‹ Louis quinzeieme et seizeiemeChapitre 23 sur 40 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Transformation des esprits, 1760-1780. — L’élan pour l'Amérique, U Guerre. 1777-1783.

Deux mois après la chute de Turgot, l’Amérique en péril vient ici demander secours (17 juillet 1776). Que répondra la France?

Qu’elle même succombe, qu’elle est obérée, ruinée? Non, la France emprunte un milliard, se perd et sauve l’Amérique.

Cela est grand et singulier.

Quelle est donc cette France qui ressemble si • peu à ce que nous voyons ?

Qui dit France, ne dit pas le Roi. Et c’est là même la merveille que la France ait tellement dominé, entraîné le Roi, qu’il sc soit, contre ses idées, ses goûts, et ses désirs, trouvé fatalement dans l’affaire.

(mc-n«i)

La France de 1750 n’eùt ni voulu , ni pu cela. Mais , en vingt-cinq années , une nation toute autre s’était faite. Ainsi que l’enfant retardé, qui grandit tout à coup de six pouces ou d’un pied , — ce peuple eut brusquement deux ou trois accès de croissance.

De 1750 à 1700, par V Encyclopédie , par Voltaire, Diderot, et les premiers Économistes, elle fit table rase d’un monde de vieilleries, entra dans la vraie voie de pensée et d’activité.

Et depuis 1760, par Rousseau, et Mably, par la lutte des écoles de Rousseau et de Montesquieu , on discuta le Juste , on recbereba le Droit. Le succès colossal du livre de Haynal (1770) étendit ces idées de la patrie au monde.

Mouvement rare, unique, où tous entrèrent, les femmes!... ce qui ne s’était vu jamais. La femme, de nos jours triste agent de réaction, fut dans ce temps admirablement jeune, ardente, devança l’homme même.

Elle est alors la fille de Rousseau, tout attendrie de lui, le lisant nuit et jour, ne pouvant pas dormir si elle ne l’a sous l’oreiller. Aveugle à ses contradictions , et l’embellissant de ses rêves, elle croyait le voir, sur les ruines du monde, recommençant tout par l’amour, refaisant le monde en trois livres (par la Femme, l’Enfant, la Patrie). Féconde en fut rémolion.

xni.

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vive au cœur, aux entrailles. Toutes ont conçu à'Êmile. Ce n’est pas sans raison qu’on note les enfants nés de ce beau moment comme animés d’un esprit supérieur, d’un don de flamme et de génie. C’est la génération des Titans révolutionnaires ; l’autre génération non moins hardie , dans la science. C’est Danton , Vergniaud, Desmoulins j c’est Ampere et Laplace, c est Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire.

M'" de Lespinasse marque admirablement celte heure (1776), où les salons changèrent. On se tut un moment et on se recueillit dans l’allenlc solennelle de tout ce qu’allait faire Turgot. Puis on ne parle plus que d’affaires sociales et d’intérêts publics. De plus en plus les femmes vont de l’amonr au grand amour, celui du bon, du juste, de l’humanité, de la France.

Mêmes pensées du plus haut au plus bas, à Paris, à Versailles même. La plus noble, la plus entourée, la charmante M™' d’Egmont, dans sa foi à la liberté, qu’écrit-elle à GusUive, au nouveau roi de Suède {Geffroy) ? Le nouvel évangile qui fait battre le cœur à Manon Phlipon , la fdle d’ouvrier, dans l’asile indigent où je la vois si belle, entre Rousseau , Plutarque , bientôt l’austère épouse de ce grand citoyen, Roland.

Les pires sont les meilleurs. K’cst-il pas surprenant de voir chez Conli, Richelieu (chez les

(nîft-nso)

méchanUi de 1750), ces femmes si tendres et si sincères? Celle d’Egmonl dont l’adorable larme est immortalisée par les Conf casions, c’est la fille pourtant du dur et malin Richelieu.

Voici qui est plus forl. Figaro devient un liéros. L’effronlé Beaumarchais, S{)éculateur heureux et auteur applaudi, dans son frélillemcnt, agent de Du Barry ou courrier de la reine (1774), avait tout gagné, hors l’honneur. Mais, attentil à tout, finement il odore d’où va souffler la gloire, il pressent le grand cœur généreux de la France, s’empare de l’affaire d’Amérique.

