CHAPITRE V
Voltaire. — M"' Lecouvreur — 1 728— i 750.
Voltaire dit qu’il resta près de deux ans en Angleterre (de mai en mai, ou à peu près, 1726- 1728). Déjà célèbre ici, il se trouva là-bas absolument perdu. Il n’y eut que déceptions.
Il y apportait 20, (XM) livres en un billet qui ne fut pas payé. La protection de Bolingbroke, sur laquelle il comptait, ne pouvait que lui nuire , dans la lutte impuissante que l’illustre étourdi soutenait par la presse contre l’adroit Walpole, heureux et triomphant ministre qui répondit à tout par des succès. Voltaire fut trop heureux d’accepter un abri que lui offrit généreusement un marchand, M. Falkener, dans la fort triste solitude de la campagne de Londres.
Il espérait sortir de cette position ennuyeuse par l’éclat de sa Henriade, qu’il édita avec luxe et dépense. Mais pourquoi les Anglais auraient-ils accueilli un poëme où le héros finit par se faire catholique? On sait d’ailleurs combien ce pays, en réalité, est fermé aux littératures étrangères. La Henriade iq;f perçue ne valut à l’auteur que quelques guinées delà reine*.
Grand contraste avec l’accueil que trouva Montesquieu en 1729. Amené par lord Cheslerfield dans son propre yacht, caressé des Walpole, comblé par la savante reine, conduit par les lords aux deux Chambres, il vit tout par leurs yeux, jugea, admira tout sur leur parole, revint demi-Anglais, n’ayant rien aperçu du fond réel des mœurs, et formulant de confiance le très-faux idéal de ce gouvernement qu’il donna dans L'Esprit des lois.
Grand bonheur pour Voltaire de n’êlrc ainsi gâté, mais négligé plutôt. Il garda son bon sens.
1 il. Nicolardot établit cela parfaitement contre l'opinion commune. Ménage et finances de Voltaire, p. 35. Cet ennemi acharne de Yoltairo, qui accueille contre lui tous les libelles du temps, a pourtant éclairci fort bien certains points de détail. Chose curieuse : à la Ho de ce gros li»re si hostile, il donne sans s’en apercevoir ce qui justifie le mieux Voltaire, ce qui explique et fait excuser scs bizarreries : la situation mobile, précaire, où il vécut, la misérable incertitude où il était du lendemain, entre la Bastille et l'exil, les innombrables pseudonymes qu'il était obligé de prendre, les terreurs de ses libraires, la lâcheté des critiques qui tous sc mettaient contre lui. Nicolardot, p. 335-547.
11 vit peu, mais vit bien. Il vit d’abord les hauts côtés de l’Angleterre, qui sont bien moins anglais qu 'humains ; il vit Newton, Shakespeare. Il était depuis quelques mois en Angleterre lorsque Newton mourut et qu’on fit, avec de prodigieux honneurs , son triomphant convoi à Westminster Rien de plus grand, rien qui glorifiât davantage la sagesse anglaise. 11 la sentait partout dans la dignité libre des mœurs, des habitudes, la tolérance limitée (mais plus grande que partout ailleurs), la raisonnable estime du travail, de l’activité. L’hôte de Voltaire, Falkener, simple marchand de Londres, fut ambassadeur en Turquie.
11 sentait tout cela, et n’en était pas aveuglé. Quelques pages datées de 1727 montrent combien ses impressions étaient nettes et pour le bien et le mal. 11 entrevit fort bien les contradictions discordantes qui frappent en ce grand peuple. Que doit-il aux déistes anglais? Au fond, moins qu’on ne dit. Il relève bien plus de nos libres penseurs du dix-septième siècle, de la tradition des Gassendistes, Bernier, Molière, Hesnaull, Boulainvilliers, etc.
Il resta tout Français, cl ne pouvait vivre qu’en France. Il devait rentrer à tout prix. On ne sait qui il employa. Il fallait réussir auprès du petit Maurepas, alors ministre de Paris, un athée valet des jésuites, qui souvent fil semblant de protéger Vol-
taire, l’aimant peu, l’enviant, le sentant supérieur dans son propre genre Maurepas (la satire, l’épigramme). Il le laissa rentrer en France, non à Paris. Du moins la première fois que nous apercevons Voltaire, c’est chez un perruquier de Saint- Germain en Laye, où très-probablement il reste un an, caché ou à peu près. Pendant tout ce temps, rien de lui. Pas une œuvre. A peine une lettre. Ce grand silence indique à quelles dures conditions il était rentré. La Henriade même, revenant d’Angleterre, ne fut que tolérée. Et quarante ans durant elle ne fut vendue qu’en gardant son titre de Londres.
