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reine d’Angleterre, une Allemande, Sophie-Charlotte, mariée à son lourd George III, était passionnée pour la France, comme sa belle-mère, autre Allemande, tlont l’amant, l’Écossais Bute, gouvernait alors l’Angleterre. Ces dames furent aussi curieuses. Sophie-Charlotte, si jeune, fit l’extraordinaire imprudence de faire venir chez elle Éon.
Versailles, très-certainement, avait spéculé làdessus. On avait compté qu’il plairait, comme il avait fait en Russie. S’il n’eut pas le même succès, il en eut du moins l’apparence. Lord Bute , pour envoyer la ratification du Roi, eut ce ménagement singulier de ne pas choisir un lord qui eût triomphé à Versailles. Il envoya un Français, et ce jeune secrétaire, Éonl... Chose si contraire aux usages, que le ministre Praslin se refusait à le croire. Nivernais lui dit finement : « Cher ami, vous êtes une bête. Vous ne savez pas à quel point nous sommes aimés ici » (lettre de février 1763).
II eut la croix de Saint-Louis, et on le renvop à Londres. L’opposition eût voulu dans le traité ce mot cruel : que la France n’aurait plus que tant de vaisseaux. Elle voulait que réellement on exécutât Dunkerque, qu’on n’y laissât pas une pierre. Chose inutile à l’Angleterre (Pitt lui-même en convenait), simple outrage, insulte amère, que les
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deux bonnes Allemandes lûcbaicnl de nous épargner. Cinq mois durant on traîna, et nombre de fois Éon alla ralîermir le zèle de notre amie, Sophie-Charlotte, sans qui Bute aurait cédé. Ces conférences mystérieuses (dans la crainte de l’opposition), n’étaient pourtant pas trop secrètes; on a les billets d'audience du maître des cérémonies. Ce fut le malheur de la \ie pour la pauvre petite reine. On inquiéta Georges 111, on dit que Sophie-Charlotte avait été en Allemagne déjà connue et surprise par la fausse demoiselle, que Georges IV était son fils (chose impossible par les dates).
Chcriseul était si étourdi, ou si faîl)le pour Prnslin, qu’il le laissa désigner pour successeur de Nivernais dans cette délicate ambassade, un Guerchy, dont le vrai mérite était la beauté de sa femme. Praslin n’y vil que l’agrément de donner à ce cher ami im traitement de deux cent mille francs.
Éon fut, pendant l’entracte, ministre plénipotentiaire. El en même temps (la fortune à ce moment l’accablait) il eut une commission trèssecrète de Louis XV, pour observer, reconnaître, préparer un plan de descente (juin 1763). Versailles, contre l’Angleterre, couvait de sinistres projets, au moment du traité même. En 1764, lord Rochefort donna les détails d’un épouvantable
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plan que Clioiseul aurait approuvé pour brûler Plymoull) et Portsmoulh (V. tout le détail dans Coxe). Un tel acte, en pleine paix, le lendemain du traité, eût rendu la France exécrable; de plus, elle l’eût replongée (épuisée et impuissante) dans la guerre la plus terrible.
Mais la grande affaire de Choiseul (j’entends la trinité-Choiseul de la Grammont et Praslin) était moins celle d’Angleterre que la sourde guerre qu’ils faisaient à leur maître Louis XV dans son plus intime intérieur.
Ils avaient tout, le royaume, guerre, finances, administration, police, affaires étrangères. Le Roi n’avait rien à lui que cette agence secrète, cinq ou six hommes en Europe, qui observaient, n’entravaient guère (ils n’auraient jamais osé). Les lettres publiées récemment étonnent par la timidité. \xi Roi, dit très-bien l’éditeur (Bmitaric, 1866), n’y cherchait « qu’un plaisir inquiet, » une petite joie maligne d’écolier à blâmer ses maîtres. Tout son refuge était là, et toute sa royauté, dans ce méchant secrétaire qu’on a mis au Musée du Louvre. 11 en portait la clef sur lui. Un matin pourtant il y trouve ses papiers dérangés, brouillés. 11 frémit, se voit découvert. La Pompadour, enhardie par les Choiseul, avait osé lui prendre la clef dans sa poche, et on avait eu le temps d’entrevoir, de fureter.
