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CHAPITRE XII

Avènement de Louis XVI. — 1774.

Grâce' aux récentes publications de Vienne, nous ne parlons plus au hasard, comme on faisait, du mariage de Louis XVI, des années qui s’écoulent avant la mort de Louis XV et des premières du nouveau règne. L’intérieur, dans son plus intime, nous est désormais révélé.

Les deux jeunes époux avaient cela de singulier que lui, né à Versailles, était tout Allemand, comme sa mère. Et elle an contraire, née à Vienne, était absolument Française, ou pour mieux dire Lorraine, comme son père, qui, épousant Marie Thérèse, devenant Empereur, ne put pourtant jamais apprendre l’allemand. 11 était neveu de notre Régent, lui ressemblait au moins

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par l’amour du plaisir, une légèreté qui passa à sa fille.

Le Dauphin avait le malheur d’avoir des deux côtés, paternel, maternel, un fâcheux précédent de lourdeur et d’obésité. 11 combattit cela toute sa vie par l’exercice, la chasse, la fatigue des métiers manuels, le marteau et l’enclume. 11 ne devint jamais comme son père un monstre de graisse.

Sous ses formes un peu rudes, le fond chez lui était la sensibilité, aveugle, il est vrai, et sanguine, qui lui échappait par accès. Morne, muet, dur d’apparence, il n’en avait pas moins quelquefois des torrents de larmes. Quand, coup sur coup, son père, sa mère moururent, il eut ce cri : « Qui m’aimera? » Sa tante Adélaïde l’aimait assez, mais aigre et sèche, elle allait peu à sa nature. Cette bonne nature parut aux tristes fêtes du mariage où cent personnes furent étouffées ; il en eut un chagrin profond. Elle parut à Yentrée dans Paris qu’il fit plus tard ; la joie, la tendresse du peuple, eurent sur lui cet effet qu’il parla à merveille; son cœur dénoua son esprit.

On a vu que Ghoiseul faisait, in extremis, ce mariage d’Autriche pour remonter, durer encore (mai 1770). On mariait le Dauphin malgré lui. La petite fille vint quand personne ne la désirait.

Ce que furent l’arrivée et les premiers rapports, un témoin nous le dit, un témoin oculaire, Vermond, le précepteur de Marie-Antoinette. Il y eut des deux côtés un froid mortel , étrange entre si jeunes gens. L’enfant de quatorze ans laissait son cœur à Vienne, et se croyait entre des ennemis. Le Dauphin ( de seize ans) , bien instruit par ses tantes, ne vil dans sa petite épouse qu’un agent de Marie-Thérèse.

Celle-ci, avec sa passion, son effort ordinaire pour peser sur ses filles, fit pour son Antoinette ce qu’elle fit auparavant pour sa Caroline de Naples. Elle l’endoctrina fortement au départ, la fit coucher près d’elle aux derniers mois, l’entretenant la nuit du terrible pays de France, où elle allait, lui remplissant la tête de toutes sortes de craintes, de précautions qu’il fallait prendre, faisant enfin tout ce qui pouvait ôter le naturel à cette enfant, créer la défiance contre elle.

La petite était fort troublée. Elle avait une peur extrême du Dauphin, ne permettait pas que Yermond la quittât. Ce redouté Dauphin avait cependant l’air d’un bon jeune Allemand encore plus embarrassé qu’elle. Le lendemain de l’arrivée, il entre, au matin : « Avez-vous dormi? » C’est tout ce qu’il trouva. « Oui, » dit-elle. Vermond était là, un peu éloigné seulement. Le Dauphin brusquement sortit.

Elle montrait beaucoup trop la prudence qu’on lui avait recommandée, ne se fiant à aucune clef, cachant dans son lit même les lettres de sa mère, et par là taisant croire qu’elles contenaient de grands secrets.' Elle écrivait le jour où ses lettres partaient, les cachetait au moment même, les envoyait tout droit par l’ambassade. Les innocents cahiers de ses extraits d’histoire (un <»mplément d’éducation), elle n’osait les continuer avec Vermond « de peur d’être surprise par M. le Dauphin. » (Lettres de Vermond, p. 369-370.)

Sa mère fort maladroitement, par une exigence vaine, lui ménagea une querelle dès l’arrivée. Elle demanda à Louis XV que M"' de Lorraine, {larente de l’Empereur, fût aux fêles après les Gondé, avant les Bouillon, les Rohan, et autres familles titrées. Vive, très-vive résistance de tous ces gens, qui, blessant la Dauphine, se crurent dès lors en guerre avec elle, furent ses ennemis.

Son aimable figure et sa vivacité d’enfant avaient plu fort au Roi. Elle n’avait nullement déplu à Mesdames. Raisonnablement elle inclinait de ce côté, attirée spécialement par la bonté de Madame Victoire. Elle y allait trois fois par jour (Ameth, p. i3) et elle y voyait le Dauphin. Il était trop heureux que la jeune princesse, isolée, d’ellemême préférât le seul lien sûr, honorable, de Versailles. Mais Mesdames étaient suspectes à

Marie Thérèse. Elle eut le tort très-grave d’en éloigner sa fille, qui dès lors suivit sa nature, alla aux jeunes dames , aux rieuses étourdies , aux petites moqueuses, dont sa mère la blâma (trop tard).