Dans quelle situation est alors la littérature? dans un funeste enlr’acle qui ne dure guère moins de douze ans 1 . Elle est alors plus que stérile ; elle semble détournée de son but. Elle évite et semble oublier la grande, la profonde
1 Ce temps de réaction, de décence, est caractérisé par le sacrifice et la mort de la pauvre Aïssé. Fidèle esclave de son indigne maître, jusqu'à sa mort en 1722; fidèle encore à la non moins indigne Férioi (sœur de la Tencin), elle a faibli en 1724 de pure reconnaissance et pour récompenser celui qui l'aima toute sa vie. Mais sa noble nature lui fait craindre de l'épouser ; elle ne se croit pas assez pure, elle craindrait de le faire baisser, dans ce retour aux bonnes mœurs. Les grandes dames la troublent, aggravent ses scrupules. Elle languit, elle meurt de ce combat. Elle refuse jusqu'au bout le boidieur. Et elle fait deux infortunés. Ali ! quelle Un pathétique, et qu'on en veut à ces prudes qui l'ont tuée! Kicn, rien de plus touchant que la terreur du chevalier, en la voyant vers sa tin, la cour humble, tremblante qu’il fait b tout ce qui l'entoure, même aux animaux domestiques, à lavuche qui donne du lait à la malade. Cela arrache les larmes.
question où est la destinée du siècle, la question religieuse, posée dans les iÆres persanes avec tant de force et d’éclat. Lui-même, le héros, le prophète Montesquieu a peur de lui-même. Il redevient M. le président de Montesquieu. 11 rentre dans la société, au monde des honnêtes gens. Il rétracte ses Lettres pour être de l’Académie, les offre à Fleury corrigées (1728).
Celui-ci n’en voulait pas plus. Une littérature amortie et faussée vaut mieux que le silence pour un pareil gouvernement. Fleury trouvait fort bon que le café Procope, sous l’aveugle La Motte, traînât le débat éternel entre les Anciens et les Modernes. 11 trouvait même bon que la petite réunion de l’Entresol, tenue par l’abbé Alary, jasât un peu des affaires de l’Europe, des rêves de l’abbé de Saint- Pierre. Utopies sociales qui s’écartent toujours du grand nœud social, de l’intime question où se relient les autres. Fleury s’en amusait, recevait volontiers le rapport qu’Alarv lui en faisait chaque semaine (D'Argenson). Tolérance admirable. Mais toute pensée vraiment libre avait été frappée, découragée. Le grand critique Fréret, ayant louché l’histoire de France, avait tâté de la Bastille. 11 se le tint pour dit, s’écarta au plus loin, dans la chronologie chinoise, etc. En 1728, l’essor du jansénisme aigrit cruellement la Police. Contre la librairie, l’imprimerie, elle s’arma d’une atroce
ordonnance. Pour une page non autorisée, confiscation, carcan, galères !
Voltaire, à Saint-Germain, se trouva solitaire plus <|ue dans la campagne anglaise, ne pouvant publier, muet. Cette année 1728 de grand silence (unique dans sa vie) lui profita beaucoup. Ce qui jusque-là le tenait inférieur, léger, faible, c’était la vie du monde, le besoin des petits succès. Là il rentra en lui, et il lit pour lui-même (sans espoir d’imprimer) une chose tout à fait libre et forte, sa critique des Pensées de Pascal. Une note de lui nous dit qu’elle est de celte année. 11 n’a fait rien de plus vif, rien qui aille plus droit au but. Il ne s’amuse pas, comme il lit trop ailleurs, à jouer tout autour de la grande question, à critiquer les accessoires. Sans jaser, ricaner, — sérieusement, d’une pince d’acier et d’une invincible tenaille, — il serre à la racine l’arbre qui nous lient dans son ombre.
