XVII. IG
gennes, les forçant de parler. Toujours ils échappaient. Que voulait-elle? de l’argent? Point du tout. Elle voulait une armée et la guerre. Donc deux guerres à la fois? N’imporle! La timidité des ministres, leurs refus, la désespéraient. Elle n’allait plus au spectacle, affichant sa douleur, se déclarant tout Autrichienne. Elle pleurait à fendre le cœur, et faisait pleurer Louis XVI (.4m. 265). En cet état, la femme est si touchante ! Quel chagrin de lui refuser!... Deux ivresses (des sens et des pleurs), c’est plus qu’on ne peut supporter. Le Roi n’y tenait pas. L’enfant remue!... 11 ne se connaît plus, il menace la Prusse (271), etl’on est tout près de la guerre. Enfin l’accouchement (déc.), l’enchantement de la paternité le met comme hors de lui. 11 est tout à sa femme, à l’Autriche. 11 étale son dégoût des Américains, et le regret de celle guerre. Sa joie grossière (tout allemande) aux re- Icvailles, est marquée d’une farce indigne, d’un outrage à ce i)euple qu’il a promis de secourir. Auxétrennes, il donna à une dame, qui admirait Franklin, la figure de Franklin au fond d’un pot de chambre.
Certainement la France exagérait Franklin. 11 était ridicule d’en faire tout à la fois un Socrate, un Newton. Ses qualités réelles, sa vertu calculée, sa dextérité, sa finesse à exploiter reiithonsiasmc, méritaient [peu un pareil fanatisme. Lorsque
l’homme du siècle, Vollaire, vint mourir à Paris (mai 1778), ce grand événement n’éclipsa pas Franklin. On les mit de niveau. Il en riait sous cape. Son esprit, net et sûr dans un cercle borné, ne sentait nullement la sagesse de noire folie. Dans ces enthousiasmes qu’on croit souvent frivoles, la France a l’instinct ^1’ai des grandes choses de l'avenir. Le culte qu’on rendait aux gros souliers, à l'habit brun, ces fêtes qu’on donnait à l'homme simple, à l’ex-ouvrier, il les prenait pour lui ; un les donnait bien plus à l’immense avenir, à cet avènement des classes industrielles qui marque notre temps, à la ciéalion de la patrie commune, asile des libertés du monde.
Revenons au printemps de 1779. L’Espagne avait fini par se joindre à nous, s’ébranlait. Notre Hotte, ralliant la sienne, allait avoir la force étonnante, inouie, de 68 vaisseaux de ligne. Elfroyable armement, àfaire trembler les mer s. Qu’élailce auprès que VArmida dont on parle toujours? L’Anglais ne l’avait pas prévu. Portsmoulh n’était jias en défense. Quarante mille Français aüendaient sur nos cotes qu’on les lançât sur l’autre bord.
Grand moment ! décisif 1 Le Roi avait paru l’attendre et l’espérer. 11 avait réuni, gardait dans une armoire secrète tous les plans, les projets de la descente d’Angleterre. Et alors, il l’oublie ! Il
est à la famille, à la femme, à l’enfant, c’est-àdire, à l’Autriche. 11 s’agit avant tout de sauver Joseph 11. Notre intervention y réussit. Joseph n’y perdit pas ; sa folie lui valut un morceau de Bavière, sans compter nos 15 millions. Seulement il baissa à ses yeux, espéra moins dès lors éclipser Frédéric, douta d’être un grand homme. Dans son orgueil morose, il nous en voulut à jamais de l’avoir sauvé, nous haït et se tourna vers l’Angleterre. Marie-Thérèse , moins ingrate , déclara hautement que sa fdle était son salut (A. 288, 295).
Fille admirable en vérité. Dans son zèle autrichien, elle panient encore à faire un de ses frères électeur de Cologne, établissant l’Autriche sur le Rhin près de Frédéric, le blessant pour toujours^ lui mettant cette épine au pied (juin 1779).
