‹ Louis quinzeieme et seizeiemeChapitre 10 sur 40 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Pacte de famille. — Règne du Parleitienl. — Jcsuiles condamnés. 1761-1702.

Homme d’esprit, homme de cœur, connaissant la France à merveille, Choiseul, à chaque sottise, trouvait un mot noble et fier qui plaisait, le relevait. Mieux que la sotte Pompadour, il sentait tout le péril de rester à découvert dans V la trahison d’Autriche. En 1761, le public criait. Choiseul crie aussi, dit que l’Autriche mollit, ne nous appuie pas assez, se plaint, menace, et donne encore une armée à Marie-Thérèse.

En même temps il éblouit et le jiublic et Versailles d’un fait de grande apparence. Avec l’agilité brillante d’un acrobate accompli qui saute d’une corde à l’autre, il se raccroche vivement à celle qui lient au cœur du Roi.

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Louis XV, toute sa vie, avait été Espagnol. Clioiseul se fait Espagnol, prépare et publie, en août 1761, le fameux Pacte de famille.

Superbe tour de voltige qui le maintenait au pouvoir. Louis XV était Bourbon, Charles III était Bourbon. Quoi de plus beau, quoi de plus grand (et digne de Louis XIV) que de lier en un faisceau tous les membres de la famille, de rattacher France, Espagne, Parme, Naples, la Sicile ! Louis XV, qui. ne sentait rien, sentit cela, le trouva grand. On le trouva tel en Europe.

Pour bien juger ce projet, il faut savoir ce que l’Anglais en pensa... L’Anglais en frémit de joie.

11 comprit parfaitement que Choiseul doublait sa proie. Les âpres chasseurs de mer virent dès ce jour les galions entrer chargés d’or dans Portsmouth. Ils virent les ports et les villes de l’Amérique du Sud payer d’énormes rançons. Ils virent descendre dans la mer la grosse flotte espagnole, cette vaine cérémonie de lourds navires impotents, canonnés, percés, coulés, avant de faire un mouvement.

Pitt, sous son air rechigné, fut si gai qu’il SC lâcha par un mot de bassesse atroce : « On n’eu mettra pas plus grand pot-au-feu ; mais la soupe sera bien meilleure. »

Ce n’était pas une force qui s’ajoutait à la

France, c’élait un gros embarras, une caiaque de commerce , Irainant derrière un vaisseau, et qui ne fait que l’alourdir. Choiseul, depuis ses revers maritimes, que pouvail-il poui’ défendre celte Espagne? Rien. Le Pacte de famille est déclaré au mois d’aoùt 1701. Et c’est au mois de décembre que Clioiseul avise à rendre l’essor à notre marine, qu’il suscite (par l’exemple du premier banquier de la cour) un mouvement national de dons , de souscriptions. La Ferme donna un vaisseau , Paris souscrit un vaisseau , et bientôt chaque province. Enthousiasme général. Tous ces vaisseaux sur le papier, et tout au plus en aident, combien leur faut-il de temps pour exister réellement, pour cingler, combattre en mer?

M. Pitl se faisait fort, avant la guerre déclarée, de faire sa razzia immense sur les colonies espagnoles, de donner à ses requins la pâtée la plus épaisse qu’ils aient eue jamais sous la dent. Lord Bute (le favori du Roi) s’y opposa en Conseil, se lit vertueux, délicat, et Pitt fièrement se retira. C’était la guerre elle-même qui donnait sa démission. Et lord Bute, c’était la paix. Il fallait la prendre aux cheveux (moment unique, irréparable), savoir perdre, sacrifier, pour ne pas perdre davantage, l^ord Bute avertit Choiseul secrètement. El celui-ci fit le sourd I

Deux choses l’enfonçaient dans la guerre : 1° son crime d’Autriche, son traité. 11 eût fallu rendre ce qu’on avait pris en Allemagne pour rimpérati’ice. Et la cabale autrichienne eût jeté Choiseul à bas. 2“ En gagnant l’Espagne et la poussant en avant, ce petit Machiavel comptait bien qu’elle aurait en mer des revers épouvantables, mais croyait aussi que par terre elle prendrait le Portugal, lui procurerait un gage, une conquête à échanger pour le jour terrible des comptes, de la grande liquidation. Ainsi celle aveugle Espagne allait, au signe de Choiseul, en n’y gagnant que des coups , tirer du feu les marrons que l’Autriche linalement devait manger seule.

