CHAPITRE PREMIER
Chute de Bcmis. — Avènement de Choiseul. — 1 758.
La paix ou la banqueroute, telle était la situation en 1758. Et une banqueroute sanglante, des combats dans Paris, peut-être. Le Roi avait dit lui-même : « Si l’on ne paye pas la rente, il y aura une révolte. »
Le Roi n’allait plus à Paris. Mais si Paris affamé avait été à Versailles? Dans la redoutable émeute de mai 1750, quelqu’un l’avait proposé.
L’attente d’une révolution était telle en ce moment, que plusieurs voulaient partir, émigrer, se mettre à l’abri. Rousseau y songeait, et bien
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d’autres, comme cel homme du Parlement, qui le consulta là-dessus {Confessions).
Bernis aurait tout donne pour ne plus être ministre. Seulement qui eût pris celte place? Il semblait qu’un homme perdu pouvait seul accepter l’héritage de la ruine et du désespoir. Bernis supplia Choiseul, notre ambassadeur à Vienne, de venir, de s’unir à lui, ou plutôt de le remplacer.
La situation avait fort empiré depuis Rosbach. Un Condé (prince de Clermont) battu, reculant jusqu’au Hbin. Les .Anglais descendant en France et démolissant Cherbourg, brûlant en sécurité cent vaisseaux devant Saint-Malo. Point d’argent pour en refaire. Cinq cents millions de dépense, trois cents millions de recette. Un déficit annuel de deux cents millions. Le Roi vivant, de mois en mois, sur les avances usuraires que lui faisaient les banquiers, les priant, souvent en vain (Rich., IX, 429). Les choses en étaient au point que l’on n’osait plus compter. Une enquête fit connaître, en 1764, que depuis huitans on n’écrivait plus dans nos ports. Plus de registres de nos armements inarilimes {DeffamI, 1, 317).
Le contrôleur des finances, Séchelles, était devenu fou. Bernis était près de l’être. Il bavardait éperdu, proposait des choses vaines, conseillait à la Pompadour d’ajipeler ses ennemis, Mau-
repas et Chauvelin! Chauvelin, ennemi né de la cabale autrichienne! Maurepas, l’ennemi des maîtresses, qui, le lendemain peut-être, eût chassé la Pompadour!
Nous n’avons pas assez dit ce qu’était ce pauvre Bernis, monté si haut par hasard. 11 n’était pas ambitieux. S’il hasarda, dit Duclos, de faire une grande fortune, c’est qu’il ne put réussir à en faire une petite. Son esprit, ses jolis vers, sa jolie ligure poupine, longtemps l’avaient laissé pauvre. Ayant fait un mauvais poëmc de la Ueligionvetujée, il plut au Roi, qui le mit auprès de la Pompadour pour la polir, la former, la mettre au niveau de Versailles (1745). Elle le lit ministre à Venise (1752), son agent près de l’Infante dans leur complot autrichien. 11 lut l’homme de l’Infante, beaucoup trop lié avec elle, et lancé surtout par elle dans la criminelle affaire qui compromettait la France sur le vain espoir que l’Autriche donnerait à cette folle le Irène des Pays-Bas.
Il SC vit avec terreur l’automate dont jouait l’Autriche. Cela fut très-ridicule pour la Convention de Hanovre. Bernis d’abord ai)plaudil. Mais, l’Autriche murmurant, Bernis blâma. Puis, sous le coup de Rosbach, la marionnette \ira, approuva. 11 n’était plus temps.
Il était pourtant un point où cessait son obéis-
sancc, l’impuissance de payer le subside promis à Marie-Thérèse. Il exposa sa misère à l’impératrice elle-même, lui fit craindre que s’il y avait ici une explosion , elle ne perdit tout à la fois. Elle-même était fort abattue. En 1758, Frédéric vainqueur, vaincu, resta cependant si fort, que l’Autrichien, plus malade , n’en pouvant plus, recula et se cacha en Autriche.
Bernis, malgré la Pompadour, parla au Conseil pour la paix. Il |iarla admirablement, avec la naïve éloquence de la peur, et cela gagna. Le Roi, encore tout autrichien, partagea l’effroi de Bernis. Avec le Dauphin, le Conseil, il passe au parti de la paix, il autorise à traiter.
