‹ Louis quinzeieme et seizeiemeChapitre 21 sur 40 · ITO · texte numérisé non relu

ITO

ne nommait-on Maurepas, si aimable, et aimé du père de Louis XVI? Elle prit la lettre tout écrite, changea un peu l’adresse, et de MachauU fit Maurepas.

Maurepas, si léger, avait pourtant deux vrais mérites. 11 avait de l’esprit, il était antiautrichien. Le Roi le logea près de lui pour avoir à toute heure son soutien, son autorité, avec celle de ses tantes, |)our se garder un peu de sa faiblesse conjugale. Entre Maurepas et Vergennes, ses deux gardes du corps, il craignit moins, accorda à la reine de voir et recevoir Choiseul.

On crut que celui-ci revenait au pouvoir. Et nos autrichiens exultaient. Leur déroute n’en fut que mieux marquée. Le Roi reçut Choiseul, et ne lui dit qu’un mot : « Qu’il était bien changé , devenu gras et chauve. » Puis lui tourna le dos. Choiseul désarçonné retombe pour jamais dans l’exil (13 juin 74).

L’Autriche eût moins perdu en perdant dix batailles. Tout son espoir était le retour de Choiscul. Joseph II et Kaunitz, dans leurs vastes projets de Turquie, d’Allemagne, parlaient de celle idée qu’ Antoinette leur tenait la France pour s’en servir à volonté. Marie-Thérèse, à chaque lettre, lui demande toujours d’être bonne Autrichienne, lui dit expressément {Am., 119, 124 et passim) : « Mêlez-vous des affaires... Devenez le conseil du

roi... Faites de Mercy votre ministre. » En toute chose qui ne s’écrit pas, on la menait par Mercy, Vermond, Bezenval, par les Choiseul et la Grammont.

Tout acte indépendant de la France leur semblait révolte. On le vit en 78, quand le Roi refusa de faire la guerre pour Joseph II ; Kaunitz, si réservé, rougit et pâlit de fureur (Flassan, VII). On le vit en 74 ; la Grammont indignée courait Paris, disant que l’on saurait bien mettre le roi à la raison (Soûl., il, 256).

Rohan le 29 mai avait pris congé de Marie- Thérèse' (4m., il 6), mais il resta à Vienne un mois pour observer encore. Il recueillit des preuves d’autant plus accablantes de la perfidie de l’Autriche, qu’elles concordaient à merveille avec tout ce que Rroglie, dans ses lettres secrètes , avait dit au feu Roi ( V. Boutaric ). Ix)uis XVI allait voir qu’il était épié , vendu , ainsi que Louis XV. Il était défiant. Comment le changer à l’instant , obtenir qu’il s’aveugle, se crève les deux yeux, je veux dire qu’il écarte à la fois et Rroglie et Rohan?

Marie-Thérèse était épouvantée, et encore plus l’ambassadeur-mouchard, Mercy, qui sur sa face voyait arriver le soufflet. Leur unique ressource était la reine, bien jeune, il est vrai, bien légère, peu corrompue encore, pour ruser et tromper

longtemps. La mère la flatta fort, l’appela son amie (Am., 122). Mercy, Vermond, lui dirent sans nul doute qu’en servant l’Autriche, elle servait la France, le Roi, la paix du monde. Elle était orgueilleuse, et on la prit par là pour lui faire soutenir un mois ou deux le rôle le plus honteux pour une femme , d'ohséder, d’enivrer de caresses menteuses un mari qui lui répugnait.

D’abord elle assura qu’après la mort presque subite du feu Roi, elle ne serait jamais tranquille si Louis XVI n’était inoculé. Elle ferma sa porte, s’enferma avec lui, l’enveloppant de soins et de tendresse. Cela le toucha fort, et lui fit faire une chose sotte de confiance illimitée. Il supprima l’agence secrète de Louis XV, donna l’ordre de brûler cette précieuse correspondance, et les papiers de Broglie, terribles pour l’Autriche {Bout., II, 410; 6 juin). Ordre inexécuté. Du moins, il tint Broglie éloigné, se boucha les oreilles et ne voulut jamais l’entendre.

Mais le plus fort restait à faire. Rohan venait, voulait être entendu, et nul prétexte pour l’exclure. Le Roi était guéri, sauf des boutons secs au visage (Am., 122). Moment fort décisif où la reine dut emporter tout. C’était juin ; il avait vingt ans. L’explosion des sens (tardive chez

l’Allemand , comme il élail) n’éclalait que plus violente, et l’aveugle désir d’un bonheur jusquelà incomplet, ajourné.

