47 — (175M7RO
veillait aux moments cVexaltation , d’iiTilalion. C’était une rétention, une maladie de la vessie.
M"" d’IIoudetot pleurait, le voyant dans cet état, abîmé à ses genoux.
On fait cercle. Tous scs amis, à leur tour, lui jettent la pierre. C’est le méchant, c’est le traître, c’est le chien, c’est l’ennemi. Franchement, il faut l’avouer, toute apparence est contre lui. Je crois tout à fait ce qu’il dit que le méprisable Grimm n’épargna nul artifice pour lui ôter ses amis. Mais que Rousseau convienne aussi que sa conduite discordante dut le poser comme l’homme double et le Judas du parti. Il est dans VEnnjclopédie; il est dehors, il est contre. Ses trois œuvres (en 51, en 54, en 58, Smmees, Inégalité, Spectacles) sont trois attaques violentes contre le parti philosophe dans lequel il compte toujours. En 55, il insère encore des articles dans ce livre qu’il renie. En 58, au moment où V Encyclopédie succombe sous les Parlements, les Jésuites, sous Trévoux et sous Fréron, Rousseau {Lettre sur les spectacles) la frap[>e, et du coup le plus sûr, par un livre sorti du cœur.
Qu’il dise comme Polyeucte : « Je suis chrétien! » A la bonne heure. « Je me suis refait chrétien en 1754. » .Mais alors pourquoi reste-t-il avec les Encyclopédistes? Pourquoi loge-t-il chez eux, chez M“' d’Épinay? Pourquoi aime-t-il chez
eux? poursuit-il, entre tant de femmes, la maîtresse (le Saint-Lambert?
Sa conduite avec Voltaire n’élait-ellc pas singiili(';re? En avril (1756), quand Voltaire dans son Préset'mtif (pamphlet pour Y Encyclopédie), attaque à la fois les prêtres catholiques et protestants, Rousseau écrit à Vernes un billet colérique, où il l’appelle : « Ce beau génie, âme basse, grand par ses talents, vil par leur usage. » Et le billet court partout. Le 18 août (môme année), en écrivant à Voltaire sa belle lettre contre le poème de Lisbonne, il le comble de témoignages d’admiration et de respect, et ce ménagement habile rend le coup mieux asséné. — Simple lettre pour Voltaire seul, dit-il. On sent que de telles choses, éloquentes, étincelantes, ne pourront rester enfermées. Et en effet, Rousseau lui-même avoue en avoir donné des copies à trois personnes.
Ainsi en tout sa conduite était horriblement louche, tantôt par sa nature même, sa dualité intérieure, tantôt par sa propre faute, la fureur qui était en lui. Pour M”' d’Houdetot, il jure qu’il ne veut rien, qu’il reste pur , a qu’il l’aime trop pour vouloir la posséder. » Mais qui aura cette idée en lisant les lettres éperdues, furieuses, insensées, à Sarah? Lui-même qu’en savait-il? Voyait-il clair dans cet orage, dans une si profonde nuit? Ce qui est sûr, c’est qu’il cherche in-
Digilized by GoogI
— 49 — (niU'co)
cessamment le danger, atlise follement celle flamme, avec la rage d’un malade qui, de ses ongles acharnés, creuse la cuisante blessure dont il est brûlé, dévoré.
Deux choses très-spécialement purent exaspérer ses amis :
L’ostentation de pauvreté. Certes , Rousseau était pauvre; mais Diderot n’est pas plus riche, et il n’en parle jamais. Ce ne sont pas armes courtoises que de faire sans cesse appel à la haine et à l’envie, de se proclamer le pauvre.
L’autre chose qui paraît déjà dans la lettre sur le poëme de Lisbonne, et qui va paraître mieux dans le Contrat social, c’est qu’il veut qu’on ait dans chaque État un Code moral qui contienne les bonnes maximes que chacun soit tenu d’admettre. Il faut que chacun déclare, confesse, articule sa foi (et sous peine de mort, dans le Contrat social).
La discordance de Rousseau avec VEncyclopédie et l’esprit même du siècle, là était tranchée, terrible. Là commence un cours nouveau d’idées qui ira tout droit à la Fête de l’Être suprême. — Puis, la réaction l’exploite, de Robespierre à De Maistre.
Rousseau et par ses tendances et par son combat bizaiTe (écrivant et pour et contre), en lin par
ini. i
cet amour aveugle, peu loyal, leur appanit un furieux fou, très-méchant.
Dans une dernière réunion où ils se trouvèrent en face, où l’on crut les rapprocher, Diderot fut consterné de voir l’état horrible de Rousseau. Et il en défaillit presque. En rentrant chez lui, il écrit : « Mon ami, j’ai vuun damné!... Ah! je ne puis m’en remettre... Montrez-moi, pour que je me calme, la face d’un homme de bien » (Didei'Ot, XII, 277).