Celte affaire de détruire l’agence, d’ôter au Roi son secret, son dernier retranchement, leur semblait la question de la royauté elle-môme. 11 fallait un coup d’audace, frapper un agent du Roi, et de façon que les autres vissent bien que sa protection ne pouvait couvrir personne. Effrayée, découragée, l'agence périssait d’elle-même.
Ils surent ou devinèrent qu’en juin le Roi avait pris Éon pour agent à Londres. En août, ils lui envoyèrent un espion, un certain Yergy, homme de lettres comme Eon, qui avait aussi fait des livres. Éon le vit de part en part, et il le mil à la porte. Les Choiseul furent furieux, et ils le furent plus encore quand Éon, ayant reçu de son ministre Praslin une lettre dure et méprisante, lui répondit lièrement, avec la verve légère, le mordant, l’emporte-pièce qu’on croirait de Beaumarchais. Une telle lettre, ostensible, semblait un défi de l’agence.
On espérait qu’il viendrait se mettre dans la souricière, qu’on prendrait l’homme et les papiers, qu’encastré dans l’épaisseur des murs profonds de la Bastille on le ferait bien parler. On ne le paye plus. 11 reste. Praslin le rappelle, il reste. Ce môme jour, le 4 octobre, le Roi lui écrit que le Roi a signé (non de sa main, mais d’une griffe) son rappel, qu’il doit restei', reprendre ses habits de femme, prendre abri dam la Cité-, car il n'est pas
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en sûreté dans son hôtel, et mil a de puissants ennemis. (Boul. 1, 298).
Cependant, du 4 au 15, le Roi reprend un peu courage. 11 s’adresse à Laverdy, le Contrôleur des finances, il lui fait écrire un billet qui au nom du Roi invite Éon à continuer son travail. Puis, songeant que ce ministre n’a nul pouvoir sur Éon (qui est employé des Choiseul), par un vrai tour de Scapiu, le Roi (le 18 octobre) fait une lettre dans le même sens, y mettant leseing de Choiseul (par la griffe des bureaux?).
Le vrai Choiseul cependant agissait tout au contraire. Bien loin de reculer devant l’intention du Roi {inteiüion constatée dans la lettre de Laverdy), par une pression odieuse, Choiseul et Prasli U exigent que le Boi signe une demande aux Anglais de livrer Êon, avec ordre d’envoyer main-forte pour qu’on s’en saisisse. Ordre à notre ambassadeur de s’emparer de ses papiers. Le même jour, 4 novembre, le Roi avertit Éon : a Si vous ne pouvez vous sauver, sauvez du moins vos iiapiers. » [Bout. 1, 302).
Cet ordre contradictoire pouvait faire un combat dans Londres. Eon réunit ses amis, les arme, s’arme jusqu’aux dents. 11 calcule qu’il a tant d’épées, de sabres, de fusils turcs, qu’il peut résister longtemps.
L’extradition est refusée. Croyez-vous que l’on
s’arréle? point du tout. On persévère dans le plan d’enlèvement. D’abord on essaye d’attirer Éon dans un guet-apens, un duel avec ce Yergy, où on aurait happé l’homme. Mais les Anglais s’y opposent. Notre ambassadeur Guerchy alors se rapproche d’Éon, l’apaise, l’invite à souper, et par son écuyer Ghazal met de l’opium dans son vin. Endormi, on eût pu le prendre. Cela manqua. Alors Guercliy fil sauver l’empoisonneur, et désespéi'é pria Yergy d’assassiner Eon (?).