Ce ne fut qu’en juillet que nos énormes flottes, espagnole et française, se joignirent, tinrent la mer. L’Angleterre frémissait. Elle sentait l’Irlande qui s’agitait derrière. Elle n’avait que 38 vaisseaux qui ne parurent que pour se cacher dans Plymouth, puis sortirent, mais pour fuir, et disparaître à toutes voiles. Oui empêchait l’attaque? les vents? ou le scorbut? Le vrai scorbut fut à Versailles. On eut peur de prendre Portsmouth. On eut peur de saisir Liverpool, de le rançonner, comme le proposait la Fayette. Porter aux
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Anglais ces grands coups, ces coups honteux, c’était les enrager, fermer la porte aux négociations, que le Roi, si froid pour la guerre, que l’octogénaire Maurepas, que le prudent Vergennes, désiraient, surtout Nccker, accablé du fardeau. Le ministre de la marine, Sartines, en préparant la flotte gigantesque, lui avait fourni un prétexte excellent jwur rentrer : elle avait peu de vivres (17 septembre 1779).
Le courage n’avait manqué qu’à Versailles. 11 brillait aux duels de vaisseau à vaisseau. Il éclata à la Grenade où le vaillant d’Estaing battit la flotte anglaise, força de sa personne, sans canons, par assaut, les batteries qui dominaient nie. De là, en Géorgie, attaquant Savannab, à pied, d’un même élan, il se fait repousser, blesser. Et la campagne est nulle encore pour l'Amérique (1779).
Ce trop bouillant d’Estaing n’était pas moins alors celui qui entraînait les hommes. Le corps de la marine, entre tous orgueilleux, insolent et aristocrate, lui reprochait deux choses : d’abord d’avoir servi dans les troupes de terre; 2“ d’écouter les avis d’un officier bleu (non noble). On fit si bien que, pendant trois campagnes, d’Estaing, écarté d’Amérique, laissa le libre champ aux victoires de Rodney et des flottes anglaises. Les Américains déclinaient. Toujours et toujours des re-
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vers. Ils ébranlaient la foi. Plusieurs se mirent à croire que l’Angleterre vaincrait, et que même elle avait raison. En voyant Washington avoir si peu (le monde, on pouvait croire encore que la majorité, le droit du nombre était pour Geoi’ges. Le brillant général Arnold en juge ainsi et se déclare Anglais. Pour la seconde fois, l’Amérique périt, si la France ne vient au secours. Washington écrit une lettre directement à Louis XVI.
Celui-ci fut mis eu demeure, embarrassé. L’opinion pesait, et fortement, pour rAmériquc, et Franklin était là, un dieu pour la société de Paris. Comment reculer devant lui? Tout pourtant dépendait de ce que pourrait M. Necker. L’emprunt, longtemps facile, tarissait. Il fallut en venir aux économies difficiles, scabreuses, à la Maison du Roi, où quatre cents charges furent supprimées à la fois. Grand coup qui achevait de tourner la cour contre Necker. Il devait ou périr ou grandir par l’ajipui des peuples. Il grandit, publia son célèbre Compte rendu, première révélation (incomplète encore, il est vrai) de l’état réel des finances. La foi de riionnète homme à la lumière, à la publicité, eut deux effets profonds : il éclaira la France, il sauva l’Amérkjue. L’emprunt devint possible. On lui porta deux cents millions.
Sans augmenter l’impôt, il a donc pu faire face à cinq années terribles, — « en chargeant l’ave-
nir? » — sans doute, mais il lui crée un monde, et l’avenir le remercie.
Les années 80-81 sont la gloire de la France. Elle y est la grande nation :
D’un coté, elle pose la vraie loi de la guerre humaine, le respect dû aux neutres. Elle couvre les faibles (Hollande, Suède, Danemark, etc.) de la brutalité anglaise. La Russie, dans le Nord, établit ce droit maritime, ferme la Baltique à la guerre.
D’autre part, on finit par ce qui eût dû commencer, on donne des troupes à l’Amérique sous Rocliambeau, avec cette noble déférence de le subordonner à Washington. Le 28 septembre, huit mille insurgés, autant de Français, enferment dans York-town l’armée anglaise. La Fayette menant une colonne d’Américains, Yiomesnil une de Français, enlèvent les redoutes qui la couvrent. Et les Anglais se rendent. Leur flotte qui venait au secours, disparait. L’Amérique est libre. « L’humanité a gagné la partie. »
La France garde la gloire et la ruine.