Quand on voit avec quelle faiblesse la plupart des critiques se sont approchés de Pascal *, quel
1 Jeu excepte un, M. llavet, spécialement dans sa dernière édition, •idmii able travail, fort et définitif ( Commentaire , etc., 1805). MVI. Cousin et de Faugère avaient restitué le texte (1815-1814). M. Sainte- Beuve avait marqué d'une main fine et aère la place de Pascal dans Port-Hoyal et dans le siècle. Ces illustres critiques regardent pourtant du dehors. Kt llavet a vu du dedans. Comment cela? 11 lient de son auteur; il a à cœur ces questions il s'inquiète sérieusement de ces hauts
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timide respect, ou sait gré à Voltaire de son lernie bon sens, si simple, cl si lucide. Sa familiarité hardie (noble ici, point cynique) est d'un homme, d'un esprit vraiment libre, qui ne s'étonne point devant l'insolente éloquence, ne respecte que lu raison. 11 est ferme et point dur. Son petit livre (grand de sens et d’effet) se résume en trois mois, simples réponses à Pascal :
« L’homme eut mie énigme. » Non. On le comprend très-bien dans l’ensemble dont il fait partie. Mais quand il serait une énigme, ce n’est pas en tout cas par l’inexplicable qu’on l’expliquera. — Il est déplacé, dégradé. Non. Il est à sa place dans la nature. — Il mît injuste. Non. Et il n’esl pas justifié par l’arbitraire injuste, par la faveur, la Grâce.
« Est-il heureux'} » Question plus difficile. Là sans doute Pascal avait chance d’embarrasser Voltaire, de faire trembler sa plume. Celte année était sombre. Sa pauvreté cl sou mutisme l’attrislaienl fort. De la chambretlc du perruquier de Sainl-
problèmes de I» vie humaine. (Ju'il commente ou discute, on sent bien qu'il le fait pour lui-même plus que pour le public. Itien qu'en lisant ce commentaire, sans l’avoir vu, on le peindrait, avec sa jeune austérité, cette âpre et virginale candeur, cette exigence ardente de lumière et de justice. Il est intéressant de voir un esprit qui procède surtout de l'antiquité et du siècle de Louis XIV, hors de la mêlée d'aujourd'hui, par l’effet seul du progrès intérieur, et de sa force solitaire, marcher dans l'émancipation.
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Germain il dit à Tliieriot : « Ma misère m’aigrit, cl me rend farouche. » Une lettre très-mâle, de son anglais Falkener 1 , contribua à le raffermir, à lui faire croire que l’on peut être heureux, et que même la plupart le sont. S’élevant au-dessus de sa situation, il dit fortement à Pascal qui entre en désespoir de la misère de l’homme : « Vous vous trompez, l'homme est heureux. »
Mais si le bonheur pour chaque être est de suivre sa destination, quelle est vraiment celle de l’homme? Que répondra Voltaire? On croirait volontiers, d’après ses vanteries d’épicuréisme, qu’il va répondre : le plaisir. Non. Notre but, « c’est l'action. »
« L’homme est né pour l'action, comme le feu tend en haut, la pierre en bas. N’ôtrc point occupé, ou ne pas exister, c’est même chose. » (T. XXXVII, p. 57, n° 23).
Mot grave, et d’autant plus que la vie entière de l’auteur en est la traduction. Jamais pareille activité. Et ce travail immense, il sut le soutenir
1 « En lisant culte réflexion, je reçois une lettre d’un de mes amis qui demeure dans un pays fort éloigné. ■ Je suis ici comme vous m’avez laissé, ni plus gai, ni plus triste, ni plus riche, ni plus pauvre, jouissant d’une santé parfaite, avant tout ce qui rend la vie agréable; sans amour, sans avarice, sans ambition et sans envie. Et tant que cela durera, je m’appellerai hardiment un homme très- heureux, r Plus lard, Voltaire ajoute eu note : «Sa lettre est de I712S. » Éd. Bouchot, t. XXXVII, p. 48.
nis-nao)
par une sobriété plus qu’ascétique, donnant en loul Irès-peu aux plaisirs qu’il vanta le plus.
« Agissons. » Mais coin ment? lorsque l'activité de tous côtés rencontre un mur?