Nul homme n’aurait osé, dans une telle extrémité, prendre la responsabilité énorme de s’opposer à la paix. Il y fallait une audace d’ignorance que n’eût eue pas un homme. Ce fut un crime de femme.
Elles osent moins dans la vie commune , vont moins devant les tribunaux. Mais, dans la haute vie d’intrigue, rien ne les fait reculer. Avec un sens, souvent fin et délicat des personnes, elles ont une ignorance terrible des choses, qui fait leur intrépidité là où tous les hommes ont peur.
Ce fut une affaire de théâtre. La Pompadour, qui ne fut jamais qu’une actrice, à quarante ans ne jouait plus les bergereltes; elle visait
aux grands rôles. Faible et molle (an fond), poitrinaire, usée, vide, un vrai néant, elle avait son âme, sa force en son petit conseil secret, trois Lorraines qu’on peut appeler la vraie cabale d’Autriche. Avec des vues personnelles , très-diverses , elles agissaient à merveille dans le même sens près de la créature régnante. Comme une mauvaise indienne, sans revers, qui n’a rien dessous, salie, usée et fripée, qu’on raidit, qu’on met à l’empois, on lui donnait de l’allilude, une certaine consistance. Elle en reprenait l’apparence dans ses souvenirs dramatiques. Elle paradait devant la glace, se haranguait. Fausse en tout, elle se trompait elle-même. Elle se refaisait Cornélie, déclamait en long, en large, sur les écbasses de Corneille. Les trois spectatrices admiraient, la trouvaientbelle de hauteur, d’indomptable obstination.
Lorsque Bernis arrivait avec ses yeux égarés , lui montrait le gouffre béant , lui disait que le danger, la haine et la fureur publique, les regardaient eux deux seuls, qu’on n’accusait qu’elle et lui, elle était sourde et muette, ouvrait de grands yeux, nobles, tristes, le laissait dire, s’agiter. « Je suis le ministre des limbes , » disait-il, du monde des rêves, incertain, vague et flottant. Elle, elle ne flottait point. Poussée par ses trois Lorraines, elle travaillait en dessous à se délivrer de Bernis.
Il ne (lemandail pas mieux. Il brûlait de se sauver, pourvu qu’il fût cardinal, abrité par le chapeau. II avait un double péril. Sa dangereuse princesse, l’Infante, l’avait fourré dans les fils obscui“s d’une intrigue nouvelle qui pouvait mettre contre lui et le Roi et le Dauphin, de plus trois rois étrangers. Il croyait voir déjà la foudre, croyait que, sans la robe rouge, il était en grand danger.
L’Infonte qui rêvait tous les trônes, et Milan, et les Pays-Bas, et la Pologne, et les Siciles, se jetait à ce moment dans un nouvel imbroglio. En août 1758, la mort de la reine d’Espagne, et la mort prochaine du roi Ferdinand, lui firent làire un plan hardi. Ferdinand, fils d’un premier lit, aimait peu son frère D. Carlos, roi de Naples, qui était pourtant son héritier naturel. Ne pouvait-on le décider à adopter D. Philippe, duc de Parme, mari de l’Infonte? Rome et les jésuites auraient applaudi. Les jésuites, maîtres de l’Esjiagne, avaient en horreur D. Carlos, frémissaient de le voir venir. Ce prince, livré aux avocats, aux ardents légistes de Naples, faisait une guerre terrible aux privilèges du Saint-Siège, aux Jésuites, à l’inquisition. Tout en s’habillant en chanoine et chantant l’office au lutrin , il allait rapidement dans la voie d’émancipation.
•Mais pour exclure D. Carlos de l’Espagne, il
fallait faire un scandale audacieux, le déclarer illégitime et bâtard adultérin , fds d’un crime , d’une surprise du scélérat Albéroni *.
