‹ Louis quinzeieme 17241757Chapitre 34 sur 37 · CHAPITRE DERNIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE DERNIER

Credo du dix -huitième jsièclc. 1720-1757.

Le grand coup de Rosbach frappait , nonseulement la Pompadour, mais le Dauphin et la Dauphine. Celle-ci avait cru venger sa mère, le Dauphin venger Dieu. C’est par là que l’Autriche les avait pris , par là que l’amie de l’Autriche, gouvernante des enfants de France, madame de Marsan , née Soubise , avait poussé son frère. Le Dauphin , fort peu Autrichien , le fut dans cette année 1757. Il eut le charitable espoir qu’on avait, en se mettant dix contre un, d’exterminer l’impie.

Voltaire la même année, ainsi que Frédéric, avait sa victoire, son Rosbach. C’est l’Essai sur les mœurs . Livre immense, livre décisif, qu’on

attendait depuis quatre ans. Frédéric, quand Voltaire le quitta (1753), laissa publier la copie incomplète qu’il avait dans les mains. Elle fut à l’instant réimprimée partout. L’ouvrage ne parut complet, dans sa grandeur, qu’en mars 1757. Tiré du premier coup à un nombre inouï (7,000), il inonda l’Europe, la remplit de lumière. Mais ce qui est bien plus, ce livre, plein de vie et d’initiative, en donne à tout le monde. Il commence une enquête immense sur l’histoire qui ne s’arrête plus. Le siècle marche dès lors dans un chemin nouveau, toute la grande armée historique, les Mably, les Raynal, les Hume, Gibbon et Robertson, Jean de Müller, etc. D’une part les critiques, et de l’autre les narrateurs, la philosophie de l’histoire, les Turgol cl les Condorcet.

La France est loin de se sentir vaincue. Tout au contraire, elle envahit l’Europe. Le cycle varié de ses grands écrivains, très-harmoniques entre eux, répond aux besoins variés, aux sentiments des nations. Montesquieu gagne l’Angleterre, à ce point qu’il y fait Rlakstone. Billion, dans sa solennité, inaugure en Europe les éludes de la nature, Diderot la critique inspirée et des arts et de toute chose.

Ce qui prouve le mieux la souveraineté de la France, c’est l’avidité, le respect, j’allais dire la religion, avec laquelle l’Europe l’accueillait dans

son œuvre mêlée, énorme et indigeste, de l’Encyclopédie. Rien ne donne aujourd’hui l’idée d’une telle chose. Tant de milliers de souscripteurs, pour un livre si lourd, si cher.

Chaque volume est reçu comme un événement, salué avec enthousiasme. Bonne nom elle I l’année deRosbach, le septième volume a paru. L’Europe en est charmée. Outre les articles éclatants de Voltaire, Diderot, beaucoup d’autres saisissent, commandent l’attention. De l’article Genève qu’a donné d’Alemberl, une révolution va sortir, le grand schisme encyclopédique.

C’est un sol préjugé, malheureusement fort répandu, qu’avant celte réaction le siècle avait flotté, divagué de côté et d’autre. Erreur. 11 a marché très-droit.

Qu’on me laisse un moment remonter et marquer depuis 1720 quelle avait été celle voie.

t. L'action. — Montesquieu. Voltaire.

Le point de départ est l’arrêt de Montesquieu (dans la 117' des Lettres Persanes ) sur le catholicisme « qui ne peut durer cinq cents ans. »

11 n’eut jamais d’éclipse plus forte que sous la Régence. On ne le combattit pas; on l’oublia.

Le jugement de Dieu, qu’il attestait toujours, avait deux fois prononcé contre lui. Vaincu deux fois, avec Philippe II, avec Louis XIV, il paraissait fini. Il l’était bien plus en lui-même, ayant dans V Unigenitus condamné l’Évangile, et les propres mots de Jésus.

Montesquieu ne s’amuse pas à faire la petite guerre, noter tel scandale, tel abus. Il va à la vraie question : Si le catholicisme meurt, est-ce un effet de ses abus qui l’écartent de l’Évangile? ou l’effet naturel, nécessaire, du principe chrétien? — Quel est-il, ce principe, et quelle est sa portée?

