CHAPITRE IV
Housseau. Nouvelle llébïse. 1754-1760.
Rousseau nous apprend lui-même que VÊmiïe eut un succès fort lent, « de grands éloges particuliers, mais peu d’approbation publique. » Le Contrat social, imprimé en Hollande, extrêmement prohibé, repoussé à la frontière, entra tard, difficilement, fut lu par une rare élite.
Le grand, l’immense succès, fut celui de Vllé- Idise.
C’est le plus grand succès, l’unique, qu’offre l’histoire litléiaire. Rien de tel avant, rien après.
Ce livre inspira une vive, une ardente curiosité. On s’en arrachait les volumes. On les louait, dit Brizard, à tout prix (douze sous par heure). Qui ne les trouvait pour le jour, les louait au moins ]M)ur la nuit.
Ce ne fut pas chose de mode. Les mœurs en restèrent changées. Le mot iV amour, dit Walpole, avait été pour ainsi dire rayé par le ridicule, bilTé du dictionnaire. On n’osait se dire amoureux. Chacun, après VHélo'ise, s’en vante, et tout homme est Saint-Preux. L’impression ne passe pas. Cela dure trente ans, toujours. Jusqu’en plein 93, Julie règne. Les Girondins la trouvent dans M”'' Roland.
Comment expliquer un effet et si vif, et si profond? C’est qu’avec tous scs défauts, c’est |)ourtant un livre sorti de l’amour et de la douleur. Malgré toute sa rhétorique, ses déclamations d’écolier, c’est ici le vrai Rousseau, comme dans la Lettre sur les sjmtades , les Confessions , les Rêveries.
Ses autres ouvrages sont œuvres artificielles, fort laborieusement arrangées.
Le vrai Rousseau est né des femmes, né de M”' de Warens. Il le dit nettement lui-même. Avant elle, il ne parlait pas, était noué et muet. Hors de sa présence, il n’avait aucune facilité. Devant elle, liberté parfaite, facilité d’élocution, langue abondante et cbaleurcuse.
Séparé, et jeté au loin sur le dur pavé de Paris, il se grima en Romain , en citoyen, en sauvage. H suivit .Mably, Morelly, avec le talent, la force âpre, qu’il est si aisé de prendre. Et
na-r.fisi
avec cela, noué. Il ne reconquit sa nature, ne fut de nouveau démné que par M'"' d’Houdetot. La grimace disparut, le Caton, le Genevois. Et, dans la passion vraie reparut le Savoyard.
Tout le monde va voir les Cliarmcttcs; mais la grande impression fut bien plus à Annecy. Les Cliarmelies où Rousseau déjà est un liomme, un maître de musique, lisant MM. de Port-Royal, faisant un peu d’astronomie, sont un lieu plus sérieux. La mollesse inexprimable qui nous fond toujours le cœur en lisant le second livre, le troisième, des Confessions, est propre à l’air doux, languissant, quelque peu liévreux d’Annecy. Il y a là do la Maremme. Plus d’un a voulu y mourir (Eug. Sue).
En 1805, par un beau mois de septembre, je me trouvai à Annecy, travaillant comme toujours. Mais vei*s les dix heures, la matinée était si douce, plus moyen de travailler. Nous allâmes nous asseoir au lac, sous un fort beau saule, vieux, qui rappelle que le jardin public était un marécage, en face de l’agréable et marécageux Albigny. Dans une demi-brume légère qui gazait à demi l’horizon, nous regardions la petite île des cygnes , leurs plumes fugitives qui volaient, nageaient sur l’eau. Les coteaux simulaient un peu, tout autour,
ceux de la Saône. A droite le petit palais qui fut de saint François de Sales; derrière, la ville, les églises , les couvents, la Visitation (où rêva M“" Guyon). Il y avait eu des orages, et quelques gouttes de pluie tombaient encore par moments. Un habitant d’Annecy, assis sur le môme banc, nous expliqua que le lac s’infiltre assez loin sous la [ilaiiie. Il se verse lentement dans un affluent du Rhône. Jadis il était bien plus lent. Ses eaux paresseuses (tout au contraire de celles des lacs suisses, qui montent l’été) baissent alors sensiblement, laissent ici et là des lagunes, des flaques mortes. Il y a, dit-on, peu de fièvre, mais quelque chose de doux , de mou (pii vous rallentit. El l’àine aussi ne se sent que trop de ces molles douceurs.