Le général des Jésuites, Ricci , travaillait à cela. 11 eût cloué Carlos à Naples, donné l’Espagne à notre Infante. Chose très-grave qui aurait sauvé les Jésuites et en France, et en Espagne , prévenu certainement l’abolition de leur ordre. Dans une lettre de Ricci que lut M. de Choiseul, dans les mémoires qui furent saisis en
' L'histoire était romanesque, mais moins invraisemblable qu’on n'a dit. D. Carlos n'avait nul rapport avec son père Philippe V, ennemi des nouveautés, serf (li l'eicès) de l'habitude. Par sa facilité citréme à adopter les réformes, sa partialité pour les Italiens, par l'adoption empressée de leurs plans les plus utopiques, Carlos, on ne peut le nier, rappelait fort Xlbéroni. — Celui-ci avait été maître un moment de la Farnèse. 11 l’avait créée, inventée, tirée de son grenier de Parme, mise au trône do l'Espagne et des Indes. Italienne cher, les Espagnols, seule et mal voulue, elle n'avait d'appui que cet Italien. Elle fut six mois sans être grosse, ne prenant nulle racine encore contre le fils du premier lit. Son mentor Albéroni put lui rappeler comment Anne d'Autriche, enceinte li tout prix, se moqua de tous et régna. Albéroni était un nain, un gnome aux paroles magiques, diable noir aux jeux de diamant. Il fit miroiter devant elle le monde défait, refait par lui, un D. Carlos roi d’Italie, qui plus tard devenant roi d'Espagne, serait un autre Charles-Quint. Elle n'était pas libertine, mais furieusement ambitieuse, 11 en serait né D. Carlos. — Elle n'aurait conçu du roi qu'à la chute d' Albéroni. Celui-ci crovait la tenir par le secret; il la raillait. Elle fut obligée de le perdre. Elle espérait le tuer, l'enterrer avec ce secret. Elle envoya des assassins, mais par miracle il échappa. — Voilà le roman , bien lié, et qui eût pu réussir entre les mains de gens habiles autant que l'étaient les Jésuites. Serait-ce la cause réelle qui irrita tellement D. Carlos contre eux, le poussa plus qu'à l'expulsion de l’ordre, mais à des traitements sauvages, qu'on aurait cru de vengeance, qui semblaient avoir pour but la mort môme des individus? (V. Al. de Sainl-Priesl, elc.)
Espagne aux collèges des Jésuites (V. Al. de Saint-Priest), la bâtardise adultérine de D. Carlos était posée.
L’Infante, pour réussir dans un plan si hasardeux , eût eu besoin que son père fût pour elle en i758 ce qu’il avait été en 49 et 50. Elle avait vingt ans alors. Mais le temps avait passé. Sa familiarité hardie, italienne, ne pouvait plaire au roi, sec et fermé de plus en plus. Elle n’était pas aimée. Son intrigue de Pologne contre la maison de Saxe indisposait la Dauphine, le Dauphin, madame Adéhaïde.
L’Infante n’avait réellement pour elle que Bernis, son Albéroni. Malheureusement il tombait. II désirait de tomber, de partir sous le chapeau, que lui-même il appelait « un excellent parapluie. » Il se retira le 10 novembre, en appelant Choiseul, et se réservant seulement de travailler encore pour ce qu’il avait mis en train, la paix avec le Parlement, surtout l’affaire de l’Infante. Ce fut son dernier acte politique. Il finit en galant homme, travaillant encore (14 novembre) à cette adoption de l’Infant par le roi d’Espagne, Ferdinand, qui baissait rapidement. (Coxe.)
Cependant il n’était point dans l’intérêt de l’Autriche, dans les vues de la Pompadour, que Demis restât là à côté de Choiseul, embarrassant celui-ci dans la trahison hardie qu’on tentait au
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profil de Vienne. On n’agit pas directement, mais bien plus habilement, en employant la cabale, la petite cour du Dauphin. On prit un moyen bnilal, simple et sûr, de les assommer. On prétendit que rilalienne, étant au lit après souper, aurait appelé Bernis, lui aurait dit : « Mettez-vous là. » Et ce n’était pas Bernis qui entrait; c’était un homme du Dauphin qui redit tout. On fit grand bruit de l’affaire. Et pourtant ce mot jeté ainsi sans précaution , portes ouvertes , pouvait fort bien signifier : « Mettez-vous à cette table, écrivez pour moi ceci. »
Le Boi était fort jaloux. Quand la chose lui fut rapportée, il en voulut cruellement à l’Infante et à Bernis. Il ne put se rétracter, il lui donna le chapeau (30 novembre), mais il le jeta plutôt « comme on jette un os à un chien » (Hausset). Bernis se sentit perdu. Il fut exilé le 13 décembre à Soissons, ne revint jamais, enfin s’établit à Rome.
