‹ Louis quinzeieme et seizeiemeChapitre 13 sur 40 · UI-17M · texte numérisé non relu

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En effet, il montre les dents. 11 exige de l’argent. Le pauvre bonhomme Calas est mandé chez l’archevêque. 11 finance. On lui fait payer 1“ les dettes de Louis, six cents livres; puis, quatre cents pour apprentissage chez» un catholique, et cent francs annuellement. — Est-ce tout? Non, de l’évêché, on signifie à Calas qu’il ait à établir son fils. 11 n’ose pas refuser, ne faisant qu’une objection, qu’il est bien jeune, incajtable. Et cependant il se saigne. 11 dit qu’il ne peut donner que trois cents francs en argent, et dix mille en marchandises. — Est-ce tout? Non. On fait écrire par ce misérable Louis un placet à l’Intendant pour demander que ses deux sœurs et son petit frère Donat soient enlevés à leur père, à leur mère, et séquestrés.

Ce placet, tombé de sa poche, fut relevé par l’aîné de la famille, Marc-Antoine, qui lui reprocha âprement cet acte infâme.

Marc-Antoine était protestant zélé , d’un caractère sombre. 11 avait autorité dans la maison. C’était lui, et non pas le père Calas, qui faisait la prière commune. 11 était lettré, distingué. 11 étudiait en droit , et s’était fait recevoir bachelier en 59. 11 voulait passer la licence. Mais |K)ur cela il fallait un certificat de catholicité. 11 avait horreur de le demander. Donc , il était arrêté court. Il voyait ses camarades lancés bril-

1er au barreau. Gela le jeta en grande tristesse. Pour se distraire, il allait aux cafés, devint joueur. II aurait voulu alors , se rabattant sur le commerce, que son père l’associât. Calas, autant qu’il pouvait, le faisait son aller ego. Mais fort raisonnablement, il n’osait s’associer légalement un jeune homme déjà dérangé qui eût ruiné la famille. Nouveau chagrin pour Marc-Antoine. Il voyait tout impossible. 11 eut envie de s’en aller à Genève , de se faire ministre, et de revenir se faire pendre. Mais fallait-il aller si loin pour cela? Il lisait fort ceux qui ont parlé du suicide, et le Caton de Plutarque , et tel chapitre de Montaigne , et le monologue d’HamIet, le Sidney surtout de Gresset.

I^ 13 octobre 61, la sombre boutique reçut une visite, celle d’un gentil jeune homme de vingt ans, nommé Lavaysse, fils d’un avocat protestant, mais élevé par les jésuites. Lui aussi il avait fait fi du commerce où on le mit. Il avait l’ambition de la marine. A Bordeaux, il étudia l’anglais, un peu de mathématiques. 11 voulait être pilolin. Déjà il portail l’épée. Mais, comme tout lui réussissait, il se trouva qu’un de scs oncles l’appelait à Saint-Domingue, sur une riche plantation. C’était une fortune faite. Ce petit favori du sort, avec son épée, sa gaieté, la grâce

des gens heureux, invité par ces bonnes gens, attrista encore Marc-Antoine. Sombre et muet, celui-ci soupa, but plusieurs verres de vin. Mais avant que l’on finît, il descendit tout doucement, ôta son habit, le plia proprement avec son gilet de nankin, puis se pendit.

Qu’on juge du désespoir des parents. Mais la vive peur du père , de la mère encore plus , c’était qu’on ne traitât leur fils en suicidé, que, subissant la honteuse exhibition, et traîné tout nu sur la claie, il ne perdit aussi ses frères, ne les déshonorât tous. La férocité populaire gardait ces affreux souvenirs, les lazzi, les rires atroces ; elle eût pu dire dans trente ans, dans cinquante, au dernier des fils ; « J’ai vu ton frère sur le nez, traîné dans les rues de Toulouse. »

Voilà ces pauvres Calas qui disent qu’il ne s’est pas tué. « Alors, on l’a donc tué?... mais vous l’auriez entendu. . » Que dire à cela? Les voisines frémissent, et des furies crient : « Ce sont eux qui l’ont tué ! »

