‹ Louis quinzeieme et seizeiemeChapitre 28 sur 40 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Procès du collier. — I78Ô-1780.

Rohan fut bien surpris do voir que la Valois n’avait pas voulu fuir, qu’elle restait ponrréj)ondre à tout. Les Rohan, les Soubise, fort inquiets, lui rassemblèrent à la Bastille les grands avocats de l’époque, les Target, les Tronchet. Une consultation eut lieu. Mais ces docteurs trouvèrent leur homme bien malade, hochèrent la tète, n’augurèrent rien de bon. Ses précédents étaient honteux et déplorables. Il avait, disait-on, volé les deniers des Aveugles, pillé les Quinze-Vingis {BesentxU , II, 167). Il était très-notoire qu’il avait établi et entretenu la Valois avec l’argent des pauvres. Maintenant qu’il vivait chez son Cagliostro et sa Serafina où il dînait quatre fois par semaine, il était bien probable qu’il avait

prélevé sur le collier , pour son courtage , les petits diamants rejetés , et les avait vendus à Londres pour en manger le prix dans ce tripot. L’avis des avocats fut qu’il était perdu, qu’il n’avait de ressources que dans la clémence du Roi.

Mais Beugnot, le jeune barreau, allaient plus loin que l’affaire d’escroquerie. Ils croyaient qu’en prenant la chose comme crime de lèse-majesté, d’outrage au Roi, d’attentat à la Reine, on pouvait le mener tout droit à l’échafaud.

Rohan in extremis, gisant, désespéré, n’avait pas le choix des remèdes. 11 écouta un homme que depuis quelque temps il écartait de lui, Georgel, habile et dangereux, et qui faisait peur à son maître. En 1774, par des moyens étranges et ténébreux, il avait pris le fd de l’intrigue autrichienne. Ce grandservice ne fut pas reconnu. Georgel n’avança pas. Il attendit dix ans, simple abbé, secrétaire, dans ce palais de la folie, tapi dans sa mansarde, comme une araignée suspendue. Au jour de la ruine, l’araignée descendit.

Comment restait-il libre? comment le laissaiton communiquer avec Rohan? Breteuil disait qu’il fallait l’arrêter. Vermond dit non, et 1a reine, suivant toujours le pire conseil, adopta l’avis de Vermond.

Georgel, sans peur et sans scrupule, ne s’embarrassa pas au nœud qui arrêtait ces j»auvres

avocats. Il sul bien le trancher, il avait jxiur cela une lame terrible dont Rohan même ne voyait qu’un côté. Un des tranchants pouvait égorger la Valois; l’autre, Rohan liii-mômc, qui eût été absous, mais comme incapable, idiot; et l’administration de tous ses bénéfices eût passé à l'abbé Georgel.

Celui-ci, dès le premier jour, jirofitant de la peur de Rohan et de sa famille, se lit donner une procuration et des pouvoirs illimités. Il s’empara de tout, à Paris, à Versailles. Occupant jour et nuit deux secrétaires, ne dormant que deux heures, faliguan six chevaux par jour, il fit tout marcher à sa guise, dirigea les Rohan, guida les avocats, inniieii(,-a les juges.

Si Georgel parvenait à donner à Rohan une ferme et solide impudence pour bien mentir, l’affaire était sauvée. La vente s’était faite par la Valois et son mari. Mais qui prouvait que Rohan l’eût fait faire? En avaient-ils un ordre écrit. — « Ils avaient remis à Rohan l’argent de cette vente. » Qui le prouvait’} — Avaient-ils un reçu ?

Un reçu! la Valois eût-elle osé le demander à un tel seigneur, son patron? Un reçu ! dans les termes intimes où ils étaient, qui pense à demander, à donner des reçus ?

Elle n’aurait que son allégation. Ma s qui l’é-

jvi. 2)

coûterait? quel poids peut avoir sa parole? qui oseraitopposer son oui au lum d’un prince de l’Église, d’un cardinal de Rome et du chef de l’épiscopat?

Elle avait eu une arme, les folles lettres de Rohan à la reine. Pièces terribles, un titre à l’échafaud. Rohan lui avait dit : « Il y va de ma tête. » Avant de partir de Paris, elle se fit un devoir de les brûler, et cela devant un témoin qui pût en assurer Rohan.

Donc point de pièces contre lui. Cela le rassura. EtGeorgel encore mieux. Lié avec Vermond, par lui il avait un œil dans Versailles , savait l’inquiétude du roi et de la reine. On tenait Louis XVI par sa vive sensibilité en ce qui la touchait, par sa crainte naturelle du bruit, et son regret d’avoir fait tant d’éclat. Il eût voulu d’abord se réfugier dans le huis clos , remettre l’affaire aux ministres, MM. de Vergenues et de Castries. Mais quelle ombre fâcheuse en serait restée sur la reine ! Il eût bien mieux valu que Rohan fit appel au Roi, aidât lui même à étouffer la chose. Les ministres allèrent lui demander à la Bastille, s’il ne voulait pas se fier à la bonté du Roi ; sinon l’affaire serait livrée au Parlement. 11 avait grande envie d’abréger tout, de se remettre au Roi. Mais sa famille, mais Georgel, l’affermirent. 11 demanda d’être jugé.

