XV
fct trompé par l’équivoque bonhomie de Louis XVI, il prêterait l’appui de son nom aux actes des privilégiés, serait tout à la fois leur dupe et leur compère. L’assemblée dauphinoise, sur qui la France avait les yeux, du 27 juillet s’était ajournée à octobre. Réunie à Romans, elle fit un remarquable plan d’États provinciaux. Dans ce jdan, l’élec- ' leur devait être le propriétaire payant d’impôt six francs par an (dix sous par mois, ou à peu près un lüird par jour). L’électeur des villes un peu plus. Mais on excluait tout à fait le fermier, comme trop dépendant. En effet, la propriété apparlenani surtout au clergé et aux nobles, admettre leurs fermiers innombrables , c’était mettre l’élection dans la main des privilégiés. Les campagnes pouvaient devenir, ce qu’elles ont été de nos jours, le brutal instrument de la réaction.
Plusieurs fermiers siégeaient à Romans, et euxmêmes ils demandèrent « que le fermier ne fût pas électeur, » n’eût pas la dure alternative de voter contre sa conscience, ou contre l’existence, le pain de sa famille. A cela que va dire le Roi ? que va dire Necker? Ils corrigent le plan, veulent que le fermiei' vote. Quelle dureté serait-ce d’exclure l’innocent laboureur, l’homme des champs, etc. Ils tiennent à donner au clergé, aux nobles, une armée d’électeurs.
r.’est dans le même esprit que la Cour, si peu
satisfaite des Notables en 87, les rappelle en 88, étant sûre de n’avoir par eux que des avis pour enrayer ou reculer. Si le ministre était ferme et loyal, il devait rejeter, refuser à tout prix une assemblée certainement hostile à la convocation des États-Généraux.
Ces notables montrèrent une remarquable clairvoyance dans leur haine à la liberté.
1" Us repoussèrent presque unanimement la double représentation du Tiers, sentirent parfaitement que, si la Nation était vraiment représentée, le Privilège était perdu.
2® Ils parurent deviner et prévoir que la fausse démocratie serait le sûr moyen d’étouffer, d’écraser la vraie, que le suffrage universel sérail l’arme mortelle de la contre-révolution. Ils admirent au suffrage même les domestiques, laquais des villes, et valets de charrue, ces rustres qui bientôt vont donner les Chouans. De peur qu’ils ne se trompent et n’oublient le mot d’ordre, ils voteront à haute voix. Avec ces valets, les Notables appelaient au scrutin un monde de fainéants à vendre, de nobles affamés, parasites, et de petits collets qui couraient les dîners.
A l’appui de ce bel avis (12 décembre), parut une incroyable lettre des princes au Roi, superbe d’insolence, lis se croient en 1614, s’indignent, comme les nobles Grcnt alors , de ce qu’on
croit le bourgeois du même sang, de ce qu’on humilie cette brave noblesse , qui a fait roi Hugues Capet. Ils finissent par menacer, par dire que si les premiers ordres devaient descendre ainsi, leurs protestations dispenseraient de payer l’impôt.
Au môme temps un coup répondit, un grand coup, le livre de Sieyès, qui, d’un énorme poids, trancha les questions, (jui arma la Révolution de sa formule victorieuse, de sa hache et de son épée :
« Qu’est-ce que le Tiers? le Tout. — Le Tiers est la Nation. »
11 écarte du pied les théories des sols, des ignorants qui s’imaginent (comme Meunier) qu’on pourrait faire ici une Angleterre.
Vous demandez qui aura droit de convoquer la Nation? Demandez donc plutôt qui n’en a pas le droit, dans le danger de la Patrie.
Vous demandez quelle place les corps privilégiés, deux cent mille prêtres ou nobles, auront dans l’ordre social? c’est demander quelle place, dans le corps des malades, aura l’humeur maligne et corrompue.
Ceci s’entend assez et dépasse fort 89.
Non moins sinistrement, cet âpre, inflexible Sieyès, dans les InsU'uctiom électorales du duc d’Orléans, rappela la question suprême, la resjnm-
DigiiizGd by Coogle
sabilité. On a vu qu’à Grenoble un magistrat l’explique par la mort de Galonné , le Grand Conseil par la mort deBrienne, plaçant meme plus haut encore la responsabilité. La brochure d’Orléans demande « que quelqu’ un so'ü responsable. » Inutile de nommer ce quelqu’un. Chacun comprendra.