Un damné, c’est cela même. Il portait en ce moment un enfer de discordance; les démons se battaient en lui. 11 portait son enfantement (scs trois livres en deux années) VÉmile, la Julie, le Contrat. Il portait la réaction, la planche qu’il allait tendre au naufrage du christianisme.
L’horreur de Diderot est telle, qu’il semble avoir en ce moment comme un pressentiment biblique. On est sûr, en lisant sa lettre , qu’il a vu, par-delà Rousseau, quelque chose de sinistre et comme un spectre d’avenir. Diderot-Danton voit déjà la face de Rousseau-Robespierre.
Un homme fort judicieux a dit à nos émigrants qui partent pour l’Amérique, que, pour réussir là-bas, il fallait être un naufragé, —
(n5i-nao)
c’est-à-dire être perdu, désespéré, prêt à tout, décidé comme celui qui a vu la mort de près et ne ménage plus rien.
Rousseau eut cet avantage. Il en était là justement lorsque son ennemi Grimm, indigne tyran d’une femme, obligea cette faible femme, M“' d’Épinay, à mettre Rousseau à la porte de l’Ermitage en plein décembre (1756). Service insigne que Grimm lui rend, et qui le délivre, et qui a fait sa grandeur.
Autre avantage, et immense, que seul entre tous il eut : Il écrit en pleine cinse. C’est dans la crise du cœur, au plus fort de sa tragédie, qu’il fait d’un seul coup ses grands livres.
Montesquieu, Voltaire, Buffon, Diderot, ont produit toute leur vie. La production est chez eux le cours môme de la nature. Rousseau est une éruption. La Julie, le Contrat, VÉniile, lui échappent en une fois (1761-1762). On recule d’étonnement.
Grand moment. Tout était prêt. Le monde avait travaillé , et taillé toutes les pierres poulie grand metteur en œuvre. Sidney, Locke , Mably, Morelly, Diderot (dans les discours ardents qui firent aussi Raynal) lui préparaient sa politique. Ajoutez-y nombre d’articles admirables et trop oubliés de Y Eticyclopédie{dirl. Autorité, etc.) Une demoiselle genevoise , M'" Huber , la tante
(ti5i-noo)
(les grands naturalistes, dès 1731, écrit un Vicaire savoyard'.
Mais avec tout cela , n’ayant encore que la “ forte langue, fei'me et seirée et tendue de nos meilleurs réfugiés (cette langue que Voltaire luimême estimait dans La Beaumelle) , il n’aurait été jamais qu’un habile rhéteur Genevois, qui, par de hardis paradoxes, avait surpris l’attention.
Il n’eût jamais dépassé le succès du faux sauvage , l’éloquente déclamation du Discours sur l'inégalité.
La force, la force magique, c’est que Rousseau tout à coup parle une langue inconnue.
On l’entend pour la première fois dans la Lettre sur les spectacles (1758). On est ému et surpris. Pas un mot de déclamation. Peu de nouveau.
Il reprend l’idée des auteurs chrétiens (Bossuet, Nicole, etc.), sur les dangers du théâtre. Mais quand il parle de la Suisse , des mœurs antiques, innocentes, il devient attendrissant. Une
' Toute critique sur Rousseau sera vaine, si l’on ne (ait pas d'abord l'examen de ses précédents, — j'entends les précédents de sa tangue (de Refuge, et de Savoie), — les précédents de ses idées. Pourquoi ne dit^on jamais que Mably le précéda dès 1749 ? Que Morelly fit un Émile, un remarquable Traité d'éducation dés 1745, que sa Basiliade précéda d'un an le Discours sur l'inégalité, qu’elle parut en 1755? Rousseau, dans ce Discours, part de l'idée de Horelly, puis l'abandonne et recule. 11 savait à fond tout cela, au moins par Diderot, son brûlant médiateur, qui chauffa le fameux Discours.
mélodie inconnue s’entend. El le cœur échappe à ce chant de Pergolèse : « Je suis au-dessous de moi-même. Une fermentation passagère produisit en moi quelques lueurs de talent. 11 s’est montré lard, il s’est éteint de bonne heure. En reprenant mon étal naturel, je suis rentré dans le néant. Je n’eus qu’un moment, il est passé. J’ai la honte de me survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec indulgence , vous accueillerez mon ombre; car pour moi je ne suis plus. »
Qu’es l-ce ceci? quel est ce miracle? qu’il est changé 1 Combien sa langue est tout à coup dénouée! Le cœur pour la seconde fois a fondu. M"'' d’Houdetot a rouvert la source chaude qu’ouvrit M""" de Warens. C’est comme ces eaux thermales longtemps captives; un enfant par hasard a frappé le roc; un flot brûlant, écumant, va inonder la vallée.