L’essentiel était que le jiublic n’entendît trop

les cris de la Valois. On la Icnail dans la Bastille , sous la griffe de Delaunay , l’excellent gouverneur , le client des Rohan , qui savait comme on peut faire taire un prisonnier. On a fait de nos jours des idylles sur la Bastille. Dans la réalité, elle était douce aux gens qu’on ménageait (la Slaal, Marmontcl, etc.); mais pour d’autres, terrible. Sans croire aux m pace qu’on se ligura voir dans l’épaisseur des murs , elle avait très-certainement au plus bas d’horribles cachots , boueux , où l’eau entrait , et les rats d’eau, féroces, friands de nez, d’oreilles. La Bastille (comme le fort de Brest et tant d’autres prisons) avait ses légendes trop vraies , de prisonniers mangés, du moins attaqués jour et nuit, mordus et mutilés. Grand moyen de terreur. Pour n’ètre pas mis là, que ne faisait-on pas ? L’idée seule pouvait faire défaillir une femme. Les aumôniers parfois, dit-on, en profitèrent avec de pauvres protestantes , qui en sortaient enceintes et converties.

La Valois, se trouvant entre quatre murs noirs, et tenue d’abord seule, sans conseil, se trouva heureuse de voir un être humain, un homme doux et compatissant, l’aumônier (que le gouverneur envoyait). Elle s’épancha fort, dit tout à cet homme de Dieu. II ne lui fut pas difficile de tirer d’elle ce qu’on voulait savoir : ffu'elle n'avait

aucun papier, et pas meme des lettres d’amour. Elles l’auraient servie beaucoup dans le procès : 1» on y eût vu le vilain prêtre à nu, ignoble libertin, un gibier de Bicêtre, sans cœur et sans cervelle, inclig7ie d’être cru; 2* ces lettres montrant combien il l’îivait désirée, achetée à tout prix, auraient (contre Target et les défenseurs de Rohan) prouvé que sa fortune précédait l’affaire du collier, venait de l’amour, non du vol ; que neuf mois avant celle affaire, elle était richement, fastueusement entretenue (Beugnot).

Ces lettres, si utiles, la Valois les avait brûlées, se désarmant ainsi pour l’honneur de Rohan. Elle avait tout détruit, sauvé Rohan, s’était perdue.

On le devinait bien. Son compatriote Beugnot, son jeune ami, qu’elle voulait pour avocat, n’osa pas la défendre. En vain, du fond de la Bastille, elle appela et supplia. Elle croyait qu’il avait souvenir de son arrivée à Paris, où il la promenait, où ils avaient passé de doux moments. Elle avait eu un tort, de se moquer un peu de lui ; il eût pu l’oublier. Si elle avait eu le malheur de passer par l’amour de cet indigne prêtre, la faim en était cause. Avec ses échaudés, Beugnot ne la nourrissait pas. Dans son jilus grand éclat, recevant le beau monde, elle l’invitait fort, le traitait en ami. Elle se lia à lui, à son moment suprême, sa dernière nuit de liberté; elle lui mit en main scs

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papiers, s’aida de lui i>our les brûler. C’est là qu’il parcourut les lettres de Rohan. Lui laissant voir ces lettres, sa honte à elle-même, elle disait assez : « J’ai péché! » Cela demandait grâce. Elle était fort touchante dans cet appel de la Bastille. S’il y était venu, elle l’aurait ressaisi peut-être. Elle avait vingt-six ans, étincelait d’esprit, était (plus que jamais) charmante de grâce et de passion.

Elle était bien naïve, avec cet âge et tant d’épreuves, de s’adresser à ce sage jeune homme, ce prudent Champenois, né pour faire son chemin. Si elle avait encore une chance de salut, c’eût été de dire tout, sans taire ce qui était contre elle, et d’ébranler la France du tonnerre de l’opinion. Il eût fallu, non un Beugnot, mais bien un Mirabeau, un intrépide fou, qui, tenté par la gloire, se perdit, s’immortalisât. Mais eût-elle voulu elle-même être ainsi défendue? Nullement. Espérant être ménagée de Rohan , un peu couverte par la Reine, elle voulait ruser, ménager tous les deux. Cela fut impossible. Tous les deux l’accablèrent. Elle se trouva prise entre l’enclume et le marteau.

Un fait fort singulier ferait croire que d’avance le Roi, engagé malgré lui dans ce fatal procès, redoutait les écarts hardis des avocats, aurait ouvert l’oreille à certain compromis. Georgel, vou-

lanl d’abord faire taire les joailliers (pour la partie du collier qu’on vendit à Londres), demanda et obtint du Roi qu’on leur assignât ce payement sur son abbaye de Saint-Vast. Grâce étrange et bien étonnante au début d’un pareil procès ! Quoi ! le Roi le poursuit et l’envoie en justice, prévenu d’attentats qui {xturraient lui coûter la tête ; et pourtant il s’y intéresse tellement , a soin de ses affaires ! Ne pourra-t-on pas dire que, tout en l’accusant, il le craint, le ménage , achète sa discrétion? Quoi qu’il en soit , Georgel a fait un coup de maître, faisant croire que le Roi est au fond pour Rohan.