Tout devient clair, fort, bref. Le public marche droit. Malheur à qui gauchit. Le doublement du Tiers est le grand shibolelh où l’on se reconnaît. Le Parlement, cette vieille perruque, hier si j)opulaire, a osé rappeler les États de 1614 (les nobles triomphants et le Tiers à genoux). Dès ce jour, sans retour, il sombre, il s’enfonce, il descend, il s’abîme, cent pieds sous la terre. Il n’en remontera que pour paraître en niasse à la place funèbre de la Révolution.
Cette chute subite du Parlement devait avertir Necker. 11 flottait misérablement (j’en crois Droz, Mounicr, Malouet, et nullement le fils de Necker). Ce cœur sensible et tendre, qui voulait plaire à tous, était désespéré de faire du chagrin aux privilégiés. Entre quelques hommes et la France, la justice et l’iniquité, il se taisait, restait admirablement impartial.
On lui montrait que la noblesse avait été partout contre Brienne(de mai en août); qu’en Dauphiné, seule au 13 juin, elle avait convoqué
— toi —
les Élals à Vizille ; qu’à Rennes, ailleurs encoi-e, elle avait gagné et désarmé l’officier (noble). N’élaient-ce pas des nobles, ces vaillants députés bretons, les douze qu’on mit à la Bastille, ces obstinés qui vinrent, les dix-huit, et les cinijuanle-deux? Trente ducs et pairs avaient offert de renoncer à leurs privilèges pécuniaires. Donc la noblesse, haute ou petite, en majorité ligurail au premier acte du grand drame.
ün coup de vent, avant décembre, éclaircit la situation. La majorité noble, un moment entraînée liors de son état naturel par l’esprit généreux du siècle ou par la haine de la cour, rentra dans les rangs rétrogrades, aussi bien que les Parlements. Cela fut fort clair en Bretagne. Nantes et Quimper, et Rennes même (des bourgeois , des étudiants éclatèrent contre la noblesse), furent appuyées de Saint-Brieuc, d’Auray et d’autres villes. Contre son corps municipal, Nantes créa une autre assemblée, plus sérieusement municipale, et qui réellement représenta la ville. Nantes envoya au Roi demander le doublement du Tiers {Mdlinet). Dans le cahier commun des villes de Bretagne qu’on lit à Rennes, la demande en fut faite expressément il’après le Dauphiné [Dxœh., 1, 85).
Des avocats terribles ])arlaieiit encore plus haut jKUir la cause du peuple. Deux avocats : la faim, la mort.
— 4ori —
La dclresso s’accrut par l’iiivcr. Dès le 9 décembre la Seine est prise, et tous les fleuves. Les arrivages cessent. Iæ froid tombe à trente degrés. Le peuple en chaque pays retient les blés. Plus de circulation. Tout négoce de grains est taxé d’accaparement. Le ministère en vain demande àaeheter. L’effroi entrave tout. Necker, aux abois, de nuit, de jour, écrit lettres sur lettres et reçoit cent courriers. D’heure en heure, de toute province, arrivent d’accablantes nouvelles : ici, là, partout la famine.
La situation de Paris était un sujet de terreur, t tn l’alimentait jour par jour, et la vie de ce corps énorme était suspendue à un fil. La mortalité fut immense. De toutes parts, les pauvres gens périssaient de froid et de faim. On mourait dans les greniers. On mourait dans les rues. Des processions infinies de convois s’allongeaient vers les cimetières. 11 y eut un grand mouvement de charité, de bienfaisance, disons-le, de prudence aussi. Que serait-il arrivé si le redoutable Paris, a»i dernier degré des misères et sous l’aignillon de la mort, eût forcé ces palais regorgeant d’un luxe odieux, forcé, à la place Vendôme, les insolents hôtels des Fermiers généraux? Les curés, les philosophes, l’archevêque de Pans, tous donnèrent. Nul davantage que le duc d'Orléans. Sa prodigalité royale fit l’inquiétude de
Versailles. Celui qui si largement jelail sa fortune privée n’avait-il pas un but plus haut? Dès ce temps, en toute chose, imaginative et haineuse, la Cour voit la main d’Orléans. Les clubs qui commencent à ouvrir, sont dirigés par Orléans. Deux mille cinq cents brochures, parues en quatre mois, sont l’œuvre d’Orléans. Le grand mouvement des campagnes en 1789, les vagabonds, les affamés, ceux qu’on appelait ks brigands, c’est Orléans qui les suscite. Il devient une légende, un extraordinaire magicien qui, de ses occultes puissances, remue le monde, opère les immenses phénomènes qu’offrira la Révolution.
