‹ Louis quinzeieme 17241757Chapitre 33 sur 37 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

s’élance. La noire lutte un peu. Mais l’infanterie ne soutient rien; on travaillait à la mettre en bataille; dans ces mouvements commencés, trois volées de boulets la troublent, elle fuit à toutes jambes. Soubise amène ses réserves; trop tard; on les culbute aussi.

L’affaire ne fut que ridicule. Peu de blessés, très-peu de morts , mais d’innombrables prisonniers. La suite aurait été terrible si la nuit, veunc de bonne heure , n’eût charitablement couvert le camp des femmes , ce grand troupeau de faibles créatures, de dames qui s’évanouissaient, de filles éperdues, qui criaient. Les marchands lâchèrent tout, n’eurent le temps d’emballer. Les cuisiniers laissèrent leurs batteries. Loin devant, vrais zéphirs, volaient les perruquiers, jetant l’épée qui leur battait les jambes. Ce tourbillon eût été loin, si l’instruit, un méchant torrent, n’eût tout arrêté court. Un seul pont! Un long défilé.... Deux jours, trois jours on fuit de différents côtés. A jeun. On n’a rien emporté. Si par bonheur on trouve , à peine on veut dîner, qu’un cri part: « Voici l’ennemi. »>

Le camp abandonné fut pour la sombre armée du roi de Prusse un surprenant spectacle. Ces moines du drapeau , dans leur vie dure , n’avaient aucune connaissance d’un tel monde de bagatelles, de frivolités parisiennes; que faire

d’un tel butin? Par l’ordre exprès du Roi, les blessés furent soigneusement recueillis et soignés. Lui-même il fit manger les officiers avec lui , à sa table, leur en fit les honneurs, s’excusant de n’ avoir pas mieux. « Mais, messieurs, je ne vous attendais pas sitôt , en si grand nombre. » 11 dit encore : « Je ne m’accoutume pas à regarder des Français comme ennemis. » Et en effet, entre nos officiers , tous enthousiastes de lui , il avait l’air du Roi de France

Un cri d’admiration partit de l’Angleterre et de la France même. Vingt chansons célébrèrent Soubise.

Cependant Vienne avait repris la Silésie, l’occupait avec cent mille hommes. Frédéric y court. Il en a trente mille, mais si sûrs qu’au moment il dit: « Si quelqu’un flotte, hésite, je lui donne congé ; il peut se retirer, sans blâme et sans reproche. » Pas un ne s’en alla.

Le sol démon d’orgueil qui possédait Marie- Thérèse, avait gagné les siens; ils déliraient d’avoir repris la Silésie. Ils raillaient Frédéric. La terrible boucherie de Lissa les fit sérieux. Us payèrent de leur sang. C’était la septième bataille de Frédéric en celte année (4 déc. 1757), et son chef-d’œuvre militaire. Napoléon lui-même en parle avec admiration.

Dès ce jour-là, son sort était changé. Il pouvait

désormais largement réparer ses perles. Pilt, depuis juin, gouvernait l’Angleterre. Frédéric reçut à la fois de l’argent, une armée. L’armée hanovrienne, après Rosbach, déchire sa convention, et elle est mise aux mains des généraux de Frédéric. Quinze millions par an lui sont donnés de Londres. 11 peut nourrir, payer les nombreux déserteurs qui de tous côtés lui arrivent , veulent servir le grand Roi de Prusse.

Véritablement grand 1 . Les Autrichiens euxmêmes, regrettant de lui faire la guerre, dans le Prussien, ressentirent l’Allemand. L’admiration d’un homme rouvrit la source vive de la fraternité. Le culte du héros leur refit la Germania.

Dans les nobles et simples récits que Frédéric nous donne de cette guerre unique, il n’a daigné rien faire pour en relever la grandeur. Loin d’en marquer l’effet, les résultats moraux, immenses, qu’on entrevoit ici, il s’en lient au technique, dit seulement pourquoi et comment il fil cette manœuvre, livra, gagna cette bataille, très-attentif surtout à bien marquer ses fautes, pour ne pas tromper l’avenir. Nulle excuse pour scs défaites. Une véracité héroïque. Les succès plutôt amoin-

1 II n'a qu'une tache, ta participation au partage de la Pologne, préparé depuis cent années. Voy. plus haut Thorn et les Jésuites, auteurs réels de telle ruine. Je l'expliquerai mieux au tome suivant.

oris. Sur le nombre des morts, des prisonniers, si les narrations diffèrent , c’est dans celle de Frédéric que le nombre est le plus petit.

On sent en lui une chose très-belle, c’est que ses faits de guerre il les a vus d’en haut.

Derrière le capitaine et au-dessus est le Frédéric roi, dont l’autre Frédéric n’est que le général.

S’il n’eût été ni roi, ni général, il resterait encore un des premiers hommes du siècle. En parcourant la colossale édition de ses œuvres (trente volumes in-4°), on reconnaît avec tous les critiques, les Villemain et les Sainte-Beuve, ce que le libre esprit des Diderot et des d’Alembert disait sans flatterie : C’est un grand écrivain, excellent prosateur, net, simple, mâle, d’étonnant sérieux, qui, même en face de Voltaire, dans ses trèsbelles lettres, se soutient avec dignité.

Quelques formes bizarres , imprudemment cyniques, dont on abusa contre lui,ifempêeheront pas de déclarer :

Qu’il fut le caractère le plus complet du dixhuitième siècle, ayant seul réuni à la force l'idée.

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