Ce qui est sûr, c’est que quelqu’un chez Praslin s’était chargé d’amener Éon « mort ou tdf. » (Bout. 1, 521), que Praslin rassurait le Roi, disait qu’on ne le tuerait pas.
Guerchy nie. Eon affirme. U porte la chose nu plein jour devant le grand Jury de Londres. Ce Jury déclare l’accusation valable, accepte le témoignage de Yergy qui se repent, dit lui-même qu’on le subornait pour ce crime. Yergy le répéta encore dans ime brochure terrible. {Lettre à M. de Choiseul, Y. Bachaumont, t. II, 26 nov. 17G4).
Éon achela-l-il Yergy? Avec quoi? il mourait de faim. Mais Choiseul, Praslin, Guerchy, avaient tout l’argent de la France et pouvaient richement payer un coup de terreur sur l’agence du Roi (et sur le Roi même).
Guerchy était ambassadeur. Il décline le Iri-
bunal jxipulaire du Jury de Londres. Mais, tout ambassadeur qu’il est, il accepte des juges anglais. Tl fait évoquer l’affaire par le Banc du Roi, qui l’étouffe et ne blanchit pas Guerchy. Pourquoi celui-ci fait-il disiiaraître l’homme essentiel, celui qui aurait versé l’opium? Et pourquoi lui-même Guerchy n’ose-t-il rester en Angleterre, quitte-t-il cette belle ambassade? On verra que Louis XV, le Dauphin et IjOuis XVI se posèrent ces questions, et se firent sur tout cela une idée très-arrèlée. Derrière Guerchy ils virent Praslin, et derrière Praslin, Choiseul. Ils ne doutèrent pas que Choiseul n’eût autorisé l’opium, et sur cela le jugèrent (sans doute à tort) empoisonneur.
Ce qui étonne dans un homme d’autant d’esprit que Choiseul, c’est qu’il crut tromper Eon. Le 14 novembre, espérant prévenir ce honteux procès, il lui écrit une douce lettre, et tout entière de sa main, pour lui dire, à ce chei' Êon, de revenir au plus tôt; il le placera dans l’armée. Eon savait parfaitement que Choiseul, Praslin, c’était le même homme. Le piège était trop grossier. Le cuisinier a beau cacher aux canards le grand couteau, et leur dire : « Petits ! petits ! » Les petits fuient encore plus fort.
Ayant tant besoin des Anglais, devenus leurs juges , les Choiseul laissèrent aller l’affaire de Dunkerque. Ils burent la honte- complète. Et ils
en eurent une autre encore : c’est que le peuple de Londres , furieux de voir les recors français opérer chez lui comme sur le pavé de Paris, jura que , si on touchait Éon, l’ambassadeur et l’ambassade à l’instant seraient mis en pièces.
Tout retomba sur le Roi. Les Choiseul l’avaient déjà réduit à employer Laverdy. Ils le réduisirent au point d’implorer M. de Sartine, le lieutenant de police. Effaré dans ses mensonges opposés, il perdait la tête, ne s’y reconnaissait plus. Dans une lettre il dit : « Je m’embrouille » (17 janvier 1765). Cela n’était que trop vrai. En arrêtant les messages qu’il envoyait à Éon, ils l’obligèrent de prier Sartine de sauver ces agents.
Enfin , pour lui faire entendre que tout était inutile, ils lui faisaient arrriver ses mystérieuses dépêches par la poste décachetées. Le cabinet noir s’amusait des secrets de Louis XV. Mais, comme des magisters intraitables , Choiseul , Praslin, n’étaient pas contents encore du châtiment. Ils voulaient que le coupable avouât. {Boutaric, I, 127.)
Pourquoi l’avilir jusque-là? Était-ce une vaine fureur ? Non. On espérait le briser au point que dans son lit même il subît le tyran femelle que lui donneraient les Choiseul.