Les insurgents tirent l’épée en avril 1775. Et à l’instant une voix de la France répond, les proclame invincibles (25 septembre).

Voix très-relentissantc , celle de l’homme du succès, de celui qui dans les affaires, comme an théâtre, a si bien réussi, la voix de Beaumarchais. Il arrive de Londres, jure que l’Anglais enfonce cl que VAméncain vaincm.

Forte parole d’évocation magique qui plus que cent vaisseaux aida au grand événement. C’élail la publicité même. On dit la même chose jusqu’au bout de l’Europe. Beu de journaux. Les cafés suppléaient, et la parole bien autrement ardente. Tous avaient dans l’esprit le livre de Raynal (depuis 1770), livre si oublié, mais si puissant alors, qui, pendant vingt années, fui

comme la Bible des deux mondes. Au fond des mers des Indes, dans la mer des Antilles, on dévorait Raynal. Toussaint Louverture, qui déjà a trente-neuf ans alors, l’apprend par cœur avec son Ancien Testament. Bernai’din de Saint-Pierre s’en inspire à l’îlede France. L’Américain Franklin, si lin et si sagace, place tout son espoir au pays de Raynal.

Pourquoi ? c’est le plus beau. Nous devrions, ce semble, haïr ces colons qui ont pris les pays découverts par nous , qui tuent nos amis les sauvages, qui choisissent {«ur général Washington, l’homme même dont le nom ouvrit tristement la guerre (1755) piar l’accident de Junioiiville. Grands motifs pour haïr? Cela n’arrête rien. L’Amérique est reçue sur le cœur de la France, et la France lui dit : « Tu vaincras ! »

Admirable intrigant ! avec quelle foi hardie ce Beaumarchais répond de la victoire ! comme il est sûr de ce qu’il dill Ils vaincront. Ils n’ont [«s de poudre, et ne savent pas même en faire. Ils vaincront, car ils sont sans armes, sinon de vieux fusils de chasse. C’est justement cela qui emporte la France : La Justice, le Droit désarmé!

Le prévoyant Franklin avait arrangé deux machines, l’une en France, l’autre en Angleterre. En France, il avait un ami, le médecin Üubourg,

lié avec Vergennes, el qui obtint quelques secours secrets. Tout cela était lent. L’Angleterre achetait, lançait sur l’Amérique une armée de Hessois, ces durs soldats du Rhin. Les heures étaient comptées. La chance était mauvaise, si la brrdante activité de Beaumarchais n’eût tiré de l’argent d’ici et de l’Espagne, et tout, armes, habits, canons, jusqu’aux chaussures, n’eùt mis là sa fortune, celle de ses amis, dans la scabreuse affaire, excellente pour se ruiner.

Tout y était obscur, la question elle-même de savoir si vraiment l’Amérique voulait être délivrée. Nul accord, et personne n’eùt pu dire la majorité. Sparks (tr. Guizot), nous dit la chose au vrai. Les royalistes étaient au moins aussi nombreux. Les fils des puritains, malgré tout ce qu’on croit, n’étaient nullement républicains. Leur grand livre, les Psaumes, c’est le livre d’un Roi. La Bible, sur la royauté, comme sur tout, dit le pour et le contre. Ces gens d’esprit biblique, étaient des sujets fort soumis, attachés à leur George, admirateurs aveugles de l’Angleterre, chapeau bas devant elle, éblouis de lord Clive et de la conquête des Indes, stupéfaits de cette grandeur.

L’Amérique avait pu lutter dans la limite de la constitution, résister vertueusement par l’abstinence et se passer de thé ; elle avait pu même

s’ai mer contre les soldats mercenaires ; mais elle avait de grands scrupules. Personne n’eût osé lui parler de renier sa mère, pas un Américain. Nul n’eût eu ce courage impie.

