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CHAPITRE IX

Tjraunic de Cboiseul sur le Roi. — Morts de la Pompadonr, du Daupbin, de la Daupliinc. — 17G3-176C.

Louis X\T était dès l’enfauce imbu de l’idée que Choiseul avait empoisonné son père. Cela est vrai moralement. Dans son impertinence hardie il avait fort directement humilié, mortifié le Dauphin et le Roi même. Il tenait le Roi en crainte, sous une espèce de terreur. On avait pu l’entrevoir dans les Mémoires que Choiseul lui-même imprima dans l’exil. On le voit parfaitement dans les pièces relatives aux agents secrets du Roi, publiées par M. Gaillardet(1834), Boutaric (1866). Ces agents, de grand mérite et qui plus tard ont très-bien servi Louis XVI contre la cabale autrichienne, furent persécutés par Choiseul avec une extrême violence, sans le moindre respect du

(1705- ncü)

Roi, et le Roi même assiégé dans soa plus intime intérieur.

Clioiseul était-il violent? Avec les formes charmantes et légères de l’honirae du monde, il était sec et hautain, indiscret, méchant de langue, et même dans la galanterie, si l’orgueil était blessé, on le vit parfois cruel. En affaires il était facile et n’eùl pas poussé le Roi avec une telle insolence, s’il n’avait eu près de lui deux très-mauvais conseillers, sa sœur, rude, impétueuse, et son cousin, plus âgé, M. de Praslin, ministre, qui travaillait avec lui, dans son propre appartement (sans séparation qu’uue porte) et qui influait sur lui par la pesanteur, l’insistance, un caractère triste et dur.

Dans le récit de Cboiseul môme (année 1760) on voit comme il effraya le Roi par le Parlement. Le Dauphin , assez gauchement , avait remis à son père un mémoire que la Vauguyon avait fait faire par un jésuite, et qui , disait le Dauphiu, lui était venu par hasard des mains d’un parlementaire. On y montrait comment Clioiseul travailla le Parlement en lui immolant les Jésuites. La chose était vraie au fond ; il n’y avait d’inexact que les dates et certains détails. La Pompadour fit si bien que Choiseul eut le mémoire, et le Roi trahit son fils. Choiseul le prit de très-haut, donna sa démission, et dit qu’il allait porter l’affaire au Parlement même. Le Roi fut

épouvanté. Il crut voir cinquante Damiens. II pleura abondamment et obtint grâce en avouant « que son fils avait menti » {Choiseul, Mém., I, p. 54).

Choiscul ne s'en tint pas là. 11 alla chez le Dauphin et le mit au pied du mur, lui disant (si on l’en croit) : « Monsieur, je puis avoir le malheur de devenir votre sujet, mais je ne serai jamais votre serviteur. »

Comment un homme en de tels termes avec le Roi et son fils put-il régner douze ans en France?

11 dura comme la tête de la cabale autrichienne, agent des doubles mariages et des pactes bourboniens. Il arriva au pouvoir par le mariage d’Isabelle. Il le quitta en nous donnant Mariei\ntoinette, un fléau.

Il dura, après la mort du Dauphin, parce que le Roi le croyait capable de tout, empoisonneur de son fils, et parce que le Roi voulait vivre.

Enfin (c’est le beau côté) il dura en exerçant une grande force d’opinion. Il eut la chance singulière dé SC trouver juste au moment du plus admirable réveil de lumière et d’humanité. Ces belles et grandes choses, tardives, qui enfin avaient éclaté, firent honneur à son ministère.

Ici, le bien et le mal s’attribuent toujours au gouvernement. Si l’on a vu de nos jours la création gigantesque des chemins de fer déçu-

plcr la circulation, et pour tels pays doubler la richesse, c’est la gloire du gouvernement. 11 en fut ainsi pour Choiseul. Quand la pourriture des Jésuites fut arrivée au degré de décomposition dernière, quand on purifia l’almosphère, ce fut la gloire de Choiseul. Et il eut le Parlement. Quand un cri perçant de Voltaire, révélant l’affaire Calas , renversa le mur d’airain qui cachait l’enfer protestant, quand enfin on se souvint de ce monde infortuné, ce fut la gloire de Choiseul. Et il eut les philosophes.

Les Economistes montaient. L’admirable Ami des hommes avait dit aux propriétaires, à 1a noblesse obérée, que pour doubler son revenu, il fallait aimer la terre, encourager le paysan, lui faire de bonnes conditions, ou de fermage, ou de vente. Une révolution agricole commençait. (V. Doniol). Elle exigea la circulation des grains, leur libre sortie, qui, en élevant les prix, augmenta la production (1762, 1766). Ce fut l’honneur de Choiseul. Il eut les Economistes, le haut public propriétaire. Et c’était la société, le monde, et ce qui parlait.

On a vu combien il craignait les États, les assemblées. Il crut pourtant sans danger d’amuser l’opinion par la petite comédie de réunions de notables que feraient les localités, d’un semblant d’élections qu’on octroya aux communes. Cela

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n’eut aucun effet; les villes gouvernées en famille n’allèrent pas moins dans la ruine jusqu’il la Révolution.

