‹ Louis Riel à la Rivière-du-Loup [microforme]Chapitre 12 sur 32 · LIT · texte numérisé non relu

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encore ? autant d'hommes d’une valeur, d’une énergie indomptables et d'un désintéressement absolu, sachant aimer autre chose que l’or et les jouissances matérielles. Eh oui! ces petites gens-là, demi-sauvages aiment encore la patrie, pour leur foi, pour les tombeaux de leurs pères, pour le berceau et l'héritage de leurs enfants. Ils haïssent l'oppression, parce qu'ils sont vaillants et forts,parce qu'en se comparant avec leurs oppresseurs, ils se sentent dignes de jouir avec eux de libertés communes. S'ils acceptent le niveau de la loi, il ne faut pas que ceux qui le leur imposent touchent à un seul cheveu de leur tête. Gare à eux! car chaque goutte du sang métis porte en elle un germe d'indépendance et de liberté. Entre tous, Gabriel Dumont brille au premier rang. Il n'était rien hier, il est devenu le grand homme du jour. Ses ennemis mêmes se plaisent à applaudir à sa valeur. Batoche lui a valu plus de gloire, à lui vaincu, qu’il n’en a rapporté à Middleton, vainqueur.

Dumont est un trappeur et un chasseur habile, surtout à la chasse au bison. Depuis que ce gibier a déserté les plaines, il s’est fait laboureur. Encore dans la force de l’âge, entre quarante et cinquante ans, il a su par son industrie, acquérir une assez jolie fortune. Il vivait en paix, sur les bords de la S:,skatchewan, dans une douce aisance, que beaucoup considéraient comme l'abondance. Grénéreux, hospitalier, sa table était large ouverte aux étrangers. De la salle à dîner on passait au salon où il y avait piano : il s'était même donné le luxe d’un billard. Les pieds sur ses chenets, entre sa femme et ses enfants, il semblait r avoir que des sourires, des mots affectuex à recueillir et à

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Hélas ! le talent qui lui avait apporté le bonheur, l’avait élevé, à son insu, au rang de chef de son clan, du groupe métis de Prince-Albert. Refoulés par les spéculateurs, maltraités par les arpenteurs, les colons jusques-là : paisibles possesseurs de leurs terres accoururent se plaindre à Gabriel Dumont leur chef naturel, des envahissements et des persécutions dont ils étaient victimes. Avec son bon cœur, il ne put se défendre de prêter l'oreille à lenrs justes réclamations. Son âme de patriote se révolta, à l'aspect d’abus odieux, de criantes injustices. Dès lors, on le voit à l’œuvre de réparation, avec toute l’énergie dont il est capable. Il n’épargne ni temps, ni veilles, ni courses, ni travaux, ni peines, Après avoir parcouru le territoire désolé, il fait part au gouvernement des griefs des colons. Le gouvernement ne l’entendit pas, ou fit lasourde oreille, Les Métis étaient si petits, si faibles, et ils étaient si loin ! Et les arpenteurs continuaient de couper à plein drap dans les propriétés des squatters de bonne foi, ne leur en laissant le plus souvent que les retailles, pendant que les bons lots passaient aux mains d'étrangers.

La voix de Dumont n’est pas une voix qu’on étouffe sous l'indifférence ni même sous les obstacles. Désespérant d'obtenir justice à Ottawa, il en appela au peuple lui-même, au nom du droit absolu contre l’usurpation. Il réunit le peuple, lui exposa sa propre cause, l’anima de son souffle, de sa raison, de son âme, et lui dit en définitive ‘ maintenant jugez de ce que vous avez à faire; pour moi, je sui

votre homme, à la vie et à la mort.” On sait que l'agitation régulière, constitutionnelle qu'il a provoquée a eu pour résultat l'engagement du Lac au Canard, qu'il n'avait pas voulu, suivi de la bataille de Batoche, où il s'est conduit en héros. Il s'était retranché comme l'eût fait Vauban, il avait ordonné et disposé ses troupes comme sila nature l’eût coulé, d'un seul jet, général. Il est facile de juger de l’art de ses dispositions, par les pertes qu’il a subies comparées à celles de l'ennemi. Avec une poignée de braves, sans expérience de la guerre, presque sans munitions et sans armes, il s’est défendu pendant trois jours contre un ennemi supérieur en nombre, armé jusqu'aux dents, et qui faisait pleuvoir sur lui une grêle de boulets par la gueule du canon gatling. Et cependant, ses pertes ont été de beaucoup moindres que celles de Middieton. Ce dernier, qui est un galant homme, après s'âtre emparé de la position de Gabriel Dumont, a su rendre hommage à son énergie, à sa valeur et à ses rares aptitudes d'homme de guerre, Ces remparts improvisés avaient pour lui toute l’éloquence d’une épopée. Il ne s’est pas gêné de le dire.