Tl fallait un impie, un brutal, pour lui dire cela, lancer le grand blasphème, le mot d’arrachement qui devait la créer, la tirer du néant, le mot créateur : « Sois ! »

La savane, la libre forêt, ne donnent point ces grandes puissances. On ne trouve cela qu’au fond du peuple même, aux grandes foules, aux vieilles cités. Le rusé bonhomme Franklin sut déterrer la chose à Londres. C’était un certain Thomas Paine, ouvrier-matelot-magisler, qui avait traversé toute chose. Fils de quaker, il avait le calme de ses pères. C’était un homme fort, qui allait devant lui, sans soupçonner d’obstacle et sans respecter rien, ne s’arrêtant qu’à la raison. Vrai citoyen du monde, d’Anglais Américain, d’Américain Français, il défendit la France, défendit Louis XVI et dans la vraie mesure (comme coupable qu’on devait enfermer). Lui -même prisonnier, voyant de près ‘la mort, dans un calme admirable, il écrivait ses livres : Droits (le l’homme, — Age de raison.

L’année 1775 (14 février) s’ouvre par le livie de Paine, le Bon Sens, tiré à cent mille. C’est le plus grand succès qu’un livre ait eu

— ‘2âl — (mc-nso'

jamais. Il fut Pâme d’un j>euple, — bien plus que sa pensée, — non acte. 11 trancha la séparation. En quatre mois, il change, convertit l’Amérique, et le 4 juillet, il devient la loi môme. 11 fait l’Acte d’indépendance.

L’Amérique, à celui qui dit : « Sois, » répond : « Je suis. »

Cela fait honneur à ce peuple. Un autre eût été fort choqué. Il mettait son orgueil à être Anglais. Paine lui dit durement : « Vous êtes mêlé de tous les peuples. Môme en cette province (Pensylvanie), pas un tiers n’est de sang anglais. »

• Il y avait aussi un préjugé très-fort pour la constitution anglaise, l’admirable et l’incomparable, merveille d’harmonie, 'et autres bavardages. Paine réduit le tout à la très-sèche vérité. Un roi qui a en main tant d’or et de places à donner (et plus, le budget monstre de l’Église anglicane) rompt lourdement cette balance. Sa volonté, sous la forme hypocrite, « la forme redoutable d’un bill du Parlement, » pèse bien plus que l’ordre d’un despote. Celui-ci a cela de bon que c’est un gouvernement simple : on sait à qui s’en prendre. Mais la grande machine anglaise est si brouillée qu’on souffre très-longtemps sans bien savoir d’où.

La pire situation, c’est d’être des rebelles.

Devenez un Élal. La France ou l’Espagne aideront.

Rester Anglais, c’esl la guerre éternelle. L’Europe est si drue de royaumes, d’intérêts opposés, qu'il vous faut faire toujours la guerre. Assez, assez de guerre. Soyez l’asile paisible des persécutés de ce monde. Votre éloignement fait votre paix. Le sang des morts, les pleurs de la nature, vous crient : « Séparez-vous... Le temps en est venu {Itis lime to part). »

C'est le moment, le seul. Dans cinquante ans, il serait impossible de réunir ce continent. Faites un gouvernement quand tout est plus facile, neuf, entier, et qu’on peut tout régler d’après la raison. Jeunesse est le bon temps pour semer, commencer le bien {seed time).

Jamais plus grande affaire ne fut sous le soleil. Car, il s’agit d’un monde, et de tout le temps à venir. Toute postérité est mêlée à ceci. 11 en sera comme d’un nom gravé sur l’écorce d’un cliène; le chêne croît, et le nom grandit.

Ne restez donc pas là à attendre, à vous regarder curieux, soup^^onneux. Tendez donc au voisin la main de l’amitié. Enteirez la discorde. Plus de noms de partis, un seul nom : citoyen. ami fmne, résolu, champion courageux des libres Etats d’Amérique.

Cette rude éloquence, qui n’est pas sans gran-

deur, inspira les légistes qui firent l’Acte d’indépendance, le brillant Jefferson, Adams, si calculé, sous les yeux de Franklin, la diplomatie même. Cet acte s’adressait très - directement à la France. C’est d’elle uniquement en ce moment qu’il s’agissait. L’Acte part justement avec la demande de secours (4 et 17 juillet 1776).

Donc la rédaction n’a pas un mot biblique. La phraséologie de Rousseau est seule employée. Point de Dieu des armées, de Jéhovah, de Sabaotfi. Mais uniquement la Providence, le Créateur et le Suprême Juge , sont attestés comme garants des droits de liberté, d’égalité.