L’économie était partie avec Thrgot, en mai 1776. Avec Necker, s’en va le crédit, mai 1781.
Pour la cour, les privilégiés, la grande affaire clail de chasser le bon sens, de renverser celui par qui seul on marchail encore. Quoiqu’il eût ménagé plus que Turgol les entours de la reine, sa réforme hardie de la maison royale, puis son Compte rendu qui montrait tant de choses, avaient décidément lait de lui un objet d’horreur. 11 était absolument seul. L’effort était terrible pour le Roi, intolérable la fatigue de garder cet homme impossible, à ce point haï, poursuivi. Admiré de l’Europe, envié de l’Angleterre même, Neeker à Versailles était la bête noire, et personne ne lui parlait plus.
Qui n’avait-il blessé, lui financier, la finance elle-même, en supprimant quarante receveurs généraux, en démembrant le corps redoutable de la Ferme, qui jusqu’à lui régnait depuis Fleury? Les parlements lui en voulaient à mort pour son essai des Assemblés provinciales, pour scs atteintes à leurs exemptions d’impôts. Il voulait leur ôter la torture , leur plus doux privilège. II inquiétait les seigneurs. En supprimant la servitude chez le Roi , il voulait l’éteindre cliez eux {avec indemnité). Et il l’aurait fait si le Roi ne l’avait empêché, par un respect stupide ;joi/r la propriété '■
Il tomba (mai 81). Ses successeurs incapables, Joh. d’Ormesson, aux quatre cents millions que
Necker emprunta en cinq ans, en ajoutent autant en trois ans.
La guerre nous dévorait. Les Polignac avaient fait deux ministres , Castries , Ségur , gens de mérite, mais sous qui la Guerre, la Marine, deviennent énormément coûteuses. Ministres aristocrates. Sous Ségur, plus d’officiers qui ne soient nobles. Sous Castries, l’insolent et violent çorps de la marine, à son aise écrasa les bleus (les roturiers). D’Estaing fut écarté pour faire place à de Grasse, qui atUicbe son nom à l’une de nos plus terribles défaites. L’intrépide Suffren, qui, seul et sans secours, ramena la victoire à nos fiottes dans les mers des Indes, ne pouvait amener ses nobles capitaines à combattre de près, à la portée du pistolet (V. Roux, etc). Trois fois, en plein combat, il fut laissé, trabi. Nul châtiment des traîtres. Ce grand homme de mer, précurseur de Nelson, dans un duel indigne avec un prince, un parent des coupables, devait être bientôt lâchement tué. Crime encore impuni.
Dissolution profonde. On comprend nos revers. Le plus terrible effort, ruineux, pour prendre Gilbraltar, n’avait eu nul effet (1781). Une expédition gigantesque s’organisait l’année suivante. Par une étrange inconséquence, on se ruine en préparatifs, et l’on montre un désir imprudent de la paix. L’Angleterre en avait grand besoin. On
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pouvait le croire, en voyant le fils de Challiuin , notre plus cruel ennemi, Pitt, vouloir qu’on traitât. Tout est imprudemment, indécemment précipité. L’Amérique traite avant la France, la France traite avant la Hollande (janvier 83), sans stipuler poim elle ni pour nos alliés indiens. L’Anglais naviguera dès lors dans les Indes hollandaises, poussera librement la réduction de l’indoslan. L’Espagne gagne à la guerre Minorqne et les Florides.
La France ? Rien.
Rien que de n’avoir plus un Anglais à Dunkerque.
Rien que d’avoir sauvé, délivré l’Amérique.
Reste à payer la guerre, le milliard emprunté.
Nous le regrettons peu, quand nous avons la joie de la voir, la grande Amérique, monter, monter si haut, dans son immensité, — orgueil, esjxûr, salut du monde.
Qu’importe qu’elle oublie, dans sa voie si rapide?.. Elle fait mieux que songer au passé. Elle ouvre l’avenir, et l’éclaire par ses grands exemples, par la solidité de son gouvernement, en face de la llottante Europe qui ne fait plus un pas que la terre ne lui tremble aux pieds.
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