Le ministère des ministères, c’était certainement le poste de la maîtresse officielle. Ce per-
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sonnage historique allait disparaître du monde. Usée de tant d’activité , pulmonique , elle traînait. Elle eût voulu, in extremis, ramener l’opinion. Ses amis faisaient valoir l’intérêt qu’elle prenait aux Economistes, la comédie qu’elle arrangea d’obtenir que Louis XV donnât des armes à Quesnay, imprimât de ses mains royales quelques feuilles de ses livres.
Mais au milieu de tout cela, elle se sentait craellement haïe de la nation. Elle avait la Bastille, les prisons d’Etat. Ses geôliers exploitaient ses peurs de femmes; ils jetaient le premier venu qui pouvait l’inquiéter aux cachots d’éternel oubli. Ces spectres sont peu à peu sortis au grand jour vengeur, et Latude, et d’autres encore, ce misérable, par exemple, dont les billets déchirants sont aujourd’hui par hasard aux Archives de Pétersbourg (trouvés par M. de Lamothe en 1865).
Cette vie si bien gardée lui échappait cependant. A Vienne, on savait déjà qu’elle avait peu de mois à vivre. Marie-Thérèse , qui en avait si odieusement abusé , se hâtait de la renier. Elle écrivait à l’électrice de Saxe dans son baragouin grossier : « Qu’elle n’avait jamais usé du canal de cette femme-là , que certes un tel canal ne lui aurait pas convenu, » etc., etc. [Archives de Dresde.)
Ici sa succession semblait ouverte déjà; Le débat était entre les Lorraines. Tels pensaient à la Mirepoix, qui avec ses cinquante ans, sa fine douce mine de chat, une perfection de convenances, semblait nécessaire au Roi, et plus que personne à Choisy était sa société (Du Deffand). Mais la Grammont, impétueuse, mais la légion des Cboiseul , n’auraient pas permis cela. Elle était antipathique au Roi : cela ii’arrêta pas. Elle crut , à trente ans , avoir aisément bon marché de cette Pompadour en ruines, éteinte, qui n’avait plus qu’un œil (Voltaire, LX, 235). Elle crut (sachant le froid du Roi pour tout ce qui finissait) que ce meuble de rebut, flétri des commodités basses qu’il avait fournies si longtemps, avait besoin d’un coup de pied pour s’en aller décidément. Scion Richelieu, elle aurait essayé de brusquer la chose dans certain souper à quatre que le Roi n’osa refuser, ni la Pompadour, quoique déjà mal avec Choiseul. A la fin, l’ivresse arrivant, Choiseul aurait fait le galant auprès de la borgne marquise, et son intrépide sœur se serait emparée du Roi sous l’œil de la Pompadour.
Le plus sûr, c’est que celle-ci, voyant l’audace de l’autre, le matin serra le Roi, le tira de son mutisme, lui fit avouer qu’il était indigné au fond , navré de subir l’hommasse personne.
« Mais, Sire, vous êtes le maître. Pourquoi garder ces Choiseul? Votre Bernis n’est pas loin. » Voilà ce qu’elle dut dire. Bernis était près Soissons , déjà à Paris peut-être. Il avait précédé Choiseul , et pouvait bien le remplacer. Le Roi (selon Richelieu) vit Bernis, et fut si brave qu’il signa l’exil de Choiseul.
Il signa, et puis frémit. Choiseul avait le Parlement; il semblait capable de tout; il était ami des amis, des vieux maîtres de Damiens. Le cœur manquait encore au Roi; il bésilail, il ajournait. Cependant la Pompadour est prise de vives douleurs. Elle croit que, la voyant si bas, peu éloignée de son terme, on a voulu abréger, que le poisoà a aidé. Mais point de bruit. Elle sait, par la mort de la tant aimée (M‘"‘ de Vintimille), que le Roi ne veut pas de bruit, qu’il ne fera pas de procès. Elle se contente de tout dire à Richelieu. Elle lui lègue ce poignard contre les Choiseul.