La garde arrive, avec elle, certain capitoul, David, homme emporté, empressé, de grand zèle et de grand bruit. Sans procès-verbal, il enlève le cadavre, la famille, et traîne tout dans les rues pleines de monde (un dimanche soir). Chacun aux fenêtres. « Qii’est-ce? » — « Rien que des protestants qui ont étranglé leur fils. »

Dans la procédure d’alors, celle du cruel moyen âge, confirmée par Louis XIV en 1670, tout devait partir de l’Église. Le magistrat requérait que l’autorité ecclésiastique fulminât un Monitoire, sommation à tous les fidèles de déclarer ce qu’ils savaient. Cela constituait les curés, les prêtres, juges d’instruction. On venait leur dire à l’oreille ce qu’on savait, imaginait. On se concertait avec eux, avant d’aller déposer. Mais le Monitoire devait ne parler qu’en général, ne pas nommer les personnes suspectées. Celui des Calas les nommait, énonçait comme déjà certains, les faits dont on allait juger. Il disait que Marc- Antoine allait se faire catholique. Il disait qu’en telle maison un conseil avait été tenu pour faire mourir Marc-Antoine. 11 disait jusqu’aux plaintes, aux cris, qu’avait poussés la victime. Bref, avec un pareil acte qui tranchait tout, le procès était tout fait, tout jugé.

Par cinq fois, par cinq dimanches, ce cri de mort, de vengeance, partit de toutes les chaires. Le 7 novembre, à l’appui, une grande fêle sépulcrale, le service de Marc-Antoine , se fit dans l’église des Pénitents blancs. Ces confrères (blancs, bleus, noirs, gris), c’était à peu près tout le peuple industriel et marchand, cordonniers, tailleurs, boulangers, etc., enrôlés sous les couleurs, les bannières ecclésiastiques. Les conl'ré-

ries s’enviaienl ce corps saint de Marc-Antoine. Les curés se le disputaient. Les pénitents blancs, issus tout droit de saint Dominique, l’emportèrent. L’église entière était tendue de drap blanc. Sur un catafalque énorme planait un squelette (la foule crut voir les os de Marc-Antoine). L’osseuse ligure dans la main tenait brandillante une palme qui glorifiait son martyre, demandait vengeance.

Qui pouvait avoir le cœur assez dur pour la refuser? Dieu s’en mêlait. Trois miracles, quatre, qui se firent sur la tombe, touchèrent, exaltèrent les femmes, les jetèrent dans le délire.

L’année redoutable arrivait de l’anniversaire séculaire de 4562, la Saint-Bartbélemy toulousaine. On attendait de grandes fêtes, mais les plus chères au cœur du peuple, c’étaient les expiations protestantes qui précéderaient. Cette grande et profonde masse a gardé un levain étrange. Les horribles événements qui ont eu lieu en ce pays lui ont laissé un besoin de tragédies, d’émotions. L’église de Saint-Sernin , née de la fureur du taureau qui traîna jadis le martyr, cette superbe église do sang, sacrée par la première croisade et les massacres de l’Asie, rougie du sang albigeois et des massacres de l’Europe, cette église, des cryptes aux tours, sue la mort. Le peuple, en ses caves , va voir l’affreux bric-à-brac des crânes , des ossements sacrés , se repaît inces-

samment des curiosités du sépulcre. Pour répondre à de tels besoins, le Parlement de Toulouse , large et grand dans ses justices , ne permit pas de regretter la vigueur de l’Inquisition. En une seule année, dit-on, quatre cents sorciers, hérétiques, juifs et autres, furent expédiés pêle-mêle, allèrent au bûcher.

Dans ces cités du midi, où l’hiver, presque toujours doux, continue la vie en plein air, à force de parler, plaider, supposer, imaginer, les rêves populaires prennent corps et toute la fixité que peut avoir le réel. De femmes en femmes (malades de tendresse et de fureur, tendresse pour la victime, fureur eontre les protestants), la noire ville se trouva grosse d’une épouvantable grossesse, gonflée eomme d’un vent de haine, de colère et de venin. Un monstre éclata de ce vent, monstre d’ineptie, de sottise, une l^ende qui pouvait faire bien plus qu’une exécution, — un massacre général :

« Il est sûr, il est certain que si les protestants s’obstinent, malgré tant de persécutions, à rester toujours protestants, il y a une cause à cela. La cause, c’est la terreur. Us ont un tribunal secret qui met sur-le-champ à mort ceux qui se convertiraient. »

A quoi les prêtres ajoutaient ; « C’est si vrai, que Calvin même leur ordonne expressément de

luer le fils indocile. » (Calvin ne fait en cela que citer, traduire la Bible, comme font les docteurs catholiques. Mais ni les uns, ni les autres ne commandent la mort des enfants.)