La vieille impératrice, qui, malgré elle et en tremblant, entrait dans celte mauvaise action, le partage de la Pologne, aurait voulu que la Dauphine lui ménageât la Du Barry. Mais cette fille, si familière, se fût fait à l’instant amie et camarade. La Dauphine se serait brouillée avec Mesdames, avec son mari même. Ce qui la rapprochait quelque peu du Dauphin, c’était précisément la haine et le dégoût commun qu’ils avaient de la Du Barry.

Autre tort de la mère. N’ayant plus son Choiseul , voyant branler l’alliance française, elle eût voulu à tout prix une grossesse, un enfant, qui raffermît ici l’influence autrichienne. Impatience étrange,! inconvenante. Elle en rougit parfois. Puis elle revient à la charge, elle inquiète, tourmente sa fille. Deilà beaucoup de bavardages, tout le'raonde au coimint de ces secrets du lit. Les courtisans moqueurs, .et les femmes de chambre (Campan, etc.), ont fort indécemment occupé l’histoire de i cela, et aux dépens de Louis XVI, excusant par sa négligence les échappées de la jeune étourdie.

Le gouverneur La Vauguyon eul la première année un motif spécieux de les tenir à part. C’étaient devrais enfants encore, qui semblaient faibles, lymphatiques. La petite grandit encore pendant deux ans.

Le Dauphin, sans jamais tomber dans les excès de Louis XV, ni boire beaucoup, mangeait à l’allemande, lourdement, gauchement, trop vite. Il avait des indigestions. Elle des diarrhées, coliques, etc. (Ameth., p. 10, 188, 227), souvent les yeux rouges et malades. {Arn., p. 377, et SouL, II, 65). En deux ans cependant elle engraissa un peu ; sa peau alors fut extrêmement belle; elle eut l’éclat unique, la splendeur de la beauté rousse. La Du Barry en plaisantait, et d’autres , pour en éloigner le Dauphin par l’idée du défaut des rousses que Ferdinand de Naples imputait à la Caroline. Antoinette du reste brunit.

Leurs appartements à Versailles étaient fort séparés. Le Dauphin chassait tous les jours, revenait fatigué, dormait (et même à la table du Roi). Ce n’était pas le compte de Marie-Thérèse. Le nouveau ministère lui était très-contraire. Il croyait (non sans cause) aux espionnages de l’Autriche. Il n’envoyait plus même d’ambassadeur à Vienne. Marie-Thérèse s’en mourait de chagrin, de peur, au partage de la Pologne.

I^a vieille y descend jusqu’à tromper sa fille même, dans ses lettres intimes et secrètes. Le 4 mars, elle signe le Partage et le pacte avec la Russie. Le 4 mai, elle écrit à sa fille qu’on la calomnie en disant qu’elle s’allie avec la Russie. {Ameth, p. 86).

Quoique M. Arnelh ne donne évidemment que des lettres choisies et triées, ce qui reste est assez honteux. On y voit qu’elle fit de sa fille l’instrument de sa politique. Elle gémit à chaque lettre de ne pas la savoir enceinte. Elle n’ose écrire tout. Mais elle lui dit : « Croyez Mercy (l’ambassadeur), faites ce qu’il dira. » Vermond sans nul doute agissait, avec un Bezenval, un fat trcscorrompu, que Choiseul avait mis comme mentor près de la Dauphine. Stylée par ces honnêtes gens, cette enfant de quinze ans joua un triste rôle. N’ayant nul goût pour le Dauphin, plutôt un peu de répugnance, elle fit les avances et elle obtint le lit commun. On le voit indirectement, mais clairement, dans une lettre du 21 juin 1771 : « 11 a pris médecine, mais va bien, et m’a bien promis qu’il ne sera pas si longtemps à revenir coucher. » Cela gagné, tout fut gagné. Le jeune homme, honnête et louché de voir la petite (irèslîère) mettre la fierté sous ses pieds, sentit son devoir, fut exact et assidu près d’elle. Le 18 décembre, elle espère être enceinte. « M. le Dau|i!iin

se fortifie. H est tous les jours plus aimable, et il ne manque à mon bonheur que d’être dans le cas de ma sœur (enceinte) ; je l'espère bientôt. »

Les choses étaient précipitées. C’était le 18 décembre. I.<e partage de la Pologne fut signé le 4 mars, nié encore en mai, avoué en juillet. La mère eût donné toutes choses pour qu’elle fût grosse auparavant*.

La Dauphine y avait le mérite de l’obéissance. Car tous ses goûts l’éloignaient du Dauphin. 11 était sérieux et s’appliquait, employait sa forte mémoire. Menacé d’être roi, il eût voulu entrevoir les affaires, être admis au Conseil. Il étudiait, en bonne fortune et à l’insu de Ixiuis XV, avec un officier instruit qui lui parlait de guerre et d’administration.

