CHAPITRE DERNIER
Les fusillades de Paris. Necker. Cahiers. Élections. Mirabc:iii
M. Necker débuta en bon et galant homme. Trouvant le trésor vide, il y mit sa fortune. Il versa deux millions à son entrée au ministère, et, plus tard, engagea tout ce qu’il possédait.
Cela remonta l’àme, l’espoir et le crédit.
Les notaires, dont les fonds sont chose de conliancc et sacrés, firent un acte de foi, apportèrent six millions. Les créanciers rougirent d’êlre exigeants, se contentèrent d’à-comptes, désormais sûrs d’être payés.
Les ennemis de Necker sont bien lorcés ici de l’admirer. Monlhyon , le fermier général , dit : « Sans moyens violents, sans coup de force, il nous sauva la banqueroute. Mille expédients de
détails furent employés, faibles séparément, puissants par leur ensemble. Toute grande mesure eût trouvé trop d’obstacles. Son industrie fut un prodige. » Et combien on doit l’admirer, quand on songe qu’au milieu de tant d’embarras politiques, il se trouva en face d’une disette qui venait à grands pas, bientôt devant l’atroce hiver, le grand hiver du siècle (88-89) qui, rompant la circulation, doubla les maux de la famine. Plus de travail et plus d’obéissance dans l’adminislralion. L’autorité morale de Necker, son crédit personnel, suppléèrent aux ressources de l’État qui n’existait plus. De toutes jMirts on vint au secours. 11 parvint à passer ces terribles huit mois, à gagner le printemps, les États généraux. Tout ce qu’on blâme en lui de fautes et de faiblesses s’efface devant un tel service. On peut réjwndrc à tout ; « Il a nourri la France. »
Il fallait ces extrémités pour que la Cour, la Reine, Artois, les plus antipathiques à Necker, l’appelassent, pour que le Roi subît le pioteslant ! Dès longtemps il haïssait Necker pour son pathos, sa suffisance. Mais il le méprisait de plus pour ses côtés bourgeois, qui, il est vrai, devant les grands et les puissants, le tenaient bas, sei"vile. 11 y voyait un sot, espérait l’amuser, garder contre lui Lamoignon , l’absolutisme même. 11 montra plus d’adresse que l’on n’eût attendu.
Tout en avouant ses répugnances pour appeler le tîenévois, il dit « qu’il le suivrait en tout. » Dans les premiers rapports qu’ils curent, il parut confiant, s’épancha avec lui, dit : « Monsieur Necker, voilà bien des années que j’ai à peine un instant de bonheur. » Necker attendri : « Encore un peu de temps, Sire. Vous ne direz pas toujours ainsi. Tout se terminera bien, v
La crédulité vaniteuse de Necker, sans doute aussi l’amour du bien public, l’avaient trop pressé d’accepter. Lamoignon faisait croire au Roi qu’il pouvait éviter les États généraux. Des parlementaires assuraient qu’en abandonnant la malheureuse Cour plénière, rouvrant le Parlement, on obtiendrait de lui ce qu’on voudrait. Très-coupable complot qui , dans une situation si dangereuse, allait neutraliser le seul sauveur possible, détruire l’espoir qui soutenait la France. Déjà Roi faisait imprimer les nouveaux édits.
Mais l’indigne manœuvre des deux cotés fut arrêtée. Plusieurs jiarlementaires noblement réclamèrent. Necker alla à la Reine môme, humblement lui fit observer que, Lamoignon restant, son crédit serait nul, qu’il ne pourrait fournir l’argent qu'on espérait. C’était le 7 septembre, et l’on voyait déjà avec effroi que la récolte avait manqué partout, en France et en Europe. Necker, ce jour du 7, interdit la sortie des grains. Cela marquait
la crise, et rendit la reine sérieuse. iNecker lit apparaître le fléau imminent, l’universel chaos et le spectre de la famine.
Les adieux du Roi, de la Reine à Brienne et à Lamoignon furent pathétiques, et ceux qu’ils auraient faits à la royauté même. En effet, désormais, il fallait marcher droit aux États généraux. (Mus de fraude, plus d’échappatoire, la France allait venir et demander des comptes. Cette vague terreur leur fit amèrement regretter ceux qui emportaient le passé. On les combla, sans souci de l’opinion. On avait les larmes aux yeux. La Reine voulut embrasser Brienne, lui donna son prtrait enrichi de diamants. Elle garda sa nièce comme dame d’honneur. 11 reçut le chapeau. Un de ses neveux fut coadjuteur de son archevêché, et un autre eut un régiment. I^moignon, pour son fils, eut la pairie, une ambassade, et pour lui 4,000,000 livres (dans une telle pénurie!).
Rien n’exaspéra plus la Reine que la vive joie de Paris. El le signal partit de la Bastille. Les Bretons prisonniers trouvèrent le moyen d’illuminer la plate-forme. Trois jours, trois nuits, c’est dans toutes les rues une furie d’illuminations, pétards, fusées, etc., et l’on casse les vitres des amis delà Cour qui n’illuminent jwint. Ce désordre fut un prétexte pour l’irritation de Versailles, f.c ministre Villedeuil demanda et obtint du Roi
un ordre « de dissiper par la force les attroupe* nienls. » C’était se hâter fort. Ces effervescences durent peu. Les réprimer d’un coup, au moment de l’explosion, c’est ce qu’on ne peut guère qu’au prix de bien du sang.