A quelques jours de là, le 15 mai, pendant que Dumont vaincu et blessé à la tête, désespérant dun succès, prenait avec «on fidèle ami Dumais, la route de la frontière am‘ricaine, Louis Riel, sombre, taciturne arrivait entre deux soldats auxquels il s'était livré, sous la tente du général Middleton. De là, il fat envoyé à Régina, où il est encore enfermé, les fers aux pieds attendant son procès fixé au 20 de ce mois,

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l'insurrection. Je dépose ma plume aux pieds du tribunal qui doit l'entendre.

En dédiant ce petit livre ‘ aux amis de Riel, ” je me suis rappelé combien ils étaient nombreux, ces amis, en 1869 et 70, aux jours de sa lutte contre les envahisseurs du territoire de Manitoba : combien ils étaient nombreux, lorsqu'élu député de Provancher, aux Communes, en 1874, il passait à travers les rangs serrés de la police, de la meute orangiste et des fanatiques d'Ontari: pour venir prendre son siège à Ottawa. Les amis étaient plus nombreux même que ses ennemis, et ce n’est pas peu dire.

Songez que les ennemis de Riel le haïssaient ! d'instinct de race et de religion,et que leur näine avait en sus l’allèchement de la mise à prix desa tête, au poids de l'or: l'appétit aiguilonnait la colère, Ba photographie du chef métis était répandue par mille et par milliers de copies, pour apprendre aux hommes, aux femmes et aux enfants, à signaler au poignard de l'assassin la poitrine de l’infäme meurtrier de Scott. Ces portraits étaient fixés au mur par une épingle transperçant l'endroit du cœur, comme si on eût voulu rappeler les pratiques diaboliques de l'envoûtement. Une femme ou une enfant marquait ainsi à des lâches, la place ou frapper la victime, Les mains de l'amour attisaient le feu

e la vengeance, Jamais la bile de la race supérieure n'avait été aussi profondément troublée. Spectacle inouï! on vit à la fois, une portion énorme d’un peuple atteinte de {a jaunisse, d'une jaunisse orange, d'une jaunisse invétérée encore,

quoique le remède populaire bien connu fut loin de leur faire défaut,

Riel avait dit qu'il prendrait la route d’Ontario pour se rendre à Ottawa.

“ Il ne faut pas qu’il passe ! ” s'écrie la tourbe des jaunes, les journalistes et les prédicants atrabilaires.

“Il ne faut pas qu'il passe ” : répètent les fanatiques de race ou de religion.

“ Il ne passera pas”! affirme hautement la police de Manitoba et du Dominion, échelonnée de place en place sur tout le parcours du chemin qui sépare Winnipeg de la cité d'Ottawa.

Chacun de ces hommes de police a dans son gousset le portrait de Riel et nourrit dans son cœur le désir, non pas de l'arrêter mais de le tuer à la rencontre. On leur a si bien fait entendre, qu’au lieu d’être un crime, le meurtrede Riel est une œuvre pie, qui leur vaudra des récompenses, en ce monde comme en l'autre !

Pauvres imbéciles !ils ignoraient que la haine, le fanatisme et surtout /a jaunisse rendent aveugles,

Riel passa au milieu d'eux, sans prendre la peine de se déguiser, et par une ironie amère, c'est de sa main propre qu'ils apprirent, par une lettre adressée au chef de police, qu'il était rendu dans la province de Québec, d’où il pouvait bravet, sans crainte les balles et les poignards des assassins, voire même /e zèle de la police.

De ce moment, Louis Riel eut pour gardes du corps, tout le xeuple canadien-français. Nos premiers cicoyens se firent un honneur de connaître et de visiter ce jeune étranger, proscrit, voué à l’ignominie. Dans ses projets les plus

ambitieux jamais il n'avait rêvé d’être aussi populaire. De tous côtés les protestations contre la persécution dont il est l'objet s'organisent. C'est à qui élèvera ia voix en sa faveur. Les brateurs pérorent, la presse crie, les prêtres s'apitoyent, les enfants prient, pendant que les femmes garnissent de fleurs la chambrette du maudit.