Cela énerve le procès, le rendra vain et ridicule.

Les lettres du Roi au Parlement sont pitoyables de timidité, de mollesse, très-propres à confirmer CCS bruits.

On y voit un mari inquiet qui se dépêche de mettre sa femme hors de cause. 11 affirme d’abord ce qui est en litige : Elle n'a pas reçu le collier.

On n’y voit pas du tout le Roi. Il oublie qu’il est roi ; il n’a nul sentiment de la Majesté outragée. Bcugnot dit à merveille : « La Révolution était faite lorsque le Roi s’oublie lui-même, réduit toute la cause à une affaire d'escroquerie. »

Le Roi explique, d’un ton qu’on croirait apologétique, l’arrestation du cardinal; il mentionne

l’excuse que Rohan a donnée '.«lia été trompé. » Cela simplifie tout. Il est dupe plus que criminel. Le juge n’aura pas grand’peine pour trouver le coupable sur qui on doit frapper. Il a été trompé « par une femme. » Rohan a peu à craindre. Si justice se fait, ce sera seulement in animà vili.

Le procès est tracé d’avance. Seulement, pour arranger cela, il ne faut pas trop de clarté. C’était précisément l’année où un magistrat (Dupaty) demanda qu’il n'y eut plus de procédure secrète, que l’accusé ne fût plus isolé, qu’il fût environné des garanties de la publicité, que l’information, les débats, se lissent en plein soleil. La Justice elle-même devait le désirer, vouloir sortir de la nuit odieuse qui la rendait suspecte, obtenir le grand jour et montrer qu’elle est la Justice.

Le contraire arriva. Le Parlement condamna Duiwty, garda et défendit ses formes inquisitoriales, l’arbitraire infini que lui donnait l’obscurité.

Mais le Roi est le Roi. Il pouvait se placer du côté du public qui demandait cette réforme, l’imposer à son Parlement. Dans une affaire où il était partie, où la Reine même était en jeu, il devait le vouloir , ne laisser là-dessus nulle ombre. — Le contraire arriva. Il recula devant cette réforme. On put croire qu’il craignait que l’affaire ne fût éclaircie.

L’épiscopal français se serait fait honneur, si son chef (le grand aumônier), acceptant le juge laïque, il eût demandé le grand jour. Heureuse occasion de faire taire les méchants, de montrer l’innocence de cet agneau sans tache. Mais l’Église n’en profita pas.

Le Roi, la Justice et l’Église furent d’accord pour fuir la clarté.

On montra du procès aussi peu que l’on put. On fit plus que le supprimer. On le faussa, en écartant ceci, faisant valoir cela. La nuit absolue, pour tromper, vaut moins que les fausses lueurs.

Une chose a frappé Beugnot, c’est que dans les Mémoires, si nombreux, d’avocats, on ne sent aucun sérieux. « Ce ne sont que jeux puérils. » 11 semble que l’affaire est arrangée d’avance, l’issue prévue, qu’il s’agit simplement d’amuser le public et de jouer la comédie.

L’avocat de Cagliostro dit gravement comment, élevé dans les Pyramides, il y apprit toute science. IjC mémoire du prophète fut si piquant, si curieux, qu’il y eut queue à son hôtel, où on le débitait; il fallut y mettre des gardes. — M"' Oliva, charmant témoin , docile , prêle à dire tout ce qu’on voulait, fit un délicieux mémoire, « trèsdigne, dit Georgel, de Paphos et de Gnide. »

Tous veulent amuser, être divertissants; ils

visent au succès si grand qu’eut Beaumarchais. Pour aucun d’eux l’affaire n’est sérieuse. Nul ne semble prévoir l’effondrement moral qui va se faire, la Reine avilie, le trône ébranlé. Ils se disent : « Nulle vie n’est en jeu. Il n’y aura pas moit d’homme... Une femme tout au plus exposée, corrigée. »

Mais quittons l’avant- scène. Que disait cette femme : « La reine a reçu le collier. L’accessoire du collier, les petits diamants (inutiles pour elle, et détachés par elle) ont été vendus par moi et mon mari à Paris et à Londres, sur l’ordre du cardinal, à qui nous en avons remis le prix, trois cent mille francs. »

Rohan niait cet ordre, niait avoir reçu l’argent, récriminait, disant : « Vous avez vendu le collier. »

Par là il se lavait de la vente des petits diamants; la Valois, selon lui, avait en même temps vendu les petits et les gros.

Rohan, du même coup, lavait la Reine et lui. Tout retombait sur la Valois.

Le premier pas évidemment que la Justice avait à faire était de s’informer à Londres, d’obtenir par le ministère qu’elle y pût faire enquête, d’y envoyer des hommes sûrs. Le ministère, le Roi, devaient s’y entremettre. Inexplicable énigme : rien de tel ne se fit I...

Le Roi, le Parlement, les ministres n’agissent pas. On se fie pour l’enquête , à qui? chose inouïe que ne croira pas l’avenir, on se fie justement à l’accusé Rohan et à ses gens. Un petit secrétaire de Rohan est envoyé avec un capucin qui prétend être sur la voie, pouvoir diriger la recherche.