Regardant l’avenir, dédaignant le présent et méprisant ce monde, condamnant toute occupation mondaine, maudissant la nature, il est essentiellement stérile et dépopulateur ( Lettre 114). — Il est le père des moines, mais il en est le fils, issu du monachisme oriental, si fort en Égypte, en Syrie, avant Jésus, plus fort dans la mort de l’Empire, ce grand tombeau des nations. Au monde défaillant qui n’agissait plus guère , qui n’espérait plus rien, il interdit l’espoir, défendit l’action.

Le premier mot qui part, en 1734, le premier cri, c’est : « l’action. »

Voltaire, dans ses Lettres Anglaises et la lettre

contre Pascal, dit la grande parole, le moderne Symbole : « Le but de l’homme est V action. »

Nous avons vu Voltaire à ce très-beau moment, qu’on pourrait dire son moment stoïcien, quand, pauvre, ruiné, au retour d’Angleterre, il était caché près Paris.

Aux jérémiades amères de Pascal sur les maux de l’homme, il répond noblement : « L’homme est heureux... Je suis heureux. »

Comment heureux? Par l'action.

V action, but souverain de l'homme; avec ce mol il n’était plus besoin d’épigrammes, ni de petits combats. Cela renvoyait au néant les dogmes de l’inaction, de la contemplation stérile.

Le but, entendez-vous? ce n’est pas le plaisir, ce n’est pas l’intérêt (à vous! Helvétius, Holbach ! A vous, les modernes écoles de la matière et du plaisir).

Voltaire se croit sensualisteet disciple de Locke. Il ne l’est point au fond. Il se sépare très-bien de lui et de tous ceux qui croycnl la morale variable, qui ne reconnaissent pas une règle identique d'action.

Il se moque de Locke qui, sur la foi de voyageurs suspects, a la crédulité d’admettre que les Mingréliens s’amusenlà enterrer vifs leursenfants. « Mettons cela, dit-il, avec le perroquet qui linlau P. Maurice ces beaux discours en langue brési-

lienne, que Locke a la simplicité de redire. »

Et il n’est pas moins ferme contre le fatalisme. Contre Wolf, contre Frédéric, il proclame la liberté de l'action.

« Lalibertédansl’hommeestla santé del’âme. »

Plus on a la santé morale, plus on croit à la liberté. Le fataliste est un malade.

C’est un état artificiel, contre lequel protestent la conscience et la liberté intérieure.

Tout cela, beau en soi, l’est encore plus dans la situation. 11 soutient celte tbèse contre un homme qui va régner, le jeune prince de Prusse (1737- 1738). Il tremble de le voir persister dans ce fatalisme qui endurcit le cœur. « Au nom de l’humanité , daignez penser que l’homme est libre. »

La morale héroïque se prouve par les actes et les œuvres, la liberté par l’énergie.

Frédéric, qui en fit un si terrible usage dans la guerre de Sept ans, fut converti par la victoire. Déjà vieux, il avoue (1771, 16 septembre) que nos actes sont libres, et que Voltaire avait raison.

Mais il n’est pas moins beau de le sentir par les revers, par l’excès des malheurs. Lejeune et profond Vauvenargues, martyr de la cruelle retraite de Prague (1741), fut le témoin du nouveau dogme par sa vie et par ses écrits.

Voltaire les recevant (1744), lui écrit: « Beau génie, j’ai lu, j’ai admiré cette hauteur d’une grande àme... Si vous étiez né plus tôt, mes ouvrages en vaudraient mieux. Mais, au moins, sur ma lin, vous m’affermissez... »

A 50 ans, le jeune homme avait déjà passé par deux âges. Un de concentration stoïque, dans l'énivrement d’énergie où le jeta la lecture de Plutarque. Il se dépeint lui-même dans une lettre, comme il était alors : stoïcien à lier, désirant un malheur pour s’assurer de sa force intérieure. Plus réfléchi, il eut le second âge, celui delà force expansive qui dit : A tout prix l’ action. Là il est justement l’opposé de Pascal et du christianisme, de la morale d’abstention. Il accepte hardiment toutes les conditions de la vie, les passions comme aiguillons puissants de notre force active.

D’autres aussi, non moins anlichrétiens, admettent la passion, mais l’emploient au bonheur. Vauvenargues l’emploie, comme degré pour s’élever, un escalier qui monte à la grandeur, aux nobles résultats qui serviront le genre humain.