Le plan était malhonnête, chimérique et étourdi. 11 n’avait qu’un côté certain : il faisait abîmer l’Espagne dans ses flottes et ses colonies. Mais le côté incertain, c’était que cette vieille Espagne pût de ses bras décharnés étreindre le Portugal, défendu par l’AuglcleiTe, défendu par un homme fort, par Pombal, son Richelieu.

Louis XV donna là-dedans, tout comme il avait donné dans le traité de Babiole. Choiseul s’dfiermit, monta, fut un vrai premier ministre, plus que Colbert, plus que Louvois. On revit un vrai Mazarin. Ministre des Affliires étrangères, il prit la Guerre et la Marine, ou par lui, par

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ses parents. Il emplit tout de Choiseuls, frères, cousins, neveux, grands, petits, et des Stainville, et des Praslin. Il se fit colonel des Suisses (énorme place d’argent). Par Bertin, son petit valet, il avait aussi les finances. « Choiseul veut dire mangerie, » disait plus tard Louis XVI.

Avec ces dépenses et sa guerre, Choiseul était toujours à la merci des Parlements, comme un mendiant à leur porte. Sa mécanique était fort simple. A ces dogues toujours grondants, pour tirer d’eux ce qu’il voulait, il lui sufGsait de montrer leur gibier, leur proie, les Jésuites. Le mot plaisant du sauvage dans Candide : « Mangeons du jésuite I » c'était toute la harangue de Choiseul aux Parlements.

Cela allait à merveille avec le Pacte de famille. L’homme du monde qui haïssait le plus les Jésuites, était le roi d’Espagne, Charles III, qui n’était venu en Espagne que malgré eux, malgré leur projet de le faire déclarer fils d’Albéroni et bâtard adultérin. Ils étaient très-forts en Espagne. Pas un seul fonctionnaire qui ne fût sorti des Jésuites. Charles n’osait pas encore les frapper. Mais en arrivant, il avait saisi contre eux l’épée de saint Dominique, se faisant le chef de l’inquisition, ayant pour vicaire général un Dominicain, attendant un prétexte, une occasion.

Dès 1754 et 1756, l’Espagne et le Portugal

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avaient pu voir en Amérique ce qu’étaient au fond les Jésuites. Leurs Indiens du Paraguay, dans un échange de terres que firent alors les deux Couronnes, résistèrent à main armée. On vit à nud, à découvert, cet empire singulier, étrange création de la ruse. Ce qu’ils n’avaient pu au Nord , avec la race énergique des Peaux rouges, ils l’avaient fait au Midi, se créant là, dans des pays isolés, un certain paradis à eux. Pour leur pouvoir, pour leur plaisir, ils avaient là des troupeaux de doux imbéciles, menés palernement avec la verge et le fouet. Humboldt, si bon observateur, et nullement hostile aux Jésuites , dit que, partout où ils ont fait ces Missions , l’idiotisme a été si bien fondé , si bien mêlé à la race, et le cerveau pour toujours si parfaitement rétréci , que nulle civilisation , nul l»rogrès n’a plus de chance.

Cela lit mieux examiner ce qu’ils étaient en Europe. Leur force était en Espagne, où, tout employé sortait de leurs mains ; ils étaient devenus l’administration elle-même. En Portugal, ils gouvernaient à l’aide des grandes familles, ils y étaient détestés comme un ordre tout espagnol, anli-[>orlugais, qui aurait espagnolisé le pays. Sous le roi Joseph, ils surent lui donner un premier ministre, Pombal, mais qui avait vu l’Europe, l’Angleterre, et ne put rester l’humble

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serviteur des jésuites. Pombai, hardi et violent, les étonna fort en janvier 58. Appuyé des dominicains, il osa lancer contre eux un manifeste terrible. 11 bannit du palais les confesseurs jésuites, mit près du Roi leurs ennemis.