Elle meurt (23 avril 1764). L’histoire du poison ne meurt pas. Quoique bien peu vraisemblable, plusieurs s’efforcent d’y croire, d’après le besoin des Choiseul , et leur violente passion. La Grammont crut que, quoique morte, l’autre avait le dernier mot, l’avait coulée pour toujours. Cachée sous une capote, elle alla aux Capucines, pour prier en apparence, réellement
pour fouler la bière de la Pompadour. (Rich., IX, 325.)
Beaucoup disaient : « Le Roi , à son âge, a moins besoin d’une maîtresse que d’une dame aimable, douce, qui représente bien, tienne agréablement la cour, n Cette dame était toute trouvée. C’élait M"" la Dauphine, qui avait su plaire à la reine, capter M"* Adélaïde, et peu à peu devenait agréable au Roi. Elle était cultivée, savait beaucoup de langues, entre autres le latin (et citait son Horace). Elle avait ce don de mémoire qu’eurent ses fils Louis XVI, Monsieur. C’était une forte personne (comme ses père et grand-père les Augustes) , blanche et grasse , avec cette richesse de chair et de sang que Louis XVI hérita d’elle. Elle était très-saxonne, passionnée pour un de ses frères qu’elle voulait faire roi de Pologne à la mort d’Auguste III ( 8 octobre 1763).
Sortie d’une maison la plus corrompue de l’Europe, elle donnait l’exemple de toutes les vertus domestiques, travaillait très-activement pour son Irèrc et pour son mari. Le Roi, si défiant pour son fils, se confiait bien plus à cette bonne Allemande. Seule à la cour elle eut le secret de son Agence et en tira parti. D’accord avec l’abbé de Broglie, un des agents, elle donna courage à Richelieu , à
d’Aiguillon, neveu de Richelieu, pour pousser le parti Choiseul.
D’Aiguillon, qui n’était qu’un fat, s’y prit fort mal. Gouverneur de Bretagne, il crut pouvoir contre le Parlement faire agir les États. Ils se réunirent contre lui pour la vieille constitution de la province. La tête de la résistance était La Chalotais, procureur général, le grand adversaire des Jésuites. Ils voulurent frapper à la tête, perdre La Chalotais. L’homme était très-hardi, avait des mots mordants. On supposa qu’il les avait écrits. On forgea de fausses lettres pleines de mépris pour le Roi. Tout cela grossier, maladroit. Le Parlement de Paris allait en faire justice, marquer au fer chaud les faussaires. L’affaire était menée par un petit Galonné, un vaurien, qui voulait monter Derrière lui, d’Aiguillon. Mais derrière celui-ci n’allait-on pas trouver les hommes du Dauphin, la Vauguyon, l’évêque de Verdun , le violent Nicolaï ? Ignoraient-ils ce faux? El le Dauphin lui-même n’en sut-il rien, du moins après? On peut juger de ses inquiétudes, des tristesses qu’il eut. Déjà il maigrissait; son grand embonpoint disparut. Pour arracher l’affaire au Parlement, pour donner au Roi le courage d’agir malgré Choiseul , il fallait un miracle. Il se fil : on put voir alors que la bonne Allemande, qui seule alors influait près du Roi,
avait aussi certaine audace, certaine force de caractère.
•On lit signer au Roi un acte qui évoquait la chose à une commission du Grand-Conseil. Les faussaires rassurés allèrent bride abattue. Le dénonciateur Galonné est fait juge, se donne carrière, bâtit un roman, un poëme sur la prétendue conspiration universelle des Parlements, une révolution sur le plan du Contrat social. Tout cela ridicule, moqué et sifflé du public. On n’en jette pas moins aux cachots La Chalotais, son fils et ses amis (22 novembre 1765).