C’est pourtant du Palais-Royal, d’un homme du duc d’Orléans (Ducrest), qu’était venu, en 87, le meilleur de tous les conseils que reçut jamais Louis XVI : Faire lui-môme la Révolution, luimême démolir la Rastille, prendre l’initiative de toute grande mesure populaire. En décembre 88, la terreur, la nécessité, rendirent le Roi moins sourd. Au grand {)euple affamé , dont la voix demandait : « Du pain ! » il donne le Doublement du Tiers (27 décembre 1788).
Le Tiers (de 25 millions d’hommes) fournit autant de députés que le Clergé et la Noblesse réunis (les deux cent mille privilégiés).
Victoire de la justice, petite, injuste encore. El on UC l’eût pas obtenue si le Roi et la Reine
n’avaienlpas été décidés par le danger, la crainte, de plus par la rancune. Ils en voulaient à la noblesse. Cette noblesse, appui du trône, c’est elle qui le démolissait. De la cour, de Versailles bien plus que de Paris, étaient sortis les chansons, les libelles contre la Reine. Qui avait précipité, désarmé son ministre Brienne? sinon les nobles de province, ces officiers qui refusèrent de faire tirer. La première illumination pour la chute de Brienne fut celle des nobles de Bretagne, renfermés à la Bastille. Rien de plus amer pour la Reine.
Dans le doublement du Tiers, le Roi, la Reine, n’eurenl nulle autre, pensée. Ils ne donnèrent jioint le change. Ils marquèrent vivement qu’ils se vengeaient de la Noblesse. Quand on dit à Louis XVI qu’aux Notables un seul bureau avait voté pour le Tiers à la majorité d’une voix, il dit : « Qu’on ajoute la mienne ! » La Reine, le 27 décembre, assista au Conseil, voulant publiquement participer de sa personne à l’acte que la Noblesse ap|)elait « sa dégradation. »
Du reste, ils crurent ne faire qu’une manifestation de mécontentement. Le Tiers augmenté gagne peu. Tout comme auparavant il n’est qu’un ordre à part, il n’a qu'une voix mûre deux. Il est, comme toujours, dominé par les deux ordres supérieurs, le Clergé et la Noblesse. Necker ne mêlant pas les trois ordres en une même
— Iô8 —
assemblée, ii’accordanl pas le vole par lèle, conservant la vieille forme oppressive du vote par ordres, rassurait par là la conscience du Roi, in- •juièle pour les privilégiés. Par là encore il espérait calmer le ressentiment, l’indignation de la Noblesse. 11 s’excusait, clignait de l’œil, semblait dire : « Ne vous fâchez pas ! Au fond , je n’ai accordé rien. »
Le règlement d’élection qui parut (24 janvier), étonna, effraya. Plusieurs crurent follement que les bannis Genevois, aux gages de l’Angleterre, avaient voulu lancer la France en pleine désorganisation, que Necker les écoutait (ce qui n’élail pas vrai), qu’il voulait dans cette grande France faire la démocratie des petits cantons de la Suisse, ou l’égalité barbare des nomades qui ne savent ce que c’est que propriété.
La base surprenait : Tout imposé est électeur. Tout homme de vingt-cinq ans. Cela voulait dire : tout le monde ; car tous jwyaient la capitation.
Quelle conliance illimitée dans l’excellence de la nature humaine, le patriotisme des masses cl la modération des pauvres I
En regardant de près , plusieurs , comme Mirabeau, jugeaient que ce plan, d’apparence ultra-démocratique, dérobait, relirait par l’artilice du détail ce qu’il accordait par l’ensemble. Les prêtres à bénélices, les nobles ayant des fiefs, donc
un li'ès-pelil nombre , ont seuls le privilège de l’éleclion directe. Le Tiers (la nation) n’a que l’élection de second degré. En consenant aux vieux bailliages leurs absurdes droits, on y annule adroitement la proportion supérieure du Tiers. On appelle tous les petits nobles, faméliques, aisés à gagner. On favorise les jurandes, servile oligarchie industrielle.
La convocation n’est ni uniforme, ni simultanée. Paris, la tête de la France, qui devrait marcher devant, éclairer et guider, très-machiavéliquement est convoqué le dernier, après tous, et de façon à n’exercer nulle influence. On alla si loin dans la haine, la défiance contre la grande ville qu’on eût dû le plus ménager, qu’au 13 avril, le ministère, violant pour elle seule le principe d’élection qu’il avait posé jiour la France, décida qu’à Paris il faudrait payer six livres de capitation pour être admis aux assemblées électorales du Tiers.