Tout cela, je le répète, en janvier 1758, lorsqu’ils faisaient leur grande intrigue pour exclure Charles III de l’Espagne , et rester maîtres en y mettant l’Infante. Ils résolurent de tenir ferme en Portugal à tout prix. Les grands, surtout les Tavora, les Aveyro, leur appartenaient. Le roi Joseph, tous les soirs, allait faire l’amour à la jeune marquise de Tavora; on tira sur lui et on le blessa. 11 fut prouvé qu’avant le coup ils avaient consulté les Jésuites, qui, d'après leurs vieilles maximes de Mariana et autres, autorisèrent le régicide. Pombai fit décapiter, rompre, brûler tous ces grands. 11 fit par l’Inquisition condamner, comme hérétique, fit étrangler et brûler le vieux père Malagrida. Rome s’irrita, et brûla un manifeste de Pombai. Celui-ci, sans hésitation saisit tous les biens des Jésuites; il les embarqua eux-mêmes et les jeta en Italie (1759).

En France, on trouva cela dur. Voltaire avait de l’amitié pour ses maîtres les Jésuites, et les regardait aussi comme le meilleur dissolvant du Christianisme. L’Anglais, d’un machiavélisme plus exquis et plus haineux, en toute société

catholique, voulait le maintien des Jésuites, comme élément de ruine et germe de corruption. Il regretta l’acte brusque de Pombal. Et à Paris, plus d’une grande dame anglaise travaillait pour les Jésuites avec les gens du Dauphin.

C’était cette pourriture même, reluisant en si beau jour, qui faisait qu’ici le public les prenait peu au sérieux. La question était grave au Parlement, grave à Versailles, mais ridicule à Paris. Un fait trop peu remarqué, curieux, qu’indique Barbier, c’est que huit jours après que les Jésuites furent condamnés, personne n’y pensait plus.

Choiseul ne mit dans l’affaire aucune animosité, et il n’en était besoin. Les Jésuites, in extremis, étaient au point où le malade est sale, souille tout sous lui. L’ordure de la banqueroute que lit eur père Lavalelte fit dégoût. Et le secours odieux, gauche, qu’on crut leur donner, les acheva par l’horreur. On a vu combien la famille royale était maladroite , Madame , emportée , aveugle, propre à lancer aux amis le pavé de l’ours. On crut faire peur au publie. On fit, par le Grand Conseil, condamner un notaire suspect d’avoir fabriqué un arrêt du Conseil contre les Jésuites. Suspect? et qui empêchait une vérification de fait, si aisée dans les registres? On aurait bien voulu le pendre. On le condamna aux galères. A quoi il ne consentit pas. Il affirma son

innocence, et il se coupa la gorge. C’était 1a couper aux Jésuites. La Compagnie, à ce moment, salie, flétrie, déclarée solidaire de la banqueroute, resta dans son fumier si bas qu’on ne lui vil plus le nez.

Mais on ne les laisse pas là. Voyons, qui êtesvous, bonnes gens? Voyons vos statuts d’Ignace, vos belles constitutions ? Le Roi a beau se jeter entre, se réserver l’examen. Le Parlement va son chemin, jusqu’à refuser les taxes. Donc, il faut un Lit de Justice. Intimidation ridicule. Cette foudre du Lit de Justice, qui frappe le 21 juillet, fait rire, quand elle arrive après la perte d’une bataille (16 juillet 61). La cérémonie est grotesque quand ce Jupiter tonnant fait son entrée militaire à P<iris, avec sa défaite, entre moqué et battu.

A lui d’avoir peur, de trembler. Le Parlement, tout en faisant, malgré le Roi , l’examen des constitutions des Jésuites, prépare un bien autre examen. Il veut que le Roi indique la somme des acquits au comptant. Petit mot et énorme chose. Ce sont ces bons qu’il tirait sans compter sur le trésor, pour combler ses inertes au jeu, payer sa police secrète, et pour se débarrasser de la mendicité dorée. Enfin sa {letite Sodome, tous ses malpropres secrets, tenaient à ce mystère obscur des acquits au comptmt.

L’idée que le Parlement va descendre dans ces égouts, examiner, sonder de près, cela fit pâlir tout Versailles. Le Roi montra un cceur de roi, défaillit. Que deviendrait-il si ce Parlement sauvage ébruitait tout, publiait? Le Parlement avait pour lui une force, la misère publique, et, par moments, des procédés terriblement expéditifs. On le vit par la pendaison de Besançon et de Paris. Tout se rapprocha de Choiseul, qui démuselait , muselait Cerbère à sa volonté , qui disait au Roi : « Eh ! sire I laissons-leur les Jésuites. Cela les occupera. »

Le Roi, ainsi terrorisé, ne lit plus guère attention aux cris de cinquante évêques qui criaient pour les Jésuites. 11 laissa le Parlement brûler leurs livres, leur défendre d’enseigner, de confesser. En octobre 61 , à la rentrée, peu de gens y renvoyèrent leurs enfants. L’herbe commence à pousser dans les cours de Louis-le-Grand (/. Quichei'at). Un journal officiel, la Gazette de France, donna au public français'le jugement de Malagrida. Que pouvait de plus Choiseul? Cela fut si agréable au Parlement de Paris, qu’en décembre 61, il enregistra tout ce qu’on voulut, et l’enregistra purement, simplement, sans restriction.