Notons ce capucin, et admirons Georgel qui manipulait tout cela. Si la fiction est poésie, création, Georgel fut grand poète, et vraiment créateur. Il inventa des choses, il inventa des hommes. Il fit sortir de terre deux moines, amis de la YaMs.i G’étaieut des Mendiants, de ces rôdeurs, qui, tout en demandant, flattant, mangeant, observent. A Paris, c’était un P. Loth, un Minime, que la Valois sottement protégeait, à qui elle avait rendu un service essentiel, d’obtenir (par Roban) qu’il prêchât à la cour. L’autre capucin, irlandais, un P. Macdermot, son parasite à Bar, prétendit pouvoir désigner à quels marchands en Angleterre elle avait vendu le collier.

La Valois a donné, publié minutieusement le compte des petits diamants qu’elle vendit pour le cardinal, avec les noms, les dates et circonstances.

Mais Roban n’a pas publié l’enquête de son secrétaire, du capucin, sur le collier, sur celte énorme vente qu’elle aurait faite, sur le million et

demi qu’elle en eût relire, sur le placement qu’elle eu eût fait, etc.

Bonne ou mauvaise, la pièce rapportée par le capucin était favorable à la Reine aussi bien qu’à Rohan ( faisant croire que la Reine n’avait jamais eu le collier). Donc, on pensait qu’elle serait fort bien reçue des gens du Roi, du procureur du Roi, qui l’admettrait les yeux fermés. On l’avait fait timbrer, viser à Londres par je ne sais quelle autorité. Gela ne disait pas grand’chose, n’impliquait nullement que celte autorité eût jugé cette pièce, la donnât pour valable. L’autorité était peu attentive à Londres, si j’en juge par tant d’histoires étranges, d’aventures, de désordres, de meurtres, vols et violences , qu’on a données pour ce temps-là. ■ '

Ce visa imposa fort peu aux gens du Roi. L’œuvre du capucin leur parut très-informe, inliniment suspecte, de fort mauvaise mine, et ils refusèrent de l’admettre. ■ '

Un tel refus méritait le respect. Forcer la main à la magistrature, l’obliger d’accepter une pièce véreuse, qui, si on l’acceptait, tranchait toute l’affaire, c’était chose indigne et énorme. Mais encore une fois, celte pièce avait le grand mérite de couvrir à la fois et le cardinal et la Reine. Les Rohan s’adressèrent au garde des sceaux, Miromesnil. Pouvait-il juger sur les juges, faire trouver blanc ce qu’ils

avaient vu noir? Du moins ne devait-il examiner la pièce, et surtout inviter les prétendus Anglais dont elle donnait le témoignage, à venir s’expliquer eux-mêmes. Londres est-il donc au bout du monde? Miromesnil ne fil rien de cela. Il força la Justice. Ordre aux magistrats de trouver la pièce bonne et de l’employer!

Une affaire engagée ainsi était bien claire d’avance. Les témoins qui d’abord avaient chargé Rohan, se dédirent, chargèrent la Valois. Et nul ne les reprit de leurs variations. Par exemple, Bœhmer et Bassange, les joailliers, eurent trois avis : d’abord contre Rohan , puis contre la Valois , longtemps après contre la Reine. Quatre ans après sa mort, en 1797, trouvant Geoi^el à Bâle, ils finirent par lui avouer que la Reine n’avait rien ignoré de l’achat du collier. Et en effet euxmêmes , sans cette garantie , auraient été bien sots de livrer un pareil bijou.

Le procès fut un jeu. Le cardinal parlait assis , en robe rouge et barrette rouge. On le stylail, le dirigeait. On écrivait avec respect. La Valois, au contraire, bridée et muselée, devait marcher comme on voulait. Si elle hasardait un écart, le greffier n’écrivait plus rien. Georgel lui-même avoue qu’on se garda d’écrire lelle échappée qui lui venait.

Rohan lui disant une fois : « Mais, Madame, cela

n’est pas vrai...; » elle répondit en souriant : « Monsieur, autant que tout le reste. Depuis que ces messieurs nous interrogent, vous savez que ni vous ni moi nous ne leur avons dit un mot de vérité. »

Situation terrible. La Reine aurait voulu qu’elle chargeât le cardinal. Était-elle libre de le faire? Un violent parti se formait pour Rohan. Les Condés même venaient solliciter pour lui. Si la Valois eût osé parler contre, on aurait crié : « Blasphème 1 elle ment!... Il faut la faire chanter » (la mettre à la torture). La torture, que Necker voulut supprimer, avait ses partisans, pouvait être ordonnée encore. A Aix (1780), avait paru l’apologie de la torture par Muyart de Vouglans, un président, membre du Grand-Conseil. Le pape Pie VI avait consacré cet ouvrage par son approbation. Le Roi en accepta la dédicace et maintint la torture jusqu’en mai 1788.

Les Parlements y tenaient fort. Ce que le juge avait de terrible (et de bien cher aussi), c’était cette terreur, cet arbitraire énorme d’ordonner ou n’ordonner pas ce qui, au fond, tranchait tout, faisait qu’on s’accusait soi-même. Que de saluts très-bas, que de sourires des dames (d’autres faveurs aussi) au Monsieur qui pouvait vous faire craquer les os?