.Mais le roi fut bien plus cruel pour l’Infante. 11 lui lança un affront, à la tuer. 11 lui écrit qu’il exile Bernis et qu’elle doit être contente de cette satisfaction qu’il lui donne (Barbier, VII, 110). Mot de risée, s’il voulait dire qu’elle allait être joyeuse, — plus outrageant s’il voulait dire qu’il voulait la venger par là de celui qui l’avilissait.
il758)
Celle fille lellcmeiit aimée, pour qui le Roi a donné le sang de cinq ccnl mille hommes, reçoit ce cruel coup de fouet! Elle n’y survit qu’un an, ayant la douleur de voir que dans le nouveau traité, en donnant tout à l’Autriche, Ghoiseul ni le Roi, ni personne, ne se souvient de l’Infante, ni de ce (pi’oii lui a promis. Personne ne s’occupe plus de son adoption d’Espagne, du plan contre I). Carlos.
Le traité queChoiseul osa, en arrivant au pouvoir, fut l’étonnement du monde. Cmticuit teira. Nos vieux alliés les Turcs ne purent jamais le comprendre. 11 renversait toute l’histoire de France en remontant à Richelieu, Henri IV et François I ’, la biffait , la .démentait. On put croire qu’un cataclysme, comme un désastre de Lisbonne, était aiTivé ici, avait bouleversé le pays, du moins les têtes de Versailles.
La France, depuis des siècles, payait des subsides annuels aux faibles contre les forts, à la Suède, par exemple, aux princes du Rhin contre l’Autriche. Il était neuf et piquant de payer cette grosse Autriche pour écraser ces petits princes, nos alliés, nos amis.
Un peu plus de huit millions iront chaque année à Vienne, et de plus la France seule (allégeant Marie-Thérèse) payera la Suède et la Saxe pour leur guerre au roi de Prusse.
Bcrnis promit rlix-liuit mille hommes. Choiseid en donne cent mille.
Nulle jmix sans Marie-Thérèse. Seule elle jugera du point où peut s’arrêter la France, éreintée et épuisée.
Traité naïf, aulriehien, sans voile ni précaution. Tout ce que la France a pris et tout ce qu’elle prendra, sera pour la seule Aidriche.
La France aidera à faire Empereur le petit Joseph, futur de notre petite Isabelle.
Nulle mention des Pays-Bas. Ce grand appât qui charma tant à Babiole, on n’y songe plus. L’Infante étant disgraciée, outragée, enlin mourante, qu’a-t-on besoin des Pays-Bas? On n’y prend plus intérêt. S’il y eut un traité secret, Choiseul l’a anéanti'.
' Cela acheva l'Infante. Celle belle, comme llenrielle sa sœur, quoii|ue beaucoup plus brillante, avait toujours été malsaine, ce que semblait révéler par moment un signe commun, une petite gale au front. Henriette mourut do l’avoir fait rentrer. L'Infante peut-être de même. En décembre, elle fut pt i.«c d'une de ces maladies jiutrides qu’on appelait toutes alors petites véroles. L’éruption se fait mal. En huit jours elle est foudroyée. On avait grande impatience qu’elle mourût , fût emportée, de crainte qu’elle n’infectât tout. Le Roi avait son carros.se, ses chevaux qui hennissaient: il voulait fuir à Marly. Et tous. Ce fut une déroute. L'odeur était imsupportable Deux capucins qui faisaient vœu de se dévouer à ces choses, ne purent aller jusqu’au bout. L’idole, la galante, la belle, maintenant l'horreur de tous, fut sans pompe empothie le soir, et jetée â S:iint-Denis (Barbier, Uaussel, etc.)