La Dauphine au contraire n’eut aucun goût d’études. Sa mère l’avait fort négligée jusqu’à treize ans (1768), jusqu’à l’année où la mort de la reine de France fit croire qu’on pourrait la

' Elle eût fort bien pu l'ètrc. Leurs rapports, sans être complets, poUTiient être féconds ; cela se roit sourent. Les trop zélés apologistes de la reine, pour excuser tes fautes, voudraient nous faire accroire que le Roi était froid pour elle ou impuissant. Baudeaui nous précise la chose (juin-juillet 74). Il avait seulement ce qu'ont souvent les plus robustes chez qui les attaches sont fortes. Nombre d'eniaots (Mirabeau par exemple) ont un petit obstacle analogue, au frein de la langue ; on le coupe pour la délier; souvent aussi cela se délie de soi-même. Il n'en fallait faire tant de bruit. Nous n'en parlerions pas si les gens de la reine (Campan, etc.) n'avaient adroitement trompé le public làdessus.

faire reine. Elle reçut alors tous les maîtres à la fois, mais n’apprit rien du tout. Ses lettres, ses dessins, que l’on montrait, n’étaient pas d’elle. A Versailles, elle était trop distraite ou trop vaniteuse pour refaire son éducation. Vermonds’en désolait. Sa mère lui en écrit en vain. « La lecture, lui dit-elle, vous est plus nécessaire qu’à une autre, n’ayant aucun acquis, ni la musique, ni le dessin, ni la danse, peinture et autres sciences agréables. » (6 janvier 1771, Ameth, p. 23.)

Elle n’avait de goût que pour les comédies. Elle en jouait, y remplissait des rôles, faisait Marton , Lisette. Elle riait de l’étiquette, et s’en allait légère cavalcader avec le frère Artois, un (>etit fou. Ils font des courses à ânes, elle tombe et donne à rire. Elle-même, avec ses dames, rit du Roi, un peu du Dauphin.

Elle était très-charmante, avec tout cela, point méchante, sensible par moment. A Ventrée dans Paris (juin 73), elle a unfjoli mouvement de cœur pour ce bon peuple ému et tendre, pour son mari aussi qui a très-bien parlé. — « Aux Tuileries, nous ne pouvions ni avancer ni reculer. Au retour, nous sommes montés sur une terrasse élevée. Je ne puis dire les transports d’affection qu’on nous a témoignés. Nous avons salué le peuple avec la main. Rien de si précieux que

l’amitié du peuple ; je l’ai senti et ne l’oublierai jamais. » {Am., 89.)

Mais le jour redouté du Dauphin est venu. On lui apprend que Louis X\’ est mort, qu’il est roi. 11 s’évanouit.

Puis, revenant à lui, il s’écria; — «Oh! quel fardeau 1... Et on ne m’a rien appris!» {Baudeaux.)

Le scrupuleux jeime homme était dans un état qu’on peut dire admirable, décidé à marcher dans la droite voie, et contre son cœur même. On le vit tout d’abord. Sa grande religion en ce monde, c’était son père. Son unique affection, c’était la reine. Or, ce père, le Dauphin, avait protégé d’Aigiiillon, et l’eût gardé certainement. La reine aimait Ghoiscul qui avait fait son mariage, brûlait de le faire revenir. Louis XVI écarta Choiseul et d’ Aiguillon.

A l’ouverture première du secrétaire de Louis XV, il eut un coup au cœur, vit à quel point l’Autriche l’enveloppait, combien il lui laudrait se garder de la reine. Rohan, ambassadeur à Vienne, tout récemment, le 10 janvier, avait averti Louis XV qu’il était vendu jour par jour. Mercy, l’ambassadeur d’Autriche, avait acheté un commis qui lui révélait l’arrivée des dépêches et leur effet au ministère. Il avait acheté à la cour

un seigneur qui rinformait de tout. Le ministre Kaunitz avait nos chiffres, avait copie de nos dépêches de Versailles et des ambassades fi ançaises dans toute l’Europe. Des bureaux, à Liège, Bruxelles, Francfort et Ratisbonne, interceptaient nos lettres, les lisaient au passage. {Georgel, I, 269-304). L’homme à qui on devait l’importante révélation fut noyé, et bientôt trouvé dans le Danube, exposé avec un billet pour dire qu’il se noyait lui-même. {Boutaric, II, 378; Flassan, Vil, 119.)

Tout cela était clair. Le premier soin de Louis XVI, ce fut de cacher les papiers relatifs à l’Âutriche dans un lieu où la reine n’allait point, la pièce des enclumes où furtivement il forgeait, près des combles. Seul, libre encore, il écrivit en Suède, il appela de là Vei^ennes, ennemi de Ghoiseul , et qui pouvait l’aider à lui fermer la porte solidement.

Autre effort, et très-beau. Lui, dévot, ami du clei^é et élevé par un jésuite, il voulait faire ministre l’homme qui devait le moins lui plaire, Machault, la bête noire du clergé. Mais probité incontestée. Le père même de Louis XVI en convenait dans ses papiers.

Madame Adélaïde vint cette fois encore au secours du clergé. Elle dit que rappeler Machault, cet homme haï, c’était revenir aux disputes. Que

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