Donc la Valois rusait, était sage, ménageait

Rohan. Les amis de Rohan, la voyant désarmée qui n’osait se défendre, l’accablaient à plaisir, l’insultaient, s’en moquaient. On voulut voir jusqu’où cela pourrait aller. Cagliostro, par un mépris glacé, lui fit perdre enfin patience. Elle eut un accès effroyable de fureur et de désespoir. Un chandelier était entre eux, elle le prit, et le lui lança à la tête. Scène sauvage dont on usa contre elle pour ne plus l’écouler du tout. On dit qu’elle était enragée , une bête féroce , qu’elle avait mordu son geôlier (ce qui pourtant se trouva faux).

Ce qui achevait la Valois, c’est qu’elle avait contre elle non-seulement les amis de Rohan , mais les ennemis de la Reine, dont on la supposait l’agent. Ces ennemis, c’était tout le monde :

1* Le Parlement, qui, forcé en décembre, dans un Lit de justice, d’enregistrer les emprunts de Calonne, en voulut à la cour, crut la frapper dans la Valois ;

2* Calonne , fort branlant , ayant décidément épuisé le charlatanisme, et sachant que la Reine avait son successeur tout prêt , voulait la prévenir, l’avilir, s’il pouvait, la flétrir, l’écraser, dans sa créature la Valois. 11 ne paraissait pas, mais travaillait le Parlement par un tiers , Lamoignon (auquel il eût donné les Sceaux).

Le plus terrible pour la Reine, c’est qu’à ce moment décisif, s’ébruitait le traité par lequel Louis XVI avait arrangé les affaires de Joseph II avec l’argent français. L’Empereur, pour le mal qu’il avait fait aux Hollandais, exigeait qu’ils lui fissent réparation, lui payassent dix millions d’amende, La France en paya la moitié. Utile arrangement pour éviter la guerre. Mais le public s’en indigna, le trouva bas et lâche, crut y revoir le temps où la France payait un tribut à l’Autriche. On rappela l’année 78, et les quinze millions, tant de fourgons d’argent qui partirent de l’hôtel des postes. On soupçonna la Reine d’épuiser sous main le trésor. Et l’orage s’amassa contre elle. Cette haine tourna en amour pour Rohan. Par un effet bizarre, ce vieux libertin sale devient tout à coup une idole. Sa cause devient celle du droit, de la patrie, des libertés publiques.

La cour amèrement regretta d’avoir tant ménagé Rohan. On revint à l’idée de l’attaquer par le point grave qu’on avait écarté, l’attentat à la Majesté, à l’honneur de la Reine, Pour cela, on voulait faire venir d’Angleterre un dangereux témoin, Limotte, mari de la Valois. Plusieurs fois il avait couru le danger de la vie. L’ambassadeur français, ou plutôt les Rohan, l’auraient mieux aimé mort. Mais quand on vit l’affaire prendre si mauvaise tournure, la cour crut au conü'aire qu’on pouvait

l’employer, faire témoigner par lui de l’insolence de Rohan, de ses mensonges jndignes pour faire croire qu’il avait les faveurs de la Reine. La mystérieuse boîte d’écailles , la rose encadrée , d’autres choses, n’auraient prouvé que trop sa fatuité calomnieuse. L’irritation du Roi aurait été au comble. Le public même n’eût pu que le trouver coupable. On eût pu demander sa tête.

Plan très-bon, mais tardif. Galonné le sut à temps; et, par son Lamoignon, il fit brusquer le jugement.

Le procureur du roi avait conclu, pour toute peine, à ce que Rohan j>erdît la grande aumônerie, à ce qu’il fùl blâmé, et, demandât pardon au Roi et à la Reine. Conclusion très-molle, et singulièrement modérée. Ses plus ardents amis n’avaient jamais nié qu’il n’eût été déplorablement indiscret, ne dût réparation. Mais l’état des esprits était si violent, si aveugle pour lui, qu’on ne pouvait plus faire justice; une foule exaltée de dix mille hommes assiégeait le Palais. L’arrêt était dicté, et on le rendit tel : Rohan absous, loué, et la Reine accablée en sa créature la Valois, qui serait marquée et flétrie.

Quand les juges sortirent, la scène fut extraordinaire. Mirabeau qui la vit, fut surpris, effrayé, de l’emportement de ce peuple ; il en prit vagiic-

ment de sinistres idées de l’avenir. Ces furieux, non contents décrier, baisaient les mains des conseillers, se jetaient à genoux, presque en larmes, adoraient. Rohan rentrant à la Raslille, la loule s’indigna ; le sang aurait coulé, si lui-mème Rohan ne les eût apaisés. Autre scène et plus folle : exilé par le roi, il vit, à son départ, tout Paris à sa porte, la foule se ruer dans ses cours, l’appeler au balcon. Il parut, cl il la bénit.

Qu’advicndrait-il de la Valois? 11 n’était nullement question de lui faire grâce, mais d’adoucir l’arrêt, de ne pas faire l’exécution publique, où sans doute elle crierait. La reine était embarrassée. En lui sauvant l’exécution, elle affermissait le public dans l’idée que c’était son agent et sa créature. En la laissant subir l’arrêt, elle faisait dire à la cabale qu’elle n’osait sauver sa complice, que, par une hypocrisie lâche, elle se lavait en l’immolant.