Heureuse entente. A quel prix? I^es Parlements, bride abattue, vont en guerre contre les

Jésuiles, sans avoir aucun souvenir qu’il y ait un roi en France. \je Parlement de Paris, en octobre 61, à l’énorme majorité de 139 contre 13, déclare que les Jésuites ne furent jamais que tolérés, que leurs statuts sont abusifs. Le Parlement de Rouen prend, le 12 février 1762, la grande initiative. Il ordonne qu’au 1" juillet les Jésuiles videront les lieux, quitteront leurs maisons, leurs collèges, que tous les biens seront saisis, les meubles vendus; enfin que les villes enverront au procureur général leurs mémoires sur l’éducation qu’on donnerait à la jeunesse.

Rennes et Paris suivirent ces voies, Rennes avec le plus grand éclat. Toute la France lut, admira le réquisitoire, les écrits du procureur général, du Breton La Chalotais.

En mars, la famille royale fit une dernière tentative, obtint que le Grand Conseil déclarât non avenu ce qu’avaient fait les Parlements. Mais le Roi n’osa insister. Choiseul lui disait froidement . H Sire, supprimez les Jésuites, ou supprimez les Parlements. » Mot ten'ible. Cela voulait dire : « Hasardez la Révolution... Courez la cliance de revoir l’année qui vous a fait faire le chemin de la Révolte, de revoir la guerre des rues, d’entendre le cri : Versailles! ol : Allons Initier Versailles! »

l>c Dauphin et ses meneurs voyant le roi si muet, si blême et si annulé, proposaient un

moyen extrême. C’était d’établir partout des États provinciaux, pour primer les Parlements. Ces Étals, pour la plupart, machines aristocratiques, auraient été admirables pour arrêter tout progrès. S’ils agissaient sérieusement, ils déplaçaient la royauté, la remettaient presque partout au clei’gé et aux seigneurs.

Là, Choiseul parla fort net. il leva vivement le masque par ces paroles cyniques : « Quelle que soit la forme de ces États provinciaux, ce sera une assemblée d'hommes. . . Que fera le roi s’ils s’unissent?... On n’exile pas son royaume. »

Choiseul aimait mieux jouer de la machine grossière, moins compliquée, des Parlements. Seulement qu’avait fait son jeu? Pendant une année tout entière, on avait vu le Roi, traîné toujours en arrière, dire : Non. Et personne n’y avait pris garde. En ce moment, il écrivait à Rome pour qu’en réformant les Jésuites on les sauvât. Était-il temps de réformer ceux qui déjà étaient morts, dont les maisons, dont les collèges étaient vides ?

Et le roi aussi semblait mort. A quoi tenait sa reculade? A la peur qu’on lui avait faite pour ses aapiits au comptant, pour ses vilenies coûteuses. Son cœur était au mauvais lieu , voilà tout. El dans ce moment où il voyait sa foi.

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son Dieu, ses Jésuites éreintés, il laissait faire.

Un tel avilissement de l’autorité embarrassait assez Choiseul. Qu’était cette autorité alors, si ce n’était lui-même? Lui seul il était le pouvoir, donc, ravalé plus que personne. Mais les Parlements, ses amis, il n’eût su comment les toucher. Il avait pu hasarder de donner une volée à ses amis les philosophes. Ici, la chose était plus grave. Avec ces corps violents, colériques, si habitués à pendre, rouer, brûler, on ne pouvait guère plaisanter. Le fat était embarrassé. Il y fallait un bon hasard. Il aurait donné beaucoup pour que les Parlements eux-mêmes eu fournissent occasion, pour qu’ils se déconsidérassent par quelqtie faute grossière, quelque barbare ânerie. 11 l’eût voulu. Mais que faire? Avec toute son assurance, son air hardi, impertinent, il reculait, et, pour rien, il n'eût attaché le grelot.

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