Un poëte généreux, Pamphile Lemay, fut menacé d’être écharpé, pour avoir poussé l’à/ de poitrine, dans ce concert patriotique. Heureusement, qu'avec cette sorte de gens, il y a loin des menaces aux coups. Le poëte ne s'en porte pas plus mal.

On m'a r2" orté que Riel en arrivant ic1 fut l'hôte d'un ami, à Montréal, dans la rue Saint- Joseph : que de là, il se retira chez des parents, au fort Saint-Jean-Baptiste. En ce dernier en. droit, il fut bientôt connu de tout le monde, mais le secret de son incognito fut gardé. Un jour, étant à l’église, au moment où le prêtre se préparait à adresser la parole aux fidèles, choqué du bruit que l’on faisait, il se leva et demanda hautement le silence. Une de ses parentes le prit alors par la main et le fit sortir de l’église. Chose étonnante! le scandale fut étouffé à tel point que personne n’en sut riex, que longtemps après, en dehors de la paroisse. C'est de Saint-Jean-Baptiste qu'il partit pour aller prêter le serment d’allégeance devant le greffier des Communes à Ottawa. Le brave cocher qui l’a conduit M. P. Lauzon est encore à son poste, sur la place d'armes, à Montréal, prêt à raconter l'aventure à qui veut l'entendre. À Québec comme à Montréal, dans toutes nos campagnes, Riel ne rencontre que des amis

dévoués, ne reculant devant aucune peine, aucun sacrifice pour le protéger et le sauver.

Un jour, on apprit que son esprit fléchissant sous l'infortune et les persécutions, il avait fallu l’interner dans uu asile, Un silence pieux respecta son malheur.

Mais grande fut notre surprise de le voir revenir, er v dernière sur la scène politique. Anglais et Français de Prince Albert Ini firent un chaleureux accueil, Il n'avait rien perdu de son premier prestige. De toutes. parts, ses amis lui tendaient les mains, applaudissaient à ses discours. Les sympathies s'éveillaient aussi vives qu'autrefois dans notre province. Il plndait une noble cause, sa mission était généreuse, nous n'avions qu'à faire des vœux pour son succès.

Depuis l'insurrection, notre affection pour lui s’est refroidie : mais nous espérons encore

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ence que par intention délibérée, ce qui s'ex- Î pliquerait par l’état maladif de son esprit.

Dumont déclare que Riel n’était pas le chef du | | mouvement, av’ a toujours été opposé à la | violence. D'autre part, on apprend, que les métis anglais et écossais ont été d’abord ses plus zélés partisans, Ces circonstances diminueraient sensiblement sa part de responsabilité.

À tous hasards, Riel compte encore de noœubreux amis parmi nous, qui ue souffriront pas qu'on le traite indignement. Faut-il trouvé coupable, cent mille, deux cent mille voix s’élève- ï ralent pour demander sa grâce, et cette grâce ne Î leur sera pas refusée, ne fut-ce que pour des considérations purement politiques. 1l n’y a pas de doute que si le procès de Riel'avait lieu

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dans Ontario, on ne trouverait jamais un juré pour l’absoudre ; il est non moins doutenx, que dans la province de Québec aucun juré ne le trouverait coupable, Cet antagonisme de races mérite les plus sérieuses réfléxions pour les conséquences qu'il peut produire, Qu'on ne s’'abuse pas, il existe ici un sentiment profond de commésération pour Riel, que Dien a assez châtié, sans que les hommes ajoutent encoré à sa peine, Pitié et pardon pour Riel, voilà le mot qui doit se trouver dans la bouche de tout canadien généreux et patriote. S'il mérite une peine qu'on le rende à l'éxil où d’habiles conspirateurs sont allés le chercher, pour exploiter sa popularité à leur profit.

Il ne faut pas oublier dans quelle position penible nous avons été placés, par cette insurrection, comme canadiens-français. D'un côté la patrie nous appelait à son aide, de l’autre, nous allions combattre des frères par le sang et par la foi. Vainqueurs ou vaincus, nous devions également payer notre victoire ou nos défaites de notre sang, du malheur des nôtres. Oar, au moment où nos volontaires se mirent en marche pour aller réprimer la rébejllion, la faction grit du Haut-Canada avait réussi à faire croire que seuls les Métis français en étaient les fauteurs. Ainsi partagés entre des affections imposées par la nature d’une part, et des sentiinents de loyauté inspirés par l'honneur d'autre part, nous n'avons pas hésité un seul instant, nous avons obéi à la voix de la patrie en étouffant la voix du cœur et du sang, Depuis le ministre de la milice jusqu’au dernier soldat canadien-français, tous se sont montrés jaloux des droits de notre souveraine et de l'honneur du drapeau anglais.