Le Dauphin se mourait et la Dauphine était malade. Ces deux honnêtes gens, selon toute apparence, souffraient de se trouver mêlés à tout cela. Le Dauphin s’était vu dans le détroit fâcheux où il fui, vers 1750, d’immoler sa conscience d’homme à sa conscience de dévot. Il gouvernail alors ses sœurs, et, pour sauver l'Église, il leur laissa subir l’orgie de Louis XV, celle étrange cohabitation qui fil l’étonnement du monde. Et maintenant encore le salut du parti de Dieu et des honnêtes gens lui faisait employer une épouse innocente dans une affaire très-trouble qui devait fort lui répugner.
L’avénement de la Dauphine apparaissait. A la mort du Dauphin (décembre 1765). Elle eut du Roi les trois promesses : d’habiter au plus près
de lui, — d’élever Louis XYI, — de garder le droit de son rang, aulrement dit d’être Régente , si le Roi venait à mourir.
Cependant la Dauphine entrait fortement dans son rôle de mère, de r^ente possible. Elle avait moins d’esprit que de mémoire, mais du sérieux, du travail, de la patience, une passion incroyable de suivre les idées et les plans du Dauphin. Pour cela rien ne lui coûtait. Elle se mit comme à l’école, apprenant par coeur les cahiers qu’on lui faisait d’après les papiers de son mari, cahiers d’éducation et cahiers du gouvernement. Chaque jour dans son oratoire, elle répétait, comme un enfant, sa leçon à son confesseur.
Elle était fort touchante. Le devoir, malgré elle, la faisait reprendre à la vie. Docile aux avis de Tronchin, elle quitta le régime du lait, se nourrit mieux, reprit un aimable embonpoint. Le Roi la quittait peu. Au voyage de Compiègne (en juillet, au bout de six mois de veuvage) sa toute-puissance éclata; elle tint solennellement la cour, et ce qui étonna beaucoup dans la douce Allemande, c’est qu’elle parla haut, d’une voix forte et d’un ton de maître.
Avec un homme tel que le Roi, la gi'ande question était de savoir où elle logerait. Et bravement elle avait demandé de loger au plus près. Le grand appartement du nord (rez-de-chaussée)
qu’avaient eu la maman Toulouse et M”* de Pompadour, menait droit chez le Roi par l’escalier secret. Choiseul tremblait qu’elle ne l’eût. Il le faisait dire peu solide. On traînait pour le réparer. Cela piqua le Roi. Il trancha, dit qu’elle logerait chez lui.
Madame Adélaïde y demeurait déjà. Mais le Roi sur sa tête avait un entresol, bien mal famé du temps des quatre sœurs. Plus lard, il fut plus sale, étant le logis de Lebel qui y arrangeait des surprises, attrapait des dames au passage. On l’appelait le Trébuchet. La Pompadour s’y cache à ses trois premières nuitS. Plus lard, la Du Rarry y niche. Étrange colombier, digne de telles colombes, mais, ce semble, impossible pour une telle dame, une telle veuve. La mettre chez Lebel ! le mot seul fait horreur. C’était braver toute pudeur, risquer de reproduire pour la pauvre princesse les bruits qui par deux fois coururent sur Adélaïde elle-même.
La Dauphine n’était pas une enfant. Elle savait assez par son père, son grand-père (publiquement amants de leurs filles) que les rois ne respectent rien. Elle obéit pourtant. Ses meneurs qui, pour la bonne cause, venaient de faire un faux, n’eurent pas plus de scrupule ici. Ils la poussèrent, au nom de Dieu, mais surtout par sa passion, son ardeur d’accomplir ce qu’avait voulu le Dauphin,
de le faire (tout morl qu’il était) vaincre, triompher et régner.
Depuis octobre (dixième mois de veuvage) tout semblait arrangé. Elle suivait le Roi partout, en voiture, à la chasse, même en janvier, fort rajeunie, brillante. Déjà elle faisait son futur ministère. Elle dit à Nicolaï ; « Vous serez grand aumônier et cardinal. Votre frère a les sceaux. » D’Aiguillon remplaçait Choiseul.