Toute école française (et môme Helvétius) accepteront un acte où l’on invoque la Nature, où pour l’homme on réclame spécialement le droit au Bonheur.

Non moins habilement, ils biffèrent dans cette pièce solennelle ce qu’ils y avaient mis de l’esclavage. On eût choqué de front la France de Raynal.

L’Acte arriva ici vers la fin de l’année, et fut reçu avec enthousiasme. Mais déjà le secours était prêt, attendait le départ. Comment dire l’adresse infinie, l’activité qui l’avaient préparé? Quel génie fallut-il pour que Beaumarchais éblouit, entraînât des hommes aussi flottants que le Roi et Vergennes? Il vainquit par ce mol : « De toute façon

c’est la guerre. S’ils s’arrangent entre eux ils vont tomber sur nous. »

Il eut en grand secret un million de la France, un million de l’Espagne, mais ce qui ne pouvait rester inaperçu, la facilité d’acheter, non en Hollande, mais en France, et dans nos arsenaux, les 25,000 fusils, la poudre, les 200 pièces de canon, nécessaires aux Américains.

Il est très-beau au Havre, ce Figaro, qui défie l’Océan. Les Américains traînent, ne viennent pas prendre le secours. H cherche, il trouve des navires, les arme, et met dessus d’excellents officiers, tels du grand Frédéric. Que de choses il risquait I être pris, n’être pas payé, être sacrifié par Versailles, si l’Angleterre criait, si le Roi prenait peur, voulait arrêter tout. C’est ce qui arriva. Un contre-ordre survint, mais tard, et les vaisseaux filèrent (janvier 1777).

M. de Lafayette part le 26 avril. Un homme de vingt ans, dans sa première année de mariage, laisse sa femme enceinte, secrètement achète un vaisseau, et malgré sa famille, les défenses du Roi, les menaces, s’embarque et traverse la mer. Lui-même il a écrit ce mot simple, héroïque : « Dès que je connus la querelle, mon cœur fut enrôlé, et je ne songeai plus qu’à joindre mes drapeaux. » [Mém., 1, 7.)

L’effet fut admirable. Les Français afOuèrent.

L’Amérique eul des armes et sur-le-champ vainquit (1777). Le contre-coup de joie fut tel ici que le Roi, que Vergennes, hésitants, frémissants, furent entraînés par le public. La France s'allia. Le Roi n’eut qu’à signer (février 1778).

11 était entendu qu’il s’agissait pour nous de nous perdre et de nous ruiner. Mais .cela n’était pas facile. Personne ne voulait nous prêter. Il y fallut un homme de talent, de ressources, un banquier admirable. Personnage un peu ridicule par sa vanité, son pathos, pédant fils de pédant, M. Necker n’était pas moins un homme honnête et bon, noblement désintéressé, qui, par sa probité, son honorable caractère, encouragea l’Europe à prêter à la France, mit celle-ci à même de courir à son gré dans la voie de la banqueroute. Sa vertu, ses talents, funestes à la patrie, ont sauvé l’Amérique, servi le genre humain.

Un fermier général qui l’aime peu, en fait, malgré lui, cet éloge ; « Sa sensibilité avait pour but les hommes en masse. Elle tenait surtout d’un esprit d’ordre et de justice » (Monthion, 204).

L’ordre fut son objet d’abord. Les quatre mois après Turgot avaient été un vrai pillage. Il rétablit la comptabilité. Il annonça les vues d’uu gouvernement probe qui ne craignait pas la lumière. La foi à la lumière, à la publicité, c'est en

cela qu’il rappelle Turgot. Dès sa première année, il joue caries sur labiés, avoue ce grand secret que l’Élat esl grevé de quarante millions de renies viagères (7 janvier 1777). On crie : l’imprudent 1 l’indiscret! Et cela au contraire rassure; on aj>porle l’argent à cet homme si franc qui dit tout. Genève seule prête cent millions. Sept mois après, la lumière dans l'impôt. Nulle crue de cote personnelle sans vérification publique de ce qu’a donné la paroisse par-devant les notables que la paroisse élit (août 1777). L’année suivante, 1778, essai (timide encore) des assemblées provinciales deTurgol, et d’abord partiel, en Berri, en Guienne, en Dauphiné, en Bourbonnais. Assemblées où le Tiers-Étal sera en nombre dominant, qui doivent éclairer, conseiller, et non entraver le pouvoir. (V. iMvergne.)