Les femmes allaient bride abattue dans l’absurde. Ce tribunal, pour exécuter les enfants, a un sacrificateur patenté qui porte une épée. Or, dans l’affaire de Calas, il y avait le pilotin Lavaysse et sa petite épée. Voilà le sacrificateur. Car, pour étrangler un homme, il faut avoir une épée.

Quoi de plus clair? Qui résiste, est un impie certainement. Il n’a ni la foi ni le cœur. 0 ! cœur dur, qui veut impunie la mort des enfants innocents!... « Des preuves! dis-tu, des preuves ! » Misérable I s’il te faut des preuves, c’est que tu n’es pas chrétien.

Voltaire, qui court les surfaces et n’a guère de mots profonds, en a un ici, admirable : « Jugement d’autant plus chrétien qu’il n’y avait aucune preuve. » (Corr. avril 1762; LX, 122.)

C’est là toucher le fond des choses. Dans une religion de l’amour, prouver ou demander preuve, c’est pécher, n’aimer pas assez. L’amour est si fort qu’il croit le contraire de ce qu’il voit. Plus la chose est illogique, folle, absurde (c’est le mot même de Tertullien, d’Augustin), plus elle est matière à la foi, à la croyance d’amour.

Surprise par le mari, l’épouse dit : « Si vous

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aimiez, vous n’en croiriez pas vos yeux; vous en croiriez voire cœur. Non, vous n’avez pas la foi ; vous n’eûtes jamais l’amour. »

Telle fut l’affaire des Calas, un vigoureux acte de foi de la ville de Toulouse. 11 y avait des choses évidentes qui rendaient invraisemblable le martyre de Marc-Antoine, mais plus c’était invraisemblable , plus il était beau de le croire , méritant, d’un cœur chrétien.

C’était le charmant éveil du printemps méridional, de la fermentation première. C’était l’ouverture de l’année émouvante et dramatique où devaient se suivre les fêtes, celle de mai en souvenir du massacre protestant, celle de juin, la Fête-Dieu . rouge des roses albigeoises. L’exécution de Rochette avait commencé, et dans un crescendo superbe , Calas allait continuer. Les bons capitouls , unis à ce sentiment populaire, accueillirent avec plaisir un torrent de femmes jaseuses qui savaient ou ne savaient pas, venaient parler, soulager leur trop plein, leur cerveau malade. La dernière racaille eut crédit. Ils reçurent à témoigner une fille qui venait d’être fouettée de la main du bourreau.

Le Parlement qui, sur appel, rejugea le jugement, ne s’associa pas moins aux sensibilités du peuple. Un seul conseiller hésita. Menacé, il n’osa juger, s’abstint. Ce fut une merveille qu’il se

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trouva un avocat, Sudre; que ce nom intrépide reste dans l’immortalité. C’était un légiste trèsfort. 11 mit les choses en pleine clarté. Comment s’y prit le Parlement pour se faire assez de ténèbres? D’une part, en suivant certains us abolis, de l’Inquisition. D’autre part en suivant la belle ordonnance de Louis XIV, en jugeant : que plusieurs indices légers fout un indice grave, deux graves un indice violent, qu’avec quatre quarts de preuves et huit huitièmes de preuves, on a deux preuves complètes, etc.

Sur treize voix, il y en eut sept contre l’accusé. Ce n’était pas assez; mais le plus vieux des conseillers, d’abord favorable à Calas, ne put résister à l’aspect menaçant de ses collègues, ou à l’entraînement du peuple qui attendait, espérait.

Ce qui trancha tout peut-être, c’est que les protestants , tremblant pour eux-mèmes plus que pour Calas, firent déclarer par leur homme, Rabaut, le héros du Désert, par l’église de Genève, qu’on n’enseignait nullement le meurtre des enfants. Mais cela même augmenta la fureur des catholiques. Quoi! Rabaut si hardiment vil, se promène autour de Nîmes, il ose se signaler, il parle, écrit, intervient! Cela fut fatal à Calas.