Au 28 pourtant rien encore Paris jasait de chirurgie, d’obstacle, etc., sachant, notant tout jour par jour. Mais il fallait auparavant que la reine écrasât Rohan. Cela eut lieu à l’entrée de juillet. Elle tenait le Roi si ivre, si aveugle, que, bien loin de rien craindre, elle voulut qu’il reçût Rohan, l’assommât en personne. Celui-ci qui venait de rendre un tel service, qui apportait ses preuves, n’eut qu’un regard, celui du sanglier, un grondement farouche qui le fit fuir. Telle est la bête en l’homme!

Et telle la victoire d’Ève. L’impossible devint aisé {Bandeau, 14 juillet 1774). Ingrat pour Broglie, et ingrat pour Rohan, il fit encore un pas du côté de l’Autriche ; il envoya à Vienne Breteuil que demandait la reine, et que voulait Marie-Thérèse. Il renonça à rien voir ni savoir.

La reine avait partie gagnée. Elle ne jouit pas modestement de sa victoire. D’une part, espiègle, impertinente, elle insultait les ennemis de

■ Les dates ici sont tout. On peut les établir non-seulement par Georgel (1,302), par Soulavie (III, 179), mais surtout par Baudeau, fort désintéressé, fort instruit, et intime ami d'un ministre qui put lu dire tout. {Baudeau, Revue rétrosp., III, 272, etc.)

l’Auliiche, tirait la langue à d’ Aiguillon. D’autre part, sans souci des chagrins qu’en eut son mari, elle courait sans lui de nuit, de jour, disant qu’à Vienne on était libre ainsi. Louis XVI en grondait (Bandeau) ; sa mère s’en plaint en vain à chaque lettre (Anieth).

Elle portait la tèle haute, surexhaussée de plumes et de panaches, d’aigrettes qui menaçaient le ciel. Cette mode {odieuse à sa mère, à Mesdames) allait bien, il est vrai, à sa beauté hautaine. On a finement remarqué (Geffroy) que les portraits charmants de M"" Lebrun l’ont trop féminisée. Le front bombé, les yeux saillants, fort bleus , le nez plus qu’aquilin , et presque recourbé, eussent fait un ensemble sévère sans l’adoucissement d’un léger embonpoint et d’une incomparable peau. La lèvre inférieure faisait lippe et semblait sensuelle. Iæs sourcils, trèsfournis, marquaient l’énergie du tempérament. Sa belle chevelure le disait mieux encore par ces tons roux et chauds qui n’ont rien de commun avec les blondes languissantes.

Elle était colorée plus que ne le sont les grandes dames. N’aimant guère que la viande (A7*n., 80, 83), elle était fort sanguine, avait aussi beaucoui» d’humeurs et certaines crises bilieuses (Id., 188). Elle n’était ni gaie, ni sereine, mais toujours émue, véhémente. Par moments très-sensible et

bonne : « Si louchante ! écrivait sa mère (Am., 53) on ne peut pas lui résister. » Mais elle était aussi emportée par instants, colère au moir.Jre obstacle, et alors aveuglée, sans respect d’ellemême. Montbarrey en raconte une scène terrible , si bruyante , qu'un orage qui éclatait alors, passa inaperçu : on n’entendait pas Dieu tonner.

Déjà on avait fait contre elle un très-cruel pamphlet (Aurore), où on lui prêtait des amants. En avait-elle avant l’avénement? quelque goût passager, quelque léger caprice? ha chose est incertaine. Mais elle avait une passion trèsvive, pour un très-digne objet, bon autant que charmant, M"' de Lamballe. Celte jeune princesse de Savoie, Italienne de naissance et de mère allemande, était un ange de douceur. Elle avait de tout petits traits, une tête d’enfant, gentille (comme on voit au portrait de Versailles, malgré la coiffure ridicule). Plus âgée que la reine, elle semblait plus jeune, comme une mignonne petite sœur. Mariée un moment, et très-mal, elle s’était vouée à son beau-père, Penthièvre, venait peu à la cour, vivait seule avec lui dans les bois de Vernon. C’était toute une idylle. La reine, chaque hiver, l’avait vue, et pourtant ce ne fut qu’aux courses de traîneaux (janvier 74) qu’elle fut prise au cœur. Elle la vit glisser, passer

comme un éclair. « C’était le printemps dans l’hermine. » De là un vif caprice, une ardeur de tendresse, excessive, éphémère, fatale à la douce personne , faible créature sans défense , née jx)ur se donner trop , pour aimer et mourir.

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