Il y a dans la Julie un curieux phénomène qu’on sent bien en Savoie, en Suisse. C’est un vent doux, dissolvant, qui par moment franchit les monts, fond les neiges, énei-ve les forces. C’est ce qu’ils appellent le fœhn. Les cœurs aussi en sont malades, troublés, orageux, alanguis.
On a pu le remarquer. Julie, Saint-Preux, ne citent que les poètes italiens, surtout le Tasse et Métastase. Ils sont enivrés de musique italienne, et nient toute autre. Le seul paysage est suisse ;
mais les deux amants rappellent bien plus la Savoie. Leur langue, sauf les moments où elle est forcée, outrée par Rousseau, est celle de cette société dont le commerce charmant fit M”" de Warens. Ce pays, si peu productif littérairement, qui semble en être toujours à saint François de Sales , en revanche a gardé les grâces d’une France qui n’est plus celle-ci. Mi-gauloise, et, bon gré mal gré, mêlée d’un souffle d’Italie, ayant Turin pour capitale, la Savoie eut une influence qu’on n’a pas appréciée. Esprit tout à fait contraire à la Suisse et au Dauphiné. De Turin et de Chambéry nous vinrent ces femmes charmantes, d’apparente naïveté (la grâce du petit Savoyard), comme la duchesse de Bourgogne, la fine comtesse de Verrue , une reine , M"" de Prie, et la Tontine et la Doguine, les deux sœurs sorties d’.Vnnecy, qui conquirent et gardèrent Paris, et furent belles un demi-siècle.
Rousseau n’a pu, quoique rhéteur, et encore empêtré de sa toge romaine, Rousseau, dis-je, n’a pu tout à fait gâter cette jolie langue qui, dans son drame personnel, lui revint invinciblement du cœur, en sortit par torrents. 11 garde de son premier rôle des gaucheries singulières, de grotesques réminiscences du Rousseau-Mably, par exemple, quand il appelle sa Julie « une Agrippine » (cinquième partie, lettre 7). Non moins ridiculement
— 55 — (17j4-17ÜO)
il prit le litre à la niotle du grand succès de celle année. En 1758, Colardeau avait éclaté par sa poésie d’Héloïse, et on ne parlait d’autre chose. Rousseau appelle sa Julie Nouvelle Héloïse. A tort. Autant, dans l’immortelle légende d’Héloïse et d’Abailard on sent l’héroïque élan, l’émancipation de l’esprit nouveau, autant le roman de Rousseau, avec d’apparentes hardiesses, est opposé à cet esprit. Il désespère de la raison. II inaugure la rêverie, ce narcotisme qui depuis a été toujours croissant.
L’abondance et surabondance d’une passion si prolixe, qui nous fatigue aujourd’hui, fut justement ce qui ravit. Certes, quand on voit la sécheresse de tous nos romans d’alors, on comprend avec quelle surprise on se trouva dans ces eaux immenses et intarissables, une mer! On se figurait que c’était la mer féconde, une mer de jeunesse et de vie.
Au fait l’enfant amoureux parle ainsi, — non, comme on croirait, dans un langage naïf, — mais dans celle rhétorique. Endurons les deux premiers livres. Le vrai sujet ne s’aperçoit qu’au troisième, dans la lettre où Julie dit à Saint-Preux qu’avec un cœur plein de lui, après une lutte cruelle, menée par son père à V église où elle épouse Wolmar, elle sent son cœur changé tout à coup, pacifié, — changé à ce point qu’elle ap-
pelle les devoirs du mariage non pas sublimes seulement, mais (qui le croirait?) si doux!
Pour faire ressortir encore mieux ce merveilleux coup de la Grâce, elle exagère dans une étrange et choquante déclamation l’état honteux où elle était avant d’entrer à l’église. « Les transports effrénés d’une passion rendue furieuse... Des horreurs dont l’idée n’avait jamais souillé mon esprit... Mon cœur était si corrompu que ma raison ne put résister aux discours de vos philosophes, » etc.
Qu’enseignent donc les philosophes? L’adultère, Julie nous l’apprend ‘. Et elle réfute longuement ce qu’ils n’ont enseigné jamais.
Mais enfin, de quelque manière qu’elle eût accepté ces doctrines, comment cette pure, cette honnête, cette intéressante Julie, fut-elle alors si cotromjme? « C’est que j’aimais à réfléchir et me fiais à ma raison. »
Ainsi la charmante femme à laquelle Rousseau nous a tellement intéressés, celle dont notre âme attendrie, aveugle, suit l’impulsion, la prêcheuse, comme il l’appelle, il va faire prêcher par elle ce pitoyable radotage qu’on a tant de lois réfuté. Le mépris de la sagesse, la haine du libre arbitre,
* Elle attribue calomaieusenienl aux philosophes en général un mot léger d'Helvétius. Mol qu’ils n'adoptèrent nullement, et que Voltaire reproche i Helvétius (Corresp., éd. Gencbot, t. LX, p. 557).