Necker nourrit la guerre. Mais à ce moment môme, l’Aulriche aurait voulu nous jeter pardessus une seconde guerre, d’Allemagne, d’Europe. Joseph, comme plusieurs des enfants de Marie-Thérèse, n’eut pas l’esprit très-sain. Sa sœur de Naples fut un monstre de lubrique férocité, impudente, avec son Emma. Celle de France, légère et charmante, violente par moment, plus douce (avec ses douces femmes Lamballc et Polignac), avait dans ses caprices, dans son visage (au nez un peu oblique) quelque chose de dis-

cordant. Le plus bizan-e était Joseph. Ce sombre personnage, bilieux, lanciné d’humeurs âcres et d’hémorroïdes {Ain., 289), semblait ne tenir dans sa peau. Il était résolu à se faire, à tout prix, grand homme, à éclipser le roi de Prusse. Réformateur étrange, d’une part il ferme les couvents, de l’autre il poursuit les déistes : tout déiste sera bâtonné, dépouillé de ses biens, tiré de sa famille, enrégimenté et perdu dans les colonies militaires, (i. MicMels, II, 211.)

Son cauchemar était Frédéric. Ayant si aisément gagné la Gallicie , il guettait la Bavière, énorme proie, attenant à l’Autriche, qui l’aurait fait compacte et monstreusement arrondie en grand Empire du Sud. L’électeur de Bavière était près de la mort. Son futur successeur, le faible Palatin, était serré de près, obsédé par l’Autriche, effrayé, corrompu ; Joseph n’était pas loin de lui faire échanger son droit, son héritage, pour un plat de lentilles, une petite fortune que Joseph promettait à un bâtard du Palatin. Indigne escamotage. Mais il fallait le faire sous les deux yeux perçants de Frédéric qui regardait.

Joseph vint voir ici ce qu’il pouvait attendre de notre appui contre la Prusse, de notre vieille servitude autrichienne sous Choiseul et la Pompadour. Antoinette serait-elle la Pompadour de Louis XVI, pour livrer le sang de la France? Pour lui c’était

la question. Il trouva sonChoiseul Irès-solidcmcnl enterré à Clianleloup. La Polignac, créée exprès pour ramener Choiseul, n’y songeait plus, exploitait la faveus. Quoi qu’on fit, Antoinette ne pensait qu’au plaisir; si vaine et si mobile, quelque aimée qu’elle fût du Roi, elle était réellement neutralisée par Maurepas, Vergennes. El la France? Son cœur et ses yeux étaient tournés vers l’Amérique. Il était insensé de lui demander autre chose.

Joseph fut ridicule. Les nigauds admirèrent qu’il fût descendu à l’auberge, dans un hôtel de troisième ordre. Lui qui bàlonnail les déistes, il visita Rousseau et lui lit ses hommages. Censeur austère des mœurs et méprisant Versailles, il alla présenter scs respects à la Du Barry, ramassa sa jarrolière. Tout fut baroque en lui, discordant, dissonant.

Il était parti de l’idée que Louis XVI était un idiot. Il le trouva gardé, cuirassé, averti. Vergennes, chaque malin, prévoyait et disait au Roi ce que Joseph allait lui dire le soir, lui soufflait scs réponses. Son humeur retomba sur Marie- AntoincUc. Il lui reprocha amèrement de n’èlre pas encore enceinte, de n’avoir pas su faire un Dauphin qui lui aurait donné le pouvoir de servir l’Aulriche. Dans les notes écrites qu’il lui laissa (29 mai 1777), il la tance pour ses jKirties fines et SOS courses de nuit, lui prédit une chute ailVeuse.

Il fait fort bien entendre que si elle n’est pas enceinte, la faute en est à elle, qui s’est remise à vouloir coucher seule, qui glace le Roi par ses dédains, etc. (Ameth, Joseph, p. 6.) Certainement l’obstacle était l’objet chéri dont s’indigne Marie- Thérèse {Am., 1779). Le charme du bijou faisait tort au gros Louis XVI. Joseph gardait rancune et mépris à la Polignac. Cyniquement il riait à son nom. {Voyage de BomUé, Mél. de Barrière.)