Mirabeau va jusqu’à conclure qu’on ne voulait pas sérieusement les États-Généraux. Plusieurs pensaient en effet qu’on n’y voulait qu’une mêlée, où tous, combattant contre tous, s’annuleraient également au profit du pouvoir royal. Une grosse masse noire de curés, venant avec leurs baines et leur pauvreté irritée, allait engloutir les évêques. Les ennoblis, contestés, méprisés de la noblesse,
voulaient certainement l’abaisser. Mais ces vainqueurs subalternes du clergé et de la noblesse vont eux-mômes à leur tour être écrasés par la roture qui veut partout un plat niveau. D’autant plus haut, sur la ruine générale, doit monter le trône.
Dans ce plan, au premier regard, inhabile et informe, mais plein de fautes calculées, on put montrer au Roi le résultat probable : qu’on aurait à la fois la popularité des bonnes intentions et le profit de la duplicité (Mir. Mém., V, 224).
On a cru qu’en cette mesure le Roi s’était démenti, contredit, qu’il avait pris tout à coup un sentiment novateur , révolutionnaire. Quoi de moins vraisemblable? Mais nous n’avons pas làdessus à douter, à conjecturer. Les notes aigres que, en cette année 88, il écrivit sur les plans de Turgot, et contre son idée de grande municipalité ou assemblée nationale, constatent ses sentiments réels. Ecrites dix ans après Turgot, et sans occasion apparente, elles sont sans nul doute une protestation indirecte non pas contre Turgot, enterré dès longtemps, mais contre Necker, contre ses mesures populaires.
Le cœur n’y fut pour rien. Celui de Louis XVI, fut au fond immuable pour le Clergé et la Noblesse, très-fixe et très-fidèle. Il y parut bien à la fin, lorsqu’en juillet 91, non sans danger, il refusa de
inetlre le leu à l’ai*bre féodal où l’on brûla les armoiries des nobles. Il y parut dans son obstination à n’exiger point du clergé un serment purement politique qui ne gênait en rien la conscience religieuse. Il y mit un entêtement mortel, inexplicable. Plutôt que de céder il aima mieux se perdre, il aima mieux nous perdre, appeler l’étranger, trahir, livrer la France.
Ici, le 27 décembre, il crut tout simplement donner un leurre au Tiers, ruser avec la crise, le moment du danger, mais, conservant le vote par ordres, rendre vain l’avantage qu’il donnait à la Nation, maintenir la suprématie des deux ordres privilégiés.
Étrange ingratitude ! On est vraiment surpris de le voir si peu touché de l’opiniâtre attachement de la Nation. Le renvoi deTurgot, deNecker, partout ailleurs qu’en France, l’eût fait haïr du peuple. Sa connivence déplorable au grand pillage de Galonné, partout ailleurs, lui eût rendu le public implacable. Les fusillades de Paris, ces exécutions étourdies, cruelles, auraient perdu tout autre.
Rien n’y faisait. Le peuple s’acharnait dans cette surprenante fiction que tout le mal venait d’ailleurs, que le Roi ignorait les choses qu’il signait tous les jours. Quoijqu’il pût faire, la France persistait en ce songe, celle vaine légende, d’un
certain lx)uis XVI dans le genre du bon roi Robert ou de Louis le débonnaire.
La France était très-royaliste. Et cela sans exception. Tous, Robespierre même et Marat.
Et le plus royaliste des trois ordres, c’était le Tiers. Partout dans les pays où il pouvait parler, dans les pays d’États, il s’était montré tel. Cela est frappant en Bretagne, pour tout le siècle. Lors- (ju’en 50, 52, 56, on exige les nouveaux vingtièmes, Nobles et Parlement refusent : le Tiers cède toujours: il vote obstinément pour le Roi et contre lui-mème. Plus royaliste encore il est sous Louis XVl. En 1778, il vote aveuglément tout ce qu’on veut, et en 86, au voyage de Cherbourg, quand le Roi passe, deux provinces se précipitent au passage, tout l’acclame, le bénit, tout .pleure.
Les cahiers du Tiers manifestent combien, dans sa victoire, au moment môme où il sentit sa fora*, il fut respectueux et tendre pour cette vieille idole, la royauté. Scs assemblées, graves, sérieuses (autant que celles des nobles furent tumultueuses, violentes), témoignent d’une modération singulière. En réclamant les droits éternels de l’espèce humaine avec simplicité, elles ne sont nullement audacieuses, plutôt un pou timides. Le Tiers admet patiemment qu’une nation, vingt-cinq millions d’hommes, n’aient pas plus de représentants que deux cent mille privilégiés. Pour l’Etat, pour
rKglise, il voudrait relier l’avenir au passé. Il porte encore le joug chrétien. Tous ses cahiers demandent la liberté de conscience. Nul ne réclame la liberté des cultes. Paris, Rennes, croient que l'ordre public n’admet qu’une religion dominante. On a accusé fortement Mirabeau et les grands meneurs d’avoir hésité, reculé devant l’Église. Mais cela leur semblait exigé par leurs commettants.