Certes les volontaires des autres nationalités ont fourni abondance de preuves de leur braboure, de leur valeur, Certes ! leurs officiers ont mérité de grands éloges, et le général Middleto“ par son habileté, sa prudence et son humanité s'est acquis une renommée digne de l'admiration du monde entier, Sa noble conduite mérite une généreuse récompense, de notre part comme de celle de l'Angleterre, qui dans ces jours d'inquiétude a dù voir avec bonheur surgir cette gloire naissante sur l'horizon onduleux des plaines du Nord-Ouest. Mais ces officiers ou soldats anglo-saxons ne livraient pas un double combat les tiraillant en sens opposé, Pour n'avoir eu dans la lutte qu'une égale part de gloire, nous avons de fait une plus grande part de mérite, Et si nous demandions grâce, un jour, pour ceux que nous avons com battus, cette part de mérite indéniable nous vaudra d’être écoutés. Le dévouement des uns fere, oublier !a faute des autres.

Au bssoin, ne pourrions-nous rappeler ce que les Français, nos ancêtres ont fait our la découverte et la civilisation de ce continent maintenant sous la domination de l'Angleterre ? Ils ont marqué tout ce territoire de leurs tombes ou de leurs noms, brillant sur le fond dun désert comme autant d'étoiles rayonnantes, et ni l'épée des envahisseurs, ni la charrue de l'émigraut étranger ne pourront Jamais les effacer.

Eh ! toute la poétique du Canada n’est-elie pas contenue, condensée dans notre histoire ? On trouvera bien à la Nouvelle-Ecosse, Evasg'éline, maïs cette héroïne est une Acadienne et Acadiens et Canadiens ont une origine commut.e,

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ui a évoqué cette consolante image du sein 1 larmes d'an peuple martyr, Quel auteur anglo-saxon en eût eu le courage on même l'inspiration ? ,

L'auteur du “ Caien d'or” s'est fait une réputation d'écrivain en rappetassant nos légendes, Mme Leprohon, J. M. LeMoyne, M.

Dawson et nombre d’autres ont greffé leur renommée sur nos annales, nos chroniques et nos mœurs, À Jui seul, Québec avec ses vieux nurs, ses monuments, ses champs de bataille, les ruines féodales de ses châteaux est déjà un poëme français, auquel s’enroule comme un lierre la littérature anglaise,

Et puis la figure que nous faisons dans la confédération ne mérite-t-elle pas le respect, la considération des autres provinces ? Nous occupons géo#ÿraphiquement le centre de la Puissance, nous en sommes le noyau politique. On ne saurait toucher à ce noyau sans altérer le fruit : tenter de l'enlever, (le noyau) serait le détruire (le fruit).

Un seul pont réunit les deux rives du Saint- Laurent, et c'est à Montréal qu'il existe, Que deviendrait le commerce de l'Ouest avec les Etat-Unis, si ce cordon ombilical qui l’alimente était soudainement coupé ? Lorsqu'à l'automne dernier, la rumeur circula que des dynamitards menaçaient de détruire ce pont, un frisson de terreur courut dans toutes les veines. Qui peut dire en effet, combien de fortunes dépendent de ce lien unique entre le réseau des chemins de fer américains et les nôtres ? C'est une grappe de millions sur une seule tige !

Mais pourquoi se laisser aller à de vaines

inquiétudes ? Riel est en présence de la justice, entouré de défenseurs habiles. "| srva jugé selon ses œuvres. On ne saurait du moins le traiter comme on traitera Cros-Ours, jui vient enfin de se rendre, et devra passer en jugement, Qui pourrait concevoir que le prisonnier de Batoche sera mis sur le même rang, subira la même peine que l'odieux, le lâche assassin du Lac à la Grenouille ? Aux yeux de tout homme sensé, l'idée seule de ce rapprochement suffirait pour faire absoudre Riel,

En parcourant le récit qui va suivre on y trouvera quelques légères erreurs, inévitables dans une improvisation écrite à la campagne, en l'absence de renseignements ofliciels ou positifs, On voudra bien me les pardonner et croire, que j'ai voulu faire plaisir Aux Amis de Riel en publiant ce petit livre, et en le leur dédiant, tout incomplet qu'il soit, J'@ fait de mon mieux, et comme la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a : -— donc

Qu'ils me croient Leur sincère etc.,

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