On est émerveillé de voir avec quelle douceur, celle qu’on aurait crue si hautaine, reçut la correction. Elle se réforma un peu, se rapprocha de son mari (janvier 1778) pour servir sa mère et son frère. Le Bavarois était mort (en décembre) et la crise arrivait. Et il se trouvait justement que le Roi ne pouvait plus rien, étant lié (6 février) par l’alliance américaine et la guerre avec l’Angleterre.

Joseph eut l’air d’un écolier. 11 prenait la Bavière. Frédéric lui saisit la main, l’arrête et lui prend la Bohême. Joseph arme alors. Sa mère pleure. Elle crie : Au secours! Elle implore Antoinette. Elle espère dans le Roi, « dans la tendresse du Roi pour sa chère petite femme » (Arn., 237). Et ce n’est pas en vain.

La reine obtint le 18 mars que le Roi renvoyât durement le ministre de Prusse, qui le sollicitait

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de s’unir, d’imposer la paix. Louis XVI se dit neutre, mais sous main donne à Joseph un secours de quinze millions, selon le beau traité de 1756, nous refaisant ainsi tributaires de l’Autriche. Lâcheté misérable et demi-trahison qui ne fut guère secrète. Une si grosse somme ne fut pas invisible. Au départ de l’Hôtel des postes, on vit les sacs et les fourgons. Cet argent et celui que l’on donna en 1785, au total vingt millions, restèrent ineffiiçables. Louis XV en avait donné soixante-quinze à peu près. Cette faiblesse du Roi, cette duplicité et la haine du peuple, furent payés comptant en amour. Ce jour même du 18 mars, la reine fut enceinte de l’enfant qui naquit le 18 décembre 1778 (ce fut Madame d’Angoulême).

Les neuf mois de grossesse furent très-cruels à l’Amérique. Le Roi, engagé avec elle, fit tout pour agir peu, ne pas trop fâcher l’Angleterre, dans l’idée vaine que la guerre maritime pourrait être évitée encore, et qu’il resterait libre d’agir contre la Prusse, libre au moins de l’intimider. Il ne fit rien pour l’Inde. Il intima à l’Amérique de ne pas attaquer les Anglais au Canada. 11 refusa l’argent qu’elle espérait, ne le donna qu’à regret et plus tard. Il retint notre flotte à Brest, sous le prétexte que l’Espagne voulait intervenir. Le 27 juillet seulement, on sortit, on se canonna, maiVsans

résullat décisif. Nous rentrâmes bientôt, « taule d’hommes et d’argent, » disait-on. L’autre escadre partit de Toulon, sous d’Estaing, arriva tard, eut un fort beau combat et puis une tempête, se relira. L’Amérique se crut trahie.

Le Roi trahi ssail-il? Oui et non. Il s’intéressait à la guerre maritime, mais n’y allait que d’une main, gardait l’autre pour protéger l’Autriche, s’il en était besoin. La situation de Joseph en août fut pitoyable. Avec sa grande armée, il était devant Frédéric. Le vieux, de cent façons, l’appelait au combat; et le jeune n’osait bouger. Son armée lui semblait trop neuve; il se défiait de ses talents; bref, restait échoué tristement, méprisable à ses propres yeux, lui si fier, qui visait si haut!

Jamais naufragé n’empoigna la planche de salut avec la peur, la force, dont Marie-Thérèse éperdue empoigna Marie-Antoinette. Ce sont des pleurs, ce sont des cris : « Sauvez, sauvez votre maison ! Vous sauverez un frère, une mère qui n’en peut plus. — Dira-l-on que la France nous a abandonnés? et cela dans votre grossesse! (269, 277, 285). — Dieu ! si nous étions culbutés !... Non, la France ne jieut laisser notre cruel ennemi nous subjuguer... Hélas! la Russie le soutient. Notre sainte religion va recevoir le dernier coup. »

Cela bouleversait Antoinette. Elle fut violente à seconder sa mère, faisant venir Maurepas, Ver-

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