Celte forte pensée ayant rempli son âme, et devenant lui-même, il donnait à sa personne modeste et réservée une autorité singulière. Le plus fougueux des hommes, Mirabeau (père de l’orateur), en écrivant à Vauvenargues (du même âge, ilsont22ans), lui parle en fils plutôt qu’en frère. 11 l’appelle :

« Mon maître. » Ce qui surprend bien plus, c’est que dans ce monde futile de jeunes officiers dissipés et rieurs, nul n’ait ri de la vie recueillie, des mœurs graves cl pures de ce singulier camarade. Devant son austérité douce, ils ne sentaient que du respect.

Écoulons-lc : « Blâmer l’activité, c’est blâmer la nature. Le présent nous échappe, nos pensées sont mortelles. Nous ne saurions les retenir. Si notre âme n’était secourue par cette activité infatigable qui répare les écoulements de notre esprit, nous ne durerions qu’un instant. Il faut marcher, suivre le mouvement universel. Nous ne pouvons retenir le présent que par une action qui sort du présent... L’activité qui détruit le présent, le rappelle et le reproduit. » (11, 94, éd. 1757.)

Et ailleurs ce mot si fécond : « Agir n’est autre chose que produire. Qui condamne l’activité , condamne la fécondité. Chaque action est un nouvel être qui commence ce qui n’était pas. »

Son destin fut cruel. Il ne put pas agir. Il languit â l’armée- Il languit en Provence. Sa famille pauvre et très-serrée lui refuse toute expansion. Il a des ailes et il ne peut voler. Foile épreuve. Eh bien , il se dit : « C’est sur nous que nous devons travailler. Et la grandeur se trouve en ce travail. L’âme est

grande par ses pensées et par ses sentiments. Le reste est étranger. Lorsqu’il lui est refusé, d’étendre au dehors son action , elle s’exerce en elle-même d’une manière inconnue aux esprits faibles et légers. Semblables à des somnambules qui parlent et marchent en dormant , ces derniers ne connaissent point celle suite impétueuse et féconde de pensées qui forment un si vif sentiment dans le cœur des hommes profonds. »

Ce mot qui, dans le calme, fait sentir le combat, montre aussi fièrement qu’en cette grande morale, tout est compris, que l’âme souveraine sait et lancer et retenir le char, créer à l’action refoulée le champ illimité de l’activité intérieure, — qu’elle peut dire au monde : « Je suis un monde aussi. »

Que de coups l’accablèrent! La funeste retraite de Prague lui avait coûté son ami, un jeune élève aimé , créé de sa pensée. Il quitta le service, rechercha un emploi. Par Voltaire il l’obtint. Mais le voilà gisant. Une cruelle petite vérole le dévaste, le défigure. Ses jambes, gelées à la retraite, s’ouvrent, ont des plaies. Et avec cela, poitrinaire, presque aveugle! La pauvreté cruelle pèse encore par-dessus ces maux !

Voltaire ici est admirable de bonté, de chaleur de cœur. Il va, vient, court, à Paris, à

"Versailles. Il intéresse les puissants à la publication nouvelle (1746). Il remue les ministres et la reine elle-même. A ce moment où Î1 entrait en cour, s’agitait tellement, il a du temps pour le malade.

Aucun plus grand spectacle que celui de ce lit et de celle mansarde derrière l’École de médecine. Plusieurs en profitaient; le jeune, l’aimable Marmontel , Chauvelin , l’âpre chef des batailles parlementaires, venaient voir volontiers ce stoïcien si doux. « Je l’ai vu, dit Voltaire, le plus accablé des hommes , et le plus tranquille. »

Quel était-il dans son for intérieur? Fils du passé, sorti d’une famille catholique (avec une mère très-dévote, une sœur carmélite, etc.), d’autre part ami de Voltaire, ayant adopté son principe (anlichrétien) de l’action, du bon emploi des passions , était-il combattu , avait-il des agitations? Souffrait-il d’être double ainsi? Rien ne l’indique. Ayant peu à donner encore, il crut devoir garder dans son petit volume des exercices de jeune homme , qu’il eût mieux valu supprimer et qui le feraient croire chrétien, donc opposé à sa propre doctrine. Un morceau vigoureux écrit de main de maître, et certes dans son âge de force (Y Imitation des pensées de Pascal ), dément entièrement celte idée. Il est d’un parfait Voltairien.