Cet esprit clairvoyant distinguait aisément que dans une telle société le despotisme avait luiiuème un despote et un maître, la richesse, que le pouvoir faisait sa cour à un pouvoir plus haut, l’argent. — Eu revanche, dans la servitude universelle, le pauvre est deux lois serf. Sur sa tète s'appuie la société de tout son poids, l’écrase et l’avilit, et fait qu’il s’avilit lui-même. La littérature indigente offrait un aspect déplorable. Si Colletet au siècle précédent « cherchait son pain de cuisine en cuisine » (Boileau), il n’avait pas la mise et la tenue coûteuses que dut plus tard avoir l’homme de lettres, vivant dans les salons. Au dix-huitième, Allainval, un auteur estimé dont on joue et rejoue les pièces, reçu partout, est cependant si pauvre, que, n’ayant aucun gîte, il couche dans les chaises à porteurs. Cet excès de misère et le parasitisme qui en était la suite naturelle, faisaient que l’on traitait les auteurs fort légèrement. La Tendu, sans façon, à ses habitués pour étrennes donnait des culottes.
Voltaire avait perdu ses pensions. Des 4,250 livres de rente qu’il eut à la mort de son père, les réductions successives (et celle récemment de
Fleury) durent emporter beaucoup, outre les banqueroutes qu’il essuya. Sa Henriade l'acheva. El quand pourrait-il vendre un livre? il l’ignorait. Les libraires effrayés auraient-ils acheté? En attendant, il préparait, écrivait ses Lettres anglaises. Il expliquait Newton. C’est par là justement (chose imprévue, bizarre) que sa situation changea.
Il venait le soir à Paris, consultait les Newtoniens. Ils n’étaient guère que trois qui osassent lutter contre Descartes et sa physique (une religion nationale), contre la lourde autorité de l’Académie des sciences. Il y avait un enfant de génie, le tout petit Clairaut. Un officier de Saint-Malo, tranchant, dur, excentrique, Maupertuis, reçu récemment à la Société royale de Londres (1728), et qui bientôt ici (1751) fut le chef du café Procope. Un homme enfin fort agréable, esprit universel, brillant, un peu léger, La Condamine. Un jour que celui-ci soupait avec Voltaire, il riait de l’ignorance du sot Contrôleur général Desforts qui, pour éteindre les billets de l’Hôtel-de-Ville, venait d’ouvrir une loterie où, par un calcul simple, on pouvait gagner à coup sûr. Voltaire avait de ces billets; il fut frappé, profita du calcul, et y gagna 500,000 francs. Le Contrôleur fut furieux, plaida, mais il était en baisse, bientôt remplacé. Il perdit, et Voltaire, dès ce jour fut
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riche, émancipé, libre du moins, s’il ne pouvait écrire en France, de vivre en Hollande et partout. Heureux coup de fortune qu’il dut réellement à sa foi, à l’amour des sciences. Newton, on peut le dire, lit la liberté de Voltaire.
On ne voit pas qu’il ait joui beaucoup de cette fortune. Sa vie si occupée et absolument cérébrale le rendait fort peu sensuel. Il n’était point avide. Quand le Régent lui donne pension, il partage avec Tbieriot. Et même en Angleterre, où il est si gêné, il songe à cet ami, lui fait toucher ceci, cela. Souvent très-généreux, et parfois trèsserré, il fut pour ses affaires quelque peu maniaque, comme ceux qui ont commencé par être pauvres et s’en souviennent.
Il put revenir à Paris, mais s’établit encore dans un quartier quelque peu écarté, rue de Vaugirard, assez près cependant de la Comédie française. Il voulait y rentrer, mais par une vieille pièce, par la reprise d'Œdipe. Il avait pour jouer Jocaste une actrice admirable, son amie, M"' Lecouvreur. Rare personne, admirée, adorée, et bien plus, estimée. Dans Monime et Junie, Pauline ou Cornélie, c’était plus qu’une actrice; c’était l’héroïne elle-même. Un spectateur disait en sortant : « J’ai vu une reine entre des comédiens. » Elle eut un vrai génie, libre du chant monotone qu’enseignait Racine à la Champmeslé,
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libre de l’emphase ampoulée qui plaisait à Voltaire. La première sur la scène elle parla de cœur, d'élan vrai et d’accent tragique. Quand elle débuta ici (à vingt-sept ans), tous furent ravis, troublés. Des jeunes gens devinrent fous d’amour.