Les nombreux canaux qui font de l’intérieur de la ville comme une petite Venise (sans caractère, sans monuments, de si peu de mouvement), rendent cette langueur plus sensible. Ils ont de petits brouillards vaporeux , jolis d’effet , plus (ju’agréables à l’odorat. Ajoutez des rues en arcades, des passages obscurs mal tenus, des fenêtres du seizième siècle, d’autres étroites et antiques, vieux vilains trous ornés de fleurs. Ces fleurs boivent l’impureté des canaux avec délices et n’en sont que plus charmantes.
Rousseau dit se rappeler tout cela avec vo-
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luplé. L’étroite rue sous l’église (fermée alors en impasse) où logeait M'"' de Warcns, entre l’évêque, les Cordeliers et la maîtrise où il apprend la musique, c’est au vrai l’ancienne Savoie. Derrière la maison, le canal lourd et d’une eau peu limpide. Mais par-dessus il voyait la campagne, « un jieu de vert ». Tous les germes de Rousseau sont là. Il y resta longtemps ; mais surtout pendant six mois, il ne fit que les vingt jias qui séparaient les deux maisons, celle de maman et la Maîtrise. Tout lui est resté, dit-il, dans la môme vivacité, la température de l’air, les beaux costumes des prêtres, le son des cloches, l’odeur, odeur bien mêlée sans doute et des fleurs et des canaux, des drogues pharmaceutiques que faisait la charmante femme, et qu’elle le forçait de goûter. Là ce cantique entendu la nuit qui le fil tant songer. Là la rêveuse promenade qu’il fit un jour de dimanche, pendant qu’elle était à vêpres, pensant à elle, avec elle espérant vivre et mourir... Mais moi-même ne rêvais-je pas? Voilà que sans le vouloir, je vais et je suis ce flot.
Plus de vingt ans passent. En vain. Le flux, le reflux des misères, la vie dure de l’homme de lettres dans l’agitation de Paris, les avortements, les demi-succès, les amis Encyclopédistes, l’effort vers le paradoxe, la folle attaque aux sciences, l’hymne absurde à la vie sauvage, le travestis-
sement romain, cela passe. Efforts vrais pourtant, sincères. Honnête tentative pour vivre de son travail, accorder la vie réelle avec la vie de pensée.
Ces vingt années passent. En vain. Sous tant de choses voulues, empruntées, artificielles, subsiste le Rousseau d’Annecy. La cloche qu’il entendit là, sonne encore... Pauvre cœur de femme, sous le masque de Caton!... Pauvre, pauvre citoyen !
A peine il a fait entendre ce cri si fier, si sauvage (Discours sur V inégalité), la même année il mollit. Il veut se refaire Génevois; mais pour cela il faut faire un premier }kis en arrière. 11 lui faut se refaire chrétien (1754).
Il ne s’agit point du tout d’abjurer son catholicisme qu’il a laissé depuis longtemps. C’est Diderot, VEncyclopéilie, réellement qu’il faut abjurer. Il glisse dans les Confessûms un peu légèrement là-dessus. Mais les pasteurs établissent très-bien (Gaberel , Rousseau , 62 ) qu’il ne fut admis (fuayant satisfait sur tous les points à la doctjHne, c’est-à-dire en délaissant la foi du dix-huitième siècle, se séparant de ses amis et soumettant sa raison à la divinité .de l’Évangile.
Cet écart fut augmenté, élargi habilement par les ministres de Genève. Ils l’opposèrent à Voltaire. M. Vernet, la même année, tira de Rousseau un billet contre lui très-outrageant. M. Rous-
tan le décida à écrire à Voltaire sa lettre respectueuse, mais irritante, accablante contre le poënie de Lisbonne. Le jeune Vernes obtint de lui, malgré son hésitation et sa répugnance, qu’il écrivît la Lettre sur les spectacles contre d’Alcmbert. Voltaire, les encyclopédistes.