Elle était redevenue enceinte, et d’autant plus craintive, plus sensible peut-être. Elle eût voulu qu’on n’exécutât pas (dit Adhémar). Mais elle n’osa insister. Elle était en Conseil sous les yeux de Yergennes, son adversaire secret, qui guettait ce qu’elle dirait. Le Roi même, déliant et le cœur fort gonflé, aurait pu mal interpréter un excès d’insistance. Yergennes dit sèchement que l’honneur de la reine exigeait qu’on suivît l’arrêt. Les

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ministres, moins le seul Breteuil, voulurent aussi l’éclat, bien sûrs qu’il tournerait contre la reine.

Au Roi de décider. Il est juge des juges. L’exercice du droit de Grâce n’est rien qu’un second jugement qui implique certain examen.

L’examen eût donné les résultats suivants : Point de faux; on n’imita pas l’écriture de la reine {Augeard). — Le vol très-incertain, sans preuve que la pièce rejetée par les gens du Roi. — Le vrai crime , c’était d’avoir supposé des lettres de la reine pour encourager les folies dont la reine était amusée.

L’arrêt était terrible. « Rasée, marquée et flagellée de verges I» — Et le supplice durait jusqu’à la mort. A la Salpêtrière où elle allait être jetée, ainsi qu’à Saint-Lazare, la règle était le fouet. A Bicêtre , le fouet , jusqu’en 89 , était donné même aux malades, au dire du docteur Cullorier. Maisons d’opprobre et de cruelle risée. La bonté du châtiment d’enfance, loin d’inspirer pitié, avait ce triste effet que la victime avait contre elle les rieurs. Beaumarchais l’éprouva. Quoiqu’il n’eût rien subi, il en garda la note. Ses succès, les millions qu’on lui paya, nulle réparation ne put effacer Saint-Lazare. Dès lors il ne rit plus. Le coup de Louis XVI lui ôta pour jamais le rire.

Mais la Salpêtrière était bien pis. Hôpital et

prison, mêlée de voleuses et de folles, c’élail une Sodome de fureurs libertines , d’effrénées violences. Toute victime un peu distinguée, d’autant plus était poursuivie, outragée. Qui ignorait cela? personne. L’autorité le voyait, le souffrait, de peur de plus grands maux. Les tyrans du théâtre, les gentilshommes de la chambre, tiraient de là une terreur qui rendait souples les actrices. Maintes fois en ce siècle, au lieu du For-l’Évêque, telle pour prison eut le Grand Hôpital, c’est-àdire fut jetée aux bêtes. La Valois , avec un tel nom, avait bien plus à eraindre, dans cette sauvage république.

Le sang royal au moins eût pu arrêter Louis XVI , le respect du passé , la mémoire d’Henri IL N’étail-ce pas déjà une chose bien étrange, bien révolutionnaire et de terrible égalité, qu’une Valois parût à l’échafliud? Étrange imprévoyance ! Qu'il était loin alors de prévoir qu’en se^it ans les Bourbons à leur tour y suivraient les Valois.

11 était cependant humain. On l’avait vu dans tous ses actes. On le voyait dans les touchantes instructions qu’il donna en 84 à la Peyrousc pour le voyage autour du monde, recommandant d’épargner les sauvages, et de leur faire du bien, de n’emjjloyer contre eux nos armes supérieures qu’à la dernière extrémité. Une seule chose

pouvait faire tort à sa bonté, c’était sa sensibilité, violente, emportée, pléthorique. Comme sa sœur Elisabeth, il débordait, crevait de sang. Son teint rouge, ses lèvres gonflées et ses gros yeux saillants, ne le disaient que trop. Facile aux larmes, il ne l’était pas moins à certaines fureurs dont il n’était pas maître'. Ici, dans une affaire personnelle, où son cœur, sa passion, étaient tellement intéressés , où l’on put croire que la justice fut aussi colère et vengeance, il eût dû se mieux résister.

L’exécution se fit, mais avec des précautions qui montrèrent qu’on craignait les cris de la patiente, des protestations, des fureurs. On prit l’heure matinale, six heures, pour qu’il y eût ]teu de monde. Point de Grève. Tout se fil dans la cour grillée du Palais. On rusa avec elle. Elle eût éié un lion qu’on aurait mis moins d’adresse à la prendre. Elle était au lit. On lui dit qu’on la demande. Elle sc lève en hâte. Dès qu’elle quille sa chambre, on ferme la porte derrière elle. El entre deux portes on la prend, on la lie, on renlraîne furieuse, vers la grille de fer, qui de la Conciergerie fait passer dans la cour du Palais.

L’arrêt, cruellement impudique, disait qu’elle serait fouettée nue. Elle lutte, quoique liée, se débat; on arrache ses vêlements. Mais l’effroi

domina la houle, quand elle vil le fer rouge ai> proclier... Elle se tordit d’épouvanle, dclourna, déroba l’épaule... Le fer glissa, brûla le sein...

Évanouie, anéantie, on l’emporta. Dans la voiture, reprenant connaissance, elle s’élança par la jiorlière, voulant se faire écraser {Besenml, II, 173).