Comme si on eût voulu piquer le taureau populaire, lui mettre la braise à la queue, ce cri court • « Us vont échapper! » La nuit, on place'des lan-

ternes sur le toit de la prison. La foule veille autour inquiète. Si on lui ôtait sa proie !

Mais le voilà... Soyez heureux!... Le voilà sur la charrette entre deux Dominicains. Ce bonhomme de 64 ans, qui n’avait marqué en rien, le voilà (qui l’eût attendu?) d’une noblesse héroïque. Les deux moines en sont stupéfaits. A son amende honorable, à l’échafaud, sur la roue, il répète : « Je suis innocent. » 11 |>rie Dieu de pardonner sa mort à ses juges.

Il ne cria qu’au premier coup. Rompu, brisé, deux heures encore la face tournée contre le ciel, il eut la même constance d’âme. Le misérable capitoul David était là présent , espérant qu’il avouerait. 11 ne put se contenir, s’élança vers le roué, et lui montrant le bûcher : « Dans un moment, tu n’es que cendre... Allons, dis, malheureux, avoue ! » Calas détourna la tête du côté de l’éternité.

L’effet fut violent, terrible. Toulouse à l’instant dégonfla. La masse de |X)ison , de colère , disparut. Les visages blêmes disaient l’énorme avortement qui se faisait tout d’un coup. La folie du jugement crevait les yeux. En ne condamnant que Calas, on supposait que ce vieillard, faible, de jambes chancelantes, avait seul pendu, étranglé, un fort gaillard de vingt-huit ans ! On espérait apparemment que, dans l’excès des dou-

leurs, il accuserait les siens pour avoir quel- (jue répit, qu’un mol lui échapperait. On se lïil servi de ce mol. La mère, le fils Pierre et l’ami, tous auraient été rompus. Mais sa fermeté les sauva.

Les amis, parents, de Lavaysse, craignaient, quand on le fit sortir, que le peuple ne lui Ht un mauvais parti. Mais ce fut tout le contraire. La foule l’accueillit, le bénit. Los femmes disaient : « Qu’il est joli 1 qu’il a l’air doux ! » Elles pleuraient encore plus que pour Marc-Antoine.

Un Marseillais qui avait vu l’exécution de Calas, en parla en mars à Voltaire. Il sauta d’indignation. Le petit Donat Calas était à Genève. Il le vit, le fit parler. Puis, il écrivit à la veuve, lui demandant si elle signerait, au nom de Dieu, que Calas était mort innocent. « Elle n’hésita pas, dit-il. Je n’hésitai pas non plus. »

Voilà qui est admirable. Voltaire n’est pas un héros. Et pourtant, à l’imprévu, il fait la terrible entreprise de réhabiliter Calas , c’està-dire de déshonorer le Parlement de Toulouse, c’est-à-dire de braver, blesser, peut-être tous les Parlements.

Richelieu , quand il lui en parle , demande s’il est devenu fou.

Car, quelle arme a-t-il? Aucune. D’aucune source officielle il n’obtient de renseignements. Les pièces sont sous la clef du Parlement de Toulouse. Comment les atteindre là ?

Que pensait M. de Choiseul? Si on eût osé le sonder, eût-il avoué jamais (ayant besoin des Parlements) qu’il verrait avec plaisir ce hardi soufflet donné à leur popularité?

Choiseul était bien puissant. Eh bien , dans l’ombre plus bas , une puissance quasi-domestique existait qu’il n’osait loucher. C’était la dynastie sournoise des la Vrillière, immuables ministres des Lettres de cachet. Celui d’alors, Saint-Florentin, avait une maladie, la jalousie de ses prisons. Il aimait tant ses prisonniers , que lui en enlever un seul, c’était lui tirer du sang. Le clergé n’eût pu avoir un meilleur geôlier, plus tenace. La cour le trouvait commode, obligeant. Il enfermait les maris récalcitrants. Lui-mème, cet ami du clergé, il s’était par ce procédé donné une femme mariée. Il pouvait se permettre tout. Il avait de fortes racines. Par lui, par celte femme méchante, il exploitait son ministère de terreur pour le plaisir, effrayait, livrait des dames. S’il est vrai , comme on le dit, que le Roi nullement cruel, ait été pour-

tant jusqu’au crime {Rich., IX, 353-355), je ne vois guère dans celle cour qu’un homme qui ail pu l’y servir. Je ne vois qu’un seul visage sur qui on lise ces choses. C’esl l’image convulsive qui vous arrête loul courl dans le musée de Versailles. Face alroce, grimaçanle, qu’on dirait épileptique. J’y lis ces funèbres plaisirs. J’y lis les galères protestantes et l’exécution de Calas.