Jamais Rousseau cependant n’eut le cœur moins polémique. Etabli à l’Ermitage de Montmorenci (9 avril 1756) dans une gentille maisonnette où le logea M'”' d’Épinai , il y sentit dès le printemps un attendrissement tout nouveau, se retrouva le Rousseau d’Annecy et des Charmettes. Disposition peu rare alors. La veille des grandes catastrophes (la guerre de Sept-Ans commençait), il y a de ces attendrissements singuliers de l’âme humaine. De 1755 à 1758, Gessncr donne son Daphnis, les Idylles, la Mort d’Abd, qu’on traduit en toutes langues et que Diderot porte aux nues. Voltaire n'exalte pas moins Saint-Lambert , et ses Saisons, faible imitation de Thompson, que l’auteur lit en manuscrit à Dons et à Chloris, ses admiratrices ardentes (M"” d’Epinai, d’Houdetot).
Rousseau a quarante-quatre ans en 1756, quand il quitte Paris pour toujours, s’établit à la campagne. En présence de la solitude, à ce moment grave du milieu de la vie, toute la première vie souvent se réveille. Les romans
que sa mère lisait, qu’elle laissa cl que l’enfanl lisait la nuit avec son père « jusqu’à la première hirondelle » (V. les Confessions), il en revient le vague écho. Son charmant roman personnel chez Maman, à Annecy, reparaît dans sa fraîcheur. Une madame de Warens , mais jeune , touchante demoiselle, envahit, remplit son esprit, avec Clarens et Chillon, l’adorable paysage où elle naît, sans oublier la rive opposée de Savoie, où elle passa fugitive. La voilà créée la Julie, et justement dans la mesure de M”' de Warens , peu Vaudoise, point critique, sans bel esprit, — gracieuse, délicate dans ces dentelles { qu’aime Rousseau) , et formée , on le dirait , comme il le dit de Maman, « dans le commerce charmant de la noblesse de Savoie » (Conf., liv. 111), Avez-vous entendu parler d’un sauvage qui fil jadis un Discours sur l’inégalité? L’auteur ne s’en souvient plus. La trace en reste pourtant dans la vie pauvre et vulgaire, dans l’habit inélégant, la sèche petite perruque, que Rousseau a adoptés. Elle reste dans l’abandon du signe aristocratique que tous portaient alors, l’épée. Tout cela va au sauvage, au citoyen de Genève, mal à l’auteur de Julie. Ne le regretle-l-il pas quand il voit venir chez lui la charmante, l’enjouée, la douce amie de Saint-Lambert, la jeune M™' d’Houdelol ?
Ah! philosophe! Le monde que lu fuyais, le voilà donc venu à loi ! Et tu t’aperçois de ton âge. Et lu ressens ta pauvreté. Cinq ans de plus que Saint-Lambert, c’est peu en réalité. Rousseau n’a pas l’air de savoir que, dans ce siècle de l’esprit, le temps ne compte pour rien. Il s’injurie , se méprise, se dit vieux , se dit barbon. Saint-Lambert lui semble jeune. Pourquoi? il est élégant, militaire, porte l’épée.
Le spectacle est lamentable. Il se jette d’autant plus dans cette aveugle fureur, qu’il se dit qu’un vieux comme lui ne risque point de réussir, de séduire la jeune maîtresse d’un ami que lui, Rousseau, ne voudrait pour rien trahir. Ses quatre lettres à Snrah sont ce qu’on peut voir de plus fou. C’est douleur, c’est frénésie, rage; il se roule dans la honte , dans le désespoir de voir que ce jeune objet est un sage, qu’elle a pitié, qu’elle est bonne, désolée d’avoir fait un fou. Notez que ce nom de Sarah luimême est une maladresse et une insigne sottise. Il est pris de Saint-Lambert, d’un roman où l’auteur nous montre une jeune demoiselle noble qui s’éprend pour son laquais. Rousseau qui a été laquais, dans sa rage, s’abaisse à tout prix.
Pour achever l’infortuné, la nature impitoyable à ce moment met la main sur lui. Il a dès sa naissance apporté une infirmité. Elle se ré-