Domptée, liée, rasée, vêtue du sale habit de la maison, elle passa les portes terribles, et sc vit là dans celte ville de sept mille créatures immondes. Énorme entassement de vies malsaines, de souillures de tout genre. Dès l’entrée une odeur repoussante et nauséabonde. Les dortoirs servaient d’ateliers, la nuit, le jour, étouffés et fétides. Dans la règle première , les lâches excessives, impossibles, en faisaient un enfer de châtiments, de pleurs. « Qui ne coud sa demie chemise, aura le fouet deux fois par jour. » Rigueur inapplicable. L’autorité s’était lassée. Pour avoir seulement un peu d’ordre apparent, les supérieures et religieuses souffraient mille choses infâmes, les voyaient froidement. Comme en tout hôpital alors , on couchait six dans chaque lit. Promiscuité très-cruelle, où les fortes régnaient. Nulle protection des faibles. Si l’autorité eût osé s’en mêler , il y eût eu révolte , le sang eût coulé tous les jours. Ces terribles Madeleines s’armaient au moindre mol de chaises, frap-

paient à mort de tessons et de pots cassés (Vie de Ai"' de Lamotte, II, 124-25). On se gardait de les troubler dans les jeux effrénés où elles épuisaient leurs fureurs , dans la chasse surtout qu’elles faisaient des nouvelles, la nuit, le jour, se relayant pour les désespérer de coups et d’insomnies, les hébéter, s’en faire des esclaves idiotes.

La Valois eut grand’peur quand elle fut lâchée dans le troupeau, quand elle se vit seule dans cette foule, faut-il dire de femmes? La plupart semblaient hommes, de traits durs, d’œil lubrique. Une chose la sauva, c’est que l’on sut d’avance qu’elle était victime de la Reine (Vie, 11, 122). Elle leur dit : « La Reine devrait être à ma place. » Cela les adoucit. La supérieure, du reste, s’intéressa à elle, et lui sauva le pire , la nuit. Elle la lit coucher à part , et cependant, la première nuit, elle essaya de s’étrangler (ResejjmZ, II, 173).

Dans quel état était la Reine ? bien troublée, dit M"' Campan. Je l’en crois. Car je vois revenir M"'' de Lamballe , le bon ange des mauvais jours. Cette femme, si faible, fit la chose la plus courageuse. Elle entreprit d’aller au terrible hôpital , d’entrer dans cet enfer , d’adoucir la Valois , de lui fermer la bouche. Admirable imprudence! Mais comment croyait-elle être re-

çue, à ce premier accès de fureur et de haine, quand l’épaule lui brûlait encore? Le pis, c’est que la reine lui donna une bourse, crut que l’argent ne nuirait pas. Cela tout au contraire ferma la jx)rte de la Salpêtrière. M™' Robin, la supérieure, fut indignée, foudroya la pauvre Lamballe de ce mot : «Elle est condamnée, madame, mais non pas à vous voir ! » (Guémrd, etc.)

La cour avait montré une étonnante inconséquence : la frapper, et puis la laisser en vue dans un lieu tout public où elle exciterait l’intérêt. La prisonnière devint la curiosité de Paris, l’objet d’un vrai pèlerinage. Tout le monde y allait. On ne lui parlait pas ; mais on la voyait dans les cours, mêlée à ce triste troupeau ; elle semblait vouloir échapper aux regards , on la reconnaissait à sa désolation, à ses profonds gémissements.

Elle avait touché tout le monde , les plus dures même , religieuses et prisonnières. Les religieuses, si sèches, faites à commander, à punir, devinrent tendres pour celle-ci, et les aumôniers encore plus. Sa chambre fut ornée de portraits de saints , de martyrs , d’images qui pouvaient la consoler et l’amener au repentir , l’adoucir et la désarmer. On lui disait : « Ecrivez à la reine, et elle vous pardonnera. »

Elle était prise encore par un autre côté. Ses compagnes si violentes, pour elle devenaient des

agneaux. I^a Valois est trop fière pour dire comment elle Y vivait. Ce qui est sûr, c’est qu’une certaine Angélique la protégeait, l’aimail et la servait. Cela fondit son cœur, énerva ses rancunes. Elle faiblit, écrivit à la reine, et sans doute demanda sa grâce.

Elle eut tout le contraire. On ne répondit pas. Mais on lui ôta Angélique, en la graciant. La graciée fut désespérée, plus tard sacrifia son pays, sa famille, alla rejoindre la Valois.

Celle-ci s’était donc humiliée en vain. Elle retombe à l’état sauvage. Une nuit, favorisée peut-être de quelque religieuse, elle trouve moyen de s’échapper (11 sept. 1787).

Comment? on ne le sait. Ce qu’on voit (dans Beugnot), c’est que la malheureuse, fuyant comme un lièvre, un renard, courant de nuit sans doute, alla à Bar-sur-Aube. Son aveugle instinct, l’idée fixe qui avait dominé sa vie, la ramenait à son lieu de naissance. Sans but et sans espoir. Dans cette petite ville de province, qui aurait reçu la flétrie? Elle alla se blottir au fond d’une carrière. Là, la mère de Beugnot, se souvenant quelle avait dans les mains certaine somme, jadis laissée pour les pauvres par la Valois, eut le charitable courage d’aller la nuit lui porter cetargent dans sa caverne. Sans cela, elle y serait morte de faim, n’ef’t pu passer en Angleterre.