Ici, on le pouvait, ayant en main, non pas, comme à Rennes, à Grenoble, des troupes ordinaires et peu sûres, mais des corps privilégiés, à haute paye, aimant peu le bourgeois. La Garde de Paris, en butte aux railleries qui toujours poursuivaient le Guet, était fort disposée à faire voir tiu’ellc est « vrai soldat. » Son chef, le chevalier Dubois , fut ravi de sabrer , fit une charge à fond sur le Pont-Neuf plein de monde, galopant sur les trottoirs môme. Les spectateurs paisibles, des gens de toute classe ( Florian , le marquis de Nesle, etc.) furent ou sabrés ou écrasés.
Cela irrita fort. Le lendemain, on revint avec de grosses cannes, et devant Henri IV on brûla un archevêque de carton. Plusieurs, irrités de la veille, disaient : « Brûlons les corps de garde. » Dubois, dit-on, habilement avait embusqué des fusils. On tire. Et voilà vingt-cinq morts.
Mais il y eut, pour Lamoignon, bien plus de sang encore, deux vrais massacres aux deux bouts de Paris. Une foule, en bonne partie de femmes, s’était portée aux ti’ois hôtels Dubois, Lamoignon et Brienue, et devant criait, aboyait. Du dernier
(Hôlel de la Guerre), on avertit Sombreuil, le gouverneur des Invalides, qui les envoie, et les fusils chargés. D’autre |)art, les Gardes françaises, sous M. de Biron, entrent par l’autre bout delà rue. Opération habile et d’un succès terrible, qu’on veut attribuer au hasard. La foule, serrée de deux côtés, fait une masse compacte, où tout coup porte. Prise entre les deux feux, elle est poussée sur l’un , sur l’autre ; des deux côtés, la mort!
C’est encore le hasard qui, par la Garde de Paris, fit le carnage aux boulevards. Delà jiortedu Temple et de la porte Saint-Martin, on refoula les masses au traquenard de la rue Meslay. Des deux bouts on chargea, on sabra }iêle-mêlc le ixîuple, les promeneurs, l’habitant qui rentrait chez lui. (Cl. Droz, H, 91 ; Soularie, VI, 213-218.)
Le parlement, rouvert le 24 septembre, manda et gronda fort Dubois, la Garde de Paris. Qu’eût-il dit à Biron, à la Maison du Roi, trop excusés, garanti, par leurs ordres? La Cour eut cette tache de sang. On a dit, répété sottement que ce gouvernement ne périt que de sa débonnaireté. Je ne vois |M)int cela. 11 périt de son abandon. S’il avait trouvé dans l’armée le zèle qu’il trouva dans ces corps, il eût certes lutté. La petite cour militaire qui menait alors Louis XVI , eût pu avec sa signature livrer de viaies batailles ,
disputer la fortune. Mais l’armée lui tourna le dos.
Que ces choses cruelles se soient passées sous Necker, le plus humain des hommes, cela nous éclaire fort sur un point très-obscur de la situation où riiisloire ne dit rien. Êtait-ü? n' était-il pas niaitre?
Il avait l’apiMirence et la décoration d’un vrai premier ministre. Protestant, il entre au Conseil ! insigne grâce. Il a les embarras immenses des finances et des subsistances. Il a la charge grave et infiniment compliquée de préparer les Etats Généraux. 11 devrait être fort, tenant cette misérable cour par ses besoins et par sa peur, ayant trois prises, le pain, l’argent, l’opinion, 11 pouvait fort bien voir, par l’effort que le Roi se fit de quitter Lamoignon, combien il était nécessaire. Il n’en profita pas, ne prit pas le haut ascendant. De là tant de fausses mesures, en désaccord avec ses idées et sa probité, et pourtant signées de son nom.
Ce pauvre homme de bien, né à Genève, n’était point Genévois. 11 n’en eut pas les vertueuses résistances. Allemand d’origine, il avait dans le sang le mou etle bonasse des sujets de ces petits princes, chapeau bas devant les valets de l’illustrissime Cour. Fils d’un précepteur ou régent et de bonne heure commis, il tenait à la fois et I du maître
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(l’école et du plumitif subalterne. On ne réussit guère, auxbureaux comme ailleurs, que par l’attention soutenue d’étre agréable et de plaire à scs maîtres. Tel il resta en montant au plus haut, gardant toujours l’humble respect de tous faquins titrés, heureux de leurs sourires. De là un être ridicule, double, bâtard et faux, d’un côté flatteur du public, amant de la gloriole, d’autre part tenant fort à gagner les privilégiés, occupé de les apaiser, de se faire pardonner le bien.
On eût pu deviner tout cela dès 84 par son livre. Administration. Il y est pitoyable, visiblement il pleure de n’ètre plus ministre. On sent parfaitement la prise aisée qu’on a sur un homme si faible. Dans son pathos sentimental de bon charlatan allemand, il fait fort bien entendre qu’on aurait grand tort de le craindre. Il attend tout de la vertu (grande tirade sur la vertu), celle des princes et des privilégiés. Ils sont si généreux que tout s’arrangera. Qu’ils se confient à Necker. Il est discret, prudent. Il n’en fera pas trop. Et déjà il le prouve, en embrouillant, cachant ce que l’on veut cacher. De quelle main délicate il touche le clergé par exemple! déguisant sa richesse, cotant son revenu au chiffre ridicule d’à peu près cent millions.
On put voir tout d’abord que Necker était traîné, que, dominé des hautes influences, attendri