc, voulait imposer le clergé. Machaull, contrôleur général, partageait celle idée. Elle le soutint , le prit à cœur, le défendit longtemps. C’était l’idée du siècle, et pour la France et pour l’Europe. Voltaire, après la guerre, ne voit pour l’Allemagne ruinée nul remède que ceux de Frédéric (plus tard de Joseph II), la sécularisation des biens ecclésiastiques (éd. B., t. xlvi, 554).
Question financière qui touchait le terrain moral. Le clergé, c’était le passé. On ne pouvait toucher au clergé, qu’en suscitant l’idée nouvelle. Non formulée encore, elle se faisait jour par les belles lueurs isolées qui perçaient çà et là dans les sciences et les arts. Faire un corps général des lettres, arts et sciences, au point du dix-huitième siècle, c’était évidemment le travail préalable.
Voici ce qui advint. Le vieux et savant d’Aguesseau . malgré les côtés tristes , misérables de son caractère, avait deux côtés élevés, sa réforme des lois, et une passion personnelle, le goût et le besoin de l’universalité, certain sens encyclopédique. Un jeune homme, un jour, vint à lui,
xvt. 17
homme de lettres vivant de sa plume, et assez mal noté pour des livres hasardés que la faim lui avait fait faire. Cet inconnu suspect lit pourtant un miracle. Le vieux avec stupeur l’écoula, déroulant le gigantesque plan du livre où seraient tous les livres. Dans sa bouche , les sciences étaient lumière et vie. C’était plus que parole , c’était création. On eût dit qu’il les avait faites, et les faisait encore, ajoutait, étendait, fécondait, engendrait toujours. — L’effet fut incroyable. D’Aguesseau, un moment au-dessus de luimôme, oublia le vieil homme, fut atteint du génie, grand de cette grandeur. 11 eut foi au jeune homme, protégea Y Encyclopédie.
Prodigieuse sibylle du dix-huitième siècle , combien d’autres il fit ou changea, ce grand magicien Diderot! Il souffla, certain jour; il en jaillit un homme, et son homme opposé : Rousseau.
L’énorme et indigeste monument , Y Encyclopédie, tout informe qu’il est, étonnamment fécond, où la Révolution déjà coule à plein bord, avait pourtant besoin , contre son ennemi le Clergé, d’avoir son ennemi le Roi. C’est pour la Pompadour un litre de l’avoir si longtemps, si obstinément soutenu, jusqu’à l’achèvement, pendant plus de dix ans. Plus d’un article hardi en fut fait à Versailles, au petit entresol qu’y occupait Qucsnay , l’illustre créateur de l’Économie politique, le médecin de la Pompadour.