Mais là même de quoi \ivrail-elle? Son indigence prouvait bien qu’elle n’avait ni eu ni vendu le collier, ni placé un million Elle ne pouvait vivre que d’injures à la reine. Je ne crois pas du tout que la cour ait été si sotte que de favoriser, comme on a dit, sa fuite, qu’elle ait déchaîné elle-même cet être dangereux qui bridait de parler, et que les libellistes et les libraires de Londres ne pouvaient manquer d’exploiter.

Il y avait à Londres , en tout temps , une manufacture de pamphlets, de libelles, fort lucrative et doublement payée, et par le public curieux, et par la cour qui les craignait, travaillait à les supprimer. Très-sol temenl sous la Du Barry, puis à l’avénementde Marie-Antoinette, on traitait avec ces faquins, et, chose encore plus sage, pour les marchés mystérieux, on employait les hommes les plus retentissants de France, un Eon ou un Beaumarchais. En 1774, celui-ci court rEuro|)e, de Londres à Vienne, poursuivant un libelle (l’Aurore), avec mille aventures; il en fait un roman. Avec la même adresse, en 1787, la cour traite avec la Valois, pour l’empêcher de publier son Mémoire jtistificatif {corrigé, dit-on, par Galonné). La bombe cependant éclate en 1788.

Ce Mémoire, étendu, devint un véritable livre. Vie de l’auteur, en deux volumes in-8. Nouvelle peur du Roi, de la Reine. Par une singulière im-

prudence, pour faire disparaître le li\Te, on envoie la personne la plus en vue, que suivaient les regards, madame de Polignac. L’édition entière est achetée. Elle périt dans un four de Londres... moins un seul exemplaire que garda un de nos ministres et que la Convention a fait réimprimer.

La Valois ou ses rédacteurs avaient dans le Mémoire, d’extrême vraisemblance, mis un Irait fort invraisemblable, romanesque et calomnieux (les rendez-vous nocturnes que la Reine aurait donnés à Rohan). Les libel listes à gage ne suivirent que trop cette voie. Encouragés sans doute, payés des ennemis de la Reine, ils firent de Marie-Antoinette, en quelques pages, une horrible légende, absurde, insensée, dégoûtante, où elle est à la fois Messaline et la Brinvilliers, empoisonnant Vcrçennes et tout ce qui lui fait obstacle, donnant à tout venant l’arsenic et la mort-aux-rats.

11 suffit de jeter un regard sur ces pages pour voir qu’elles n’ont nul rapport avec les vraies publications de la Valois. Pour mieux vendre, on y mit son nom. Elle eut beau protester, jurer que ce n’était pas d’elle. La masse passionnée avalait toute chose dans sa voracité crédule. Par contre, Burke et nos ennemis entreprenaient dès lors la canonisation de Marie-Antoinette. Les deux légendes étaient en face et les deux fanatismes. La

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Valois risquait de nouveau d’être prise entre, écrasée, aplatie.

Plusieurs fois, dès 1786, on avait essayé de tuer le mari. Combien plus elle avait à craindre 1 Elle avait trente-deux ans. Elle eût voulu finir. Elle pensa plusieurs fois au suicide.

Son mari qui aussi a écrit des mémoires, dit que les Orléans voulaient l’enlever, la traîner à Paris, la jeter à la barre de l’Assemblée, au risque de la faire poignarder par les royalistes.

Si l’on eut cette idée, les royalistes avaient intérêt à la prévenir, donc, à l’assassiner avant l’enlèvement.

Elle était entre deux dangers.

Elle était seule (le mari à Paris) dans ce noir infini de Londres, alors à peu près sans police. Pas de secours à espérer. Et elle n’aurait pas été quitte pour la mort. Elle avait un sort effroyable à attendre. Si Damiens, pour une égratignure au Roi, fut tenaillé, que n’eût-on fait à celle-ci? Quelle fête c’eût été pour nos enragés (si atroces, de Vendée, de la Terreur blanche), quel joyeux carnaval, de l’enlever dans quelque maison sûre , de s’amuser du monstre, de la faire lentement mourir à coups d’épingles, qui sait, chauffée, disséquée vive!... Telles étaient du moins ses terreurs.

Un soir, trois ou quatre coquins entrent chez elle, et lui apprennent qu’elle doit venir avec eux,

que l’un d’eux a juré sur l’Évangile qu’elle lui doit cent guinées, et que, selon la loi de ce pays de liberté, il va l’emmener chez le juge. Elle leur verse à boire, parvient à se sauver dans la maison voisine, s’enferme dans une chambre du troisième étage. Les entendant monter , et décidée à tout pour ne pas tomber dans leurs mains, elle se pend par les mains au balcon. La porte de bois blanc éclate. Ils entrent... Elle lâche tout, elle tombe... Assommée et brisée. .. bras et cuisse cassés, un œil hors de la tète, et l’épine rompue.. Elle mit trois semaines à mourir (Métn. de Lamotte, 199 ; édit. Lacour, 1858).

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