Rien de plus vraisemblable que ce qu’on a raconlé de sa mort. Voltaire alors n’était pas à Paris, mais il y fut présent par son aller ego , l’excellent d’Argenlal, le même qui avait assisté Mlle Lecouvrcur. Un jésuite arriva , n’en lira rien. Vaùnevargues dit après son départ les vers de Bajazet:

. . . . Cel esclave csl venu.

Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu.

Mort à trente-deux ans, moins deux mois, en 1747.

On a dit, non sans vraisemblance, que Vauvenargues qui souvent atteste contre le raisonnement l’autorité du sentiment, de la nature, du cœur, est déjà un Rousseau anticipé. Oui, mais, trèsgrande différence, il est bien moins sensible que Rousseau pour ses propres maux. Sur le grabat de Job, dans ces infirmités déplorables, cette destruction, il gémit, il est vrai, se plaint... des maux d’autrui.

Ce sombre Paris, ruiné par une interminable guerre, ce quartier noir, pauvre et humide, lui révélait un misérable monde qu’il n’avait pas vu au Midi.

. Dans un passage ému, touchante vision de malade, il regarde passer le grand torrent, le monde

et la foule affairée. Mais de côté et d’autre, aux chemins de traverse, il voit de pauvres solitaires -souffrants, muets, étouffant leur douleur. C’est à eux qu’il voudrait aller, eux qu’il voudrait calmer et consoler. Il hésite, craint d e les blesser ; il les laisse passer à regret.

Ailleurs, un aveu adorable : c’est que, tant malheureux qu’il soit, l’homme n’en sent que mieux toutes les misères des autres hommes... « Comme si c’était sa faute qu’il y eût des hommes plus malheureux encore. Sa générosité s’accuse de tous les maux du genre humain. »

Cette vive sensibilité éclate à chaque instant chez son maître Voltaire, le rieur plein de larmes. Elle alla trop loin môme dans son Désastre de Lisbonne, l’égara, lui fit croire au désordre de la nature, lui en cacha l’ordre profond.

Mais elle est admirable dans l 'Essai sur les mœurs. Sous forme légère et critique, elle anime partout ce beau livre. Partout on est heureux d’y retrouver le sens humain.

Bien mieux que Montesquieu 1 , il pose : que, si

1 Si je ne parle pas ici de l'Esprit des lois, c'est qu’il n'a pris autorité que- tard, dans la seconde moitié du siècle, avec nos Anglomanes, nos Constituants, etc. A son apparition, il eut un grand succès de curiosité ('22 éditions en 18 mois, 1 7 48-1749) . Mais bientôt on l'oublie un peu (1750). Les razzias d'enfants, la fureur de Paris et le chemin de la révolte, mettent h cent lieues de ce livre si froid des temps endormis

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la coutume diffère selon les lieux et les climats, tout ce qui tietit au fonds de la nature est le même et ne varie pas. L’homme a toujours vécu en société, et cette société dure sur deux bases : justice et pitié.

Plus vieux, il a mieux dit encore, étendant ce principe de notre petit globe à ceux qu’on voit au ciel, et à tous les mondes possibles. Partout môme morale, tout comme même géométrie. Je cite ce qui suit de mémoire, je crois, assez exactement :

« Si, dans la Voie lactée, un être pensant voit un autre être qui souffre, et ne le secourt pas, il a pêché contre la Voie lactée. Si, dans la plus lointaine étoile, dans Sirius, un enfant, nourri par son père, ne le nourrit pas à son tour, il est coupable envers tous les globes. »

Je Fleury. — Montesquieu meurt tout seul (1755), à ce point qu’il n'y eut qu'un homme pour suivre son convoi. C’était le bon Diderot. — Le pauvre Montesquieu avait été dupé sur l’Angleterre, mystifié par les Walpole. Ils lui firent admirer la machine, qui est peu de chose. C’est la vie qui est tout. La vie, c'est Vllabeas corpus et le jury, la sûreté de l’homme et de la maison bien fermée. La maison? qu'est-ce? Le mariage. Une femme sûre, qui ne tient qu’au mari (beaucoup plusqu'aux enfants). C’est ce qui a fait tout le reste, la force du dedans, la grandeur du dehors. Il va au bout du monde ; elle suit. Dés lors tout est possible et la colonie durera. — On n’imite pas la liberté, on ne l'importe pas, il faut la prendre en soi. A chacun de la faire par l'énergie du sacrifice ; non le sacrifice d'un jour, mais celui de tous les ours, le fort travail suivi, les mœurs laborieuses.

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