Quand on voit les demandes ignobles de pensions, etc., qu’adressaient ces magistrats à Saint- Florentin, quand on voit qu’il leur écrit ses regrets de ne pas avoir des soldats pour les dragonnades, on ne peut douter que ces juges n’aient cru par un si bel arrêt faire leur cour, n’aient pensé que rien ne pouvait le charmer plus qu’un roué.

Voltaire avait bien de l’audace. Il écrit à ce misérable, fait semblant d’espérer en lui. Il envoie à Saint-Florentin je ne sais combien de personnes. Tout cela , bien entendu , inutile. Mais l’effet est fort. Le jour dans ce lieu maudit a lui ; le soleil d’aplomb arrive au royaume sombre. Le noir coquin voit sur lui l’œil pétillant de Voltaire, et bientôt toute la France va le regarder en face.

« Qu’y faire ? dit-il timidement. C’est l’affaire de la justice. Cela ne me regarde pas. »

Ce n’est pas Voltaire seulement qu’il faut admirer ici, c’est la société française. Les Anglais , si méprisants , doivent ôter leurs cha- |)eaux, et les Allemands, et tous. Ce mouvement électrique n’aurait eu chez nul autre peuple des résultats si rapides. L’étincelle partie de Ferney fait à l’instant un incendie, et point du tout éphémère. Un foyer se crée durable de bonté intelligente, de pitié, d’humanité...

Les salons furent à l’instant des tribunaux d’équité, où le bon sens, l’esprit fin, perçant, mit la chose à clair. Des femmes éloquentes, admirables, parlèrent comme jamais avocat, magistrat, n’aurait su dire. I^orsque Voltaire remit la chose à d’Alembert , il savait qu’il évoquait là un salon , et le plus ardent, un volcan de passion, M"° Lespinasse, trois fois plus Rousseau que Rousseau. Sur ses lettres il a passé cent ans : le papier brûle encore.

Que faisait M. de Choiseul? sa manœuvre est ingénieuse. Il ne se met pas encore dans l’attaque au Parlement. Il agit, mais par derrière, en dessous , par un coup de griffe qu’il donne à Saint-Florentin. Il y avait à Toulon un admirable forçat , un saint , le fameux jeune Fabre qui se glissa aux galères par surprise pour sauver son père {Coquet'el, Forçats de la foi). Je ne sais combien de gens priaient le

ministre pour Fabre. En vain. Choiseul, en prenant le ministère de la marine, fait ce tour à Saint-Florentin de lui voler son galérien (mai 1762). Il en fut presque malade. Choiseul avait là sous la main une histoire très-pathétique. 11 en joua parfaitement.

Bon signe pour les Calas. Voltaire commença d’écrire , d’imprimer pour eux à Genève. On n’osait encore à Paris. Le Parlement de Paris laisserait-il circuler? Voltaire l’obtint par un homme dont le nom ne doit pas périr. L’abbé de Chauvelin, intirme, un petit homme bancroche, et qui ne vivait que de lait, n’en était pas moins l’orateur le plus vif du Parlement, véhément et intrépide. 11 avait tâté déjà des cachots de Saint-Michel. Il allait toujours son chemin. Loyola mourut de sa main. Dans cette circonstance critique il ne crut pas que le Parlement de Paris dût, en se déshonorant, défendre l’ânerie de Toulouse.

On ne sait pas bien au juste ce qui roulait sous les perruques du Parlement de Paris. Ses jansénistes encroûtés, en laissant circuler Voltaire, voulaient se dédommager en emprisonnant Rousseau. La mauvaise humeur qu’ils eurent contre tous les philosophes, en voyant l’affaire Calas, et madame Calas à Paris, dut avoir grande influence sur leur condamnation à.’ Émile. Ce fut justement

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