11 connaissait bien la France. Au moment de la paix terrible de 1763, il dit que le Canada, « ces quelques arpents de i>eige, » n’était rien, que nous aurions mieux, que la Francs équinoxiale, sous un climat puissant, fécond, nous dédommagerait au centuple. Il baptisait de ce beau nom noire funeste Cayenne, le cimetière des Européens. Il attrapa quelques colons, ramassa des vagabonds, et cette misérable masse, d’environ douze mille âmes, sans ressources ni précautions, fut jetée là pour mourir. N’importe, l’effet fut produit.

Il est caractéristique {>our ce siède de l'esprit devoir à quel point un homme qui ménageait si peu le Roi, ménageait tant les salons, et s’en occupait sans cesse. La grande affaire de l’Europe pour Choiseul (on le dirait) c’est te vieux salon Du Deffand. Salon mixte où l’un des chenets était le président Hénaull (c’est la petite cour de la Reine), l’autre un frère de d’Argental (c’est le jwrti de Voltaire). Là venaient les Méchantes illuslres, M"' de Luxembourg, et M“ de Mirepoix, petit chat de la Pompadour, tête froide, très-dangereuse, avec qui le Roi comptait. I.a pire est la vieille aveugle qui gourmande Choi-

seul et "Voltaire, courtisans, flatteurs assidus de ce foyer redouté de partages , de méchancetés.

Choisenl avait là tonjonrs sa jeune et aimable femme, innocente petite sainte. En la voyant, qui pouvait croire à tant de noirceurs du mari? Il l’avait eue à douze ans, et elle gardait ses douze ans; timide, modeste, résignée, avec son extrême mérite, elle osait parler à peine. Elle se sentait des Crozat, de cette famille de banque (d’un laquais devenu caissier), mais fine race du Midi, cultivée, amie des arts. L’exquise et mignonne personne avait, malgré elle, une cour. Walpole, qui ne loue jamais, avoue en être amoureux. ï! en fait ce joli portrait: « 'Oh! c’est la plus gentille, la plus honnête petite créature qiri soit jamais sortie d’un teuf enchanté I... Tous l’aiment, excepté son mari qui préfère sa sœur (détestée). »

Mais laissons les apparences, et regardons le dessous. Quel était le gouvernement : et le contregouvernement, la secrète agence du Roi qui, il est vrai, n’agissait guère, mais contrôlait, écrivait? Le centre en était Contî, puis Broglie. Le Roi remettait ses billets à son factotum Lebel, qui les portait à Tercicr, un commis qui envoyait et recevait les réponses.

Deux choses disent les mœurs du temps :

Une femme-homme gouvernait Choiseul, sa

sfpur, — gouvernée elle-même par un bijou équivoque, sa Julie, femme de cliambre? demoiselle? on ne sait trop quoi.

Et l’im des agents principaux du Roi était un homme-femme, le fameux chevalier d’Éon, que son visage de fille et ses travestissements faisaient pénétrer chez les reines, en qualité de lectrice, demoiselle de compagnie.

Le règne de ces demoiselles, femmes de chambre, etc., est un Irait de cette époque. Les hommes étaient si indiscrets que les dames s’en tenaient souvent aux amitiés féminines, à ces petites amies. Nombre d’elles avaient leur Julie, leur mademoiselle de Beaumont, c’est le nom féminin d’Éon, que le Roi envoie en Russie.

La Russie était le champ que l’intrigue européenne disputait. Élisabeth, la fille de Pierre le Grand, fut mise au trône par l’audace du Fran- (;ais la Chélardie. Mais son chancelier, Bestuchef, domina, la fit anglaise. Pour la rattacher à la France en 1755, on imagina à Versailles de lui donner une jolie demoiselle de compagnie.

Li chose n’était pas sans danger. Un Français envoyé déjà avait étrangement péri. Éon n’avait rien à perdre. C’était un jeune Boui^ignon, déterminé. Fils d’avocat, il avait essayé les lettres, il avait fait deux gros livres. Il avait écrit chez Fréron. Grécourt, le fameux satire, le présenta à

(IIBS-ITM)

Conli. Il avait alors vingl-six ans, et il avait la ligure d’une demoiselle de dix-huit. Conli dans ses grands projets de Pologne, de Russie même (rêvant d’épouser la Czarine), montra à la Pompadour, au Roi, ce jeune amphibie, l’original très-réel de Chérubin, de Faublas. On l’envoya, on réussit. La bonne dame Elisabeth, au milieu de son sérail d’ours, fut ravie de la surprise. Elle en sut gré à Ijouis XV. Elle s’unit à la France pour anéantir la Prusse, que d’ailleurs elle délestait. Elle tétnoigna, sans gêne, combien elle aimait Éon, en le chargeant (chose étonnante) de ce que le plus grand seigneur eût demandé, de porter au roi de France ce traité si important.

Cela fil parler de lui. On commença à débattre s’il était vraiment homme ou femme, ou tous les deux à la fois. En guerre, certes, il éUiit homme; il brilla, fut capitaine. Il était grand ferrailleur. C’était une tête de feu pour l’épée et pour la plume. Mais tout était dans le cerveau. Les dames disaient qu’il était femme, et pourtant à ce sujet n’en restaient pas moins curieuses, avec un danger réel, au moins pour leur réputation.

Quand il s’agit de faire la paix, Versailles envoya à Londres le plus aimable des Français, le bon duc de Nivernais, et, pour occuper les Anglaises, ce brillant, ce douteux Éon. La jeune

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