Digilized by GoogI
le renoncemeni à l’action, voilà l’enseignement de Julie.
« Quel est le plus heureux dès ce monde, du sage avec sa raison, ou du dévot dans son délire? qu’ai-jc besoin de penser, d’imaginer, dans un moment où toutes mes facultés sont aliénées? « L’ivresse a ses plaisirs, » disiez-vous. Eh! bien, ce délire en est une. »
Elle recueille le fruit du délire, de l’ivresse, qui est d’oublier, d’ignorer, de se perdre de vue soi-même, d’apaiser sa conscience.
« Mes réflexions ne sont ni amères, ni douloureuses. Mes fautes me donnent moins d’effroi que de honte. J’ai des regrets, et non des remords. » Pente admirable, rapide. Elle ne se croit jias quiétiste. Elle rit de M”‘ Guyon. Mais M"' Guyon elle-même a-t-elle dit davantage? On s’enfonce, non sans volupté, au fond de ce demi-sommeil. Le souvenir, s’il n’est pas douloureux, devient très-doux, et Molinos nous apprend qu’on jouit de la honte même.
Le demi-jour de l’ivresse, l’éloignement pour la lumière, pour la raison, met encore Julie sur une autre pente. La lecture, l’examen des Écritures, ces libertés protestantes, ne lui iront pas longtemps. 11 lui faut, dit-elle, un culte grossier. « Par là je me dérobe aux fantômes d’une raison qui s’égare» (Liv. V, lettre v). — Et là Rous-
seau est curieux. Dans une noie équivoque, il
loue, blâme les catholiques ; au total il les loue
plutôt.
Par celte femme adorée, par la belle bouche de Julie , nous reviennent toutes les sottises que Vollaire a pulvérisées dans ses réponses à Pascal trente années auparavant (1734). Et tout cela nous arrive dans cette forme séduisante qu’on ne peut pas repousser. Aux censeurs, on répondrait : « Laissez donc, ce n’est qu’un roman, c’est la langueur passionnée d’une femme qui se croit guérie et qui meurt encore d’amour. » — Oui, laissez... Et tout à l’heure, ce qui passa dans l’abandon, l’amour des molles rêveries, la haine des philosophes et de la philosophie, bref, la réaction chrétienne, va revenir formulée I
11 y a un homme haïssable dans le livre, c’est le mari. — Commentée Wolmar si sage, si calme, a-t-il pu de sang-froid, étant si bien instruit d’avance, immoler Julie à son égoïsme, faire le malheur, le supplice de ces deux infortunés? Toutes les phrases de Rousseau pour faire admirer cc sage ne servent guère. On souffre trop à le voir faire sur deux âmes une expérience si longue, avec la curiosité terrible du chirurgien dans ses vivisections.
L’ingénieux, le piquant, c’est de leur faire dire
— 59 — (1734-nOO:.
à tous deux qu'ils sont guéris, ne suuifrent plus. Ils n’en souffrent que da^vantage. Situation double, trouble, malsaine, de douleur sensuelle. Il le sait bien, ce Wolmar. 11 sait qu’insaliableinent ils savourent les souvenirs, les pleurs. De plus en plus il les rapproche, les expose, les enflamme. « Plus que jamais, dit-il lui-mème, ils brûlent ardemment l’un pour l’autre. »
Julie s’efforce de sourire; elle est belle, elle prend même, dit-on, un léger embonpoint. Elle dit : «Je suis heureuse ». Et elle se meurt moralement. La prière ne l’en sauve pas, ni ses enfants. Elle avoue, entourée de tout ce qu’elle aime, qu’elle est détachée de la vie.
Il faut que le roman finisse. Cette langueur mène tout droit à la chute ou à la mort. Julie, fort heureusement, se noie et sauve l’auteur.
Oh! qu’on aimerait bien mieux que ce Wolmar se noyât, qu’il eût l’obligeance de Jacques de Georges Sand, (jui se tue à propos jTour les amants; mais ce froid Wolmar, l’égoïste, ne donne pas ce plaisir; il survit à sa victime. L’impression reste tout entière. Les voilà , les philosophes , ces âmes de glace et d’airain. De cet excellent livre on garde la haine des raisonneurs et le mépris de la raison.
Ce qui plaît , c’est le supplice qui commence pour Wolmar. Julie a fait autour de lui
comme un cercle d’amis zélés qui vont le persécuter doucement, et bon gré mal gré, le changer et le faire chrétien. Rousseau dit expressément dans une lettre (à M. Yernes) que l’impie se convertira. Et l’apôtre principal, pour sauver l’amc de Wolmar, sera l’amant de Julie.