« LaConslitntion civile du clergé, cette œuvre malheureuse de la Constituante, lui était imposée parla majorité de ses électeurs » (Chassin, livre 111, ch. ni, p. 3).
Les cahiers des privilégiés contrastent fort avec cette modération. Ils sont préoccupés surtout de jeter sur les autres le ftirdeau que l’ordre nouveau va imposer. Les nobles, dans les leurs, demandent la ruine du clergé (abobtion des dîmes , suppression des moines , vente d’une partie des biens ecclésiastiques). Et le clergé, de son côté , pour se venger des nobles , désire que les non Nobles arrivent à toute charge, même d’épée.
Les cahiers des Nobles, en maintes choses insolents et puérils, insistent sur ce qu’eux seuls auront droit de porter l’épée, sur ce que leurs préséances subsisteront dans les assemblées. Il leur faut un tribunal héraldique d’épuration |X)ur écarter la canaille , la tourbe des ennoblis. Ils
veulent bien partager l’impôt, mais pour un temps seulement. Us pourraient avoir la bonté d’abolir leurs droits féodaux, si on leur payait })endant dix ans une grosse indemnité. Mais dans ces nobles cahiers, le sublime, c’est l’heureuse idée d’un ordre de paysans, sans doute les fermiers ou valets des seigneurs, qui puisse au besoin donner un coup de main à la noblesse.
J’admire les Cahiers du clergé, surprenants d’hypocrisie. 11 immole magnanimement ses privilèges pécuniaires. Mais comment les immolet-il? A quel prix? il faut le savoir : 1®// mettra sa dette à la charge de l’État (grosse dette, il empruntait toujours pour ne pas toucher à ses revenus). 2“ Les revenus des curés seront augmentés. 3" Le clergé répartira lui-même sa part de ïimpôt. 4® On conservera la grosse sangsue monastique, les couvents, les Mendiants. 5“ Enfin, pour son sacrifice de vouloir donner quelque argent, il faut au Clergé donner l’âme, — l’éducation, l’enfant, l’avenir. Car, dit ce bon Clergé, l’âme se perd, la moralité, depuis qu’on n’a plus les jésuites *.
* Cela est fort curieux. La majorité du Clergé qui 'écrit ceci, ce n’est pas, comme aux assemblées de cet ordre, l'épiscopat, c'est le clergé inférieur, ce sont surtout ces curés dont plusieurs, sous divers rapports, seront révolutionnaires. Mais ils n’en restentpas moins prêtres. On le voit dans certains articles de la visile des prisons dont parlent les autres ordres. N. Chassin remarque très-bien (livre 111, ch. ii) que
— 4Gj —
Les caliiers, en Bretagne, révélèrent la situation. La Noblesse, qui, contre Brienne, avait pris l’avant-garde, et qu’on eût cru la tète de l’armée de la liberté, se montra ce qu’elle était, parut fortement rétrograde. Le Tiers trouvait dans ses cahiers, dans les pouvoirs que lui donnaient les villes, l’injonction de ne rien faire aux États de la province, tant qu’on n’aurait pas accepté le vote par têtes, qui seul donnait une valeur sérieuse au doublement du Tiers. Les nobles (900 gentilshommes contre 42 bourgeois) furent outrageusement provoquants. Ils avaient avec eux une masse barbare, grossière, de paysans à eux, valets et domestiques (les chouans de demain) qu’ils lâchaient dans le peuple, criant : « Le pain à quatre sols I » Appel ignoble que le peuple de Rennes eut la fierté de ne comprendre pas.
Alors on essaya de la brutalité. Ces chouans jouaient du couteau. En vain on dissout les États. Les nobles, à eux seuls, tiennent les États dans une église. Ils y sont assiégés par la jeunesse armée, ^lar les forces qu’envoient et Nantes et d’autres villes. Ils se rendent. Mais on n’obtient
le Clergé ii’cii parle |ias. Il sc soude peu d'introduire le magistrat dans les cruelles prisons d'Église, dans ses ténébreux in pace. Le Clergé et la Noblesse s'accordent pour rester juges, pour garder leurs tribunaux ecclésiastiques , leurs tribunaux féodaux, ces justices qu'on peut dire la moelle mààic de l'iniquité. Ceux où le Clergé jugeait des questions de mariage, lo rendait maiire de la femme, de l'homme (ù son moment faible), de la famille ellc-inéinc.