La chute de celui-ci semblait certaine. Un coup imprévu changea tout. Le 1" février (à son treizième mois de veuvage), la Dauphine un malin tombe en syncope, et elle a une énoi'me perte. L’accident est ainsi précisé dans la note, que Richelieu , homme de la Dauphine , dicta lui-même, et qui plus tard fut imprimée par Mirabeau , réimprimée par Soulavie , Louis XVI, I, 305-324.
Ce pauvre corps, gros, mou, sanguin, s’affaissa tout à coup. Si longtemps immobile près du Dauphin, si mobile depuis chez le Roi, dans les courses, les chasses, les secousses de voitures rapides, elle avait pu être blessée.
Tronchin, qui était avec elle, descendit chez le Roi, lui dit que cette crise n’était pas naturelle. Elle venait de boire son chocolat. M“" Adélaïde dit qu’elle était empoisonnée. Elle tira de ses cassettes un contre-poison qu’elle portait partout avec
elle Du 2 au 12 elle fait elle-même le chocolat de la Dauphine, qui meurt jiourlant. On l’ouvre. Nul poison apparent. Grande dispute entre médecins. Sénac dit : « accident, » Tronchin sonlienl « poison. » C’était la version préférée de la cour, du Roi, d’Adélaïde. On disait que certains poisons tuent sans laisser de traces. Tout à coup on ne dit pins rien. Mais ce qui saisit d’étonnement, ce fut de voir celte violente Adélaïde elle-même reculer tout à coup, se dédire, ou du moins se taire. Elle vit que Choiseul resterait, elle le ménagea, désirant h tout prix avoir l’éducation du petit Louis XVI, tenir l’enfant et l’avenir. On l’amusa ainsi pour lui fermer la bouche. El puis, on l’attrapa. L’enfant fut donné à la reine. Elle aimait peu sa fille. Choiseul sut faire agir ses jésuites polonais, les sols meneurs de la vieille malade, qui, du reste, vécut peu de temps.
De plus en plus suspect, haï du roi, Choiseul (chose bizarre) paraissait s’affermir. A la mort du Dauphin, quoiqu’on crût au poison, le Roi n’osa souffler. Il s’était enfermé. Choiseul perça à lui. Surpris de son audace, le Roi très-faiblement dit : « regretter peu le Dauphin, mais bien l’opposition qu’il avait faite au Parlement. »
La Dauphine mourant, le roi fut accablé, mais ne lit nulle enquête. Il ordonna seulement aux médecins des éludes, des recherches sur les poisons.
S’il osait quelque chose, c’élail en grand secret. Il fil sous main une pension Irès-forle à son Éon de Londres, qui avait dénoncé les Choiseul comme empoisonneurs. (V. Gaillardet, Boutaric.)
De plus en plus, il vivait comme un rat, sous terre et se cachant, recherchant les ténèbres. 11 prit le Parc-aux-Ccrfs en haine. Il voulut quelque temps tromper la police des Choiseul, il essaya des moyens d’Orient, d’avoir dans certain trou (la chambrelle près de la chapelle) de ces petits mignons, qui permettent l’absolu secret. Il acheta un enfant de neuf ans, et jusqu’à treize au moins le tint dans ce sépulcre. 11 nourrissait, soignait, comme un petit animai domestique, la gentille créature (c’était une fille). Nulle femme de service. Il la servait lui-même. En môme temps il lui faisait l’école et lui apprenait ses prières, gâtait, grondait, caressait, coiTigeait, Étrange éducation, dévoie et libertine. L’enfant s’en irritait, lui disait parfois : « Je te hais. » Par cela même le petit lion en cage l’attacha fort , si on doit en juger par la fortune qu’il lui fit {Richelieu).
Mais l’enfance était tout dans ce honteux mystère. Elle grandit et fut femme un matin, enceinte. Il ne voulut plus la garder.