Il lui advint (eu 1724, ayant trente ans déjà) une extraordinaire aventure que n’ont guère les actrices, celle d’être la Minerve ou le Mentor d’un Télémaque, d’avoir à former un héros. Du Nord lui tombe ici certain bâtard de Saxe, Maurice, fils du roi de Pologne Auguste. Il avait déjà fait la guerre. Il avait eu la chance d’avoir vu face à face le vaillant, le terrible, qu’on n’osait regarder, le suédois Charles XIÏ, d’avoir dans son œil bleu pris cet éclair de guerre qui lui re^ta toujours, lui fut une auréole, trompa sur son génie réel. Ce rude enfant ressemblait peu à nos marquis d’ici. Suédois de mère, Polonais d’habitude, il était spontané bien moins qu’il ne semblait; il fui surtout relire Allemand*. Il était né au pays des romans, dans ces bouleversements où Charles et Pierre, deux ours, roulaient sceptres et cou-
1 Nombre de documents récemment publiés nous font connaître Maurice dans le dernier détail. M. Saint-René Taillandier en a tiré une fort belle biographie, savante, curieuse, intéressante ( Revue des Deux Mondes. 18(14). Seulement il me semble un peu trop favorable à ce héros de second ordre (pie la fortune a tant favorisé, exagéré, surfait. Ses Rêveries, tout à la fois pédantes ques. excentriques, sont un livre moins que médiocre.
ronnes, où tout était possible. « Pourquoi pas lui? pourquoi pas moi? » Dans les trois cents bâtards du roi Auguste, celui-ci, effréné, visait tout, les trônes et les femmes, vaillant, brutal, avide. La vieille duchesse de Courlande, les Anne, fil izabeth, les sanglantes câlins de Russie, tout lui eût été bon. Mais pour ces grands mariages impériaux, le rustre et le soldat avait un peu besoin de poli extérieur, de prendre les grâces de la France. I>a pauvre Lecouvreur servit à cela.
Elle fut à la fois précepteur et mère et maîtresse. Si elle gagna peu pour le fond, au moins pour le dehors elle polit la nature grossière, lâchant de lui donner un peu de sa noblesse et des formes royales qui en elle étaient naturelles.
Il crut un moment réussir, épouser celle de Courlande. Point d’argent pour partir. M" e Lecouvreur vendit ce qu’elle avait, argenterie, diamants, lui en donna le prix. Un moment il se crut maître de la Courlande. Son père s’y opposa, autant que la Russie. De là mille aventures, mille dangers. Il échappe. Mais le voilà fameux, le Roland, le Renaud, le héros des chimères, un nouveau Charles XII, avant d’avoir rien fait. Madrid pensait à lui pour sa folle Armada, pour mettre le Stuart dans Londres. La cour de Stanislas (et la reine de France?) pensait à lui pour la Pologne, pour y renouveler Char-
les XII et Gustave, en chasser l’Allemand. Maurice en voulait à son père, qui lui fit manquer sa fortune, qui le blâmait d’aller en galopin s’offrir aux reines pour être refusé.
Les gens d’ici qui le lançaient et voulaient s’en servir, avaient pris trois moyens. On le vantait aux dames comme égal de son père en force infatigable. On occupait de lui le peuple de Paris par un certain bateau, qu’il avait inventé, disaiton, qui allait, venait sur la rivière, et que les badauds regardaient. Quoique fort peu lettré, on en lit un auteur. On préparait ses Rêveries (pour l’autre année 1751). Il semble s’y offrir pour détrôner son père, disant « qu’il prendrait la Pologne en deux campagnes au plus, sans qu’il en coûte un sou. »
Il sera roi ou czar ! Quelle joie, mais quelle inquiétude pour M"" Lecouvreur. Il est à elle, son œuvr£, c’est elle qui en lit un Français. Mais hélas ! elle n’est qu’une comédienne. Et (chose pire) elle a trente-neuf ans, la beauté, il est vrai, douloureuse et tragique du portrait si connu, elles célestes yeux pleins de sublimes larmes qui toujours en feront verser*. A force
* Elle devait saisir terriblement les cœurs, les transformer, changer les bêtes en hommes, pour avoir fait faire un tel portrait au faible et médiocre Coypel. C'est la belle gravure où il la représente dans le rôle de Homélie, en pleurs et l'urne dans les mains, l'n artiste inspiré, s'il